CHAPITRE II
/. — Unification de la Péninsule.
Philippe roi d'Espagne. — C*est à peine si Thistoire connaît Charles-Quint sous le nom de Charles P' d'Espagne. L'Empereur a fait oublier le roi catholique, le monarque cosmopolite a relégué au second plan le souverain de TAragon et de la Castille. Il n'en fut pas de même de son fils. Philippe II, qui crut et voulut continuer le règne de son père, inaugura, sous bien des rapports, un système nouveau. Bien qu'il eût adopté les vastes ambitions de son prédécesseur et ses projets de domination universelle, il fut obligé par la nécessité et conduit par ses goûts à rendre la prépondérance aux Etats de la Péninsule; il la tira de son effacement pour la mettre au premier rang de ses préoccupations et de ses affections; il s'y établit à demeure sans vouloir la quitter jamais, quelque intérêt pressant qui rappelât au dehors; de là, comme du centre, il prétendit régler les mouvements de l'Europe, dompter l'hérésie, diriger la papauté et faire de la puissance espagnole le principal moteur du monde chrétien.
Il avait été élevé en Espagne dans les habitudes nationales
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de dignité froide, de réserve hautaine. Quand son père Tappela en Allemagne, il déplut à tous les peuples qu'il visita par sa morgue et son mutisme, par ses défauts, comme par ses qualités : les Allemands méprisaient sa sobriété; les Flamands le trouvaient maladroit aux exercices du corps. Sur les conseils de sa tante, la reine Marie, et de Charles-Quint, il fit effort pour commander à sa nature et s'imposa laffabilité. Mais si le respect et la docilité qu'il montrait aux désirs de son père, si la politique l'amenaient à se maîtriser, le naturel reprenait souvent le dessus; l'Espagnol reparaissait avec sa superbe. Charles- Quint aimait à rappeler qu'il était né à Gand; Philippe se considérait presque comme un étranger hors de la Péninsule : souverain, mais non fils du pays. Il se sentit blessé au cœur le jour où les Etats généraux des Pays-Bas demandèrent le renvoi des troupes espagnoles. « N'exige-t-on pas aussi, s'écriat-il, qu'en ma qualité d'Espagnol je quitte le pays et y renonce à toute autorité! » De pareils sentiments ne pouvaient que lui attacher ses peuples de la Péninsule. Que l'on songe à la plainte éternelle des Cortès castillanes sur les absences de Charles- Quint, et l'on comprendra sans peine quelle joie éprouva la nation à posséder un souverain qui était bien à elle, qui vivait au milieu d'elle, qui partageait ses idées et ses sentiments. Aussi n'est-ce pas de l'affection qu'elle voua à son nouveau maître; ce fut une sorte de vénération et de culte. Cette idolâtrie a survécu au temps; Philippe II est resté le plus populaire et le plus admiré des rois d'Espagne.
Aussitôt qu'il eut signé avec la France le traité de Cateau- Cambrésis et réglé l'administration des Pays-Bas, il partit pour l'Espagne, où il aborda le 8 septembre 1859. La composition de son entourage était significative : les hommes qu'il honorait de sa confiance étaient des Espagnols. L'ancien Conseil d'Etat cosmopolite, recruté maintenant suivant les préférences du prince, comprenait le duc d'Albe, Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli, le duc de Feria, le prieur de Saint-Jean, Antonio de Tolède, tous membres de l'aristocratie castillane. Le plus éminent des collaborateurs de Charles-Quint, le Franc-Comtois Granvelle, confiné à Bruxelles, n'en faisait plus que nominalement partie.
Des princes italiens, Fernand Gonzague, Octave Farnèse, n'étaient plus admis qu'au Conseil de guerre avec les simples colonels, au < Conseil de la plèbe », comme ils disaient par moquerie.
L'Espagne redevenait le centre de la monarchie, et, dans l'Espagne, la Castille. C'est dans ce royaume que fut établie la capitale. Charles-Quint, dans sa vie vagabonde, avait séjourné tour à tour dans les différentes résidences royales, Tolède, Valladolid. Le personnel administratif qui le suivait n'était ni nombreux ni encombrant. Avec le nouveau souverain, qui multiplia les Conseils, les Juntes et développa outre mesure le nombre des scribes et des fonctionnaires, une résidence fixe était nécessaire.
Les Conseils. — De Madrid partent désormais les ordres. Là siègent de nombreux comités consultatifs, destinés à examiner les grands intérêts de la monarchie, à proposer des avis, à éclairer le prince. Car si Philippe II règle en maître absolu les affaires de l'État, avant d'engager l'avenir du pays il cherche à se bien renseigner. De là, sous un gouvernement personnel, qui semblerait devoir tout réduire à l'action d'un homme, le luxe et les complications d'une bureaucratie. Les y origines de cette organisation savante remontaient à Ferdinand et Isabelle la Catholique. Le Conseil d'Aragon, le Conseil de Castille, le Conseil d'Etat, le Conseil des Ordres, le Conseil do i l'Inquisition, le Conseil des Indes avaient été créés alors pour ! assister les souverains dans l'administration des royaumes de la Péninsule, des conquêtes italiennes et des possessions d'outre mer. Charles-Quint avait à peine touché au gouvernement inté rieur de la Castille et de l'Aragon, mais il concentra l'expédition des affaires extérieures dans les deux chancelleries d'Espagne et d'Allemagne, dirigées par les Granvelle et Los Cobos; le rôle du Conseil d'Etat tomba à rien ; celui des trois secrétaires d'Etat fut considérable. Philippe II, plus ombrageux que son père, n'était pas d'humeur à supporter ces façons de ministres dirigeants. Il ne pouvait plus être question d'une chancellerie allemande. Quant à la chancellerie d'Aragon, subordonnée au Conseil d'Aragon, elle passa de la situation de ministère d'Etat à celle d'une simple direction. Le roi entendit gérer directement
les affaires de Milan et de Naples; et il créa, pour s'éclairer, un Conseil dltalie. Les Pays-Bas furent aussi représentés à Madrid par un Conseil. Il y eut un Conseil de Portugal après la conquête de ce pays. Si Ton compte encore le Conseil de la Croisade, organisé aux débuts du règne de Charles-Quint, le Conseil de la Chambre, annexe du Conseil de Castille et chargé de l'expédition des grâces et des bénéfices, le Conseil de la Guerre, qui était une forme ou fonction du Conseil d*Etat, on arrive au chiffre énorme de treize conseils, de compétence diverse, qui avaient une action ou nationale, comme les Conseils d'Aragon et de Castille, ou générale, comme le Conseil d'Etat, ou mixte, comme le Conseil de l'Inquisition, dont Tautorité, acceptée par tous les peuples de la Péninsule, était repoussée avec autant d'horreur par les Napolitains que par les Flamands. Pour toutes les difficultés qui surgissent comme pour l'expédition des affaires courantes, le prince a, sous la main, un personnel d'hommes capables, dévoués à sa personne et à l'Etat, qui mettent à le bien instruire de ses intérêts le concours de leur intelligence et de leur zèle. Ce n'est pas tout. Sans parler du confesseur, qui a en Espagne une influence reconnue, avouée, légale, il est toujours libre de constituer des Juntes temporaires, composées soit des membres des différents conseils, soit de personnages nouveaux. Et Philippe II eut souvent recours à ce procédé complémentaire d'information.
Gouvernement personnel et conseillers influents. — Il écoulait, mais il décidait. Il voulait bien recourir aux lumières de ses sujets, mais il entendait tout régler par les siennes propres. Plus encore que son père, il eut la passion du pouvoir absolu. Il eut des favoris, il eut des serviteurs très appréciés; jamais il ne partagea le pouvoir avec eux, ni même la besogne du pouvoir. Ni le prince d'Eboli, ni le duc d'Albe ne s'élevèrent au-dessus de la condition de conseillers influents, de représentants autorisés, de porte-parole du souverain. Ces deux hommes, dont l'un était la créature de Philippe II, l'autre, le membre le plus éminent de l'aristocratie castillane, n'avaient que leur place au Conseil d'État. Ils étaient naturellement rivaux et reprcscnlaient les tendances les plus opposées : le
premier, partisan des tempéraments et de la modération, toujours prêt à ouvrir une voie aux moyens de conciliation, et décidé à agir sur les peuples par la douceur, comme il régnait sur Tesprit de son maître par la réserve, le dévouement silencieux, et le souci de s'effacer; le second, brutal, colérique, enclin aux solutions rigoureuses, dévoué sans docilité, ambitieux sans complaisance, compromettant par son zèle, odieux par son orgueil. Autour de ces chefs de partis se groupait le reste des conseillers. Bien loin d'apaiser ces discordes, le roi voyait de grands avantages à les entretenir. Sa présence au Conseil d'État eût pu contenir les passions. Aussi se gardait-il bien d'y paraître.
Il faisait de ces divisions la règle de sa conduite; jamais il n'accorda sa faveur à un homme seul; il la partageait toujours. Aussitôt que le duc d'Albe fut parti pour les Pays-Bas, Diego de Espinosa enj^ra en scène. Jamais on ne vit fortune plus subite que celle de ce prêtre, élevé en quelques années à la présidence du Conseil de Castille, au poste de grand-inquisiteur, à la dignité de cardinal. Mais le roi prit ombrage de sa propre créature; il se lassa, dit-on, de tirer son bonnet à ce prince de TEglise qui lui devait tout. Un jour que le ministre rendait compte des affaires de Flandre, il l'interrompit avec colère : a Est-ce ainsi que tu mens? » Ce mot tua le favori.
Alora surgit l'influence d'Antonio Ferez. Ce bâtard de prêtre, nourri avec soin par son père, le secrétaire d'Etat Gonzalo Ferez, avait voyagé en Italie et en Allemagne et laissé sur les grandes routes de l'Europe, avec la morgue et la rudesse espagnoles, les mœurs simples et les préjugés de la classe des légistes. C'est un brillant gentilhomme que ce jeune secrétaire d*Ëtat ; il aime les parfums, les riches vêtements, les demeures décorées de peintures, ornées de tableaux, remplies de bibelots précieux. Sa maison est un musée, ouvert à tous les visiteurs illustres par un maître aimable et généreux. Il sait les paroles et les promesses qui gagnent les cœurs; il n'a point la réserve hautaine de sa race; il tient à plaire et à charmer. Ses mœurs, ses dépenses» son luxe ne semblaient pas faits pour attirer Philippe II; et cependant il fut séduit comme tant d'autres. La
sympathie qu'il ressentit eut tous les caractères d'une passion. Ce prince, entiché de sa grandeur et si soucieux de tenir les grands à distance, s*oublia, pendant une maladie de Ferez, jusqu'à aller demander de ses nouvelles à sa porte. Cette manifestation fît scandale. < Le roi, dit le comte de Luna, Taimait, paraît-il, et se satisfaisait de telle manière qu'il se livrait à des excès. » — La réaction, comme on le verra, fut terrible.
j Don Juan Idiaquez et don Cristobal de Moura (ou Mora), qui j furent les conseillers influents des dernières années du règne, eurent un crédit moins éclatant, mais plus sûr que leurs prédécesseurs. La vieillesse de Philippe II et leur accord les sauvèrent probablement de la disgrâce.
Jamais souverain ne fut plus jaloux de son pouvoir ; toute supériorité de talent, d'intelligence, de situation Toffusquait. Il fut son propre premier ministre. Il ne consentait pas même à laisser à ses conseillers la besogne administrative. Jusqu'aux approches de la vieillesse, il voulut tout voir de ses yeux. Ce fut seulement en 1586 qu'une grave maladie le décida à prendre quelque relâche. Mais qu'il eut de peine à se résigner à ce demirepos! Il abandonna l'examen des affaires à un Conseil, composé de don Juan Idiaquez, de don Cristobal de Moura, et du comte de Chinchon, mais il se réservait toujours la décision. Encore son orgueil souffrait-il de cette sorte de partage. Aussi voulut-il que les délibérations de ses collaborateurs fussent tenues secrètes et qu'elles eussent lieu la nuit, au palais; de là le nom, donné à ce conseil, de < Junte de nuit ».
Il avait de ses devoirs comme de ses droits l'idée la plus haute. Sous les exigences inflexibles de la raison d'Etat pliaient toutes les considérations, sauf l'intérêt religieux. Il se considérait comme le premier serviteur du pays. C'est un office, disait-il, et le plus grand de tous, que celui de roi. Sans remords il fît à cette idole des sacrifîces sanglants ; mais il serait injuste de se le représenter sans hésitations et sans scrupules. Il n'est brutal, prompt, furieusement résolu que contre l'hérésie.
Les protestants espagnols. — Son règne s'ouvre sur la découverte de groupes protestants dans la Péninsule. La
Réforme, qui s'étalait en Allemagne et se répandait dans les Pays-Bas, s'était glissée jusqu'au sein de l'Espagne orthodoxe. On sait la fureur de Charles-Quint à cette nouvelle et ses sanglants appels à la répression. L'Inquisition n'avait pas besoin d'être stimulée; elle voyait avec colère une nouvelle erreur s'ajouter aux erreurs qu'elle était chargée de détruire. Quand elle pensait n'avoir plus qu'à punir les rechutes des Juifs et des Maures convertis, elle se trouvait en présence d'une hérésie qui n'avait rien de commun avec les traditions de race et ne provenait que d'un simple égarement de l'esprit. Aussi traita-t-elle les dissidents plus cruellement que s'ils eussent été des Morisques ou des Judaïsants. Il est à noter que les réformés, à Séville du moins, étaient pour la plupart d'origine iuive. L'Eglise et l'Etat s'unirent dans un commun elTort contre celte secte perverse. Le pape Paul IV adressa au grand-inquisiteur une bulle qui l'autorisait à livrer au bras séculier les prêcheurs, encore qu'ils ne fussent pas relaps, et tous les hérétiques dignes de la peine capitale, même s'ils abjuraient, au cas où ils se convertiraient « non de cœur et par un pur mouvement de conscience », mais par crainte de la mort ou de 1& prison : pouvoir redoutable qui laissait aux juges la liberté d'interpréter les actes de repentir et d'incriminer les intentions! Ils exécutèrent à la rigueur les instructions pontificales. Un premier auto-da-fé fut célébré à Valladolid le 21 mai 1559. Parmi les hérétiques qui y parurent, seize étaient condamnés à la prison perpétuelle, au bannissement ou à des peines temporaires; quatorze périrent dans les flammes. On attendit l'arrivée du roi pour célébrer avec le plus grand éclat un second et plus terrible < acte de foi ». Plus de deux cent mille personnes accoururent de tous les points de la Castille pour assister a cette fête de la mort. La plupart des victimes du Saint-Offlce étaient des femmes : sept religieuses du couvent de Belén, une Clarisse de Valladolid. Quand ces tristes figurants eurent été conduits en face de l'échafaud, où se dressait la croix verte de l'Inquisition, le grand-inquisiteur, Valdès, se tourna vers le roi : « Domine^ adjuva nos ». Philippe se leva, et tira l'épée comme pour témoigner de son zèle destructeur. Valdès alors
lut à voix haute la formule du serment qui obligeait le prince à soutenir Tlnquisilion contre tous ses ennemis et à poursuivre lexterminalion de Thérésie. Et Philippe dit : t Je le jure. »
Parmi les condamnés à mort se trouvait un capitaine italien, don Carlos de Sese, qui s'était établi en Espagne et y avait épousé une descendante de don Pedre. C'était un homme énergique dont le courage et la résolution ne se démentirent pas un instant. Quand il passa devant le roi, il l'interpella vivement : « Pourquoi me laissez-vous brûler? » Et lui, de répondre : c Si mon fils était aussi pervers que vous, j'apporterais moi-même le bois pour le brûler. »
Triomphe de Torthodoxie. — Toute sa vie, il persista dans ses sentiments. L'hérésie lui inspirait une sorte d'horreur. Aussi, pour en préser\'er l'Espagne, n'hésita-t-il pas, au moindre soupçon, à sacrifier les plus nobles personnages, les hommes qu'il avait honorés de sa confiance et revêtus des plus hautes charges. Ainsi fut arrêté et emprisonné comme suspect Bartolomé Carranza, ancien confesseur de Charles-Quint, un des docteurs éminents du concile de Trente, archevêque de Tolède et primat des Espagnes. Yaldës, jaloux de sa gloire et de sa fortune, prétendait relever dans ses Commentaires sur le catéchisme chrétien des propositions qui sentaient l'hérésie. On incriminait même les dernières exhortations qu'il avait adressées à Charles-Quint expirant : < Voilà, dit-il en lui montrant le crucifix, voilà celui qui répond pour tous; il n'y a plus de péché, tout est pardonné. » Ces paroles furent interprétées, au sens protestant, comme si elles impliquaient la doctrine de la Justification par la foi. C'est en vain que Pie IV éleva la voix en faveur du respectable prélat et évoqua la cause devant son propre tribunal. Le roi, par oi*gueil et par politique, refusait de se dessaisir. Il fallut toute l'énergie de Pie V et la menace de l'interdit pour l'obliger à rendre le prévenu à son juge naturel. Il y avait huit ans que Carranza était prisonnier. Telle fut l'obstination de Philippe à défendre l'autorité de sa Cour religieuse, que Rome, après une enquête de neuf ans, n'osa pas prononcer l'acquittement pur et simple de l'archevêque.
Désormais dans l'Eglise espagnole tout fléchit sous cette
redoutable surveillance. Un tribunal de légistes et de moines mena Tépiscopat comme le reste de la nation. Les plus saints personnages n'échappèrent point à Tesprit de suspicion et de déQance, à l'humeur inquiète d'une police toujours en éveil. Ignace de Loyola, saint François Borgia, sainte Thérèse ellemême excitèrent ses craintes. Le doux et tendre théologien de Salamanque, don Luis de Léon, fut gardé longtemps prisonnier. Carranza ne fut pas le seul prélat qui ait eu à souffrir de cette orthodoxie farouche : les archevêques de Grenade et de Santiago, les évèques de Lugo, de Léon, d'Almeria subirent l'affront d'une enquête inquisitoriale.
Il n'est point d'intérêt qui parût digne d'être mis en balance avec le maintien de l'unité morale et religieuse. Les procès de Yalladolid et de Séville prouvaient les relations qui existaient entre les protestants espagnols, l'Allemagne et Genève. Philippe osa concevoir le dessein de couper tous les liens qui rattachaient la Péninsule aux centres intellectuels de l'Europe; il voulut isoler son peuple des peuples chez qui florissait l'esprit de doute et de libre examen. Ses mesures furent décisives; il fit défense à ses sujets d'aller s'instruire ou enseigner hors de ses Etats : les écoles nationales devaient suffire. Il exigea que les étudiants et les maîtres qui étaient attachés à des universités étrangères quittassent immédiatement leurs études ou leurs chaires, sous la sanction des peines les plus fortes. Il réussit. L'Espagne resta fermée aux influences qui se faisaient sentir dans le reste de l'Occident. Mais si elle fut préservée des troubles religieux qui ensanglantèrent les royaumes voisins, elle n'éprouva pas non plus ces agitations fécondes qui, au prix de bien des douleurs, renouvellent les âmes et transforment les nations.
Les Moiisques. — Le fanatisme a fait plus de mal en Espagne qu'ailleurs la lutte des partis religieux. Les Maures convertis faisaient des chrétiens douteux. L'Inquisition sentait bien qu'elle ne parvenait pas à les transformer en Espagnols authentiques. S'ils observaient extérieurement les pratiques du culte catholique, ils restaient, au fond de l'âme, attachés à la foi de leurs pères. Us étaient obligés de faire baptiser
m^ L'ŒUVRE DE PHILIPPE II
les enfants, mais ils s*empressaient, après la cérémonie, d effacer la trace de Teau sainte, et de les circoncire. Les épousées se rendaient à Téglise déguisées en Castillanes ; de retour au logis, elles jetaient bas cet habit d'emprunt, se paraient du costume national et célébraient leurs noces au son des instruments, avec Taccompagnement traditionnel des chants et des danses. Les mœurs de ces populations, leurs habitudes, leurs usages étaient restés les mêmes qu'avant la conquête; elles n'entendaient pas plus la langue que la religion des vainqueurs. Un Maure se mourait; le curé de la paroisse vint le voir, le confessa, lui donna la communion ; puis il l'avertit de se tenir prêt à recevoir le dernier sacrement. « Eh quoi? dit le malade, trois supplices en un seul jour : communion, confession, extrêmeonction! » Il y avait entre les deux races incompatibilité de génie. L'esprit industrieux des vaincus, leur ardeur au travail, leur habileté à s'enrichir répugnaient à des conquérants pauvres et paresseux; l'usage des bains chauds passait pour mollesse et corruption. Après un demi-siècle de possession, l'Espagne s'apercevait qu'elle tenait les corps, mais que les unies échappaient à son empire. Les violents attribuaient cet insuccès à la tiédeur du gouvernement et pensaient réussir à force d'intolérance. L'avènement de Philippe II remplit toutes leurs espérances. A la demande des Cortè» de Tolède (1560), le roi commença par défendre aux Maures de Grenade d'avoir des esclaves nègres, sous prétexte qu'ils élevaient ces êtres innocents dans la religion de Mahomet. S'il n'osa pas les désarmer comme il le fit dans le royaume de Valence, il laissa le gouverneur de la province, le marquis de Mondejar, renouveler un vieux règlement qui les obligeait à déclarer leurs armes et à se munir d'une autorisation toujours révocable. Ces vexations ne firent qu'accroître le mécontentement et jetèrent dans les montagnes les gens hors la loi. Le clergé ne montrait pas moins de zèle. A la sollicitation de l'archevêque de Grenade, don Pedro Guerrero, le pape écrivait au roi qu'une coupable indifférence laissait perdre tous les jours les âmes des Morisques. Un synode réuni à Grenade demanda l'application de l'ordonnance de 1526.
Ainsi sollicité de tout côté, Philippe II forma une Junte chaînée d^examiner la question morisque. Elle était présidée par Espinosa, esprit dur, orgueilleux, a qui son maitre destinait la succession de Yaldës. Il fit voter, malgré l'opposition du duc d*Âlbe, un ensemble de mesures oppressives, destinées à ruiner Tesprit particulariste : défense aux Maures de porter le costume national; suppression des bains chauds; obligation d'exposer a tous les regards les fêtes de la vie privée. Le jour des noces, les portes resteraient ouvertes, et le premier venu pourrait pénétrer dans la maison. Gomme si les auteurs du projet avaient pris à tâche d'insulter à tous les préjugés de la pudeur musulmane, ils exigeaient encore que les femmes sortissent le visage découvert. Ce n'était pas tout : ils proscrivaient l'usage de la langue arabe dans tous les actes publics et voulaient que, dans un laps de trois ans, les Maures, même perdus au fond des plus pauvres villages, eussent appris le castillan et n'employassent plus que cette langue. Cet article, d'une exécution impossible, semblait imaginé pour les pousser à bout, les mettre en faute et autoriser toutes les rigueurs. Philippe accepta les résolutions de la Junte et leur donna force de loi (novembre 1566). Il semble pourtant qu'il ait éprouvé, sinon des scrupules, du moins quelque hésitation à contresigner cette déclaration de guerre. On a l'aveu d'Espinosa que le roi ne s'était décidé à donner son approbation que parce qu'on lui avait fait de son refus un cas de conscience. Quand les Morisques députèrent auprès de lui pour lui représenter l'injustice de redit, il accueillit les délégués sans colère, mais déclara qu'il ne changerait rien à sa résolution, car il l'avait prise sur l'avis de personnes graves, doctes, de bon renom. Le capitaine général de Grenade, le marquis de Mondejar, n'eut pas plus de succès que ses administrés. Les grands seigneurs, intéressés à la prospérité du pays, ne cédaient pas aussi facilement que le peuple aux su^estions d'un fanatisme aveugle. Philippe II lui-même n'aurait peut-être jamais songé a ces cruelles mesures sans les excitations du clergé. Mais sa responsabilité reste entière : il était le maitre.
Au moins aurait-il fallu prévoir une résistance. Espinosa
refusa à Mondejar des troupes de renfort. L'inquisiteur Deza, chargé d'appliquer l'ordonnance, refusa le concours de l'autorité militaire ; il se flattait de mener tout un peuple avec quelques alguazils.
Des bandes couraient déjà le pays. Cette agitation n'ouvrit pas les yeux à ces fanatiques béats. Ils furent surpris par une insurrection, qui n'était que l'explosion des haines accumulées. Les Espagnols, épars dans les campagnes, furent mis à mort, avec des raffinements de cruauté, par une populace habituée à les délester et à les craindre. Les femmes, avant de mourir,, subirent les derniers outrages. Ce fut surtout sur les prêtres, les religieuses et les moines que s'exerça la barbarie ingénieuse de ces faux chrétiens. On leur crevait les veux, on leur arrachait la langue. On les faisait mourir lentement, en les dépeçant membre à membre. Les outrages alternaient avec les coups. « 0 sainte mère de Dieu! » gémissait une victime. — « Chien ! Dieu n*a point de mère. »
Ces vengeances n'avançaient point les alTaires de l'insurrec- . tion. Elle avait débuté par un grave échec, en manquant Grenade. L'ancienne capitale du pays, son boulevard, restait aux mains des chrétiens. Des soldats improvisés n'étaient pas capables de tenir tête aux vieilles bandes espagnoles. Le marquis de Mondejar culbuta les insurgés, pénétra à l'intérieur du pays, établit des garnisons, occupa les points stratégiques. Tout paraissait terminé, et cependant la révolte dura deux an& encore. A la persuasion de Deza, qui trouvait Mondejar trop lent . et surtout trop humain, Philippe partagea le commandement entre le capitaine général et le marquis de Los Vêlez. Cette division, les rivalités des chefs relâchèrent les ressorts de la discipline. Les troupes désertèrent pour courir au pillage. A Grenade, Deza, fou de colère et de peur, fit massacrer 150 notable» grenadins qu'il avait pris pour otages. Les excès des soldats, la barbarie de l'inquisiteur ranimèrent l'insurrection qui paraissait éteinte. Un nouveau roi, Aben-Boo, énergique et ardent, souleva toutes les montasi^nes.
Philippe se décida à donner le commandement suprême i son frère naturel, don Juan d'Autriche. Ce prince, né d'un
caprice de Charles-Quint pour une belle fille de Ralisbonne, avait été élevé dans Tignorance de son origine par Luis Quijada, vrai type de gentilhomme castillan, droit, loyal, intègre. Ce fut seulement dans un appendice de son testament que le vieil empereur recommanda le jeune Geronymo à la bienveillance de Philippe IL Celui-ci, soucieux d'honorer Charles- Quint jusque dans ses faiblesses, témoigna à ce frère inconnu une grande tendresse. Il lui constitua une maison, lui accorda la plupart des privilèges réservés aux infants et le mit à la lête d'une escadre qui avait mission de châtier les Barbaresques. Le jeune prince se montra digne de sa naissance et de sa fortune. Il ouvrit contre les infidèles cette brillante carrière qui devait aboutir au terme glorieux de Lépante. Chargé de soumettre les Morisques, il ne se contenta pas, comme le voulait le roi, de faire figure à Grenade de généralissime et de confier les opérations contre les insurgés à des chefs subalternes. La gravité des événements lui imposait un rôle plus actif, plus conforme à sa bouillante nature. Il marcha en personne contre les Maures qui s'étaient retranchés dans la ville de Galera. La place fut emportée après de sanglants assauts. Bien que cet effort eût affaibli l'armée et que quelques jours après, a Seron, les vainqueurs se fussent enfuis devant les vaincus, les Maures étaient incapables de profiter d'un retour de fortune. Aben- Boo avait été assassiné; le pays était ruiné. D'Italie, des Pays-Bas, des renforts arrivaient à don Juan. Le duc d'Albe cnvova 3000 Wallons des vieilles bandes. Il fallut se rendre à discrétion.
Philippe II, toujours formaliste, avait demandé à son conseil quelle punition méritaient les insurgés. Les juristes répondirent que l'esclavage était le juste châtiment de leur rébellion. 11 s'en tint au bannissement. Déjà, même avant la fin de la guerre, tous les habitants de Grenade, de race maure, encore qu'ils n'eussent pas pris part à la lutte, avaient été réunis dans les églises, recensés par les greffiers royaux, distribués ■ par groupes, et expédiés en Castille sous l'escorte de soldats. Cette lugubre troupe laissa beaucoup des siens sur les routes poudreuses de l'exil: les uns furent tués par leurs surveillants,
d'autres vendus comme esclaves; beaucoup moururent de fatigue; bien peu arrivèrent au terme du voyage.
C'était maintenant le tour des autres habitants du royaume. Le roi était résolu à ne pas laisser un Morisque sur cette terre de perdition; tout ce qui n'était pas Espagnol et chrétien d'origine dut partir. Le pays fut, pour ainsi dire, vidé. L'exode de tout un peuple commença. Il est vrai que celui-ci était singulièrement diminué par les guerres et les massacres ; que capitaines et soldats s'étaient adjugé les plus belles Mauresques ou les avaient fait vendre sur les marchés des Baléares ; il restait encore assez d'hommes et de femmes pour donner à cette transplantation violente, opérée sous les injures et les coups des soldats, le caractère d'une émigration de tribus primitives, fuyant devant la misère et la faim.
La Galice, la Castille, la Marche furent les principales provinces où les Morisques furent cantonnés. On se garda bien } d'en reléguer aucun dans le royaume de Murcie, trop voisin de Valence où les musulmans de race formaient un groupe compact. .
IL faut faire honneur à Philippe II de ses bonnes intentions. Il ne voulut pas qu'on séparât les membres d'une même famille. Espinosa et Deza n'avaient point de ces considérations d'humanité. Les violents rêvaient l'extermination de la race : « Des ennemis, le moins. » Les fureurs de la guerre, les tueries, les ventes d'esclaves, l'exil n'avaient point satisfait leur haine; ils accusaient le roi de tiédeur. Quand vinrent les désastres de la fin du règne, l'échec des projets contre l'Angleterre et la ruine de l'Invincible Armada, l'évêque de Valence dit en face à Philippe II que Dieu punissait son peu de zèle pour la foi, ses ménagements envers les Morisques. « Le roi est tombé dans le péohé de Saûl; Dieu lui avait envoyé un prophète pour lui ordonner de détruire les Amalécites, sans laisser homme, femme, enfant, pas même enfant à la mamelle, et Saûl n'a pas tout détruit, et il est tombé sous l'indignation de Dieu. » Pour juger le souverain avec quelque justice, il faut tenir compte de l'état d'âme de ce clergé et de ce peuple.
L'infant don Carlos. — Il avait fait ce sacrifice à l'unité de race et de religion ; il en fit un plus grand encore à la raison
(l*Etat. Son fils, don Carlos, né de son premier mariage avec une princesse portugaise, était faible et rachitique ; sur lui pesaient les fatalités morbides des deux maisons royales de Castille et de Portugal. Son corps était rongé par la fièvre; sa parole, embarrassée; ses goûts, désordonnés et violents. Il faut même qu*il ait montré une rare précocité d'instincts vicieux pour que Charles-Quint recommandât de tenir cet enfant de dix ans éloigné de la compagnie des femmes. Une chute faite à Alcala dans un escalier, au moment où il courait à un rendez-vous, nécessita l'opération du trépan et affaiblit plus encore sa santé et son cerveau.
C'est ce pauvre prince dont la poésie s'est emparée pour en faire un héros de roman, un promoteur des idées de tolérance religieuse. Il aurait été victime de sa passion pour sa bellemère, Elisabeth de Valois, et de la sympathie qu'il aurait témoignée aux Flamands révoltés !
L'infant avait quatorze ans quand il se trouva pour la première fois en présence de la jeune femme de son père. Avec une épaule trop haute, une jambe trop courte, sa figure blême et son corps grelottant la fièvre, il n'était fait pour inspirer que de la pitié. La faiblesse de sa raison éclatait à tous les yeux. Ce n'est pas qu'il n'eût à ses heures des lueurs de bon sens, ou qu'il ne montrât â l'occasion des sentiments élevés et généreux; mais, à la moindre secousse, la machine humaine se détraquait et s'échappait en mouvements désordonnés. Comme chez sa bisaïeule, Jeanne la Folle, le régulateur faisait défaut. C'étaient alors des accès de violence et de cruauté contre les personnes et contre les bêtes. Ses serviteurs avaient tout à craindre de sa colère; il voulut jeter son majordome par la fenêtre, et imagina, dit-on, de faire avaler â son cordonnier le cuir de souliers trop étroits. A la moindre résistance, il mettait le poignard â la main. Il y a dans les comptes de sa maison l'indication d'indemnités payées aux parents pour des petites filles qu'il avait fait fouetter. Un jour, il s'enferma dans l'écurie royale et n'en sortit qu'après avoir blessé, lacéré tous les chevaux qui s'y trouvaient. Ces derniers actes surtout dénotent un besoin de cruauté maladive, une joie mauvaise â voir souffrir.
Philippe observait avec inquiétude les allures étranges de son fils. Il repoussa toutes les avances matrimoniales qui lui vinrent de France et d'Allemagne. Don Carlos désirait fort épouser une archiduchesse d'Autriche. Que des excès précoces eussent ruiné sa virilité, ou qu'il fût né impuissant, beaucoup le croyaient impropre aux actes du mariage. Il fît toutes sortes d'extravagances pour démontrer le contraire; les remèdes auxquels il eut recours ne le mirent, suivant l'expression moqueuse de l'ambassadeur de France, qu'en « opinion de demi-homme naturel », et encore cette apparence ne fut-elle qu'un succès sans lendemain. Il n'en était pas moins ardent à demander une femme. La résistance de son père à ses ambitions conjugales l'exaspérait. Il le détestait de toute son âme et se plaignait hautement d'être tenu à l'écart des aCfaires. Un moment il parut se rapprocher de lui. Philippe annonçait son prochain départ pour les Pays-Bas; l'infant devait être du voyage. Sa joie était vive; mais quand il apprit la nomination du duc d'Albe au gouvernement de ces provinces, il se jeta sur lui un poignard à la main comme sur un rival qui lui aurait ravi un commandement. Cette violence, ajoutée à tant d'autres, dut éclairer le roi; mais, toujours lent à prendre un parti, il voulut faire une dernière tentative, éprouver encore une fois la valeur morale et intellectuelle de son fils. Il lui donna place au Conseil d'Etat.
L'expérience fut décisive : l'infant ne parvenait qu'à brouiller les affaires et à troubler les délibérations. Dès ce jour, il était condamné dans l'esprit du roi, mais ce furent ses projets qui précipitèrent la crise. Pour échapper à la surveillance paternelle, il eut l'idée de fuir à l'étranger, d'aller en Italie ou en Allemagne et de dicter de là ses conditions. Même incapable, même dément, l'héritier présomptif, transformé en chef d'opposition, pouvait créer les plus sérieux embarras. C'était, au premier chef, un attentat contre la sûreté de l'Etat. Sans se douter de la gravité de l'acte, il prépara sa fuite avec la légèreté d'un prince et l'inconscience d'un fou. Il écrivit à quelques grands d'Espagne pour réclamer leur concours dans une entreprise qu'il méditait. Les temps étaient passés où l'aristocratie pouvait entrer en lutte avec la royauté : les uns envoyèrent la
lettre à Philippe; d autres promirent leur assistance sous la réserve de i*approbation royale. Philippe suivait attentivement î toutes ces menées; il savait que Tinfant faisait négocier un emprunt à Séville. II savait aussi qu'aux approches de la Noël, don Carlos avait prétendu se faire absoudre de ses péchés sans vouloir arracher de son cœur la haine qu*il avait pour un homme et qu'interrogé adroitement par le prieur d'Âtocha, il avait fini par avouer que cet homme était son père. Le directeur des postes à qui le prince réclamait des chevaux s'était empressé de transmettre au roi cette demande significative. Philippe II comprit que le moment d'agir était venu ; il quitta l'Ëscurial et rentra à Madrid.
Dans la nuit du 18 janvier 1568, il manda au palais Ruy I Gomez, le duc de Feria, le prieur don Antonio et Luis Quijada. Les paroles qu'il prononça produisirent une impression si profonde que l'écho en est venu jusqu'à nous : « il parla comme jamais nul homme n'avait parlé. » Il dut invoquer contre le prince-héritier l'intérêt de ses royaumes, contre son propre sang les nécessités de la raison d'Etat. Il se leva ; les assistants le suivirent; à travers les longs corridors, cette troupe silencieuse, à peine éclairée par une faible lueur, s'avança vers la chambre de Tinfant. Sur l'ordre du roi, les portes avaient été disposées dé telle façon qu'elles pussent s'ouvrir sans bruit au moinui'e effort. Don Carlos était couché et causaH avec ses gentilshommes. Avant qu'il fût prévenu, les terribles visiteurs étaient a son chevet et se saisissaient des armes qu'il tenait toujours à sa portée. La figure morne et sévère de Philippe se montra dans la lumière de la chambre. L'infant, épouvanté par cette apparition, se jeta au bas de son lit. « Votre Majesté, s'écria-t-il, veut-elle me tuer? » Le roi lui répondit froidement de se calmer et que tout ce qu'on allait faire était pour son bien. Un huissier avait apporté des clous et un marteau; il cloua les fenêtres. Quand il eut terminé, Philippe remit au duc de Feria la garde du prince, interdit toute communication avec le dehors, puis il sortit sans regarder son fils. Il ne devait plus jamais le revoir.
Il l'avait mis pour le moment dans l'impuissance de nuire.
HlSTOIM oixÉRALB. V. 5
Comment enlendait-il sauvegarder Tavenir? On a dit qu'il songeait à lui faire son procès ou à demander aux Cortès de prononcer sa déposition. Tous ces moyens étaient bien dangereux. Jeanne la Folle, quoique femme et dépourvue d'ambition, avait créé bien des difficultés à son mari, à son père, à son fils. Que ne pouvait-on redouter d'un prince ardent, ambitieux? La mort délivra le roi de toute inquiétude. Le prisonnier mangeait avec excès et faisait une consommation incroyable de boissons glacées. Ces excès achevèrent de ruiner ce corps affaibli par la fièvre, par le chagrin et le désespoir.
Beaucoup ont accusé la dureté de Philippe IL II semble cependant qu'il ne se soit pas décidé à la légère, dans un moment de colère, sous l'empire de la crainte ou de l'indignation. Tant qu'il a pu, il a ajourné les mesures irrévocables; ce sont les coupables desseins de l'infant qui ont triomphé de son irrésolution habituelle et qui lui ont, pour ainsi dire, forcé la main.
Conquête du Portugal. — Il a rendu d'autres et de moins cruels services à la monarchie. Seul de tous les Etats ibériques, le Portugal avait conservé son indépendance. Les nombreux mariages qui unissaient la dynastie régnante aux souverains de l'Aragon et de la Castille, étaient destinés à préparer l'unité politique de la péninsule. Philippe II était le fils d'une infante portugaise; sa sœur, doâa Juana, était la mère du roi de Portugal. Ce neveu du roi d'Espagne, Sébastien, semble, lui aussi, avoir hérité de ses ascendants un défaut d'équilibre, une exaltation maladive, que son éducation ne fit que développer. Les Jésuites, chaînés de l'instruire, étaient alors dans toute la ferveur d'un ordre naissant; ils excitèrent en ce cœur d'enfant la passion de la croisade. Ardent à tous les exercices physiques» protégé contre les faiblesses de la chair ou par un dégoût de l'âme ou par un refus du corps, il n'attendait qu'une occasion de donner vie à ses rêves. Il fit donc le meilleur accueil à un prétendant marocain, Mouley-Hamed, qui venait solliciter le secours des princes chrétiens contre le Chérif régnant, Mouley Abd-el-Malek (El Moluco) *. Philippe II, qui savait les dangers