‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 8 sur 125 · Voir ci- dessus, l. IV, p · texte numérisé non relu

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des guerres africaines, avait nettement refusé son appui. Sébastien embrassa celte cause avec enthousiasme : il entrevit le Maroc conquis, la croix triomphante, un nouveau domaine soumis à lempire du Christ. Il s efforça d'entraîner son oncle; mais, à l'entrevue de Guadalupe, le roi d'Espagne se montra si préoccupé de limiter le champ d'action des Portugais et de mettre des bornes à leurs conquêtes éventuelles que le champion de la Foi quitta scandalisé un prince si tiède et si politique.

Les Portugais ne montraient pas plus d'ardeur. La noblesse fit les plus vives représentations. Le clergé même refusait des subsides. On eut beaucoup de peine à réunir une armée de 17 000 hommes, recrutés en grande partie parmi les travailleurs des champs ou les vagabonds des villes. Sourd à tous les conseils, Sébastien fit voile vers l'Afrique, perdit quinze jours à Arsila et laissa à Abd-el-Malek le temps de réunir 30 000 fantassins et 40 000 cavaliers. De là il se dirigea par voie de terre, sous un soleil de feu, vers Larache et arriva avec ses troupes épuisées, après cinq jours de marche, dans les plaines d'AIcazar-Kébir où les Marocains l'attendaient. La bataille s'engagea le 4 août 1578. L'aristocratie portugaise fît noblement son devoir; l'infanterie et les auxiliaires allemands tournèrent le dos. Sébastien refusa de fuir; il plongea au plus profond des rangs ennemis et se fit tuer sur un monceau de cadavres.

C'était pour le Portugal un véritable désastre : la classe militaire avait été décimée; le roi, et pour cause, ne laissait pas d'héritier. La couronne revenait à son oncle, le cardinal Henri, vieillard impotent, dont les jours étaient comptés. Lui mort, qui lui succéderait? Philippe II était le plus proche héritier et avait des droits indiscutables. Mais le sentiment national était hostile à l'avènement d'un Espagnol et lui suscitait comme concurrents Catherine de Bragance, nièce du cardinal, et Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un de ses frères.

Le roi d'Espagne se montra attentif à ramener l'opinion : il racheta de ses deniers les compagnons de Sébastien tombés entre les mains des Maures. Il fit partir pour Lisbonne Cristobal de Moura, qui, en sa qualité de Portugais et de favori,

pouvait mieux que personne rassurer ses compatriotes sur les dangers d'une annexion. Bien qu'il se refusât à laisser mettre ses droits en question, il les faisait exposer et soutenir par les jurisconsultes des deux nations. Des légistes, Guardiola, Yazquez, Molina allèrent en Portugal seconder les eflbrts de ses représentants. Moura répandait l'argent à pleines mains parmi les nobles et s'assurait de leur adhésion. Le cardinal lui-même, d'abord favorable à la maison de Bragance, finit par être gagné à son tour. Avant de mourir, il réunit les Cortès à Almeirim et les engagea à reconnaître Philippe II. Seuls, les représentants des villes se prononcèrent contre cette candidature étrangère. Elle avait pour elle la majorité de la noblesse et du clergé, la loi d'hérédité, la volonté du roi mourant. Elle avait contre elle le préjugé national. Le peuple et le bas clergé, dirigés par un instinct très sûr, sentaient que leur pays allait ê(re absorbé par ce puissant voisin. Les défenseurs de l'indépendance se rangèrent derrière le chef qu'ils trouvèrent : Antonio de Crato, qui était, par malheur, un incapable. Philippe II était puissant, résolu, bien armé. En même temps qu'il négociait à Lisbonne, il avait pris toutes ses dispositions pour combattre; il massait sur la frontière du Portugal les vieux régiments d'Italie et relevait de sa disgrâce, pour le mettre à leur tête, le duc d'Albe, le plus populaire de ses généraux. Cette armée emporta sans coup férir Yelves, Olivenza et marcha sur Setubal, qui passait pour imprenable et ne fut pas mieux défendu. Antonio, que la populace avait proclamé roi, essaya avec ses bandes indisciplinées de barrer la route au duc d'Albe ; il fut battu au pont d'Alcantara et obligé de quitter précipitamment Lisbonne (2S août 1580}. La capitale tomba aux mains des Espagnols; le reste du pays fut bientôt soumis.

Philippe attendait sur la frontière la nouvelle de cette marche triomphale. Il faillit mourir à Badajoz, perdit sa quatrième femme, mais n'en continua pas moins sa route. Il voyageait en petit équipage, sans appareil militaire, avec les allures d'un souverain qui vient prendre possession du trône par droit héréditaire, sans contestation et sans lutte. Les Cortès étaient convoquées à Tomar (16 avril 1581); il parut au milieu des

représentants de la nation dans le costume traditionnel, € vêtu ! de brocart ». bien contre sa volonté, écrivait-il, mais on lui a dit «que c*était la coutume d*ici ». Il reçut l'hommage de ses nouveaux sujets et prêta serment de respecter leurs lois, leurs mœurs et leurs usages.

Les protestations d'obéissance pas plus que la facilité de la conquête ne parvenaient pas à dissimuler la répugnance des Portugais. Elle apparaît dans les pétitions des Cortès, qui toutes tendent à reconstituer une dynastie nationale ou à garantir au pays une autonomie complète. Les députés demandent que le roi épouse une princesse portugaise, qu*il fasse élever le prince hérijier en Portugal, que ce royaume sQjt toujours séparé de la Castille et qu*on en fasse partir les garnisons espagnoles. Il n'y a pas lieu de s'étonner que le roi d'Espagne ait fait a ces vœux une réponse évasive. L'annexion du Portugal complétait l'unité politique de la Péninsule. Il eût été bien coupable s'il avait défait l'œuvre que ses prédécesseurs avaient si soigneusement préparée et que la fortune l'avait mis en état d'accomplir. N'aurait-il employé sa diplomatie et ses armées qu'à trouver un établissement pour l'un de ses fils? C'est vraiment faire injure a son intelligence que d'imaginer cette solution de la question portugaise. Il savait le prix du service qu'il avait rendue l'Espagne. Alors que la conquête de Grenade avait coûté tant d'efforts, et que l'occupation de la Navarre avait soulevé tant de difficultés avec la France, il avait, en quelques mois, presque sans combat, rattaché à ses royaumes cet Etat dont les Rois Catholiques et Charles-Quint avaient tant appréhendé les forces. C'était la gloire de son règne, le plus beau succès de sa politique. Etait-il admissible qu'il songeât à reconstituer un royaume indépendant de Portugal, quand les calculs de ses prédécesseurs et les siens n'avaient tendu qu'à l'absorber?

Le Portugal ne pouvait plus être qu'un membre de la monarchie. Sous cette réserve, le nouveau maître montra un grand souci de ménager les susceptibilités de ses sujets. Il faut sans\ doute passer condamnation sur les violences commises par les armées ; c'est, au xvi* siècle, le complément obligé de toute opération de guerre. L'amnistie que proclama le vainqueur com-

portait aussi trop d'exceptions ; il fut particulièrement rigoureux pour les prêtres et les moines qui avaient suivi le parti de la révolte, comme s'il les jugeait doublement coupables d'avoir combattu contre leur souverain légitime et contre le champion de l'orthodoxie. On a exagéré pourtant le caractère sanglant de la répression. Il n'est pas vrai non plus qu'il ait humilié de parti pris l'amour-propre des Portugais; il leur laissa pour viceroi son neveu, l'archiduc, Albert, à qui il adjoignit trois seigneurs indigènes, Jorge de Almeida, archevêque de Lisbonne, Pedro de Alcazoba et Miguel de Moura. La noblesse ne fut pas méprisée; elle obtint des titres, des faveurs et des revenus jusqu'à rendre, dit-on, les Castillans jaloux. Mais en dépit de ces ménagements, il ne parvint pas à se concilier les sympathies nationales. Quel souverain, si habile qu'il fût, pouvait empêcher les Portugais de regretter l'époque où ils étaient un grand peuple, où, sous une dynastie nationale, ils dominaient dans les mers de l'Afrique et de l'Inde?

Les libertés aragonaises. — Des susceptibilités analogues expliquent les affaires d'Aragon. Ce royaume qui reconnaissait le même souverain que la Castille entendait conserver son autonomie et vivre de sa vie propre, séparé de l'Etat voisin par des barrières douanières, avec ses lois, ses juges, son administration particulière. Certaines institutions, comme celle du Justicia, offraient aux sujets les plus laides garanties. Le droit dit de manifestation obligeait ce magistrat suprême à prendre sous sa protection tout prévenu qui se recommandait à lui ; non qu'il fût en son pouvoir de le soustraire à la juridiction compétente, mais, jusqu'au jour du jugement, il le gardait à l'abri de toutes les violences dans la prison des Manifestés. Malheureusement ce pays, doté de lois si libérales, était sous bien des rapports en retard sur le reste de la Péninsule, L'aristocratie y était restée toute-puissante; elle possédait des domaines immenses et continuait à exercer sur ses serfs le vieux droit de vie et de mort. A ces privilèges odieux qui contrastaient avec les progrès de l'ordre social, les vassaux de sei^mtude répondaient par l'émeute et l'insurrection. Ainsi s'entretenait en Aragon un état de désordre qui appelait

l'intervention du souverain. Les Aragonais résistaient aux bonnes comme aux mauvaises intentions du gouvernement. Us se montraient d'autant plus ardents à défendre leurs coutumes que laCastille devenait, par la force des choses, le centre de la monarchie. L'Inquisition était le seul tribunal commun aux deux royaumes, et aussi la seule juridiction à laquelle ils ne pussent pas opposer l'appareil des formalités légales.

Disgrâce d'Antonio Ferez. — C'est dans ce pays troublé, méfiant, jaloux de ses droits, inquiet des progrès du pouvoir royal, que vint chercher refuge contre la haine de son souverain l'ancien secrétaire d'Etat de Philippe II, Antonio Ferez.

La disgrâce de ce favori remontait à douze ans. A cette époque, Philippe II s'était ému de l'humeur aventureuse de don Juan. Le vainqueur des Morisques, le triomphateur deLépante, chargé de soumettre les Pays-Bas, avait conçu les projets les plus vastes. Il rêvait de faire une descente en Angleterre pour délivrer Marie Stuart et conquérir à la fois une femme et une couronne. Son secrétaire Escovedo passait pour entretenir chez lui ces grandes ambitions. Et même Antonio Perez avait mis sous les yeux du roi des lettres du secrétaire qui paraissaient trahir l'idée d'une tentative criminelle en Espagne. Epouvanté de ces menées, Philippe résolut de se débarrasser de ce fauteur de complots, et il chai^ea Perez de le faire tuer le plus secrètement possible. Dans les idées du temps, cet ordre n'avait rien de monstrueux; le ministre fit dépêcher Escovedo d'un coup d'épée, la nuit, dans les rues de Madrid (31 mars i578}.

Ce fut cependant ce meurtre commandé qui fut cause de ses longues épreuves. L'opinion publique désigna immédiatement Perez comme l'assassin. Ses ennemis et ses envieux ajoutaient qu'il avait voulu supprimer un témoin gênant, un dénonciateur^ possible de ses amours avec la. princesse d'Eboli, veuve de Ruy Gomez. Ces bruits qu'ils s'empressèrent de porter à la connais-^ sance de Philippe II excitèrent dans son âme des soupçons et des scrupules qui ne s'apaisèrent plus. Il craignit d'avoir été pris pour dupe et d'avoir servi simplement la haine d'un de ses sujets en croyant défendre l'intérêt de l'Etat. Si l'on admet qu'il ait été l'amant, l'amant dédaigné ou trompé de la princesse, il

est facile d'imaginer quelle exaspération la jalousie devait ajouter aux souffrances de l'orgueil. Mais l'histoire, pour expliquer les faits, peut se passer de cette hypothèse.

Désormais il n'a qu'une préoccupation, c'est de bien démêler le véritable mobile du meurtre. Sa conscience y est, pour ainsi dire, engagée, et aussi sa dignité. A-t-il condamné Escovedo pour des motifs légitimes? N'a-t-il été que le complice inconscient des haines de son secrétaire? Il est résolu à savoir à tout prix la vérité, et il ne la saura qu'à force de dissimulation. Le cas est d'ailleurs embarrassant; il est, innocent ou non, le promoteur du crime. Il ne peut faire arrêter Ferez, mais il laisse les parents d'Escovedo déposer une plainte contre lui. Cependant il calme ses alarmes et continue à lui faire bon visage; même il l'assure formellement de son appui.- Il va jusqu'à lui communiquer les lettres où un autre secrétaire, Mateo Vasque z, rapportait tous les bruits qui couraient contre la princesse d'Eboli et son amant. Ferez, furieux de ce rapport et fort des promesses du roi, se déclare l'ennemi juré du dénonciateur; la princesse le traite de « chien de Maure », et profère contre lui des menaces de mort. La cour se partage; le grandinquisiteur, le confesseur, le président du Conseil de Castille vont de l'un à l'autre parti porter des paroles d'apaisement. C'est le moment pour le roi d'intervenir : à ces gens furieux il , fait proposer une réconciliation. Ferez et sa maîtresse rejettent bien loin tout projet d'accord. Philippe tient l'occasion qu'il guettait. Sous prétexte que les luttes de ses deux secrétaires troublent la cour et entravent les affaires, il fait arrêter la princesse d'Eboli et son amant.

La princesse, comme fautrice de ces divisions, est jetée dans un cachot et mourra prisonnière. Quant à Ferez, il est traité bien différemment. On l'enferme d'abord, puis on lui donne sa maison pour prison, puis on le laisse libre dans Madrid. Fendant l'expédition du Portugal, quoique tenu dans une demi-captivité, il continue à expédier certaines affaires. Mais secrètement on procède à une immense enquête, où les auteurs et les complices du meurtre sont entendus. Il n'y a plus que Ferez à interroger. Une accusation de concussion permet de saisir ses papiers, de

le dépouiller de ses biens et de le tenir au secret dans une bonne prison. Seul, il peut lever le doute qui agite Tâme de Philippe II et inquiète sa conscience. Jusque-là il a nié toute participation au crime; il pensait ainsi couvrir le roi tout en se couvrant lui-même. Quel ne dut pas être son étonnement quand le directeur de la conscience royale, Diego de Ghaves, vint rengager à avouer et lui lire une lettre autographe où Philippe II laissait voir les mobiles cachés de sa conduite et dévoilait le mystère de cette longue persécution. « \ous pourrez dire à Antonio Ferez de ma part, après lui avoir montré ce billet, écrivait le roi à son confesseur, qu'il sait fort bien la connaissance que j*ai qu'il a fait, lui, donner la mort à Escovedo et les motifs qu'il ma dit avoir d'agir ainsi. Que pour ma satisfaction et pour la satisfaction de ma conscience^ il convient de savoir si ces causes furent ou non suffisantes ; que je lui ordonne de les dire et d'en rendre un compte particulier ; qu'il expose et rende vmiables celles qu'il m'a dites à moi et que vous connaissez.... » {Madrid, 4 janvier 1K90.) Le prisonnier avait probablement de bonnes raisons pour se taire. Ni les prières, ni les menaces, ni la torture ne purent lui arracher l'aveu du crime. Et comme pour infliger une dernière humiliation i la puissance souveraine, il s'enfuit et se réfugia en Aragon.

Antonio Ferez en Aragon. — Il sortait d'un royaume où la volonté royale pouvait tout, pour entrer dans une terre de franchises et de liberté. Là, la procédure devait être régulièrement conduite; il n'y avait point de place pour les commissions extraordinaires et les enquêtes secrètes. Ses malheurs, qui faisaient oublier son crime, lui avaient créé là de vives sympathies; il intéressait comme victime de ce régime arbitraire qu'on accusait le gouvernement castillan de vouloir introduire en Aragon.

Ce soupçon était d'ailleurs peu fondé. Même dans cette affaire où sa dignité était en jeu, Philippe ne cessa pas d'observer la légalité. Il ne pouvait renoncer à sa vengeance; il serait devenu la risée de l'Europe s'il s'était laissé braver dans ses propres Etats par un de ses. sujets. Il chercha dans les subtilités de la procédure aragonaise les moyens d'atteindre le

fugilif sans violer les lois. Son procureur fiscal obtint du Ju$ticia Tordre d'arrêter Ferez partout où il se trouverait, nonobstant les privilèges du lieu, comme prévenu de crimes contre la sûreté de l'État. Il est vrai que le même magistrat accordait en même temps à laccusé le privilège de la manifestation et le faisait conduire à Saragosse et enfermer dans la prison dont il avait la garde. Alors Ferez, poussé à bout par Tacharnement de ses ennemis, n'hésita plus à déclarer qu'il avait fait tuerEscovedo, mais prouva qu'il avait commis le meurtre sur Tordre de son maître. Le scandale fut grand en Aragon, où l'esprit de liberté répugnait aux lois d'exception. En présence de Tindignation générale, le procureur fiscal retira la demande de poursuite.

Fhilippe était tenace. Une vieille loi livrait à la merci du souverain les fonctionnaires, considérés comme ses agents directs et dépouillés comme tels des garanties qui protégeaient les autres citoyens. Il prétendit qu'à ce titre Antonio Ferez lui appartenait et qu'il était libre de disposer de son serviteur à sa guise. Le fugitif objecta que cette loi aragonaise ne le touchait point, puisqu'il n'était pas Aragonais, qu'il n'avait jamais exercé d'office en Aragon et qu'il n'avait servi Fhilippe qu'en qualité de roi de Gaslille. Le Justicia fut obligé de lui donner raison.

Les moyens juridiques étant épuisés, il semblait qu'il ne restait au persécuteur que l'emploi de la force, mais c'était le dernier moyen auquel cet esprit formaliste voulût recourir. L'intervention de TInquisition offrait encore une chance à tenter. Ici plus d'opposition juridique à craindre ; en matière de foi, les franchises étaient considérées comme nulles et non avenues. Sous prétexte » que Ferez avait le projet de se réfugier en Béarn, pays d'hérétiques, Molina de Medrano, inquisiteur de Saragosse, ouvrit une . enquête, interrogea les domestiques du suspect. Leurs réponses furent torturées avec un art savant pour en tirer un moyen d'accusation. Il parait que, dans les angoisses de ses terribles épreuves, Ferez se serait échappé jusqu'à dire : « Ah! Dieu n'existe pas! » et que, dans l'égarement du désespoir, il aurait proféré d'autres doutes. Ce fut le propre confesseur du roi, Diego de Chaves, qui fut chargé par le Conseil de la Suprême de qualifier ces cris de la douleur. Naturellement il déclara ces

propos hautement criminels, détestables, hérétiques. Le tribunal de Saragosse reçut Tordre d'arrêter le coupable.

Troubles de F Aragon. — Contre cette juridiction redoutable les lois aragonaises ne pouvaient rien. Le Jusiicia, sommé avec hauteur et menaces, fut obligé de livrer le Manifesté aux agents du Saint-Office, qui le conduisirent dans les cachots de TÂljaferia. Il n'y avait plus de recours que dans le peuple, qui se prononçait avec éclat contre une illégalité entourée de toutes les apparences du droit. Dès le commencement de la crise, des membres de la plus haute aristocratie, Diego de Heredia, Martin de Lanuza, s'étaient ouvertement déclarés pour Thomme qu'ils considéraient comme une victime de la tyrannie castillane. La bourgeoisie et les métiers de Saragosse montraient les mêmes sentiments. Ferez avait senti quelle force redoutable et quel appui il pouvait trouver dans l'opinion publique. Il travailla à développer les sympathies qu'inspiraient ses malheurs. Contre ses ennemis il ouvrit une campagne de pamphlets et de chansons. Dans ces États de Philippe II, qu'on est tenté de se représenter comme le domaine du silence et du mystère, un homme créa par ses écrits satiriques une agitation redoutable. Dans la Pasquinade de tenfer^ il voua ses adversaires au mépris et à la haine et se posa en victime de la violence et de l'injustice. Aussi, quand sa vie parut en danger, les appels de ses amis trouvèrent-ils un formidable écho. La population de Saragosse prit les armes. Les inquisiteurs, bloqués dans l'Âljaferia par une populace en fureur, furent obligés de lâcher leur proie.

A la nouvelle de l'émeute, Philippe massa des troupes sur la frontière d'Aragon, mais il hésitsnt à les employer. Il laissa entendre qu'il pardonnerait si Perez était ramené dans les prisons du Saint-Office. A Saragosse même, la première ardeur apaisée, on commençait à calculer les conséquences du soulèvement. Le Justicia, la Députation, les jurisconsultes prêchaient l'obéissance. Même les amis les plus ardents de Perez étaient disposés à céder. Celui-ci se sentait perdu s'il retombait dans les mains des inquisiteurs. Il fit appel à la pitié de ses adhérents et excita par tous les moyens la colère du peuple. Le 24 septembre, lorsque, en signe de déférence, les corps constitués,

Justiciay députés, jurais et conseillers, vinrent en grande pompe assister à la tradition du prisonnier, le cortège fut attaqué par les artisans et les hommes des seigneurs. Les inquisiteurs et les magistrats prirent la fuite; la prison fut forcée; Ferez, délivré, se cacha dans Saragosse jusqu'au moment où il put passer la frontière et se retirer à l'étranger.

Philippe II était outrageusement bravé; il donna Tordre à Varias qui commandait les troupes castillanes, d'entrer en Aragon. Le nouveau Justiciay don Juan de Lanuza, jeune homme sans expérience, se laissa entraîner à proclamer la constitution violée et à lancer un appel aux armes. Cette déclaration trouva peu d'écho dans le royaume; depuis longtemps l'agitation était cantonnée dans Saragosse. Il eut beaucoup de peine à réunir quelques milliers de soldats. La cause de Ferez était trop spéciale pour que les autres villes risquassent pour elle une rupture avec leur souverain légitime et les dangers d'une guerre civile. Vargas parvint jusqu'à la capitale sans coup férir; il s'y établit avec son armée, et, satisfait de l'ordre qui régnait partout, il écrivit à son maître pour lui recommander la clémence. La défense avait été si molle, si mal conduite que même les gens qui y avaient pris part ne se sentaient pas bien compromis. Le Juslicia et ses amis, comptant sur le pardon, avaient fini par revenir à Saragosse. Cependant le roi continuait à garder le silence; il écoutait tous les avis sans laisser rien voir de ses intentions. Brusquement il se décida. Un jour qu'un gentilhomme, Gomez Velazquez, était venu solliciter une grâce, il le fit rappeler au moment où il quittait l'audience, lui remit une lettre et lui donna l'ordre de la porter sans délai à Vargas. Velazquez sort, engage une chaîne d'or pour acheter un manteau de voyage, saute à cheval et court tout d'une traite jusqu'à Saragosse. Le billet portait de la main du roi : « A la réception de ce pli, vous vous saisirez de don Juan de Lanuza, justicier d'Aragon, et que j'apprenne sa mort en même temps que son arrestation. » Il n'y avait qu'à obéir : la tète du magistrat suprême tomba au milieu des gémissements des habitants.

D'autres exécutions suivirent : Diego de Heredia et don Martin de Lanuza furent aussi décapités. Le comte d'Aranda et le duc

UNIFICATION DE LA PKNfNSULE 77

de Villahermosa moururent en prison. Ce furent les grandes et presque les seules victimes de la répression. Philippe ne se montra pas cruel contre les petits; les tribunaux royaux ne condamnèrent à mort que cinq ou six personnes. Il n'en fut pas de même de Tlnquisition ; elle se montra impitoyable à venger ses propres injures. Il fallut presque lui faire violence pour lui imposer une amnistie.

Philippe II ne ménagea pas moins les institutions que les hommes. On a tort de croire qu'il supprima toutes les libertés de TAragon. Assurément il y introduisit des changements destinés à fortifier l'action du pouvoir royal ; mais ses exigences furent relativement modérées; il se garda d'agir en vainqueur qui impose ses volontés les armes à la main. C'est aux Cortès qu'il s'adressa pour obtenir les réformes qu'il méditait. Le piteux échec de l'insurrection lui donnait sur cette assemblée une autorité dont il sut très heureusement tirer parti.

L' Aragon garda son gouvernement séparé, son système particulier d'administration et de justice, ses Cortès et, sous le nom de Députation, une commission permanente qui siégeait dans l'intervalle des sessions. Il est vrai que le mode de délibération des Cortès fut modifié. Au lieu qu'auparavant le vote \ d'yn ordre représentait l'unanimité des voix de cet ordre, j[ i

! suffit désormais de réunir une majorité dans chaque Bi'as, Les pouvoirs de la Députation furent amoindris. Elle perdit lé droit de disposer des fonds du royaume et de convoquer la force

. publique. La police générale et le maintien de l'ordre furent

I attribués au roi.

La réforme de la justice fut plus profonde ; le Juslicia cessa d'être inamovible. C'était lui enlever la meilleure garantie de son indépendance; mais était-il possible qu'après l'émeute de

» Saragosse Philippe II souffrit ce pouvoir rival du sien? Le prince intervint aussi dans la nomination des lieutenants du

J Justiciaj comme dans le choix des Dix-sept enquêteurs, chargés de juger au besoin le magistrat suprême et ses assesseurs. Le

'• Juslicia se trouva ainsi entre les mains du roi, qui le nommait, le révoquait et désignait, à l'occasion, ses suppléants et ses juges. Pour supprimer toute nouvelle cause de conQit, l'extra-

78 L'ŒUVRE DE PHfLlPPE II

diiion fut de règle entre TAragon et la Castille. Le château de TAljaferia reçut une garnison.

Il ne semble donc pas que Philippe ait abusé de sa victoire. Le pouvoir royal était consolidé, des abus détruits, des privilèges ruinés, Tunion des deux royaumes affermie. Mais si le souverain s*était assuré les moyens de faire prévaloir sa volonté

dans ses Etats, il n'avait touché ni i la législation, ni aux privilèges des classes, ni aux franchises des villes, ni à la représentation nationale; il laissait à TAragon son administration et son gouvernement particulier; il respectait son autonomie.

//. — Lutte contre V infidèle et V hérétique.

Philippe champion du catholicisme. — Si Philippe II n'avait agi qu'en Espagne, il aurait laissé la réputation d'un prince habile et heureux, mais passionné et fanatique. La conquête du Portugal, la soumission de TAragon, compteraient parmi les grands résultats obtenus à peu de frais. Même à ce prix, ces succès ne compenseraient pas le bannissement des ^Morisques et l'extermination des protestants. L'Espagne a chèrement payé le maintien de l'unité de race et de l'unité de foi.

Ces violences meurtrières firent au roi d'Espagne une réputation terrible. Tant que l'Inquisition s'était contentée de poursuivre les Judaïsants, l'Europe se désintéressa de ce règlement brutal des difficultés intérieures. Quand elle vit dresser pour les protestants les bûchers de Valladolid et de Séville, la haine, l'indignation et la colère s'éveillèrent à la fois. Le triomphe du Saint-Office fut si complet que les partisans des nouveautés ne parlèrent plus qu'avec terreur de cet instrument de mort. Philippe II, qui maniait cette arme redoutable, passa pour le plus dangereux ennemi du christianisme réformé.

A dire vrai, le rôle de champion du catholicisme lui a été, dans une certaine mesure, imposé par les événements. Ce n'est pas qu'il n'eût tout le zèle et toute la foi désirables, mais il était

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