CHAPITRE XVI
Henri de Valois. — Bâthory. — Les Vasa
L'interrègne de 1572. — Depuis le xiii° ou le xiv® siècle, le trône de Pologne était, en droit, électif; depuis le premier Jagellon, l'élection s'était toujours portée sur un membre de cette famille privilégiée; donc, en fait, la couronne semblait devenue héréditaire. Elle l'était à la fois en Pologne et en Lithuanie. Le jour où il fut certain que Sigismond II Auguste mourrait sans héritier, la noblesse des deux pays dut songer à lui donner un successeur; les uns tournaient leurs regards vers la maison d'Autriche, les autres vers le tsar de Moscou.
Tout le monde sentait qu'un grave danger pouvait menacer les deux patries, la polonaise et la lithuanienne : la szlachta prit les armes pour défendre les frontières si elles étaient menacées; des Iribunaux spéciaux furent organisés pour rendre la justice pendant les interrègnes; un dignitaire suprême devait présider à l'élection. Celte fonction fut confiée au prince Uchanski, archevêque de Gniezno (Gnesen). Et désormais le primat joua le rôle dUnterrex pendant la vacance du trône. La diète d'élection fut convoquée à Varsovie, en dépit des conventions conclues avec la Lithuanie qui fixaient la ville de Lublin : la noblesse de Mazovte était essentiellement catholique, et le parti catholique, dont Uchanski était le chef naturel, tenait à s'assurer la majo-
rite. Deux candidats sérieux semblaient seuls en présence : rarclîiduc Ernest d'Autriche, fils de l'empereur Maximilien, était le préféré des Polonais; le tsar de Moscou, Ivan le Terrible, celui des Lithuaniens. Tous deux offraient certains avantages et tous deux étaient également dangereux. La maison d'Autriche garantissait l'avenir du catholicisme en Pologne, mais la politique impitoyable qu'elle avait pratiquée en Bohême était faite pour inquiéter. L élection du tsar metlait fin aux perpétuels conflits avec la Moscovie, mais elle faisait rentrer la Lithuanie dans le système russe auquel Tunion de Lublin semblait l'avoir définitivement arrachée; elle symboliserait dans ce pays le recul du catholicisme et le triomphe de Torthodoxie. D'ailleurs Ivan IV voulait qu'on lui assurât l'hérédité de la couronne et la possession définitive de la Rous (Ruthénie ou Russie lithuanienne). Entre ces deux candidats les patriotes des deux pays étaient fort empêchés. L'ambassadeur de France, Monluc, les tira d'embarras. Il proposa la candidature du prince Henri de Valois, frère cadet de Charles IX, et la fit très habilement valoir, mettant en avant le caractère chevaleresque des Français et des Polonais, auxquels il promettait d'ailleurs monts et merveilles. L'élection de ce prince garantissait à la Pologne l'amitié du roi Très-Chrétien et il n'apportait avec lui aucune prétention redoutable.
Henri de Valois. — Il fut élu (16 mai 1373). En appelant cet étranger, les Polonais l'obligeaient à subir leurs conditions; ils lui imposaient des pacta conventa qui lui faisaient payer cher la couronne. Il devait entretenir à ses frais quatre mille fantassins gascons, créer une flotte, payer les dettes de Sigismond II Auguste, garantir, pour l'avenir, la liberté de l'élection et la liberté de conscience, ne pas déclarer la guerre ni conclure la paix sans le concours du sénat, ne pas convoquer la levée générale (pospolite ruszenie) sans l'assentiment de la diète, l'entretenir à ses frais en dehors des frontières, se laisser assister d'un conseil de seize sénateurs, convoquer la diète tous les deux ans. Au cas où il violerait ces conditions, les sujets étaient déliés de toute obéissance.
Des ambassadeurs partirent pour Paris afin de présenter
au nouveau roi les hommages de ses futurs sujets. Les Parisiens admirèrent la magnificence un peu barljare de leurs costumes, leurs bonnets garnis de fourrure, leurs cimeterres ornés de pierreries, et Télégance de leur latinité cicéronienne, Henri accepta sans enthousiasme les j)acta conventa qui faisaient de lui une ombre de roi. Le 19 février, il fit son entrée solennelle à Cracovie. Après les sjîlendeurs du sacre il ne tarda pas à regretter la France. Fervent catholique, il s*aliéna le parti protestant. Ami du plaisir, il ne trouva point dans cette rude société les compagnons qu'il souhaitait et se dégoûta promplement d'une couronne qui ne lui donnait qu'un semblant de royauté. Tout à coup, au mois de juin, il apprit que son frère Charles IX était mort le 30 mai et que depuis ce moment il était roi de France. Peut-être aurait-ii pu cumuler les deux couronnes; mais il était las de son royaume barbare et de ses sujets turbulents. Il s'enfuit précipitamment, laissant derrière lui un peuple étonné et furieux. Il n'emportait point un bon souvenir de son séjour chez les Sarmates. Desporles qui l'avait accompagné décocha à la Pologne des adieux peu sympathiques :
Adieu Pologne, adieu plaines désertes Toujours de neige ou de glaces couvertes, Adieu, pays, d'un éternel adieu; Ton air, tes mœurs m'ont si Tort su déplaire. Qu'il faudra bien que tout me soit contraire Si jamais plus je retourne en ce lieu. Quoi qu'on me dit de vos mœurs inciviles, De vos habits, de vos méchantes villes, De vos esprits pleins de légèreté, Sarmates fiers, je n'eu voulais rien croire. Ni ne pensais que vous puissiez tant boire. L'eussé-je cru sans y avoir été?
Kochanowski répondit par une épître latine à ce croassement gaulois, Gallo crocitanti; il avait dans la même langue (lélri la fuite de ce roi traître à ses serments, sur la tête duquel la république polonaise avait fait reposer tant d'espérances :
Sarmalia est, quant, Galle, fugis, fidissima tellus Hospitibus, faslus tantum imjmtiensque ttjranni, SarnuLtia est, cui vei^ba prîtes, nunc le7*ga dedisti.
Henri n'entendit point ces adjurations, et les Sarmates durent se chercher un autre roi.
Etienne Bâthory (1576-1586). — Polonais et Lithuaniens se trouvèrent fort embarrassés. On vit reparaître la candi* dature moscovite et la candidature autrichienne. On songea un instant à quelque magnat indigène. Le sénat élut Maximilien
(décembre 1575); mais une partie de la szlachta désigna Etienne Bâthory, voïévode de Transylvanie, à condition toutefois qu'il épouserait Anne Jagellon, sœur de Sigismond II Auguste. Le nouveau souverain se trouvait ainsi rattaché à la glorieuse dynastie dont le souvenir était resté populaire. Il consentit, arriva et se fit couronner (mai 1576).
Sa situation était difficile. Naguère encore simple vassal du sullan, ce prince étranger n'avait, malgré son mariage, ni le prestige séculaire des Jagellons, ni l'autorité qu'ils exerçaient sur la Lithuanie, berceau de leur maison. Il se trouvait en [)résoucc d'une szlachta furieusement passionnée pour ses libertés, égoïste et inintelligente. Il déclara qu'il entendait être « un roi pour de vrai et non pas en peinture ». Le meilleur moyen de se faire obéir, c'était de s'imposer aux Polonais par des victoires, de les entraîner dans des guerres qui retremperaient leurs caractères et leur feraient comprendre les avantages de la discipline.
La ville de Dantzig, peuplée par des Allemands, s'était à diverses reprises refusée à reconnaître l'autorité suprême du roi de Pologne. En 1526, Sigismond P' avait dû la réduire par les armes; en 15i9, elle avait brûlé la flottille que Sigismond II Augusle s'efforçait d'organiser ; en 1576, elle refusa encore de reconnaître Balhory. Il marcha contre elle, l'assiégea et la" réduisit à l'obéissance. Ce fut son premier triomphe.
Au sud-est, le territoire de la République était toujours menacé parles Tatars de Crimée. Pour leur résister, des troupes locales s'étaient organisées. On les appelait les Kozaks (du turc Kazak, nomades, soldats légèrement armés). Habitués à mener une vie d'expéditions aventureuses et de pillages, ils avaient attiré à eux, de la Pologne et même de la Moscovie, toute espèce d'aventuriers. Ils prétendaient guerroyer à leur guise
et ne reconnaitre d'autre autorité que celle de leurs chefs militaires les atamans (en polonais, hetmans). Bàthory eut Tart de les faire obéir et d'utiliser leur bravoure au profit de la République. En les disciplinant, en les obligeant à cesser leurs incursions sur le territoire ottoman, il s'assura la paix avec la Porte et put consacrer toutes ses forces à lutter contre Ivan le Terrible *. D'autre part, il augmenta l'artillerie et organisa avec les paysans de la couronne un corps d'infanterie qui pouvait former le noyau d'une armée régulière.
La guerre contre le Moscovite avait mis en relief la personne du jésuite italien Possevino. Bâthory, sans être hostile à la liberté de conscience, était un catholique convaincu. La Réforme n'avait pas réussi à s'imposer en Pologne, mais elle y comptait de nombreux partisans (calvinistes, luthériens, sociniens ou ariens). Sous le règne de Bâthory, les Jésuites, introduits en 156i par Hosius, prirent définitivement possession de la Pologne. Ils ne tardèrent pas à s'emparer de l'éducation. Leurs collèges couvrirent tout le territoire de la République; les protestants s'efforcèrent de rivaliser avec eux, mais ils devaient finir par succomber dans une lutte inégale. Les Jésuites étaient d'autant mieux vus de Bâthory qu'ils enseignaient « la Politique tirée de l'Ecriture Sainte », la doctrine de la monarchie absolue. Il fonda lui-môme des collèges de jésuites à Riga et à Polotsk et éleva celui de Vilna au rang A' Académie,
Le prestige de ses victoires donna au souverain l'autorité dont il avait besoin. Anarchiques et turbulentes avant la guerre moscovite, les diètes se montrèrent plus dociles pendant les années qui suivirent. En 1578 et 1581, les tribunaux furent réorganisés. Des cours suprêmes siégèrent alternativement à Piotrkow et à Lublin pour la Pologne, à Yilna et à Grodno pour la Lithuanie. Les palatinats de Volynie, Kief et Bratslaf reconnurent la juridiction polonaise. C'était un grand pas de fait vers l'assimilation de ces provinces russes, assimilation qui ne devait jamais devenir définitive.
En 1581, une réforme analogue eut lieu en Lithuanie. En
1. Pour l'histoire de cette guerre, voir le chap. suivant {Moscovie),
1576, la Mazovie renonça à sa législation particulière, sauf pour quelques articles dits excepta. Le système des finances et la perception des impôts furent améliorés. Toutefois la szlachta et le clergé refusèrent de laisser imposer leurs biens.
Bàthory fut moins heureux dans Tordre politique. Malgré le concours de quelques publicistes distingués désireux de relever Tautorité royale (Lukas Gornicki , Warszewicki), il n'arriva point à constituer le pouvoir monarchique tel qu'il l'avait rêvé. Il eut cependant recours à des mesures énergiques, ne craignit pas de faire tomber les têtes les plus hautes, de décréter d'infamie ou de bannissement les traîtres ou les rebelles. Il fit condamner à mort Samuel Zborowski, qui avait conspiré, et exiler par le sénat son frère Christophe Zborowski (1584-83). Une nouvelle guerre'contre laMoscovie lui eût peutêtre donné l'occasion de relever encore le prestige de la couronne ; mais une maladie imprévue l'emporta en 1586. Il mourut à Grodno (Lithuanie), dans cette même ville où, deux siècles plus tard, le dernier roi de Pologne devait déposer la couronne.
Élection de Siglsmond m Vasa. — Le trône devenu vacant, deux partis se trouvaient en présence. L'un avait pour chef Jean Zamojski, le plus fidèle partisan de Bâlhory et l'héritier de sa politique, grand-chancelier et hetman de la Couronne; l'autre se groupait autour de la famille turbulente des Zborowski. L'interrègne fut long; la diète d'élection ne se réunit dans la plaine de Varsovie qu'au mois de juin 1587. Elle se divisa non pas en deux partis, mais en deux camps, chacun d'eux ayant ses chefs militaires, ses armes, son artillerie. La Prusse polonaise et la Lithuanie n'étaient pas représentées et attendaient les résultats d'une lutte qui menaçait de devenir sanglante. Zamojski aurait pu se proclamer roi, mais il préféra offrir la couronne à Sigismond Vasa, fils du roi de Suède Jean Vasa et de Catherine Jagellon, neveu de la reine douarière Anna qui avait épousé Bâthory. Le parti adverse proclama Maximilien d'Autriche. La guerre éclata. Zamojski marcha contre Maximilien, le battit sous les murs de Cracovie, le fit prisonnier à Biczyna et le força a renoncer à la couronne.
Sigismond fut couronné. La maison de Yasa qu'il représentait a donné trois rois à la Pologne : Sigismond III, Yladislav IV, et Jean-Casimir.
L'avènement de Sigismond Vasa (1587) assurait à la Polog-ne la possession paisible de la Livonie, jusque-là disputée par la Suède. Il promettait même de lui faire céder TEsthonie.
Sigismond était catholique et élève des Jésuites. Il monta sur le trône avec des idées fort arrêtées : lutter partout contre les hétérodoxes : au Nord et à TOuest, contre la Réforme; à l'Est, contre Torthodoxie. Cette politique devait le jeter dans l'alliance de l'Autriche et le mettre aux prises avec les Moscovites. Sigismond rêvait la monarchie absolue ; mais ce rêve était irréalisable et le roi lui-même favorisa sans s'en douter ranarchie constitutionnelle de la République. A la diète de 1589, Zamojski avait proposé que les décisions de la diète fussent désormais prises à la majorité des voix et non à l'unanimité. Sigismond s'opposa à cette sage réforme. Pour fortifier le parti catholique, il épousa une princesse autrichienne, l'archiduchesse Anne. Il comptait aussi sur l'alliance impériale pour s'assurer le trône de Suède en abandonnant au besoin, de son vivant ou après sa mort, la Pologne à la maison de Habsbourg. Zamojski dénonça ces menées à la diète de 1572, dite diète d'inquisition^ parce que la personne et les actes du roi y furent soumis à une sévère enquête. La majesté royale sortit de cet épisode singulièrement diminuée.
Guerres contre la Suède, la Russie, la Turquie. — En acceptant la couronne de Pologne, Sigismond Vasa n'avait pas renoncé à régner sur la Suède. En 1592, il y succéda à son père Jean III et se fit couronner Tannée suivante à Upsal, mais son attachement au catholicisme souleva contre lui ses sujets Scandinaves, et il dut en 1598 renoncer à la Suède. Il essaya de s'y rétablir par la force. Une guerre éclata entre la Suède et la Pologne : les Suédois occupèrent toute la Livonie, sauf Riga et Diinamunde. Zamojski et Chodkiewicz marchèrent contre eux. La victoire de Kircholm (1605), remportée par Chodkiewicz les obligea d'évacuer la Livonie et même l'Esthonie. Un traité avantageux aurait pu être conclu alors; mais
Sigismond s'y refusa. Il ne voulait pas traiter avec Charles IX, qu'il considérait comme un sujet révolté, un usurpaleur. Cet égoïsme devait coûter cher à la Pologne. Pendant plus d'un demi-siècle la Pologne et la Suède allaient s'affaiblir mutuellement au profit de la Russie. La mort de Charles IX n'amena qu'une suspension d'armes (1611).
A la faveur des troubles qui au début du xvn® siècle agitèrent la Moscovie, Sigismond crut pouvoir s'assurer à luimême ou à son fils Yladislav la couronne des tsars. Après de brillants succès, il échoua. Une dynastie nationale fut proclamée à Moscou *. Quand plus tard les Russes entrèrent en vainqueurs à Varsovie ils purent considérer leur triomphe comme une simple revanche. Désormais la tactique des tsars et des empereurs de Russie devait être d'afîaiblir à tout prix ce redoutable voisin qui détenait des provinces russes, qui menaçait l'indépendance nationale et la < foi orthodoxe ». La Pologne épuisa dans ses luttes pour conquérir la Moscovie des forces précieuses qu'elle aurait pu mieux employer et se prépara pour l'avenir la plus dangereuse des inimitiés. En lutlant contre les- Polonais, les Russes défendaient non-seulement leur indépendance politique, mais leurs traditions religieuses.
Sur les frontières de la Pologne et de l'empire ottoman vivaient deux populations insoumises, toujours prèles à fournir aux deux puissances quelque casus belli : d'un côté les Kozaks, do l'autre les ïatars. D'autre part, Turcs et Polonais se disputaient le protectorat de la Moldavie. L'Autriche, également menacée par les Ottomans, réussit à lancer contre eux le roi de Pologne, enchaîné à son service depuis 1613 par un traité d'alliance offensive et défensive. A la bataille près d'Iassy, les Polonais combattirent vaillamment ; l'hetman Zolkiewski fut tué à Cecora, sur le Dniester (1620). Le sultan Osman II prit en personne la direction de ses troupes ; les Polonais, commandés par Chodkiewicz, et les Kozaks, sous les ordres de Konachévitch Sahaïdatchny, lui opposèrent une résistance héroïque. Pendant quarante jours, dans le camp retranché
i. Voir au chap. suivant [Hoscovie),
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de Khotin (en polonais Chocim), ils tinrent en échec les troupes ottomanes et repoussèrent six assauts. La gloire militaire fut le seul résultat de cette belle campagne. Des Polonais et des Kozaks servaient à la même époque dans les armées de TEmpereur, en Bohême, en Hongrie, en Italie. Du nom de leur chef, Alexandre Lisowski, on les appela les Lisowcziki, Ces enfants perdus se firent remarquer par leur bravoure et par leurs brigandages.
A la mort de Charles IX, son fils Gustave-Adolphe lui avait succédé sur le trône de Suède. Sigismond se considérait toujours comme roi de jure, Gustave-Adolphe, voulant obliger son rival à renoncer à ses prétentions, envahit la Livonie et la Courlande (1621). En 1626, il occupa la Prusse Royale, sauf Dantzig et Thorn. Battu en 1627 et en 1628 par Thetman Koniecpolski, il garda néanmoins ses conquêtes. Il détruisit (1628) la flotte que Sigismond avait envoyée dans la Baltique : les Polonais étaient destinés à n'avoir jamais de marine! Sigismond dut céder; une trêve de six ans fut conclue à Stumsdorf (1629). Les Suédois gardèrent leurs conquêtes en Livonie; les villes de Marienburg et de Stuhm furent séquestrées aux mains du Brandebourg pour le compte de la Suède; la République perdit le port fluvial d'Elbing; les produits de la douane de Dantzig furent adjugés au roi de Suède. Les ambitions mal fondées de Sigismond coûtaient cher à la République. Au fond, toutes ces guerres sans profit avaient été son œuvre personnelle ; les diètes ne lui avaient fourni des ressources ou des hommes qu'à contre-cœur.
La Pologne et les puissances allemandes. — Dans le grand drame de la guerre de Trente ans, la Pologne n'avait été que la comparse de TAutriche et n'avait pas joué le rôle décisif qui aurait pu être le sien. Elle n'avait aflaibli sérieusement ni la Russie, désormais concentrée sous une dynastie nationale, ni la maison de Habsbourg, et elle avait contribué une fois à créer la Prusse. En 1618, Sigismond accorda la Prusse Ducale, comme fief, à TÉlecteur de Brandebourg. Séparés de cette province par la Prusse Royale, les souverains brandebourgeois devaient certainement tendre à une annexion qui s'est
réalisée plus tard. Tandis» que la Prusse allemande s'élevait, la Bohème slave disparaissait de la scène du monde politique; la Silésie, naguère polonaise, restait au& mains des Habsbourg jusqu'au jour où elle tomberait dans celles de Frédéric H. Ainsi la Pologne avait fortifié TAulriche, préparé la Prusse et n'avait point réussi à affaiblir la Moscovie.
Désordres intérieurs : leRokosz^ de Zebrzydowski. — La politique personnelle du roi Sigismond était rarement d'accord avec celle de ses sujets. Dans les premiers temps de son règne, il avait été en partie couvert par le prestige et le patriotisme éclairé de Zamojski. Mais après la mort de cet homme d'Etat (1605), les mécontentements éclatèrent. Cent mille nobles en armes se groupèrent autour de Nicolas Zebi*zydowski, palatin de Sandomir, et présentèrent au roi leur gror vamina. Ils lui demandaient de renvoyer les Jésuites et les étrangers et de constituer auprès de lui un conseil permanent de trois sénateurs. Sigismond, de son côté, convoqua à Wislica la sziachta fidèle, confirma ses droits antérieurs et promit de régler sa politique étrangère d'après les conseils des sénateurs. Zebrzydowski et les siens ne se tinrent pas pour satisfaits; la guerre civile éclata. Zolkiewski dispersa les rebelles au combat de Guzow (1607). Cette victoire mit fin au rokosz de Sandomir, l'un dos plus formidables qui se soient jamais produits.
Les Jésuites avaient d'abord prêché la doctrine de la monarchie absolue; mais quand ils se virent menacés, ils se rattachèrent aux théories dominantes et entreprirent de réconcilier le Catholicisme avec l'usage ou même l'abus de toutes ces libertés qui faisaient de la Pologne un pays ingouvernable.
Effacement de la royauté. — Désormais c'en est fait de l'autorité royale. La Pologne n'est plus une monarchie, mais un simple Etat confédéré, formé d'un certain nombre de voïévodies ou palatinats. Les palatinats envoient à la diète des nonces avec mandat impératif. De la diète dépendent, en principe, le régime politique, l'administration, la justice; mais d'elle n'émane aucune commission, aucun ministère, aucun organe
i. Rokosz. G(î nom vient de la plaine de Rakosz en Hongrie où la noblesse hongroise tenait parfois des diètes en plein air.
Ti8 LA POLOGNE
exécutif. Le seul agent du pouvoir, c'est le roi; la diète, heureusement pour lui, résiste à la tentation de s'ériger d'une façon suivie en assemblée permanente et souveraine. Elle ne se réunit en principe que tous les deux ans et seulement pendant six semaines. Le roi ne peut rien entreprendre en guerre ou en diplomatie sans Taveu des sénateurs, sans le contrôle des grands fonctionnaires de la Couronne (Pologne) et de la Lilhuanie , chanceliers , trésoriers , hetmans. Inamovibles et viagers, ils peuvent refuser au roi Tobéissance. Tout szlackcic a dailknirs le droit d'en faire autant. Dans les diétines comme dans les diètes les décisions doivent être prises à Tunanimité. C est en 1589, nous l'avons vu, que fut définitivement adopté ce principe désastreux, grâce auquel une seule voix suffisait à paralyser tous les rouages de l'Etat.
Ce régime étrange semblait aux Polonais l'idéal de la vie politique. Ils l'appelaient la liberté dorée. Au fond, c'était le triomphe de l'égoïsme sur les intérêts généraux. Tout Polonais était à son tour et à son heure monarque absolu. Cette liberté était d'ailleurs l'apanage d'une caste unique, qui tenait en égal mépris les villes et les paysans. Cracovie avait été naguère le siège d'une bourgeoisie florissante; mais elle tomba en décadence du jour où Varsovie devint la résidence du souverain. Il n'y avait aucun moyen légal de remédier à cet ordre de choses. Dans les circonstances graves où le salut de TEtat était ou paraissait en jeu, la violence était le seul remède. Quelques citoyens se réunissaient en armes sous la présidence de l'un d'entre eux et formaient une confédération. Dans cette confédération les décisions, contrairement au principe du libetnim veto, étaient prises à la majorité des voix. Le roi ou la diète étaient parfois obligés de compter avec ces pouvoirs temporaires qui avaient l'avantage d'être organisés pour agir. On pourrait, en retournant un mot célèbre, appeler la Pologne « une anarchie tempérée par des confédérations ». Elles furent nombreuses au xvn« et au xvui^ siècle ; quelques-unes contribuèrent au bien du pays ; d'autres devaient hâter sa perte.
A l'époque qui nous occupe, ces misères intérieures semblent dissimulées par la gloire des armes polonaises, par les exploits
des Jan Sapiéha, des Zolkiewski ou des Ghodkiewicz. Mais ces armées si vaillaates deviennent souvent un danger pour la République. Quand ils ne sont point employés contre les Moscovites, les Turcs ou les Tatars, les Kosaks se retournent contre la Pologne. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux sont dévoués à la foi orthodoxe, voient avec regret les progrès du catholicisme ou de YUniorij et tournent leurs yeux vers Moscou.
La Liithuanie : l'Union religieuse. — La szlachta lithuanienne s'était peu à peu modelée sur le type de la szlachta polonaise. Beaucoup de ses représentants avaient adopté le catholicisme et la langue (polonaise. Cependant la tradition russe et l'orthodoxie gardaient de fidèles adhérents. Les princes d'Ostrog et Kourbski, émigré de Moscovie, défendaient énergiquement l'orthodoxie. Constantin d'Ostrog avait fondé une imprimerie pour la dilTusion des livres slavons et s'efforçait de réunir en concile les membres menacés de l'antique Eglise nationale. D'autre part, les Polonais auraient voulu unifier les deux Etats au point de vue religieux comme au point de vue politique. Mais il n'était pas facile de convertir tout l'ensemble dos populations ruthènes ou russes \ de les obliger à renoncer a leur liturgie et à leur langue. Depuis le xv® siècle, diverses tentatives avaient été faites pour amener YUnion de l'Église
orthodoxe à l'Eglise romaine, mais elles avaient généralement échoué '. La Réforme avait pénétré en Lithuanie comme en Pologne; mais elle n'avait f>as atteint les masses populaires.
Vers la fin du xvi'' siècle., un certain nombre de Jésuites, Skarga en tête, reprirent la question de YUnion. L'Eglise russe orthodoxe garderait sa langue, ses rites, le mariage des prêtres, mais reconnaîtrait la suprématie spirituelle du pontife romain. Les apôtres de YUnion rencontrèrent d'abord quelques résistances. En 1582, Bâthory avait voulu imposer aux Huthènes le calendrier grégorien; devant leur répugnance, il avait dû renoncer à cette innovation.
i. Buthenus veut purement et simplement dire Russe et n'a point d'autre sens. 11 correspond au slave Rtuin. Si on «listingue les mots Russe elRuthëne, cette distinction tient uniquement à des raisons politiques, mais n'est fondée en principe, ni en histoire, ni en philologie. Voir l'Index de notre Chronique de Nestor, p. 362.
2. Sur le concile de Florence, voir ci-dessus, t. UI, p. 337, 784. 805.
Pour toutes sortes de raisons, les Polonais devaient tenir à détacher les orthodoxes de TEglise russe. En 1589, un patriarcat s'était constitué à Moscou, les églises lithuaniennes, en difficulté avec le patriarche de Constantinople, auraient pu être tentées d'aller chercher à Moscou leur chef spirituel. C'était là un danger sérieux. Elaborée par quelques prélats, mais non par l'universalité des diocèses, au synode de Brest-Litovski (que les Polonais appellent Brzesc), VUnion fut solennellement proclamée à Rome le 25 décembre 1595. Elle n'embrassa jamais l'ensemble du pays lithuanien; les orthodoxes y restèrent fort nombreux; les masses populaires, conservant leur langue, leur clergé marié, ne se rendaient d'ailleurs pas toujours compte du changement qui s'était produit dans leur Eglise. Les Jésuites avaient restauré le catholicisme en Pologne ; l'ordre des Basiliens, réformé d'après les idées nouvelles, fut chargé de propager VUnion. Elle ne fut pas propagée uniquement par la douceur et par la persuasion; les orthodoxes opiniâtres furent maltraités, réduits à la condition de serfs {kholopy). Leurs églises furent affermées à des juifs qui leur vendaient le droit de célébrer la liturgie ou même de sonner les cloches. A Lvov (Lemberg) il fut interdit de célébrer publiquement des funérailles orthodoxes. Au fond, les Russes restés fidèles à l'ancien rite furent traités comme le furent chez nous les huguenots après la révocation de l'édit de Nantes. De même que nos huguenots émigreront en Hollande et contribueront à créer la Prusse, les orthodoxes russes, persécutés, durent nécessairement tourner leurs regards vers la Russie moscovite.
Entre catholiques, uniales et orthodoxes, il y eut des luttes sanglantes; les plaines de l'Oukraine furent témoins de plus d'une Saint-Barthélémy ignorée en Occident; des enfants furent bouillis vivants, des femmes étouffées entre des planches. Parfois le peuple se révolta contre les prélats uniates. En 1623, l'un d'entre eux, Joseph Kountsévitch, fut assassiné à Vitcpsk. Ce meurtre fut cruellement expié. En 1625 l'évèque de Loulsk, Isakii, allait solliciter pour ses ouailles la protection du tsar Michel et du patriarche Philarète.
Ainsi donc, loin d'être, comme on l'avait espéré, un lien poli-
tique et une cause d*apaisement, VUnion devint une source de querelles intérieures et de complications extérieures. Le clergé uniate ne retira pas de son adhésion au nouveau régime tous les avantages qu*on lui avait fait espérer. Les nobles catholiques affectèrent de le mépriser. On avait promis aux évoques uniates qu'ils siégeraient au sénat à côté des prélats catholiques. Cette promesse ne fut pas tenue. Certaines familles nobles aimèrent mieux embrasser franchement le catholicisme que de rester fidèles à une confession qui semblait les placer dans une certaine infériorité morale et sociale. Les habitants des régions du sud-est, les Kosaks notamment, restèrent fidèles à la religion de leurs ancêtres. Des révoltes sanglantes éclatèrent parmi eux. L'hetman Nalivaïko fut brûlé en 1599, à Varsovie, dans un taureau d airain. Nouvelles révoltes en 1637 et 1638.
Dans les villes les habitants organisèrent des confréries pour le maintien de Torthodoxie. Celle de Kief joua un rôle considérable. Les écoles de cette ville se modelèrent sur celle des Jésuites, et la Russie kiévienne contribua à répandre dans la Russie moscovite la littérature classique et les méthodes scolastiques. La hiérarchie orthodoxe s'efforça de rivaliser avec la hiérarchie uniate. Ainsi YUnion n'apporta pas à la Pologne tous les fruits qu'elle s'en était promis et la Russie en recueillit des bénéfices qu'au premier abord elle n'aurait pas dû espérer.
Vladislav IV (1631-1648).— A lamortde SigismondlII, son fils Vladislav (ou Ladislas) fut élu sans difficulté. Il avait alors trente-sept ans. Il avait été un instant tsar nominal de Moscou. Il avait pris part aux guerres contre les Turcs et visité l'Occident. Il était beaucoup plus tolérant que son père. Comrtie lui, il rêvait d'acquérir la couronne de Suède et môme celle de Moscovie. Dans l'espoir de se concilier les Russes, il se montra favorable aux orthodoxes. Il fit introduire dans les Pacia contenta des garanties spéciales pour la tolérance religieuse, même en faveur des non-unis. En 1632, il déclara la guerre à la Russie, et un traité avantageux la termina heureusement l'année suivante (1634). La même année, il repoussa avec succès les attaques des Osmanlis et se fit reconnaître le droit de suzeraineté sur la Moldavie. Il aurait bien voulu déclarer la guerre à la Suède,
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mais la diète s'y opposa. Le traité de Stumsdorf (163S) stipula une trêve de vingt-cinq ans, rendit la Prusse à la Pologne et maintint le statu quo en Livonie.
La Pologne pendant la guerre de Trente ans. — Toutefois Yladislav ne renonçait pas à la couronne de Suède. Paralysé par cette ambition, il refusa les offres de Richelieu, qui s'efforçait de Tentrainer dans la guerre de Trente ans, lui offrant un traité d'alliance et la main d'une princesse française, Marie-Louise de Gonzague. Pour s'assurer le concours de l'Autriche, il épousa la fille de Ferdinand II, Cécile-Renée. Cette alliance ne lui servit de rien ; elle provoqua les défiances de la szlachta; de nouvelles mesures furent prises pour restreindre l'autorité royale; la diète augmenta le nombre des sénateurs chargés de contrôler les actes du roi, renvoya aux diètes provinciales le droit de voter les subsides. D'autre part, ce mariage irrita Richelieu, qui se vengea de singulière façon. Le prince Jean-Casimir, fils de Sigismond III et frère du roi, se rendant en Espagne, fut jeté sur les côtes de France aux environs de Marseille (1638). Le cardinal le fit arrêter, sous prétexte qu'il espionnait la côte de France pour le compte de l'Espagne, et ne le relâcha qu'au bout de trois ans.
Après la mort de Cécile-Renée (1644), Yladislav se décida à se rapprocher de la France, et à épouser Marie-Louise ; mais il était trop tard : la guerre de Trente ans allait finir; la Pologne ne retira aucun avantage des traités de Westphalie.
Sous l'influence de sa nouvelle épouse et de la république de Venise, Yladislav songea à reprendre la guerre contre la Turquie. Le sénat et la diète lui en refusèrent les moyens. Il mourut subitement, le 20 mai 1648, au moment où éclatait une nouvelle révolte de Kosaks du Dnieper, la plus formidable de toutes, et dont on verra plus loin les causes, le développement et les conséquences ^ Elle n'était au fond qu'un épisode de ces luttes religieuses qui ont fait tant de mal à la Pologne : catholiques et protestants, grecs orthodoxes et grecs unis, étaient loin d'être inspirés par un esprit de tolérance que l'Europe
i. Voir ci-dessous, t. VI, chapitre Pologne,
d*ailleurs ne connaissait guère. Le danger était plus grand en Pologne que partout ailleurs : en France, en Angleterre, Tunité nationale était faite; les dissidents n'appartenaient pas à une autre langue et n'avaient pas, pour attiser et exploiter jeurs mécontentements, le voisinage d'un grand Etat comme la Russie moscovite, nécessairement intéressée à ce qui se passait dans la Russie lithuanienne.
La littérature et les arts. — Au point de vue littéraire, les règnes de Sigismond III et de son fils continuent encore les traditions de celui de Sigismond Auguste. — Skarga vécut jusqu'en 1612 et, à dater de 1588, il eut le titre de prédicateur du roi. A côté de ses œuvres purement religieuses, les sermons qu'il prononce à l'occasion des diètes sont un admirable monument, non pas seulement d'éloquence religieuse, mais de littérature politique. Il y dit parfois à ses compatriotes de cruelles vérités et il leur fait de terribles prédictions : « Vos discordes vous amèneront à la captivité; vos libertés périront et seront tournées en dérision, le serf sera égal à son maître, la serve à sa maîtresse. Les terres et les principautés qui s'étaient jointes à la couronne s'en détacheront. Vous perdrez votre langue et votre nationalité.,. Vous servirez vos ennemis et ils mettront sur votre col un joug de fer. » Et ailleurs : « Les murs de votre République se lézardent sans cesse et vous dites : « Ce « n'est rien : la Pologne se maintient par l'anarchie ». Mais au moment où vous ne vous y attendrez pas, elle tombera et vous écrasera tous. »
A côté de Skarga, on doit encore signaler Fabian Birkowski (1596-1636), prédicateur plus brutal, mais presque aussi éloquent, et Wujek, le traducteur de la Bible catholique (7 1597).
La littérature politique est représentée par de nombreux publicistes : Pierre Grabowski (f 1625) et Wereszczynski, évèque de Kief (f 1599), étudient la colonisation dQS pays russes et les conditions de la guerre contre les Turcs. Stanislas Sarnicki (f 1594) rédige les privilèges de la couronne. L'Italien Guagnini, naturalisé Polonais (1538-1614), publie sa Sannalise europeœ descriiUio (Cracovie, 1578). Warszewicki (1524-1603) est l'apôtre, d'ailleurs peu écouté, du dogme de la monarchie
absolue. Kromer (1512-1589) donne en latin Thistoire et la géographie de la Pologne. Heidenstein (1556-1620) écrit dans la même langue la chronique des guerres contre la Moscovie. L'évêque Piasecki (1578-1649) retrace Thistoire générale de son temps. Bzovius ou Bzowski (1567-1627) complète les Annales ecclésiastiques àe Baronius. Le médecin Syrinski (mort en 1611) compose une véritable encyclopédie des sciences naturelles.
La poésie continue les traditions classiques de Kochanowski. — Nicolas Sep Szarzinski (f 1581), disciple des Italiens, introduit le sonnet en Pologne. — Klonowicz (15H-1668), également connu sous le nom latin d*Acernus, est le créateur de Téglogue. Il écrit tout ensemble en latin et en polonais. Dans son poème de Roxolania, il décrit avec agrément la Petite- Russie; dans le Flis {le Marinier), il trace un curieux tableau de la vie rurale et économique. — Miaskowski (1549-1622) traduit en vers énergiques, mais parfois un peu durs, les émotions religieuses et politiques de ses contemporains. — Grocholski (1540-1612) est un poète tour à tour satirique et religieux. — Szymonowski ou Simonides (1557-1629), auteur d'idylles exquises, pourrait être appelé le Théocrite polonais.
Lapoésie latine atteint son apogée avec Sarbiewski (1595-1 640), poète lauréat, celui de tous les modernes qui a peut-être le mieux rivalisé avec Horace. Grâce aux Jésuites, le goût de la langue et de la littérature latines se répand de plus en plus chez les Polonais. Malheureusement ce n*est pas sous les formes les plus pures et les plus nobles quHls s^appliquent à imiter les anciens. Les Jésuites introduisent le goût du panégyrique, de la flatterie servile, farcissent les textes polonais de macaronismes. Peu à peu la belle langue de Kochanowski et de Skarga s'altère pour céder la place à un jargon bizarre.
L*idiome de la chancellerie est le latin; le théâtre est le plus souvent occupé par des acteurs italiens ; Tallemand et le français dominent dans la conversation. Réduit à la chaire chrétienne, le polonais est menacé de passer à Tarrière-plan. Une science fort en honneur c'est le blason; tout szlachcic veut avoir une belle généalogie et se rattacher au besoin à quelque grande famille étrangère.
L*architecture ne réussit pas à élaborer un style national : elle s*inspire surtout de Titalien. C*est dans le style italien, et en général par les mains d'architectes italiens, que les Jésuites construisent leurs églises. Un architecte polonais, Hegner Abramowicz, élève le palais royal de Varsovie (1622). La sculpture a surtout produit des tombeaux, dont quelques-uns (à Gracovie, à Plock) sont fort remarquables. A côté des sculpteurs italiens, on peut citer quelques artistes indigènes, notamment Etienne Stawowicz. Les graveurs de médailles sont des étrangers.
Introduite également par les étrangers, la peinture s'était mieux acclimatée. Sigismond II avait accordé aux artistes indigènes un privilège qui fut renouvelé par Bâthory. Sigismond III attira auprès de lui des maîtres italiens, hollandais» flamands. Il devint à la mode chez les grands seigneurs d'avoir des galeries de tableaux. La gravure sur bois s'associa aux progrès de l'imprimerie, alors très florissante. La gravure sur cuivre a compté parmi les Polonais quelques maîtres distingués.
La musique religieuse se développa surtout grâce aux confréries et au Collège des Roratistes de Gracovie. Sigismond III entretenait un orchestre de la cour.
Le roi Vladislav établit au château de Varsovie un théâtre complet avec machines, décorations, ballet et orchestre. Il était surtout destiné aux pièces italiennes. Les grands seigneurs suivirent son exemple et firent parfois représenter des œuvres nationales. Les Jésuites jouaient dans leurs collèges des drames chrétiens ou allégoriques; ils y faisaient intervenir des types populaires, et des représentations d'écoliers nous ont légué des textes intéressants pour l'histoire de la société.
Gette société est tout ensemble fastueuse et brutale; elle a certainement dans les sphères supérieures le goût des choses intellectuelles, mais elle aime avant tout les plaisirs violents, la chasse, les festins tumultueux. Et ce n'est point à tort que, dans leurs réminiscences classiques, les pans polonais aiment à se donner le nom de Sarmates.
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