Voir ci-dessus, t. IV, p. 684 et suiv
emplois, dans le Conseil des boïars, à la tête des voïévodies comme à la tète des armées, dans les fiefs militaires, surtout dans ceux des environs de Moscou. Il arrive toujours un moment où, chez le souverain, succède à Textrème conOance une soudaine défiance : c'est Téternelle histoire de Haroun-al-Raschid et des Barmécides. Alexis Adachef, que le tsar avait choisi cependant dans la très petite noblesse, parait avoir voulu s'appuyer sur les grandes familles, et même avoir été en coquetterie avec les parents paternels divan IV, encore plus suspects à son maître. Le pope Silvestre ne fut peut-être pas assez discret et prudent dans son rôle de directeur spirituel; l'austère moraliste, le minutieux rigoriste qui rédigea le Domosiroî, dut se rendre, de jour en jour, plus incommode à son pénitent. Toutefois, tant que le tsar put croire à l'inviolable fidélité d'Adachef et Silvestre, il semble avoir toléré leurs empiétements sur sa propre volonté.
La crise de 1663 : maladie d'Ivan IV. — Un moment vint où il cessa de croire à cette fidélité. En 1553, il tomba gravement malade. Se croyant sur le point de mourir, il désigna pour son successeur son fils Dmitri, âgé d'un an; et, comme il lui restait un cousin paternel, le prince Vladimir Andréévitch, qui eût été Vaine de la famille^ il voulut faire prêter serment à Dmitri par tous les boïars. Des factions ennemies se dessinèrent aussitôt dans la cour. Les Zacharine (c'est ainsi qu'on appelait alors les Romanof) se serraient autour du tsar mourant, de la tsarine Anastasie Romanof, du tsarévitch Dmitri qui était de leur sang. Au contraire, le prince Vladimir, afîectant les allures d'un prétendant, gagna nombre de boïars, fit des préparatifs militaires : lui et sa mère Euphrosine rassemblèrent leurs enfants-boïars et leur distribuèrent la solde. Au tsar lui-même, qui l'en conjurait, il refusa de prêter le serment en faveur de Dmitri. Parmi les autres récalcitrants nous trouvons les princes Ivan Chouïski, Pronski, Rostovski, Obolenski. Alors le tsar, faisant approcher de son lit les boïars fidèles, leur dit : « Quand Dieu aura fait de moi sa volonté, je vous en conjure, n'oubliez pas le serment que vous avez prêté à mon fils et à moi; ne laissez pas mon fils tomber entre les
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mains des boïars; fuyez avec lui &a terre étrang-ère, où Dieu vous conduira. Et vous, les Zacharine, à quoi bon ces terreurs? Pensez-vous que les boïars vous épargneront? Vous serez les premiers assassinés! Mourez donc pour mon fils et pour sa mère. N^abandonnez pas ma femme aux outrages des boïars. >
Ces scènes de 1553, il ne faut pas les oublier si l'on veut comprendre la suite des événements et s'expliquer une bonne partie des cruautés reprochées à Ivan.
Disgr&ce de Sllvestre et Adachef. — Quelle avait été, pendant cette crise, Tattitude de Silvestre et Adachef? Quand les boïars fidèles s'efforçaient d'interdire à Vladimir Ja chambre du mourant, Silvestre, lié depuis longtemps avec le prince, intervenait et disait : « Pourquoi ne pas l'introduire auprès du souverain? il n'a que de bonnes intentions. » — Le propre père du favori, Feodor Adachef, avait été de ceux qui refusèrent le serment. 11 osa dire au tsar : « Ton fils est au berceau; ce seraient les Zacharine qui seraient nos maîtres. »
Le tsar se borna d'abord à éloigner les favoris infidèles : Alexis fut nommé voïévode à Fellin (Livonie), Silvestre envoyé au monastère de Saint-Cyrille. Un peu plus tard, comme les intrigues de leurs partisans continuaient, Alexis fut interné à Dorpat (1560) et Silvestre au couvent de Solovetski. Toutefois leurs amis et clients continuaient à occuper le Conseil des boïars, les charges de cour, les emplois civils et militaires, les voïévodies, les fiefs. De ces partisans dAdachef, certains étaient capables de tout pour les venger ou tout au moins pour ruiner la faveur des Romanof. Cette faveur semblait tenir surtout à l'influence de la tsarine Anastasie. Elle mourut tout à coup (1560). Ivan IV n'hésite point à désigner les coupables. « Pourquoi m'avez- vous séparé de ma tsarine? écrira-t-il à Kourbski. Pourquoi m'avez-vous ravi ma génisse? »
Ivan IV a raconté lui-même qu'après « la trahison de ce chien dAdachef », d'abord il ne sévit pas contre ses adhérents, n'édicta point de peines capitales, ordonnant seulement aux partisans de Silvestre et Adachef d'avoir à ne plus les reconnaître pour chefs, exigeant d'eux la promesse par serment qu'ils renonceraient à ces liaisons. Beaucoup se seraient obstinés, beaucoup
auraient essayé de fuir en Lithuanie, pour entrer au service du roi de Pologne. Ivan se serait borné à exiger de nouveaux serments, même des fuyards rattrapés sur les routes deTOuest, tout au plus à les interner dans quelque monastère*. Ce n'est qu'en présence de leur « perfide conjuration » qulvan se serait décidé à sévir. Et, en effet, les exécutions capitales sont assez rares dans celte période ".
La fuite de Kourbski. — Parmi les partisans de Silvestre et d'Adachef, un des plus intelligents et énergiques était le prince Kourbski, d'une famille qui remontait à Rourik. Il avait pris part aux campagnes contre les Tatars, sur l'Oka et sous les murs de Kazan. C'était un type non de boïar moscovite, mais de prince lithuanien-polonais, très dévoué à l'orthodoxie^ mais séduit par les libertés dont jouissaient ses pareils dans la République royale. Outré de la disgrâce de Silveslre et Adachef, il avait profilé de ce qu'il commandait alors l'armée de Livonie pour entrer en négociations avec le roi Sigismond, sollicitant un établissement dans ses Etats et lui offrant ses services. La défaite honteuse qu'il subit à Nevel (1562) — 15 000 Russes auraient été battus par 4000 Polonais — précipita la crise. Kourbski n'osa plus reparaître devant le tsar : abandonnant à la vengeance d'Ivan sa femme et ses enfants, il passa dans le camp polonais. De là il fit parvenir au tsar, par son esclave Chibanof, une lettre d'une éloquence passionnée et tragique, lui reprochant ses cruautés, faisant « crier le sang » des « forts d'Israël » livrés au supplice. Cette lettre était un véritable manifeste de parti oligarchique. Kourbski, pour lequel Adachef est « un ange », y traite Ivan IV, sa mère
i. Le prince Belski est pardonné deux fois: on a de lui une lettre de caution (1562), comme quoi il ne cherchera pas à fuir; elle est signée par 29 garants, qui eux-mêmes sont cautionnés par 12U autres signataires. En 1563, le même Belski tigure parmi les répondants du prince Vorotinski, et eux-mêmes sont cautionnés par 56 autres. D'autres, comme le prince Vichnévetski (Wisnowiecki), parvinrent à fuir en Lithuanie.
2. Les accusations de Kourbski, peut-être parce qu'il ne savait plus exactement ce qui se passait à Moscou, sont d'une évidente exagération.
3. D'après un récit, peut-être légendaire, le tsar, de son bâton à pointe de fer, cloua le pied de Chibanof sur une marche de l'Escalier Rouge, pendant la lecture de l'insolente missive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on tortura Chibanof pour lui faire avouer les complices de son maître. 11 ne voulut ou ne put rien dire. Le tsar dut se contenter de mettre en prison la famille de Kourbski.
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Hélène, son père Vassili, de « buveurs de sang ». Enfin ce qui devait le plus irriter Ivan IV, c'est que le fugitif appelait le roi de Pologne « mon souverain ». — Le parti contre lequel luttait péniblement le tsar semblait se dresser tout armé contre lui, prêt à la révolte dans l'intérieur, à la défection en présence de Tennemi, avec Tappui assuré du roi de Pologne.
Le tsar répondit à Kourbski par une sorte de contre-manifesle, une infiniment longue apologie, mélange confus de bonnes raisons et de mauvaises chicanes, surchargée de citations empruntées aux Livres Saints ou à l'antiquité. Presque aussitôt Kourbski, à la tète de 70 000 Polonais, envahissait la province de Polotsk, tandis que 60 000 Tatars de Crimée ravageaient celle de Riazan.
La Slobode Alexandrof : ropritchina (ou oprltchnina). — Le tsar pouvait-il gouverner encore avec un Conseil de boïars et une hiérarchie de fonctionnaires où se dissimulaient tant de partisans d'Adachef, tant de complices de Kourbski?
En décembre 1363, avec tous ses serviteurs, ses trésors, il quitta Moscou et alla s'installer, à 30 kilomètres vers l'est, dans la Slobode Alexandrof. De là il adressa deux lettres, Tune au métropolite, l'autre au peuple de Moscou. Dans la première, il déclarait que les intercessions du métropolite en faveur des boïars criminels l'empêchaient de punir les trahisons ; dans la seconde, il dénonçait au peuple les boïars comme la cause de tous les malheurs publics. C'est pourquoi il renonçait à gouverner la Sainte-Russie. A la réception de ces missives, la terreur plana sur Moscou : les boïars redoutèrent la colère du tsar et celle du peuple; le peuple eut peur d'être livré aux oligarques. La foule cria : « Que le tsar nous dénonce ses traîtres et malveillants! Nous-mêmes les exterminerons. » Les boïars et le clergé, ainsi terrifiés, résolurent d'apporter leurs télés à la Slobode Alexandrof, et de supplier le tsar de revenir sur son abdication.
Ivan IV se fit longtemps prier; à la fin, il consentit à reprendre le pouvoir, mais sous certaines conditions. C'était toute une constitution nouvelle, et des plus singulières, qu'il allait imposer à la Moscovie. L'empire élait, en quelque sorte,
partagé en deux Etals : Tun qui continuerait à être gouverné par le Conseil des boïars, à la tète duquel étaient les princes Bielski et Mstislavski : c^était la ZemclUchina (le régime du Pays); — Tautre que le tsar se réservait, 7He//ai7 à pari : c'était VOpritchma. Ij Opritchina comprendrait un certain nombre de districts (vingt, parmi lesquels Mojaïsk, Viasma, Kozelsk, Sousdal, Vologda, Oustiougue, Kargopol, etc.), plus certains quartiers de Moscou. Sur la Zemchtchina, le tsar se réservait une large liste civile, plus le droit de « punir la trahison ». Le partage fut exécuté à la rigueur : les habitants des parties de Moscou comprises dans Vopritchina en furent chassés, lemplacés par les gens du tsar, boïars, enfants-boïars, employés des p'ikazes. Les gens du tsar s'appelaient opi^itchniki : parmi eux, Ivan forma une garde de 1000 hommes, puis de 6000. Ils prirent pour insignes, attachés à la selle de leur cheval, une tète de chien et un balai; car ils étaient prêts à mordre les ennemis du tsar et à < balayer de la terre russe la trahison ».
Il y eut pendant sept ans (1565-1572) deux Russies. Chacune eut son gouvernement : ici le tsar, là le Conseil des boïars; — sa capitale : ici la Slobode Alexandrof, là le Kremlin; — sa cour : car, au Kremlin, les anciens okolnitchié, spalnikij stolniki, etc., conservaient leur emploi, tandis qu Ivan IV en désignait de nouveaux parmi les opfnlchniki; — sa douma : car Ivan IV eut la sienne en face de celle des boïars. Et il est à remarquer que dans la cour et la douma d'Ivan IV les disputes sur les rangs furent aussi ardentes qu'elles avaient pu l'être au Kremlin. Les chefs de VOpintchina furent le prince Viazemski, les boïars Basmanof et Maliouta-Skouratof, celui-ci détesté du peuple, honni ensuite dans les chansons populaires.
La nouvelle tsarine n'était pas faite pour adoucir l'humeur féroce d'Ivan IV : après la mort d'Anastasie Romanof, il avait demandé en mariage une nièce du roi de Pologne; repoussé de ce côté, il épousa une Tatare, fille du khan Temrouk, qu'on dut baptiser d'abord pour faire d'elle une tsarine orthodoxe. Quand elle mourut en 1569, Ivan IV commença la série de ses mariages (jusqu'à sept), qui firent de lui un émule du légendaire Barbe-Bleue et de Henri VIII d'Angleterre.
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JLe métropolite saint Philippe. — Ivan le Terrible semble n'avoir usé d'abord qu'avec modération de son droit de € punir la trahison ». On ne cite, à cette date, parmi les familles connues, que six ou sept victimes. Ivan fait moines les princes Kourakine et Niémoï. D'autres princes ou boïars il exige des lettres de serment avec des cautions et des répondants. Même le prince Vorotinski est rappelé de son internement, et souscrit l'engagement de ne faire défection « ni pour le roi de Pologne, ni pour le sultan, ni pour le khan de Crimée, ni pour les Nogaïs, ni pour le prince Vladimir Andréévitch ».
Comme les métropolites de Moscou persistaient à user du droit d'intercession, deux d'entre eux, coup sur coup, Athanase. puis Germain , sont forcés de se démettre. La lutte fut plus vive avec le métropolite Philippe, ancien igoumène de Solovetski, natif de Novgorod, issu des boïars Kolytchef, l'homme le moins propre à se plier au despotisme d'Ivan, et que celui-ci avait cependant contraint, malgré ses refus réitérés, d'accepter la suprême prélature. Entre eux, les conflits ne tardent pas à se produire. En 1568, le jour de Pâques, à l'Assomption du Kremlin, le métropolite apostrophe en ces termes le souverain : « Nous offrons ici le sacrifice non sanglant, et toi, tu verses le sang chrétien de tes fidèles sujets. Jusqu'à quand sévira sur la terre russe l'absence des lois? Chez toutes les nations, même chez les Tatars et les païens, il y a une loi et un droit : en Russie seulement il n'y en a pas. Dans le monde entier, il y a protection contre les méchants et pitié pour les faibles : en Russie seulement, cette protection n'existe pas.... »
Ivan IV résolut d'en finir avec lui. Il rassembla des prélats pour lui faire son procès. On forgea des chefs d'accusation, pour infidélités dans l'administration de Solovelski, pour rébellion et, naturellement, pour sorcellerie. Les ojyritchniki vinrent l'arrêter en pleine liturgie, lui arrachèrent ses insignes, le frappèrent de leurs balais, le jetèrent dans une télègue. U fut enfermé dans un des monastères de Tver (1568), où il fut bientôt étranglé (1569). — Peu de temps après, eurent lieu les exécutions de la nonne Alexandra, veuve d'Iouri, frère
divan IV; du prince Vladimir, de sa femme et de sa mère, la princesse Euphrosine^
Les supplices & Novgorod et & Moscou. — L'année 1571 fut signalée par des massacres à Novgorod et de terribles supplices à Moscou, sans que nous voyons clairement le lien qui pourrait rattacher ces exécutions à celle du prince Vladimir.
La constitution de Novgorod avait été détruite par Ivan III et Vassili IV, sa population profondément modifiée par les transplantations. Cependant le même esprit tendait à se maintenir dans les mêmes lieux, sous Faction des mêmes influences occidentales, du même besoin de liberté économique. Les Moscovites transplantés à Novgorod devenaient des Novgorodiens, à tendances républicaines, à sympathies marquées pour les institutions allemandes ou polonaises. Novgorod restait une ville d'opposition. On présente comme une pure invention des malveillants, du tsar lui-même, l'existence d'un traité entre Novgorod et la Pologne, que l'archevêque Pimène aurait caché sous le tabernacle du maitre-autel à la cathédrale. Ce document n'a-t-il pas pu exister réellement?
Brusquement, en décembre 1370, Ivan le Terrible marcha sur Novgorod, avec ses opritchniki, de la cavalerie tatare et 1500 streltsi. En chemin, les massacres commencèrent à Kline, Tver, Torjek. Le 6 (16) janvier 1370, le tsar fît son entrée dans Novgorod : on tua des igoumènes et des moines (car c'est surtout contre les ecclésiastiques que le tsar parait avoir sévi), Pimène, terrifié, courut au-devant du souverain avec la croix. Ivan IV le fît arrêter, l'accusant d'avoir « voulu livrer notre patrimoine, cette grande Novgorod, gardée de Dieu ». Les arrestations, les tortures, les supplices, les noyades dans le Volkhof continuèrent. Le 13 (23) février, Ivan déclara pardonner aux survivants, afin qu'ils priassent pour lui, « pour sa victoire sur les ennemis visibles et invisibles ». Quant à
1. Kourbski prétend que le tsar fit périr également deux fils de Vladimir; Taube et Kruse ajoutent deux filles. Cependant nous voyons Ivan IV attribuer des apanages aux enfants de Vladimir. En 1572, Fainé des fils de Vladimir figure dans le testament d'Ivan IV. Quant à ses filles, Euphémie et Marie, le tsar fiança l'une en 1570, à Magnus de Suède, un moment « roi de Livonie », et, après la mort de celle-là, fit épouser l'autre à Magnus (1573). Le Synodique de Saint- Cyrille ne parle que d'une fille de Vladimir (sans doute Euphémie).
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Pimène, il lui dit : « Tu es bon pour faire danser des ours, non pour être évêque », et il le fit enfermer dans un monastère *•
Pendant ces exécutions, la terreur régnait dans Pskof, le « frère cadet » de Novgorod. Tous les citoyens se confessaient, communiaient, et, du monastère Saint-Nicolas, Ivan IV entendit toutes les cloches de la ville sonner c en mort ». Lorsqu'il fit son entrée, les Pskoviens étaient prosternés à plat ventre sur son passage ; mais le tsar déclara qu*il faisait grâce à tous '.
Quant à ceux qui périrent alors dans les supplices de la Place Rouge de Moscou, ils semblent appartenir à des catégories bien diverses : des Novgorodiens ; — des hommes issus de familles anciennes et souvent rebelles, comme le prince Obolenski- Sérébrannyi; — d'autres qui avaient joui autrefois de la faveur divan, comme Ivan Vorontsof ; — d'autres enfin qui semblaient jouir de sa faveur présente, comme Yiasemski et Basmanof, les deux piliers de YOpintchina.
Fin des luttes intestines. — Que le tsar Ivan se soit cru réellement en danger par les trahisons de ses nobles, c'est ce qui semble résulter d'une série de faits. Après les désastres de l'invasion tatare (en 1571), Ivan en accusa formellement les boïars de la Zemchtchina : il fit souscrire aux princes Belski et Mstislavski des c lettres d'aveu 9, mais il ne les punit point. — En 1570, il exige de la reine Elisabeth la promesse que, s'il est obligé de fuir la Russie, il trouvera en Angleterre un asile et la liberté de son culte. — Dans son testament de 1572, il prévoit le cas où, « proscrit par les boïars, chassé de son trône par leur révolte, il sera obligé d'errer de pays en pays ».
Le Synodique (nécrologe) du monastère de Saint-Cyrille est un curieux monument pour la psychologie de ce prince. Cela débute ainsi : c En l'an 7091 (1582-1583), le tsar et goçoudar
1. Kourbski évalue & 15 000 le nombre des victimes; Taube et Rruse, à i7 000; d*autres, à 60 000. On pourrait en croire Ivan lui-môme qui, dans le Synodiquf de Saint-Cyrille, a ordonné de prier pour - les âmes des serviteurs de Dieu, Novgorodiens, au nombre de 1505 » (peut-êlre sans compter la plèbe).
2. Les chroniques racontent que Pskof fut sauvée par Nicolas le Fou, un iourdivyi (fou religieux). Quand le tsar entra dans la ville, cette espèce de fakir chrétien lui offrit, en présent, un morceau de viande crue. • Je suis chrétien, dit alors le tsar; je ne mange pas de viande en carême. — Tu fais pire, puisque tu manges de la chair humaine! »
et grand-prince de toutes les Russies, Ivan Vassiliévilch, a envoyé au monastère de Saint-Cyrille cette note et ordonné de mentionner dans les prières et liturgie et panikhidiy tous les jourS) dans les églises de Dieu, les personnes qui suivent ». La liste comprend 3470 défunts, dont 986 sont nommés expressément, 46 avec le titre de prince. Au-dessous de cette mention, qui revient fréquemment : « Souviens-toi, Seigneur, des âmes de tes serviteurs », — défilent la femme du prince louri, le prince Vladimir, sa femme, sa mère, etc. — puis des familles entières, avec les prénoms, — ou bien des mentions en bloc, comme « 39 personnes du village de Goubino » ou « 62 personnes du village de Biéjitsi ». — Ivan le Terrible pleurait sur ses victimes un peu comme notre Louis XI.
La fin du règne, de 1572 à 1584, est relativement paisible. Il n'y a plus d'exécutions en masse. Les violences du Terrible n'éclatent plus guère que dans son entourage immédiat, sous l'action d'une colère soudaine, ou à la suite d'une orgie. Il avait la funeste manie de porter toujours à la main un bâton armé d'une pointe de fer. Un jour il frappa de cet épieu le tsarévitch Ivan, qui était maintenant l'aîné de ses fils, et le tsarévitch en mourut (1581). La douleur du père fut profonde : il ne lui restait plus maintenant que Feodor, un simple d'esprit, et Dmitri (deuxième de ce nom), un petit enfant. Il put prévoir alors que tant de luttes, de cruautés, de supplices, n'auraient servi à rien, et qu'il n'aurait dompté les boïars que pour assurer, quelque jour, à l'un d'eux sa succession.
Caractère d'Ivan le Terrible ^ — Dans cette histoire, ce qu'on voit clairement, ce sont les supplices ordonnés par lui; pourquoi il les ordonnait, c'est le plus souvent ce qui nous échappe. Est-on si cerlain que les boïars ne conspiraient pas?
1. Gomme sources conlemporsdnes, on ne peut guère consulter sur Ivan le Terrible que les iiommes qui furent ses adversaires : Kourbski, un chef du parti oligarchique; Taube et Kruse, deux Allemands qui furent d'abord à son service et le trahirent pour le roi Sigismond; Guagnino, un Italien, tout dévoué au roi de Pologne. Au xrx* siècle, les historiens russes ne lui ont pas été cléments. Karamzine a pris & tâche de dramatiser encore les « six périodes des massacres • ; pour Kostomarof, Ivan IV est • à moitié fou •» ; Tchistovitch le déclare atteint de la mania furibunda\ pour d'autres, sa tyrannie ne comporte aucunes circonstances atténuantes. Pourtant Solovief, Zabiéline, Waliszewski sont parvenus à expliquer beaucoup de faits obscurs etii réhabiliter un peu le Tetrible.
Certes Ivan fut cruel : les mœurs de Tarislocratie moscovite à celte époque ne le sont pas moins. Dans le siècle de Philippe II, de rinquisition, des estrapades, des guerres de religion, des guerres turques, faut-il s'en étonner? La notion d'humanité devait être aussi étrangère à Ivan IV qu'à un sultan des Turcs, à un shah de Perse, à ses propres boïars. Et puis, ' quoique fort instruit, il avait été mal élevé; il avait, dans son enfance et dans la crise de 1553, vu sous le jour le plus fâcheux les hommes qui Tentouraient; plus tard, il s'adonna aux pires débauches, et il y a de Talcoolisme dans son cas. Il lui en resta une violence maladive dans le tempérament et un détraquement dans son intelligence d'ailleurs pénétrante et lucide.
Ivan IV eut le pressentiment de tout ce que les emprunts à la civilisation européenne pouvaient apporter de bienfaits à la i Russie : en cela, comme dans ses tentatives pour acquérir un port sur la Baltique, il fut un précurseur de Pierre le Grand. Il eut le goût des étrangers; il rêva, par deux fois, d'épouser une femme d'Occident, d'abord une nièce du roi Sigisinond, plus tard une cousine de la reine d'Angleterre II accueillit à bras ouverts les Anglais, les Allemands, les Hollandais. Il s'entretint avec le jésuite Possevino et le pasteur luthérien Rokila. Il protégea la première imprimerie russe. Sous ce monarque si absolu, fonctionnèrent pour la première fois en Moscovie les Elats généraux et les jugements par jurés élus. Il a toujours aimé à s'expliquer devant Topinion : de là ses discours au Lobnoé Miesto, sa polémique avec le prince Kourbski, ses longs entretiens avec les envoyés de l'Occident. — Il nous reste à voir quelle fut sa politique étrangère.
La guerre de Livonie. — L'Ordre livonien formait un Etat singulier; c'était une colonisation allemande superposée i à une population indigène : des Tchoudes en Esthonie et dans la Livonie septentrionale, des Lettons dans la Livonie méridionale et en Courlandc. Les Allemands, qui avaient réduit les indigènes à l'état de serfs, qui autrefois les avaient convertis de force au catholicisme, allaient maintenant les forcer à embrasser le luthéranisme. Depuis que le grand-maître de rOrdre teutonique avait sécularisé la Prusse, l'Ordre catho-
liquc des Porte-Glaive restait isolé entre la Prusse et les Etals Scandinaves également convertis au protestantisme. Son chef, le landmeisle}^ ainsi que les officiers et chevaliers de TOrdre, Tarchevêque de Riga, les évêques de Dorpat, Revel, Mittau, Œsel, se rattachaient encore à l'Eglise romaine; mais le protestantisme avait gagné les bourgeoisies des villes. Ainsi entouré et travaillé par Thérésie nouvelle, TOrdre était en pleine dissolution morale et politique. La discorde était partout, entre rOrdre et les prélats *, entre les chevaliers et les villes, entre les seigneurs et les paysans, et, au cœur même du chapitre de rOrdre, entre les chevaliers et le landmeister.
L'Ordre livonien avait donné des griefs à Ivan. En 1547, il avait arrêté la colonie d'ingénieurs et artisans d'Occident que le tsar avait chargé le Saxon Schlitte de lui recruter. En 1558, une armée russe de 40 000 hommes, parmi lesquels des contingents tatars et kosaks, envahit la Livonie (1558). Le plat pays fut horriblement ravagé, les paysans emmenés captifs par milliers, Narva, Neuhausen, Dorpat, et une douzaine de châteaux enlevés d'assaut ou forcés à capituler. — Le tsar avait maintenant un port sur la Baltique, Narva, et par ce port, il commençait à recevoir de l'Occident des armes et des munitions.
Intervention de la Pologne. — L'Ordre demanda secours à toute la chrétienté, à l'empereur allemand, au roi de Danemark. Il ne trouva d'appui qu'auprès du roi de Pologne, Sigismond II. Avec l'Ordre et l'archevêque de Riga Sigismond signa un traité qui établissait sur la Livonie le protectorat suédois et remettait provisoirement aux mains du roi les châteaux de Dûnaburg, Zelburg, Marienhausen, Lehnewarden, etc. Cependant le roi Sigismond, invoquant les trêves qui duraient entre Moscou et la Pologne, n'agissait pas. C'est seulement en 1560 qu'une petite armée lithuanienne, sous Nicolas Radziwill, parut en Livonie ; mais elle se contenta d'occuper les châteaux attribués au roi. Le tsar, à son tour, envoya une armée russe. Elle prit Marienburg, que livrèrent les mercenaires allemands,
1. En 1537, pour soutenir Tarchevêque de Riga, alors prisonnier du landmeisler^ le roi de Pologne envahit la Livonie et imposa au landmeister Fûrstenberg la paix de Pozvol, qui rétablissait Tarchevôque dans tous ses droits.
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mal payés par l'Ordre ; elle battit à Ermes le brave landmarschal de Prusse, Philippe Bell, qui fut pris, envoyé à Moscou et décapité par ordre du tsar; elle occupa Fellin, où le landmeisler Fûrstenberg fut fait prisonnier. Malgré leur échec sous Wcissenstein, les Russes complétèrent la dévastation du pays.
La capture du landmeister précipita la dissolution de l'Ordre. L'évoque d'Œsel vendit cette île au roi de Danemark, Frédéric II, ainsi que ses terres sur le littoral esthonien et courlandais (le roi Frédéric céda ces terres à son jeune frère Magnus en échange de certains droits sur le Holstein). L'évèquc de Revel vendit sa ville épiscopale à Magnus; mais les boui^eois et la chevalerie du pays refusèrent de reconnaître ce marché et se donnèrent au roi de Suède, Eric XIV. Riga et la Livonie septentrionale se doimèrent au roi de Pologne. Ainsi les terres de rOrdre se trouvaient dépecées entre quatre souverains étrangers : le tsar et les trois rois. Le nouveau landmeister, Kettler, finit par prendre sa part de la curée : il se réserva la Livonie méridionale, la Courlande et la Sémigalie et s'en fit reconnaître duc héréditaire sous la suzeraineté de la Pologne (1561).
Guerre contre la Pologne. — Des trois rois, le plus redoutable pour les conquêtes du tsar, c'était Sigismond. En 1562, Kourbski se fit battre à Nevel. En 1563, Ivan IV, prenant en personne le commandement, envahit à la fois les territoires lithuaniens et livoniens du roi de Pologne. Il enleva Polotsk sur la Diina, menaçant ainsi Riga et Diînaburg, envoyant ses éclaireurs jusque sous Vilna. L'année suivante, ses voïévodes furent battus près d'Orcha (1564). Toutefois Sigismond II, bientôt à bout de ressources, sollicita une trêve (1566). Il admettait que les Moscovites conservassent Polotsk et leurs conquêtes en Livonie. Le tsar, après avoir consulté une assemblée de 374 membres (1566), accepta ces propositions du roi.
Magnus roi de Livonie. — Sentant l'impossibilité de conquérir pour lui-même toute la Livonie, Ivan IV eut Tidée de la constituer en royaume vassal pour le prince Magnus de Suède, qui accepta (1570) et vint à Moscou. Le tsar le fiança à une fille du prince Vladimir, le proclama roi de Livonie et le renvoya dans ce pays à la tête de 25 000 Russes. Comme
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on venait de signer la trêve avec la Pologne, c'est aux possessions suédoises que devait d abord s'attaquer Magnus. Outre ces 25 000 Russes, il avait recruté une petite armée de mercenaires allemands. Il assiégea Revel, et échoua (1571).
Guerre contre la Suède. — Les circonstances semblaient favorables à cette attaque contre la Suède : Eric XIV s'était vu engagé, à cause de l'Esthonie, dans une guerre avec la Pologne, puis dans une guerre avec le Danemark; puis il venait d'être renversé par son frère Jean III (1568-1592); le pays était profondément troublé. Le tsar vint en personne à Novgorod. Il essaya de voir si Jean III, épouvanté par ces préparatifs de guerre, ne lui céderait pas l'Esthonie sans combat. Les négociations ne purent aboutir; des messages injurieux s'échangèrent entre les deux souverains. A la fin de 1572, les Russes reparurent en Esthonie avec 80 000 hommes, prirent d'assaut Wittgenstein, Neuhof, Karkus. On finit par conclure une trêve (1575).
L'invasion tatare. — Ivan IV perdait de vue le dangereux ennemi qu'il avait dans le Sud : le khan de Crimée, appuyé sur les lorces de l'empire ottoman. Déjà, en 1569, une armée turque était venue assiéger Astrakhan, puis s'était rembarquée. Au printemps de 1571, le khan Dévlet-Ghiréï réunit 120 000 cavaliers et envahit le territoire russe. Les voïévodes moscovites, infidèles ou incapables, lui laissèrent franchir les gués de l'Oka. Il se jeta sur les faubourgs de Moscou et les incendia. Puis il se relira, sur la nouvelle que la grande armée russe approchait. L'invasion, l'incendie auraient fait 800000 victimes, sans compter 150 000 prisonniers. Dévlet, encouragé, revint l'année suivante, passa encore TOka, mais fut battu sur la Lopasnia par le prince Michel Vorotinski.
Les deux candidatures polonaises d'Ivan le Terrible. — On a vu plus haut * la première candidature d'Ivan le Terrible au trône de Pologne (1572) et l'élection d'un prince français, le futur Henri III. Quand celui-ci eut laissé le trône de nouveau vacant, la candidature d'Ivan IV reparut. Sur les conseils de Lithuaniens dévoués à sa cause, il écrivit à l'arche-
i. Voir ci-dessus, p, 708.
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vêque de Cracovie et à plusieurs magnats de Pologne. La teneur de ses lettres était à peu près celle-ci : c Nous te récompenserons <le tes services par des honneurs et par des trésors. Fais-nous connaître quelle faveur tu désires de nous. » Ainsi le Terrible prenait les allures d*un candidat humble, prometteur, corrupteur. Seulement il refusait de prendre aucun engagement au sujet des Pacta conventa. Or les électeurs, avant tout, tenaient aux Pacta, aux Articuli Henriciani. De plus le Terrible promettait des trésors, mais n'en envoyait pas.
La guerre contre Bàthory. — Etienne Bàthory, prince de Transylvanie, fut couronné à Cracovie (1576). Les électeurs polonais n'auraient pu faire un choix plus désagréable au tsar. Ce Hongrois représentait la cause de l'indépendance nobiliaire contre l'autocratie, du catholicisme contre l'orthodoxie. Naguère vassal du sultan en Transylvanie, il apportait à la Pologne l'appui des Tatars et des Ottomans. Enfin il haïssait dans le tsar un concurrent. C'est Bàthory qui allait transformer en années de soucis et de revers les dernières années d'Ivan IV. A son couronnement, il fit le serment de reprendre les villes conquises par les Moscovites. Ivan n'avait signé la trêve avec la Suède que pour reporter tout son effort d'Esthonie en Livonie. Il pressa la conquête de cette province. En 1576, ses voïévodes enlevèrent Pernau et plusieurs autres places. Se croyant assuré de ces conquêtes, il fit passer des troupes en Esthonie, où elles prirent Leal, Ilapsal, Padis. Au printemps de 1577, les Russes échouèrent devant Revel. Dans l'été, le tsar arriva de Novgorod. Au lieu d'attaquer Revel, il se jeta sur la Livonie polonaise, où, avec le secours de Magnus, il conquit nombre de villes. Mais alors Ivan et Magnus se brouillèrent; le tsar avait découvert les relations du prince avec le roi de Pologne. Il enjoignit à ses voïévodes de prendre les villes occupées par le prince danois. Celle de Venden ayant tenté de résister, la garnison allemande fut tout entière exterminée. Cependant le tsar finit par se réconcilier avec Magnus, lui rendit quelques villes et lui permit de garderie titre de roi de Livonie.
Cette double attaque sur l'Eslhonie et sur la Livonie avait eu pour résultat de coaliser la Suède et la Pologne. Les
Suédois se jetèrent sur Narva, les Polonais battirent les Russes sous Venden (1578).
Jusqu*alors Bithory n'avait point paru en personne sur le théâtre des opérations. Il eut d*abord à se faire reconnaître dans ses nouveaux Etats, à forcer Tentrée de Dantzig, à négocier avec la diète polonaise pour en obtenir des hommes et de Targent contre Moscou. Pour gagner du temps, il envoyait au tsar des ambassadeurs, qui recueillaient de la bouche d'Ivan IV cent insolences sur < le misérable ban de Transylvanie ». Â la fin, en 1578, Bàthory eut une armée sur pied; les Polonais lui fournirent une brillante cavalerie; il pouvait compter sur une solide infanterie de mercenaires allemands, hongrois, transylvains; son artillerie était bonne, mais il en avait trop peu. Au total, environ 20 000 hommes.
Les voïévodes d'Ivan IV l'attendaient en Livonie. Brusquement il apparut sous Polotsk. Cette place n'avait que des remparts de bois; pourtant les Moscovites y résistèrent trois semaines. En août, les remparts ayant été incendiés, les strellsi proposèrent une capitulation. Bàthory accorda libre sortie aux gens de guerre; parmi ceux-ci, les mercenaires étrangers passèrent à son service.
Presque en même temps l'armée de Bàthory brûlait Sokol; Constantin Ostrojski ravageait la Sévérie; les Suédois dévastaient la Carélie et l'Ingrie, enlevaient Narva, Ivangorod, lam, Koporié. — Bàthory vint mettre le siège devant Pskof (25 août 1581), qui se défendit bravement, jusqu'à la fin de la guerre (15 janvier), et se garda au tsar.
Médiation du pape : le Jésuite Possevino. — Le roi de Pologne et le tsar se trouvaient également épuisés. Tout en essayant de négocier directement avec Bàthory, le tsar s'avisa de solliciter la médiation du pape. Le diak Chévriguine partit pour Rome, porteur d'une lettre divan IV. Celui-ci demandait que le souverain pontife voulût bien « ordonner au roi Etienne de renoncer à l'alliance des musulmans (les Tatars de Crimée et les Ottomans) et à la guerre contre les chrétiens ». En échange de la médiation pontificale, le tsar promettait de faire la guerre aux Turcs. — Grégoire Xlli décida d'envoyer dans le Nord
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Antonio Possevino, un des plus éminents Jésuites de ce temps, éloquent orateur et habile diplomate. L'objet de la mission était double : c'était l'union de la Pologne et de la Moscovie contre le Turc, l'union des Eglises de Rome et de Moscou.
Possevino fut bien accueilli d'abord, à Vilna, par Bathory. Une polémique ardente était alors engagée enlre le roi et le Isar. Le premier, en réponse à l'accusation de s'être uni aux musulmans contre les chrétiens, reprochait à Ivan d'avoir « mêlé son sang à celui de Tlslam » (par son mariage avec la fille de Temriouk); à ses ancêtres d'avoir « léché le lait des juments sur la crinière des coursiers tatars et servi de marchepied aux khans de Crimée lorsque ceux-ci montaient à cheval ». Il appelait en duel le tsar de Moscou.
Ivan IV reçut Possevino à Slaritsa, en costume splendide. presque sacerdotal : « on aurait dit un évêque égaré sur un trône ». Il remit à l'époque qui suivrait la paix la discussion sur l'union des Eglises, et pria Possevino de liàler l'œuvre de médiation. Possevino repartit pour le camp de Bathory, sous Pskof. Puis, à lam-Zapolski, dans une hutte tout enfumée, il présida les conférences entre les plénipotentiaires. Suivant l'usage, on exigeait de part et d'autre énormément; pendant des jours, Polonais et Moscovites discutèrent, hurlèrent, échangèrent des coups de poing. Enfin, le 15 janvier 1582, la trêve fut conclue : la Moscovie dut céder Polotsk et toule la Livonie. Il n'y avait plus pour Ivan IV de littoral baltique : la Moscovie était refoulée dans les profondeurs du continent.
Le jésuite n'en avait pas moins rendu au tsar un grand service en lui assurant une trêve nécessaire. Restait à voir comment Ivan IV paierait ce service. Possevino repartit pour Moscou, afin d'y négocier la croisade contre le Turc et l'union des Églises. Il eut une première déception : le tsar venait de signer une trêve avec les Tatars; il ne pouvait plus être question de guerroyer contre le sultan. Sur la question ecclésiastique, le tsar, qui se piquait d'être théologien et qui espérait se ménager un triomphe oratoire, finil par proposer une conférence. Il s'y montra de mauvaise foi dans la discussion, pédant, insolent. Il reprocha au pape d'avoir le menton rasé, de se
faire porter, par orgueil, sur la chaise gestatoire, de donner ses pieds à baiser. Il finit par dire au jésuite : « Sache que le pontife romain n'est pas un pasteur, mais un loup. — Pourquoi donc, repartit Possevino, t*es-tu adressé à un loup, pour lui demander sa médiation? » Possevino comprit qu'il n'avait plus rien à faire au Kremlin; à peine s'y croyait-il en sûreté. En mars, il repartit pour Rome, accompagné d'une ambassade russe. Cependant, à partir de ce temps les relations diplomatiques entre Moscou et Rome furent assez fréquentes.
Relations avec les Anglais : Antoine Jenklnson. — Elles étaient toujours très suivies avec l'Angleterre. L'ambassadeur russe Népéi avait ramené de Londres Antoine Jenkinson, admirable type de marin britannique, négociant, guerrier, diplomate, explorateur. Il séduisit Ivan lY, qui ne pouvait plus se passer de lui. Il obtint de lui l'autorisation de chercher, par le Volga, une route vers les Indes. Il conduisit une caravane jusqu'à Bokhara, en ramena des ambassadeurs pour le tsar, et vingt-cinq prisonniers russes par lui délivrés. Il révéla aux Russes l'importance de la voie commerciale du Volga et de la Caspienne. Il fit un second voyage, parut à la cour du shah Tamasp, ramena d'autres ambassadeurs de potentats orientaux (1566). De plus en plus enchanté de Jenkinson, le tsar lui accorda tout ce qu'il demandait pour la Compagnie anglaise : des comptoirs sur la Mezen, la Petchora, l'Obi; à Novgorod, Pskof, Nijni-Novgorod, Kazan, Astrakhan; à Narva, tant qu'il fut maître de cette ville. Les relations se gâtèrent quand Ivan IV voulut contraindre Elisabeth à signer avec lui un traité d'alliance contre la Suède, la Pologne, la Turquie, puis un traité leur garantissant réciproquement un asile; enfin quand il brigua la main de Marie Hastings, cousine d'Elisabeth. Ivan IV était furieux de voir qu'Elisabeth affectait de ne point comprendre ses dangers, ne voulait s'entretenir avec lui que des affaires de ses « mougiks de commerce ».
Conquête de la Sibérie : Ermak Tlmoféévlteh. — La colonisation des régions de la Kama, chez les Zyrianes, les Permiens, les Votiaks, les Bachkirs, avait été commencée, dès le temps de Vassili l'Aveugle, par une illustre famille de mar-
HI8TOIRC GÉNÉHALE. V. 48
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chands, originaires de Novgorod : les Strogonof. En 1558, ils avaient obtenu divan IV la concession de territoires immenses. Ils y fondèrent des villes ou plutôt des espèces de blockhaus, exploitèrent les mines, domptèrent les révoltes des indigènes.
De l'autre côté des monts Oural ou « ceinture de pierre », sur les Ougriens, Ostiaks, Yogouls, subsistait un débris de Tancien empire des Gengiskhanides : le khanat de Sibérie, qui avait pour capitale Sibir (au sud du confluent de la Tobol et de rirtych). Il était à peu près limité par TOural, l'Obi et les Nogaïs. Il s'était formé au xv^ siècle, en même temps que les khanats de Kazan, Astrakhan, Khiva, Bokhara, et que les hordes des Nogaïs et des Kirghiz-Kaïsaks. La dynastie qui y régnait descendait de Gheïbana, un petit-fils de Gengis-Khan. Cette dynastie avait pour ennemie une autre horde, dont les chefs descendaient du beg Taïbouga, qui n'était pas de sanggengiskhanide. Ges deux Etats barbares, se disputant la possession de Sibir, entraînèrent dans leurs luttes les pays voisins, Kirghiz, Nogaïs, et même Moscou. En 1555, les deux hordes étaient représentées, celle de Gheïbana, par Koutchoum, celle de Taïbouga, par Ediger. Gelui-ci, cherchant un appui contre son rival, se reconnut vassal divan IV. Il n'en fut pas moins battu et tué par Koutchoum, qui resta maître du royaume de Sibir (1556). Ivan IV consentit à reconnaître Koutchoum comme < tsar de Sibérie », à condition qu'il accepterait son protectorat. Mais dès que Koutchoum fut solidement établi à Sibir, non seulement il refusa le tribut, mais il empêcha les Ostiaks de le payer, et attaqua les établissements des Strogonof.
Ceux-ci, pour les défendre, firent appel aux libres Kosaks du Volga et du Don. Cinq atamans, dont le chef reconnu était Ermak Timoféévitch, accoururent avec leurs solnias (1579). Ils passèrent deux années à défendre les blockhaus des Strogonof, puis ils franchirent l'Oural et portèrent la guerre dans les États de Koutchoum. Aux 540 Kosaks les Strogonof avaient adjoint 300 de leurs hommes de guerre, c'est-à-dire des Moscovites et des mercenaires lithuaniens, allemands et tatars. C'était donc avec 840 hommes qu'Ermak allait s'attaquer à un empire.
De son côté, Koutchoum réunit ses guerriers tatars, plus une
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masse confuse de ses sujets Votiaks et Vogouls, et leur donna pour chef son neveu Makhmet-Koul. Celui-ci s*établit dans un camp fortifié, à Tembouchure de la Tobol, sous la montagne Tchouvache, afin de protéger les abords de Sibir. Les premières escarmouches montrèrent que la cavalerie asiatique, armée de lances et de flèches, ne pouvait résister à la bravoure des chrétiens et à leurs arquebuses. Aux cris de Dieu est avec nousl les Russes se ruèrent à Tassaut du camp tatar et Tenlevèrent. Koutchoum ayant aussitôt évacué Sibir, ils y trouvèrent un riche butin (1582).
Le tsar, à toutes ses couronnes tsariennes, Moscou, Kazan, Astrakhan, ajouta celle de Sibérie. Toutefois la conquête n'était point achevée : Makhmet-Koul et le vieux Koutchoum déployaient une activité et une énergie désespérées.
De petits détachements russes périrent dans des embuscades. Ermak, étant campé dans une lie du fleuve Irtych, y fut surpris par Koutchoum. Tous ses compagnons succombèrent. Luimême, en voulant passer le fleuve à la nage, alourdi par une cuirasse dorée, présent du tsar, périt dans les flots (1584). Cet échec, qui se produisit après la mort divan IV, provoqua un soulèvement général : les Russes durent évacuer Sibir.
11 fallait refaire la conquête de la Sibérie. Ce fut Tœuvre du gouvernement qui succédait à Ivan IV. Il y fut aidé par la rivalité des deux hordes. C'est alors que se fondèrent Tioumène sur la Toura (1586), Tobolsk sur la lavda (1587), Tara sur la rivière du même nom (1594), Tomsk sur le Tom, puis Pélym, Bérézof, Obdorsk, Tourinsk. Le tsar Koutchoum, après une série de défaites, s'enfuit enfin chez les Nogaïs, où il fut assassiné (1600). Les Russes étaient maintenant les maîtres de la Sibérie occidentale, et un champ indéfini d'expansion s'ouvrait pour eux dans la direction de TEst.
///. — Boris Godounof.
Règne de Feodor Ivanovitch : Boris Godoiinof. —
Ivan IV (mort en mars 1584) ne laissait après lui que deux fils : l'alné, Feodor, était né d'Anastasie Romanof ; le plus jeune, né de
la septième femme. Maria Nagoï, s'appelait Dmitri et n'avait alors que deux ans. Feodor fut reconnu sans difficulté; mais, comme il était faible d'esprit, le pouvoir revint, en réalité, à la Douma des boïars. Les membres les plus importants de ce conseil étaient alors trois princes, Ivan Mtislavski, Ivan Chouïski, Bogdan Belski, et deux boïars, Nikita Romanof et Boris Godounof. Pour assurer la sécurité du nouveau règne, ils reléguèrent Dmitri dans son apanage d'Ouglitch, où il vécut entouré de sa mère et de ses parents maternels, les Nagoî.
Dans la Douma, la prépondérance appartint d'abord à Toncle maternel du tsar, Nikita Romanof. Quand il mourut (158()). elle passa à Boris Godounof, qui se débarrassa de ceux qui pouvaient rivaliser avec lui en les impliquant dans des complots vrais ou supposés. Il remplaça le métropolite Dionysii par Job, qui lui était tout dévoué. Comme il avait été le ministre le plus écouté divan IV, il possédait tous les secrets d'Etal. Comme le tsar avait épousé sa sœur, Irène, il était de la famille impériale. Il se fit attribuer le litre de grand-botar allié, les vice-royautés de Kazan cl d'Astrakhan, d'immenses domaines, des revenus royaux. Il était le véritable tsar.
Politique étrangère de Boris Gtodounof : les Français en Russie. — A rextérieur, il fit preuve d'une grande habileté. Bâthory étant mort en 1586, la candidature de Sigismond, fils du roi de Suède, semblait menacer la Russie d'un grand danger : la réunion des couronnes de Suède et de Pologne sur la même tète. Godounof proposa la candidature du tsar, son beau-frère. Celle-ci devait échouer : les électeurs lithuaniens et russes continuaient à se montrer favorables; mais les Polonais ne voulaient pas d'un prince non-calliolique et qui ne résidât pas à Cracovie ou Varsovie. Le grand-boiar essaya ensuite de soutenir la candidature de Rodolphe d'Autriche, dont l'élection eût été moins dangereuse pour la Russie, et au contraire fort utile, puisque l'Autriche et la Russie avaient un ennemi commun : l'Infidèle. Il échoua encore, et Sigismond III Vasa fut élu.
11 s ensuivit une guerre avec les Suédois. On leur reprit les villes qu'ils avaient conquises sur Ivan IV : lam, Ivangorod,
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Koporié. En 1592, sur la tête de Sigismond III, se fit la réunion, tant redoutée, des deux couronnes. Ce fut précisément ce qui affaiblit ce prince : il ne pouvait contenter à la fois les Polonais, ardents catholiques, et les Suédois, passionnés luthériens. Bientôt la Suède lui fut enlevée par Charles IX Vasa (1604); une haine acharnée sépara les deux branches de la maison de Vasa, les paralysa Tune par Tautre.
Godounof sut tenir en respect les Tatars de Crimée, poursuivit la conquête de la Sibérie. Les relations furent cordiales avec l'Autriche, plus fréquentes que jamais avec les Anglais : John Fletcher est alors le plus remarquable de leurs enAK)yés. En 1586, pour la première fois, un navire français entra dans un port de la mer Blanche, à Arkhangel. Il était monté par Jehan Sauvage, marin de Dieppe, et par les marchands Colas et de Nenel. La même année, il y eut échange d'ambassades entre le tsar et le roi de France : le tsar avait envoyé un de ses interprètes français, Pierre Ragon; Henri III lui députa François de Carie. En 1387, fut signée à Moscou une charte de commerce, en faveur de Guillaume de la Bistrate, Jacques Parent et autres marchands d'une compagnie parisienne.
Le paysan asservi. — La politique intérieure de Godounof fut dominée surtout par son désir d'occuper le trône après la mort de son beau-frère. Ne pouvant compter sur les boïars et la grande noblesse, il voulut s'appuyer sur la classe des enfanlsboïars : il leur accorda l'asservissement du paysan.
En Russie, il y avait une immensité de terres et une population très clairsemée. La terre n'avait de valeur que par sa population de travailleurs ruraux. Or les paysans avaient conservé le droit d'émigration, leur « jour de la Saint-Georges ». Les monastères, grâce à leurs immunités {tarkhany), attiraient sur leurs terres les travailleurs des domaines voisins. Les grands propriétaires laïques, comme plus riches, attiraient ceux des petits propriétaires. Enfin, il y avait l'attraction des steppes incultes mais fécondes, de la libre vie kosake. Pour toutes ces raisons, les terres des petits propriétaires se dépeuplaient; or ces petits propriétaires, ces enfants-boïars, qui faisaient aux tsars le service militaire, ne pouvaient répondre à son appel,
« montés, armés, accompagnés », ils ne pouvaient même plus vivre, si leurs terres, non cultivées, ne rapportaient plus rien.
Dans d^autres pays que la Russie, sous Tempire des mêmes nécessités économiques et sociales, s'était marquée une tendance à fixer de plus en plus le paysan à la glèbe. Sans remonter jusqu'aux dispositions du Gode Théodosien et aux Novelles des empereurs byzantins, on peut citer la Pologne. L-oukase de 1597 permit de rechercher les paysans fugitifs, de les ramener de force avec femmes et enfants. C'était le paysan rattaché à la glèbe, avec le < droit de suite > accordé au maître. Par cette loi, Godounof, s*il contenta les enfants-boïars et assura Tentretien de la cavalerie noble, aliéna les paysans qui, de libres cultivateurs, devenaient serfs.
La même année (1S97), s'aggrava la condition des dvorovié. Furent désormais considérés comme esclaves perpétuels ceux des serviteurs libres, qui ou bien avaient donné une kabala^ ou bien, seulement depuis six moiSy servaient le même maître : à Tavenir, on ne devait même pas recevoir leurs pétitions.
Ces mesures de Godounof précipitèrent des millions d'hommes dans Tesclavage» celui de la glèbe ou celui de la maison- Ils s'en souviendront quand apparaîtront les faux Dmitri.
Le Patriarcat. — Jusqu'alors le chef spirituel de l'Eglise russe avait été un simple métropolite^ celui de Moscou. Il avait pour égal celui de Kief, soumis au roi de Pologne. Il avait pour supérieur le patriarche de Constantinople, soumis au sultan <ies Osmanlis. Or le grand-prince de Moscou était devenu un tsar; pourquoi le métropolite de Moscou ne deviendrait-il pas un patriarche? On finit par obtenir le consentement du patriarche de Constantinople, Jérémie; il est vrai qu'il errait alors à travers le monde, expulsé de son siège patriarcal : on n'y regarda pas de si près. Au début de 1589, le tsar Feodor élut le métropolite Job comme patriarche de Moscou.
Pour relever encore l'importance de cette nouvelle dignité, et aussi pour augmenter le nombre des prélats dévoués à Godounof, il y eut un mouvement de bas en haut dans toute la hiérarchie . les archevêques de Novgorod, Kazan, Rostof, Kroutitski (ou de Saraï in partibus) furent promus métropolites; les
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évoques de Vologda, Sousdal, Nijni-Novgorod, Smolensk, Riazan, Tver, devinrent archevêques.
Par Térection du patriarcat, le métropolite de Kief se trouva l'inférieur de celui de Moscou; un énorme moyen d'action fut assuré à la Moscovie sur les Russies de TOuest et sur tout l'Orient chrétien. Enfin il y avait quelqu'un de placé assez haut pour sacrer Godounof. Et c'était Job, doublement sa créature.
Le meurtre du tsarévitch Dmitri. — Maintenant rien, quand mourrait le tsar Feodor, ne séparerait du trône Godounof. Rien, sinon Texistence d'un enfant de huit ans, le dernier-né du Terrible, le relégué d'Ouglitch. Or, tout à coup, en mai 1S91, on apprit à Moscou que Dmitri était mort.
Que s'était-il passé? Rien de plus contradictoire que les témoignages des chroniques, les récits des étrangers. Les points sur lesquels on s'accorde le mieux, c'est que les gens dévoués à Boris auraient déjà fait plusieurs tentatives contre le tsarévitch ; enfin quatre émissaires attirèrent l'enfant hors de son palais et l'égorgèrent. Les Nagoï, dans le premier élan de leur fureur, tuèrent les quatre assassins, puis envoyèrent prévenir le tsar. Godounof intercepta le message et dit au tsar que Dmitri s'était suicidé. Feodor pleura' et ne fit rien.
Godounof prit l'affaire en mains, mais ceux contre lesquels il sévit, ce furent les Nagoï. Ils furent torturés et avouèrent ce qu'on voulut : on les dispersa dans des villes éloignées, en punition de « leur négligence à garder le tsarévitch » et pour avoir c fait périr des gens innocents ». La tsarine-mère, Maria Nagoï, fut tondue. Gomme si on avait voulu épaissir l'obscurité sur ce drame, 200 habitants d'Ouglitch furent, sous divers prétextes, exécutés, mutilés, déportés en Sibérie. De cette enquête, conduite surtout par le prince Vassili Chouïski, bénie par le patriarche Job, ne se dégagea, pour le peuple, qu'une profonde obscurité, pleine de mystère et de fantômes. On raconta, dès lors, que le vrai Dmitri n'était pas mort, qu'un autre enfant lui avait été substitué pour tromper les meurtriers, que lui-même avait été sauvé par des serviteurs dévoués.
Avènement de Boris Godounof. — Avec Dmitri et Feodor, qui mourut en 1598, finissait la lignée des grands-princes et
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tsars de Moscou, les fondateurs de Teropire russe. Qui allait régner sur celui-ci? Feodor ne laissait pas de testament, abandonnant tout « à la volonté de Dieu ». Les droits des princes russes, descendants de Rourik ou de Gédimine, personne alors n y pensait. Le patriarche, le clergé, les boïars, le peuple, prêtèrent serment à la tsarine-veuve Irène. Elle refusa de régner, désigna son frère pour « gouverner comme il avait fait sous le feu tsar », puis se retira au couvent de la Vierge, sous le nom de nonne Alexandra. Au nom de cette nonne, la Douma des boïars, présidée par le patriarche, rendit les oukazes et gouverna. Puis le patriarche conduisit une grande procession au couvent, suppliant la tsarine-veuve de « bénir son frère pour le trône ». Ce trône, Godounof, enfermé dans le même couvent que sa sœur, le refusait obstinément. Il joua là, en artiste consommé, la comédie du renoncement. Ce qull voulait au fond, c'était être proclamé non par une poignée d'oligarques, mais par les délégués de la nation. Il n'entendait pas être uniquement la créature de sa créature le patriarche.
On réunit donc les Etats généraux; Godounof et même Irène ne négligèrent point de travailler les élections; la nonneimpératrice fit venir en secret les officiers des slreltsi, dépêcha des moines affidés à travers les monastères; ni les promesses, ni l'argent ne furent épargnés. Godounof fut élu. Il pleura encore beaucoup, puis, sur la menace d excommunication que lui fit son compère le patriarche, il accepta. Il avait eu Tadresse, au milieu de ses larmes, d'esquiver la signature de certains Pacta conventa, rédigés par le parti des boïars (janvier-février 1598).
Une fois empereur, il fit sentir aux boïars une main de fer. S'il ne faisait pas luire aussi souvent que le Terrible la hache du bourreau, sa tyrannie n*en fut pas moins lourde. Les Romanof, sous prétexte d'herbes suspectes trouvées chez eux, furent torturés, exilés : leur chef Feodor fut fait moine sous le nom de Philarète; sa femme fut contrainte à prendre le voile sous le nom de Marfa. Aux porteurs de noms trop illustres, comme les Mstislavski, le mariage fut interdit. Une police inquiète accueillit contre les maîtres les dénonciations des esclaves.
Les causes du mécontentement. — Boris Godounof, malgré les succès de son administration, était profondément détesté : les boïars ne lui pardonnaient pas sa servilité au temps du Terrible, ni son élévation à leurs dépens, ni ses persécutions contre les premières familles; le peuple de Moscou le haïssait parce qu*il avait épousé une fille de Maliouta-Skouralof, le pire favori divan IV, et parce que, en favorisant les étrangers, il paraissait nuire an commerce national; le paysan était exaspéré de ses lois sur le servage; les enfants-boïars euxmêmes, qui, malgré les lois de servitude, avaient peine à vivre de leur terre, trouvaient de plus en plus lourd le service du tsar. Beaucoup d autres éléments de désordre fermentaient dans les provinces frontières : Novgorod, Pskof, les pays jadis lithuaniens, les Kosaks du Don et du Volga s'accommodaient mal du régime despotique; les populations tatares et finnoises du Volga, froissées par les empiétements de la colonisation russe, par les abus de pouvoir des voïévodes, par les excès de zèle des missionnaires, n'attendaient qu'une occasion pour se soulever. Dans les populations moscovites survivait le regret du tsarévitch assassiné, car le règne de son père le Terrible apparaissait maintenant comme le < bon vieux temps ». Les famines, les pesles, qui se succédèrent de 1601 à 1604 et qui, dit-on, enlevèrent 600 000 âmes, achevèrent d'aigrir le peuple : il y voyait les manifestations du courroux céleste qui punissait la Russie pour les crimes de son tsar usurpateur et régicide. Tout à coup un bruit commença à circuler dans Moscou : le tsarévitch Dmitri n'était pas mort, et, les armes à la main, il venait réclamer le trône de son père.
Qui était Démétrius? — Il subsiste encore beaucoup d'obscurité sur le personnage qui prit alors le nom de Dmitri, fils d'Ivan IV, et qui signa ses lettres au pape du nom de Démétrius. Apparemment ce n'était pas le vrai Dmitri : les assassins d'Ouglitch, opérant en plein jour^ n'avaient pu manquer leur
coup; d'ailleurs Déinétrius semblait plus âgé que ne l'eût été Dmitri. Ce n'était certainement pas le moine défroqué Grégori Otrépief, que la police du tsar traquait alors, et qu'elle crut pouvoir dénoncer comme identique à Démétrius : on sait maintenant que Grégori Otrépief fut un simple agent de Démétrius, qu'il vécut à ses côtés et qu'il lui survécut. Démétrius était probablement originaire de la Russie de l'Ouest, appartenant à la très petite noblesse (szlachia), réduit à servir dans les grandes maisons. On ne sait au juste s'il était orthodoxe, catholique ou protestant; peut-être était-il socinien. Quant à son vrai nom, il est probable qu'on l'ignorera toujours.
Les circonstances dans lesquelles il se révéla sont diversemenl rapportées par les contemporains. Il servait chez le puissant magnat lithuanien Adam Vichnévétski, au château de Brog'oino, quand il « avoua » qu'il était Dmitri, fils du Terrible. Adam et son frère Constantin le conduisirent alors au château de Sambor, chez leur allié Mniszek, puissant magnat polonais, palatin de Sandomir. Là, Démétrius s'éprit de la fille aînée de Mniszek, Marina; il offrit de l'épouser et de la faire tsarine.
Démétrius reçu par le roi de Pologne et le nonce. — Il restait à déterminer en sa faveur le roi de Pologne, Sigismond III Vasa. Le chancelier Léon Sapiéha et d'autres magnats décidèrent le roi à recevoir le prétendant au palais deCracovie. Le roi écoula le récit de Démétrius, et finit pai* dire qu'il le reconnaissait pour le vrai fils d'Ivan IV. Il lui promit un subside en argent, l'autorisa à chercher conseil et appui auprès des seigneurs (15 mars 1604), mais, personnellement, ne voulut pas se compromettre vis-à-vis de la Moscovie, ni risquer la rupture des trêves récemment conclues. D'ailleurs il savait qu'il n'y avait qu'à laisser faire l'aventureuse noblesse de Lithuanie et Pologne. Les protecteurs de Démétrius tinrent à engager aussi la cour de Rome dans ses intérêts. Le 19 mars, Mniszek et Démétrius se rendirent chez le nonce papal, Rangoni, à qui le « tsarévitch » promit, s'il recouvrait le trône parternel, de faire l'union des Eglises et la croisade contre le Turc.
Deux jésuites polonais, les Pères Sawicki et Wloszek, travaillèrent aussitôt à instruire Démétrius dans la religion catholique.
11 abjura Torthodoxie, se confessa, communia, fut confirmé, mais tout cela en grand secret. Il se rendait aux chapelles déguisé en frère mendiant, à cause des Russes orthodoxes qui maintenant formaient autour de lui une sorte de cour. Le 24 avril, il écrivit à Clément VIII, en latin, une lettre très humble, où il se déclarait dévoué « au pasteur suprême de la chrétienté », baisait les pieds de Sa Sainteté, comme ceux du Christ même, et se qualifiait d^infimtis cliens du Saint-Siège. Le 25 mai et le
12 juin, il signait avec les Mniszek ses « accords matrimoniaux », promettant au beau-père un million de ducats, à la fiancée des diamants et la vaisselle d'or du Kremlin ; à celui-là, les principautés de Smolensk et de Sévérie; à celle-ci, les principautés de Pskof et Novgorod. — Alors Mniszek prit à sa solde IGOO Polonais, Kosaks du Dnieper ou réfugiés russes. Quelques cenlaines de volontaires polonais suivirent. A Tappel du futur tsar de Moscou, les Kosaks Zaporogues envoyèrent 2000 cavaliers. Déjà ceux du Don et du Volga s'ébranlaient en sa faveur. Il se hâta de franchir la frontière (octobre 1604).
Mesures prises par le tsar Boris. — Aux premières nouvelles qui parvinrent au Kremlin, Boris fut épouvanté. Que voulait dire celte résurrection? En somme, il n'avait pas vu de ses yeux le cadavre du vrai Dmitri, et, sur toute l'affaire d'Ouglitch, avait dû en croire les rapports de Vassili Chouïski. Quand même Démétrius serait un faux Dmitri, Boris redoutait la crédulité, sincère ou feinte, de ses sujets. Certaines de ses démarches prouvent qu'il n'était pas sûr que le vrai Dmitri fût mort. En secret il fit venir, du lointain couvent où elle était confinée, la mère du tsarévitch Dmitri, autrefois la tsarine Maria Nagoï, maintenant la nonne Marfa. En présence de l'impératrice, il l'interrogea : « Ton fils, oui ou non, est-il vivant? — Je ne sais pas », répondit-elle. L'impératrice, fille du « maudit > Malioula-Skouratof, maltraita la tsarine-nonne. Alors celle-ci dit : « Mon fils est encore vivant ». On se hâta de la renfermer.
Puis Boris s'avisa que Démétrius pourrait bien être le moine Grégori Otrépief échappé à sa police : il l'affirma au roi de Pologne; il le fit proclamer par le patriarche Job, (jui fulmina l'analhcme contre « l'imposteur », le défroqué Grichka (Gré-
goire). Or Démétrius pouvait montrer, à ses cdtés, ce même Olrépief. Quant au peuple de Moscou, après avoir écouté la lecture de Tanathème, il se contentait de murmurer : « Bon ! l>on ! qu'on anathémcfttise Otrépief î Qu'est-ce que cela peut faire au tsarévitch? Le tsarévitch s'appelle Dmitri et non pas Grichka. »
Succès de Démétrius. — A peine Démétrius eut-il franchi la frontière que les défections commencèrent. A la première ville, Moravsk (ou Monastyrévo), les habitants sortirent avec la croix pour lui prêter serment. Dans la grande cité de Tchernigof, les habitants garrottèrent leur voïévode et ramenèrent à Démétrius. Le prince Chérémitief, envoyé pour combattre celui-ci, disait à haute voix : « Il est pourtant bien difficile de lever la main contre l'héritier légitime >. Ses soldats pensaient de même, et c'est pour cela qu'ils n'eurent « plus de bras pour frapper ». Toutes les villes de la Sévérie s'insui^èrent : seul le chef-lieu, Novgorod-Séverski, fut vaillamment défendu par le voïévode Basmanof. Puis ce fut le tour des villes d'Oukraine : Rvlsk, Kourbsk, Sièvsk, Kromv. Le tsar envova une nouvelle armée, sous le prince Mstislavski : quoiqu'elle fût forte de 40 ou 50 000 hommes contre 15000, elle fut, en un clin d'œil, dispersée auprès de Novgorod-Séverski (21 décembre).
Le tsar Boris nomma généralissime Yassili Chouïski. Il pouvait avoir confiance en celui qui avait conduit l'enquête d'Ouglitch. Le 21 (31) janvier 1605, aux Dobrynitchi, Chouïski faillit bien déjà être battu. Les Polonais de Démétrius avaient culbuté trois de ses régiments étrangers. Le gros de l'armée russe restait immobile, « comme en extase » . Enfin, une déchaîne d'arquebuses arrêta la cavalerie polonaise. Alors toute l'infanterie de Démétrius fut sabrée, toute son artillerie capturée, 5 ou 6000 hommes tués ou pris. Il semblait que tout fût perdu pour lui. Mais dans les choses d'opinion ce ne sont pas les batailles qui décident. C'est à ce moment que les défections prirent le plus d'extension : Bielgorod et 17 autres places se livrèrent à ce vaincu.
Mort du tsar Boris : défection de rarmée; fin de la d3rnastie Godounof. — Le 13 avril 1605, mourait Boris. Il laissait après lui une femme inintelligente et impopulaire,
Maria, la fille de Skouratof, un fils de seize ans, Feodor, et une fille nommée Xénia. Pouvait-on compter que celle armée déjà ébranlée, ces voïévodes déjà suspects, ces boïars toujours envieux, ce peuple frondeur de Moscou, allaient se battre pour la famille Godounof? Le nouveau gouvernement résolut d'envoyer à Tarmée de Sévérie le « fidèle > Basmanof. On lui adjoignit le métropolite de Novgorod, qui devait faire prêter aux troupes le serment. Ils furent accueillis par les clameurs hostiles de Tarmée. Basmanof comprit qu'il fallait se mettre à la tète du mouvement ou en être la victime. Le 7 mai, il annonça que le vrai tsar, c*élait Démétrius. Celui-ci fut aussitôt proclamé par les troupes. A Moscou, le gouvernement des Godounof essaya de démentir les mauvaises nouvelles, arrêtant et knoutant les nouvellistes. Mais le peuple continuait à faire provision de pain et de sel pour aller au-devant du « tsar légitime ». Quand les Godounof firent placer des canons sur les remparts du Kremlin, ce fut une risée dans la ville. Le 1" juin, arrivèrent à Krasnoé-Célo, tout près de Moscou, deux émissaires qui donnèrent lecture des proclamations de Démétrius, soulevèrent la population de ce bourg et marchèrent sur Moscou, à la tête d'une foule qui, sur le chemin, ne faisait que grossir. Elle donna l'assaut au Kremlin; les trois Godounof furent arrêtés. La tsarine et le jeune tsar furent exécutés dans leur prison. La princesse Xénia fut seule épargnée, réservée à la couche du prétendant. Entrée & Moscou : le couronnement de Démétrius. — Toute cette besogne étant accomplie, Démétrius put faire son entrée solennelle dans Moscou, par un temps beau et clair, au carillon de toutes les cloches, aux acclamations d'un peuple immense, qui se pressait jusque sur les toits des maisons etaux clochers des églises. Au Lobnoé-Miesto, Démétrius fut reçu par le clergé avec les croix et les icônes. Au Kremlin, il visita les cathédrales, s'agenouilla devant la tombe de « son père » Ivan IV et de « ses frères ». Il donna pour successeur à Job le Grec Ignace, qui prêcha sur le miracle de Dmilri échappé aux assassins. Il n'y eut qu'une note discordante : Vassili Chouïski continuait à répandre que Dmilri était bien mort et que le nouveau tsar n'était qu'un imposteur. Dénoncé, il fut traduit devant une
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commission de boïars et condamné à mort. Il avait déjà la tôle sur le billot quand Démétrius annonça qu'il le graciait.
Restait à celui-ci une dernière épreuve à subir : il fallait qu^il fut reconnu par < sa mère >, Maria NagoT. On alla donc la prendre dans son couvent. Fut-il si difficile de la persuader^? Avec « son fils > elle complétait sa vengeance sur les Godounof et recouvrait les honneurs souverains. L'entrevue entre « le fils » et « la mère » fut une touchante effusion de tendresses.
Le 30 juillet, on procéda au couronnement solennel dans TAssomption du Kremlin. Le nouveau tsar affectait de vouloir se confier à son peuple : il renvoya les troupes polonaises, dont la présence irritait les Moscovites. Comme elles résistaient, on menaça de braquer sur elles les canons du Kremlin. Démétrius ne garda, de ses Polonais, que les plus anciens et les plus fidèles, et, en outre, des mercenaires livoniens, allemands, français. Dans sa garde particulière, le capitaine Jacques Mai^eret commandait une compagnie de 100 arquebusiers et 200 hallebardiers.
Gouvernement du tsar Démétrius. — Des mesures de clémence suivirent : Philarète Romanof fut rappelé de son exil et fait métropolite de Rostof; son frère Ivan reçut le titre de boïar; Mstislavski obtint le droit de se marier ;YassiliChouïski lui-même recouvra sa liberté et ses honneurs. Si Démétrius exila les adhérents des Godounof, il n'en fit exécuter aucun.
Margeret nous dit : « Il fit peu à peu goûter à ce peuple ce qu'est un pays gouverné par un prince clément ». Démétrius, chaque jour, présidait la Douma, décidant en quelques mots les questions que les boïars ne savaient qu'embrouiller, se faisant le a maître d'école de tout son conseil ». Il enjoignit aux prikazes d'expédier les affaires sans délai. Deux fois par semaine, il donnait lui-même audience aux plus humbles, et recevait les pétitions. Il disait : c J'ai promis à Dieu de ne pas verser le sang chrétien. Or il n'y a que deux moyens de maintenir mes sujets dans l'obéissance : être leur bourreau ou les combler de bienfaits. C'est le dernier moyen que j'ai choisi. > Il essaya de se rendre populaire dans toutes les classes, payant les dettes de « son père », doublant la solde des enfants-boïars, confirmant et augmentant les privilèges des églises. Par ses ordres.
on continua à imprimer des livres à Moscou. Il défendit d'accepter la vente d'un fils par son père, d'un frère par son frère; il restreignit le « droit de suite » des maîtres sur leurs paysans. Il déclara que chacun serait libre de s'adonner aux métiers et au commerce. Même la lointaine peuplade des Ostiaks sibériens fut l'objet de sa sollicitude.
Pour rendre son armée plus solide, plus disciplinée, plus souple aux manœuvres, il organisa des combats simulés, des prises de forteresses improvisées en bois ou en neige, se jeta lui-même parmi les combattants, ne se fâcha pas des horions qu'il reçut. Il était actif et même un peu agité. Ses sujets s'étonnaient qu'il ne dormit pas après son repas, comme les anciens tsars, qu'il sortît dans la rue sans suite, visitant les boutiques des marchands et des artisans. Sa cour était brillante; les fêtes, les concerts, les bals, les mascarades s'y succédaient; on se serait cru non à Moscou, mais à Varsovie ou à Venise.
Il sut esquiver avec assez d'adresse les engagements qu'il
avait pris avec le roi de Pologne et avec l'Eglise romaine. Au premier il refusa toute cession de territoire ; aux instances des catholiques il opposa l'impossibilité de faire, pour le moment, l'Union ; il n'en reçut pas moins des lettres flatteuses des papes. Sur un point il tint parole à la Pologne et à Rome : il montrait pour la croisade contre le Tatar et le Turc la plus grande ardeur et hâtait ses préparatifs militaires.
Beaucoup des traits qui dénotent en lui un précurseur de Pierre le Grand scandalisaient le bon peuple et les Russes formalistes. Toute la morale du vieux Domostroï en était renversée, et la majesté hiératique des tsars en semblait profanée. Les soldats moscovites se plaignaient que, dans la petite guerre, il les fît battre par ses Polonais et ses mercenaires. On soupçonna ses relations avec Rome : on l'accusa d'introduire en Russie « l'hérésie latine ». Vassili Ghouïski, gracié si imprudemment, recommençait sa campagne d'insinuations. Enfin les boïars, les enfants-boïars, les kosaks, la plèbe avaient pris goût aux aventures et ne pouvaient plus s'accommoder d'un régime régulier. La Russie n'avait pas encore assez souffert pour se tenir en repos.
768 LA MOSGOVIE
La catastrophe. — L*arrivée de la fiancée du tsar, Marina, avec son père Tintrigant Mnichek, avec Tambassadeur royal Oliesnicki, avec une brillante suite de Polonais, devait précipiter la crise. Marina fit son entrée solennelle à Moscou le 12 avril 1605; le mariage fut célébré le 18. Les Polonais se rendirent insupportables au peuple de Moscou par leurs prétentions, leurs moqueries à l'endroit de la religion et des coutumes nationales. La vue des Jésuites, de la croix latine, l'exaspérait. De mauvais bruits couraient parmi les streltst : il fallut en exécuter sept. Un fanatique, qui s'était préparé à ce coup d'audace par la prière et le jeûne, se plaça sur le passage du tsar et lui cria : « En vérité tu es Grichka Otrépief, le défroqué, et non pas le tsar invincible j>. Il fut aussitôt sabré. Cependant toutes les tentatives échouaient devant ce raisonnement du peuple : « Puisque sa mère Ta reconnu! »
Alors Vassili Chouïski, Vassili Galitsyne, Ivan Kourakine, Tatichtchef se décidèrent à tout risquer. Ils travaillèrent une armée de 18 000 Novgorodiens et Pskoviens réunie sous Moscou en vue de l'expédition contre les Tatars. Ils dirent à ces gens : « Moscou est en péril; le tsar est prisonnier des Polonais: il faut sauver la foi ». Une Saint-Barthélémy fut alors préparée. On devait marquer à la craie les maisons des Polonais, puis sonner le tocsin et crier : « Les Polonais assassinent le tsar! »
Démétrius était tout entier aux préparatifs d'un bal masqué, qui devait avoir lieu le soir du 27 mai. Il méprisa les avertissements qui lui vinrent de tous côtés : « Tout cela, ce sont des sottises ». Dans la nuit du 17 au 18 mai, les 18000 Novgorodiens et Pskoviens, s'imaginant agir en faveur du tsar, occupèrent les portes de Moscou. Les mercenaires qui gardaient le Kremlin reçurent des boïars Tordre de se retirer. A quatre heures du matin, le tocsin sonna, d^abord à Saint-Elie, puis à tous les clochers. Vassili Chouïski et 200 nobles entrèrent alors à cheval dans le Kremlin. Démétrius, éveillé en sursaut, sauta par une fenêtre du palais, se cassa les jambes et fut tué d'un coup d'arquebuse. Les streltsi avaient d'abord essayé de Je défendre, exigé qu'on fit venir la tsarine-mère et qu'on lui demandât si vraiment il était son fils. Elle arriva quand tout
était fini. Ceux qui traînaient le cadavre de Démétrius la rencontrèrent en chemin : « Est-ce ton fils? » lui demandèrent-ils. — « Vous auriez bien dû, répondit la vieille tsarine, le demander quand il était vivant ; mais, maintenant, il est bien évident que ce n'est pas mon fils, » Le cadavre de Démétrius et celui de Basmanof, tué en voulant défendre son maître, furent exposés pendant trois jours sur la Place Rouge, avec un masque sur le visage et un chalumeau dans la bouche. Puis on brûla Démétrius; on chargea un canon de ses cendres mêlées avec de la poudre, et on déchai^ea la pièce dans la direction de cette « Lithuanie maudite » d'où il était venu. Ainsi disparut, sans même laisser de traces matérielles de sa personne, un homme qui s'était révélé, dans son court règne d'un an, comme un des plus remarquables souverains qu'ait eus la Moscovie.
Dans l'émeute, on avait égorgé 12 ou 1300 Polonais. Les boïars conjurés sauvèrent Marina, Mniszek, l'ambassadeur royal et le reste des Polonais.
Élection de VasslU Choulskl. — Le principal auteur do cette révolution avait été Vassili Chouïski, alors âgé de cinquante ans, un descendant de Rourik, le plus intrigant des princes-boïars. Il fut élu tsar par une assemblée de gens d'Eglise, boïars, courtisans, marchands, artisans, réunis sur la Place Rouge. Il accordait à ses sujets des espèces de Pacta conventa, garantissant leurs propriétés et leurs vies. Le souci le plus pressant était de détromper le peuple russe sur le compte de Démétrius. Le tsar écrivit et fit écrire des lettres circulaires par les boïars, par le patriarche, même par « la mère » de Démétrius : celui-ci, décidément, n'était autre qu'un sorcier, qu'un imposteur, le défroqué Grichka Otrépief.
Ces missives produisirent peu d'elTet. Les villes et provinces de l'empire refusaient de reconnaître un tsar élu par les seuls Moscovites. Les aventuriers dont pullulait alors la Russie, kosaks, enfants-boïars ruinés, paysans évadés, vagabonds et brigands de tout ordre, trouvaient que « la fête » n'avait pas assez duré. Le même moyen qui avait servi contre le tsar Godounof fut mis en œuvre contre le tsar Chouïski. Le bruit se répandit que Démétrius n'était pas mort : la preuve, c'est que
Histoire générale. V. 49
le cadavre exposé sur la Place Rouge avait le visage com»r d'un masque. Le nouveau tsar eut beau faire venir d'Ou^liiles « reliques du tsarévitch Dmitri » et les ensevelir en grani pompe à Saint-Michel-Archange du Kremlin. Rien n'y fit.
Le brigand de Touchino. — Pour soutenir la caust' ! « tsar légitime », deux fois échappé à ses assassins, lesvi!l'> de Sévérie et des provinces du Sud se mirent de nouveau r: insurrection. L'ancien serf Bolotnikof y soulevait les pay>ar.' et commençait la guerre servile. Le prince Chakovski, 1^ enfanls-boïars Lapounof et Pachkof, le voïévode Soundoul. ' armaient les gentilshommes et faisaient la guerre féodale. Da:;^ les steppes de TEst se soulevaient les populations finnoises. Lt' campements des Kosaks du Térek, du Volga, du Don, Ji Dnieper, se vidaient de guerriers. D'un coup, 21 villes firenl défection, parmi lesquelles Orel, Kalouga, Smolensk, etc. La plèbe de Moscou 8*agitait et des placards y annonçaient que $ k tsar » avait ordonné de piller les nobles et les étrangers.
Le tsar élu fut d abord sauvé par les talents militaires et rhabileté politique de son neveu Skopin-Chouïski. Celui-ci fit honte à Lapounof et autres insurgés nobles de leur alliance aveo un meneur de brigands et de serfs. Avec leur aide, il rejeïâ Bolotnikof dans Toula et l'y bloqua. L'insurrection avait éclalé au nom du < tsar Dmitri » ; mais où était-il ? Sa présence éi^it devenue si nécessaire qu'il fallut le créer à nouveau. Alors parut le « deuxième faux Dmitri ». On est encore moins renseigné sur son compte que sur celui de Démétrius ; on ignore son nom. son lieu d'origine, sa condition. Il paraît avoir été inventé de toutes pièces par les inventeurs du premier prétendant, dans k même milieu d'intrigues polono-lithuaniennes, chez les Mniszek et les Vichnévetski.
Le prince Adam Vichnévetski, les chefs de partisans Lisowski et Rojinski, levèrent 9000 Polonais. Ils furent renforcés de Kosaks du Don et du Volga, sous l'aventurier Iva/? Zaroutski. Ils ne purent sauver Toula, où Bolotnikof tombait aux mains de Skopin-Chouïski (il fut ensuite noyé). Du moins ils purent mener « le deuxième faux Dmitri » jusqu'au village de Touchino, à douze verstes de Moscou. Il y établit son camp*
LE TEMPS DES TROUBLES in
c'est ce qui lui fît donner le surnom de Brigand de Touchino^ et à ses partisans polonais et russes Tépithëte de Touchinistes, Il y avait maintenant un tsar à Touchino en même temps qu'un tsar à Moscou, Au reste, le Brigand était non le chef, mais le captif de ses adhérents polonais et russes. Rojinski, un jour, le chargea de coups. Deux fois il voulut se dérober à ce rôle de tsar-esclave; il fut repris en chemin et ramené de force à son trône. Il essaya de se tuer en s'enivrant : on le guérit. Bientôt il eut une consolation : Marina, la veuve de Démétrius, mise en liberté par le tsar Chouïski, fut vendue par son père au Brigand, Elle dut le reconnaître pour son mari tant regretté. Bientôt elle lui donna un fils.
Siège de Trôltsa. — Le célèbre condottiere lithuanien, une sorte de Waldstein polonais, Jan Sapiéha, rallia le camp de Touchino avec ses bandes d'aventuriers, si connus sous le nom de Sapiéjintsi. Ces mercenaires, polonais, lithuaniens, allemands, britanniques, Scandinaves, dépendaient de lui, non du roi de Pologne, et, pendant tout le Temps des Troubles {Smoutnoé Vrémia), il eut sa politique à lui. Il s'entendit avec Lisowski et les Lisovlchiki pour aller, au delà de Moscou, assaillir le riche monastère de Troïtsa. Les moines, encouragés par l'archimandrite Dionysiï et le cellerier Palitsyne, résistèrent seize mois (1609-1610) et firent lever le siège.
Cependant la situation restait grave pour le tsar Chouïski. Vingt-deux villes du nord et non les moindres, Sousdal, Vladimir, Péréïaslavl, Rostof, ne pouvant distinguer qui était le tsar légitime, avaient ouvert leurs portes aux Touchinistes. Moscou se trouvait bloquée, affamée. Dans la capitale s'étaient formés deux partis : la plèbe tenait pour le Brigand^ le tsar des serfs évadés, des aventuriers, des écorcheurs; les nobles avaient do lui horreur et épouvante. Ceci les rapprocha de Chouïski.
Traité avec la Suède; le roi de Pologne lève le masque. — Le tsar, qui n'avait presque pas d'armée, tenta de s'appuyer, contre les intrigues polonaises, sur une alliance européenne. Par le traité signé avec le roi de Suède Charles IX, il cédait la Karélie, et en échange obtenait le secours de 5000 Suédois, commandés par De la Gardie. Avec ce secours Skopin-
772 LA MOSCOVIB
Chouïski reconquit les vingt-deux villes du nord, chassa de Touchino le Brigand, dégagea Moscou.
Le mauvais côté de la combinaison suédoise, c'est que l'alliance du tsar avec son ennemi juré détermina le roi de Pologne à lever le masque. Dans son manifeste il annonça qu'il ne faisait pas la guerre à la nation russe, mais an tsar usurpateur; il déclarait accepter Toffre de la couronne, faite naguère à son fils Yladislav. Il enjoignit aux Touchinistes polonais d'avoir à rallier son camp; après quelque résistance, ils abandonnèrent le Brigand^ entraînant la plupart des Touchinistes russes. Le Brigand^ craignant d'être livré, s'était enfui.
Le roi de Pologne avait mis le siège devant Smolensk. Il essaya d'y entrer de bonne amitié; mais les habitants, tout dévoués à l'orthodoxie, et le brave voïévode Cheïn commencèrent cette énergique défense qui devait durer plus d'un an.
Le tsar Vassili détrôné. — Le tsar Chouïski avait à la fois sur les bras le roi de Pologne, le Brigand de Touchino, les bander d'écorcheurs, la jacquerie. A Moscou, déjà le 17 juin 1606, la foule avait essayé de se porter au Kremlin, en criant : « Le tsar a usurpé; il n'a pas été élu par /ow/e la terre russe 1 » A Pskof, en 1609, une révolution avait livré la cité à la plèbe. Le seul appui du trône de Vassili était le vaillant et habile Skopine- Chouïski. Or Dmitri, un frère du tsar, jaloux du jeune héros, le fit empoisonner. Espérant succéder à sa gloire, il livra bataille aux Polonais, auprès de Kloutchino; la défection des régiments suédois, des mercenaires allemands et français, amena un désastre irréparable (23 juin 1610).
Le contre-coup s'en fit aussitôt sentir à Moscou. Le 17 juillet, Zacharie Lapounof et Vassili Galilsyne réunirent les nobles et les enfants-boïars à la Porte d'Arbat, puis les menèrent au Kremlin. Les boïars dirent au tsar : « Tout le pays le bat du front : abandonne le pouvoir ». Le tsar déposa les insignes impériaux et se retira dans un monastère.
Gouvernement des boïars : Moscou livrée aux Polonais. — Le serment fut prêté à la Douma des boïars : elle devait gouverner jusqu'à ce qu'on pût faire élire, par toute la terre russe, un nouveau tsar. Au sein de la Douma se forma
une sorte de conseil de régence, dit des « Sept boïars », à la tète duquel étaient Feodor Mstislavski et Yassili Galitsyne.
Mais qui donc élire pour tsar? Le prince Vladislav ou le Brigand? Ou plutôt, duquel des deux se débarrasser d'abord? Il y avait à.Mojaïsk une armée polonaise sous Thetnian Zolkiewski; le Brigand avait reparu à proximité de Moscou, à Kolomenskoé. La Douma, impuissante à combattre à la fois deux ennemis si redoutables, crut choisir le moindre mal en négociant avec Zolkiewski, l'invitant à se rapprocher de Moscou. L'hetman promit, au nom de Vladislav, le maintien de l'orthodoxie, le partage du pouvoir entre le tsar et la Douma, des garanties pour la justice, etc. Les boïars auraient désiré, en outre, que Vladislav embrassât l'orthodoxie. L'hetman déclara qu'il devait réserver cette question à la décision de son roi et leur conseilla de lui envoyer une « grande ambassade ». Quand il fut question de la nommer, Zolkiewski eut l'adresse de diriger le choix des boïars sur Vassili Galitsyne et le métropolite Philarèle Romanof : par là il éloignait de Moscou les chefs des deux seules familles qui eussent des chances pour la couronne tsarienne. En outre, il décapitait le conseil de régence : à la tète du gouvernement, il ne restait plus que l'incapable et crédule Mstislavski.
Zolkiewski eut l'adresse d'obtenir de lui, sous prétexte de défendre Moscou contre le Brigand, l'autorisation de mettre garnison dans le Kitaî-Gorod et le Kremlin : la confiance du vieux prince devait entraîner pour la Russie d'incalculables malheurs. Zolkiewski eut encore soin de se faire remettre le tsar détrôné Chouïski, et, laissant le commandement de la garnison polonaise à Gonsiéwski, il partit pour le camp de Smolensk, emmenant avec lui, comme trophée, un tsar de Russie prisonnier.
Sigismond III ménageait une nouvelle perfidie, pire que les précédentes, envers la nation russe. Il avait d'abord poussé les faux Dmilri, puis la candidature de son fils; maintenant c'était pour lui-môme qu'il prétendait à la couronne de Moscou. Quand la « grande ambassade » parvint à son camp sous Smolensk, il contesta toutes les conditions accordées par Zolkiewski. Il exigea des ambassadeurs que d'abord ils ordonnassent à Cheïn
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de livrer Smolensk. Ils refusèrent et dès lors furent retenus prisonniers (plus tard ils furent internés à Marienburg).
Réaction du sentiment national : le premier « opoltchénlé » . — Vers ce temps le Brigand de Touchino fut assassiné par un Tatar. Marina Mniszek se donna au chef de kosaks Zaroutski et le reconnut comme tuteur de son (ils. Cet événement simplifiait la situation. Les boïars cessèrent de trembler entre deux périls, le Brigand ou les Polonais. Les plus patriotes osèrent se rapprocher du peuple et tâcher de s'entendre avec lui contre l'étranger. Les bourgeois de Moscou et Smolensk, le patriarche Hermogène (qui fut ensuite jeté dans une prison où il mourut de faim), les moines de Troïtsa, convièrent la Russie à la guerre sainte contre « le perfide ennemi de l'orthodoxie ». Une première levée en masse {ppoUchénié) se fit, surtout dans la province de Riazan, sous la conduite de Procope Lapounof et du prince Pojarski. A l'approche de cette armée, Moscou s'insurgea contre la garnison polonaise. Celle-ci résista : 7000 bourgeois furent massacrés. Puis, les Polonais, refoulés du Bielyi-Gorod, incendièrent la ville et se retranchèrent dans le Kitat-Gorod et le Kremlin. Lapounof les y assiégea; il fut rejoint par deux armées de Kosaks, que conduisaient Zaroutski et le prince Dmitri Troubetskoï. Mais entre ceux-ci et la levée nationale, il y avait haine et défiance. Zaroutski n'entendait travailler que pour Marina et son fils. 11 entretenait des intelligences avec les assiégés. Il trouva moyen de faire assassiner Lapounof, dont Yojiolichénié se dispersa.
Chute de Smolensk; intervention de la Suède. — Un autre malheur fut la chute de Smolensk : Sigismond III fit torturer le brave Cheïn, pour le punir d'avoir résisté à « son souverain » et pour lui faire avouer où il cachait son trésor.
Enfin la Suède, prenant pour prétexte les avances faites au roi et au prince de Pologne par les traîtres russes, se déclara ennemie. De la Gardie enleva les places de Karélie et d'Ingrie. Les boïars de Novgorod lui livrèrent leur ville. APskof, un nouvel imposteur, le diacre Zidorka (Isidore), se manifesta. Ce fut la période la plus lamentable du « Temps des Troubles ». Ce furent spécialement les « années mauvaises » {likholièiié), La
Russie entière était en proie aux armées étrangères et aux bandes d'écorcheurs, Kosaks, Tatars, Lithuaniens, Polonais, Sapiéjintsiy Lisovtchiki, Partout les villages étaient brûlés, les paysans torturés, les femmes violées, les églises profanées.
Le deuxième « opoltohénié » : Minine, Pejarski, Palitsyne. — De l'excès des maux sortit la rédemption. Le sentiment national se réveilla. Il prit d*abord la forme de Tenthousiasme religieux. Partout on ordonnait des jeûnes publics; partout se manifestaient des apparitions. Les moines de Trôïtsa, avec Dionysii et Palitsyne, se mirent à la tête du mouvement. Une des villes les plus ardentes pour la cause de la patrie et de l'orthodoxie fut alors Nijni-Novgorod. Un boucher de cette ville, Kouzma Minine, harangua ses concitoyens. Il leur dit que, pour sauver l'empire de Moscou, il fallait tout donner, au besoin mettre en kabala (gage) femme et enfants. Avec l'argent recueilli on équipa des enfants-boïars et des streltsi. Pour conduire cette armée, il fallait un chef : Minine désigna le prince Dmitri Pojarski, blessé dans l'échaulTourée de Moscou et qui se reposait alors dans son domaine de Lindekh, aux environs de Sousdal. Il fallait aussi un homme pour centraliser les fonds de la guerre sainte : Pojarski, à son tour, désigna Minine. Abraham Palitsyne compléta la trinité libératrice.
Le nouvel opoltchénié, se grossissant en route de tous les contingents des provinces de l'Est, précédé par les icônes et les bannières miraculeuses, s'achemina lentement vers Moscou.
Siège et reprise de Moscou par les Russes. — Elle arriva sous les murs, juste au moment où l'hetman Chodkiewicz, à la tète d'une armée polonaise, se préparait à faire entrer dans le Kremlin des renforts et des vivres. Les Polonais furent attaqués sur la rive droite par Pojarski, sur la rive gauche par les Kosaks, qui (Zaroutski ayant emmené ses hommes et sa maltresse Marina) étaient commandés par Troubetskoï. D'abord les Kosaks avaient paru peu disposés à marcher d'accord avec YopoUchénié; ils étaient les « pauvres, en haillons, à moitié nus », et détestaient « les riches », c'est-à-dire les enfanls-boïars. Abraham Palitsyne dut courir à eux pour
les décider à se battre. Enfin Chodkiewicz jugea la partie perdue et se mit en retraite.
La garnison du Kremlin et du Kitaî-Gorod, Polonais et Russes renégats, était maintenant livrée à elle-même, serrée de près par Yopoltchénié et les Kosaks. Déjà, depuis longtemps, elle mourait de faim. En octobre, les Russes chassèrent Tennemi du Kiiaï'Gorod : ils y trouvèrent des baquets pleins de chair humaine salée. La situation de la garnison empira quand elle fut renfermée dans le seul Kremlin. Le 24, elle fît sortir les boïars russes, Mslislavski en tète (elle avait déjà livré leurs femmes) : parmi eux le jeune Michel Romanof. Le lendemain, sans capitulation, elle ouvrit les portes. Au Kremlin, les vainqueurs trouvèrent un spectacle de dévastation, et encore des baquets de chair humaine. Les prisonniers furent partagés comme esclaves entre les deux armées russes : Yopoltchénié et les Kosaks. Il était temps que le Kremlin fût repris par les Russes; le roi Sigismond s*élait enfin décidé à marcher à son secours; mais, à Viaizma, il apprit le désastre; il fît encore quelques étapes, essaya de prendre Volok-Lamski, une bicoque, et échoua. Il comprit que tout élait perdu et rentra chez lui.
Caractères de cette crise. — Dans cette crise qui faillit anéantir TEtat moscovite, il faut faire la part de Tignorance épaisse, de la superstition, de la crédulité générale, et, en Tabsence de communications faciles, de Timpossibilité pour les mieux intentionnés de découvrir la vérité. Il faut faire entrer eu ligne de compte les résistances au régime despotique des tsars, le regret de leur ancien pouvoir chez les boïars-princes, de leurs anciennes libertés dans les républiques du Nord- Ouest, dans les principautés conquises sous le père et Taïeul divan IV, chez les paysans de la Moscovie, chez les populations finnoises de TEst, chez les Kosaks du Sud. Il est facile de dégager le rôle qu'ont joué dans ces troubles le roi Sigismond et la politique romaine : celui-là ne visant qu'à disloquer le redoutable empire voisin; celle-ci voulant à tout prix le ramener dans le giron de TËglise latine. La responsabilité la plus lourde reviendrait pourtant, non pas aux Polonais et aux Jésuiles, mais aux Russes de TOuest, les uns soumis au
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sceptre lithuanien-polonais, les autres si récemment soumis au sceptre moscovite. Bien que de religion orthodoxe, ces Russes, par leur manière de vivre, leurs idées et leurs mœurs, étaient tout autres que les Russes de FEst. Leurs magnats, leur szlachta répugnaient à labsolutisme tsarien. De Tun et lautre côté de la frontière, ces Russes furent engagés à fond dans Tintrigue, la sédition ou la guerre contre Moscou. On a vu que les plus turbulents boïars, à partir d'Ivan IV, furent toujours d'anciens princes de TOuest, les Kourbski, les Pronski, les Chouïski, etc. Quand se forma Tintrigue des faux Dmitri, si le noyau en fut d'abord la famille polonaise des Mniszek, les agents les plus actifs furent, après elle, des Russes Lithuaniens : les deux Vichnévétski, le chancelier de Pologne Léon Sapiéha. Les chefs des bandes qui dévastèrent la Moscovie étaient de la même race, et pour la plupart des orthodoxes : Jan Sapiéha, Roman Rojinski, Zolkiewski, etc. Quand, dans les récils des historiens, il est question de Polonais, presque toujours il faut entendre par là des Lithuaniens, et par Lithuaniens des Russes de rOuest. La cause la plus grave des Troubles fut donc l'antagonisme des Russies de l'Ouest contre celle de l'Est, du régime nobiliaire et oligarchique contre le tsarisme.