Voir ci-dessus, p. 520 et suiv
aussi une grande place comme langue officielle, malgré la recrudescence du latin que nous signalerons tout à Theure et qui se faisait sentir même dans sa principauté. Les récits historiques, les premiers essais dramatiques sont rédigés dans les deux langues, en cette principauté bigarrée, cernée par les Turcs, et dont les seigneurs se sont mis à porter comme eux des pelisses, des turbans et des aigrettes.
Les a trois grands Magyars » et Ferdinand 11(16 19- 1637). — En ce temps-là vivaient ceux qu'on a surnommés depuis « les trois grands Magyars » : Tun d'eux était Bethlen; les deux autres habitaient le royaume, dont ils obtinrent les deux plus hautes dignités. Pàzmàny, cardinal-primat (1616), tenait de saint François de Sales, de Duperron et de Pie V. Né protestant, il se convertit de bonne heure au catholicisme, fit une carrière magnifique dans le clergé romain, et à la fois controversiste, écrivain et homme d'Etal, entreprit la ruine de rhérésie chez ses compatriotes. Il y réussit en peu d'années, dans une mesure très considérable. Son Guide à la foi catholiqiie remporta des succès inouïs dans les classes lettrées et aristocratiques. Or en Hongrie, comme dans la France contemporaine, la France de Louis XIII, la conversion d'une grande famille entraînait toute une masse de paysans. La renaissance de la langue latine, aux dépens de la langue nationale si vivante au xvi® siècle, s'ensuivait naturellement. Toutefois, le génie pénétrant de Pâzmâny avait bien vu qu'il serait imprudent de laisser le protestantisme représenter seul la littérature magyare : mieux valait en faire un instrument de plus de la propagande catholique. Il écrivait donc dans l'idiome national, et même il lui faisait faire des progrès, au point de compter parmi les fondateurs de la prose, car jusque-là on avait employé le magyar surtout en poésie.
Le plus distingué des disciples de Pàzmàny était le comté Nicolas Eszterhàzy, héritier d'une famille qui s'était signalée au siècle précédent par son zèle pour la Réforme. Lui aussi savait écrire en magyar, et ses lettres, source historique précieuse, ont également contribué à fonder la prose de cette littérature. Eszterhàzy était donc, à tous égards, un Magyar; il était le Magyar
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catholique laïque, type nouveau ou renouvelé qui deviendra capable de recommencer les croisades. Pour le moment, on n'esl pas en guerre ouverte avec le Turc; parfois même la politique autrichienne est en coquetterie avec lui pour ravir sa protection aux princes transylvains. La tâche d*un Eszterbàzy était donc plutôt de réconcilier le parlementarisme de la Hongrie royale avec le plus ou moins latent, mais toujours vivant, absolutisme autrichien. Tâche déjà suffisamment difficile, et qui a rempli d'ajngoisses la vie du noble comte, surtout lorsqu*il fut devenu palatin (1625). Pàzmàny, patriote à sa manière, cherchait avant tout le triomphe de la foi catholique, et pour lui les questions politiques ne venaient qu*après. Eszterbàzy se trouvait pris entre Bethlen (ou Ràkôczy plus tard : il les estimait Fun et Tautre), Pàzmàny, dont le zèle lui créait des difficultés, la maison d'Autriche et la diète.
On connaît les péripéties terribles qui se pressèrent pendant les deux premières années du nouvel empereur, Ferdinand II, si ardent et si tenace. Les mécontents hongrois arrivèrent toujours trop tard. Endormi par une mission conciliante d*Eszterbàzy (qui n'était pas encore palatin : cette dignité avait passé des mains de Thurzô à celles de Forgàcs, autre nouveau converti), Bethlen ne profita pas du siège de Vienne, que de nombreux soldats hongrois, tolérés par Forgàcs dans les rans^s impériaux, contribuèrent même à faire lever. C*est seulement lorsqu'une diète convoquée à Presbourg par Ferdinand eut fait retentir des plaintes inutiles, que le prince transylvain souleva la Hongrie du Nord, répandit dans tout le pays ses manifestes, et se fit proclamer gouverneur par l'assemblée de Kaschau, qui préparait une diète générale. Celle-ci, réunie à Presboui^, resserra son alliance avec la nation tchèque, qui jouait alors sa partie suprême, rétablit la liberté de conscience, et malgré les efforts loyalistes du palatin Forgàcs, le 25 août 1620, proclama Bethlen roi de Bohême. Mais bientôt on apprit le désastre irrémédiable de la Bohême ; et Bethlen fut heureux d'obtenir finalement la paix de Nilcolsburg (1621) qui le plaçait dans une situation assez semblable à celle de Bocskay vainqueur, quinze ans auparavant. D'une part, il conservait la Transylvanie aug-
mentée de sept comitats, tout en renonçant à la couronne; d'autre part, Ferdinand confirmait la paix de Vienne et promettait de satisfaire aux griefs nationaux.
La réputation d'instabilité que Bethlen s'était faite, et dont nous avons indiqué plus haut les causes fatales, ne fit que se fortifier pendant ses dernières années (1621-1629). On le voit prendre, quitter, reprendre les armes ; songer à la main d'une princesse autrichienne, puis obtenir celle de Catherine de Brandebourg, non sans étendre ses relations sur toute TAUemagne du Nord, et jusque dans la Suède, qui l'aiderait peut-être à devenir roi de Pologne; on le voit enfin, chef naturel des mécontents magyars, entretenir les meilleurs rapports avec Eszterhàzy devenu palatin, avec Pâzmâny lui-môme. Comme toutes ses oscillations assuraient aux populations transylvaines une paix profonde, elles n'en ont que mieux béni sa mémoire.
Pendant la période suédoise de la guerre de Trente ans, et jusqu'à la mort simultanée de l'empereur et du cardinal-primat (1637), la réaction grandit dans le royaume. Pàzmàny contribue à l'établissement de l'Université jésuite de Tyrnau, et l'imprimerie de cette ville devient un instrument de propagande pour le catholicisme et pour la langue latine. Le magyarisme littéraire de Pàzmàny, d'Eszterhàzy, de quelques autres, reste à la surface. Le latin, non seulement comme langue à imprimer ou comme langue officielle, mais comme langue de tous les jours, ressaisit toutes les classes de la population. La réaction politique allait beaucoup plus loin que ne l'aurait voulu le palatin. Il se plaignait que l'on négligeât de convoquer les diètes, et pourtant, dans son embarras de conciliateur malheureux, il trouvait à ces retards des excuses officielles auxquelles il ne croyait pas lui-même. L'assemblée enfin réunie, les patriotes l'accusaient d'abus de pouvoir, les protestants l'accusaient de favoriser les persécutions,, le parti de la cour, chaque jour grandissant, l'accusait de tiédeur. Il abdiquait sa dignité, la reprenait, la quittait encore. Surtout dans la diète de 1638, celle du couronnement de Ferdinand III, la position fut pénible; et l'orage grondait du côté de la Transylvanie.
Georges Râkôczy T' : paix de Linz (1629-1648). —
Georges Ràkoczy, successeur de Belhlen, avait assuré à ce pays, avec la même habileté, la même fermeté, et des allures plus pacifiques, la même bonne administration. Le caractère protestant et séparé de la principauté s*accen tuait, pendant que le catholicisme et le loyalisme se fortifiaient dans le royaume. Georges, calviniste déterminé, sans violer les libertés des quatre religions offlcielles, ne se gênait pas avec TEg^Iise grecque orthodoxe, simplement tolérée. D*ailleurs les deux races serbe et roumaine, qui recrutaient cette Église, ne jouissaient elles-mêmes que d'une simple tolérance et ne faisaient pas partie du corps des trois nations officielles. Plus d'un village de Serbes ou de Roumains orthodoxes devint finalement un village réformcmagyar. La grandeur éphémère de Michelle Brave n'avait fait qu'accentuer la faiblesse de sa race, dans les pays hongrois comme dans les pays ottomans. Malgré tout, la Transylvanie était une des contrées les plus heureuses de rEuro]»e, son prince surveillant diplomatiquement la guerre de Trente ans plutôt qu'il n'y prenait part. Pendant deux ans seulement (1643- 1645) les relations de Râkoczy avec Torstenson et avec les Français, jointes aux mécontentements soulevés dans le royaume, le portèrent à prendre les armes contre Ferdinand 111. Mais Eszterhizy, qui n'avait pas réuni à l'en détourner, eut, avant de mourir (1645), la joie de contribuer à la paix de Linz. Celle paix confirmait celle de Vienne et garantissait d'une part la liberté religieuse, d'autre part la double autonomie du royaume et de la principauté. Au total, la nation tenace des Magyars, grâce à trois princes transylvains, avait conservé quelquesunes de ses libertés. Mais il n'était pas probable que les choses restassent longtemps en état. Déjà lorsque la paix de Weslphalie annonce, dans une nouvelle Europe, une nouvelle Autriche tournant tous ses efforts vers l'Orient, lorsque, la même année, meurt le prince Georges, on peut prévoir que la maison de Habsbourg, victorieuse par la croisade, couvrira tous ces pays de son pouvoir presque absolu. Tel sera en effet le caractère de la période suivante.
BIBLIOGRAPHIE
Pour les recueils généraux et les histoires générales, voir ci- dessus, t. III, p. 724, et t. IV, p. 628. Consulter Tarticlc bibliographique de Lederer et Marczali sur les publications de 1877 à i887 dans la Revue Historiqtie de janvier 1887. Depuis la mort de M. Ed. Sayous (1898), auteur du présent chapitre, une nouvelle édition de son Histoire générale des Hongrois a été donnée par son flls, M. André Sayous, et M. J. Dolenecz, Paris et Budapest, 1900. — Eug Czuday, Die Gesch. der Ungarn, 2^ édit., trad. du hongrois en allemand, Berlin, 1899, 2 vol.
Dociiinento. — Pray, Epistolse proceriim, t. III. — T. VIII du Magyar Tœrlénelmi Tar, Budapest, 1861 : Gr. Eszterhàzy M. Nàdor levelei. — Manumenta Hungaiiœ historica, publiés par rAoadémie hongroise : t. VIII de la série Sciiptores et t. XXI de la série Diplomata; t. III et IV du recueil HatTani; t. III des vieux documents magyars de Rumy, Budapest, 1817.
— T. V et suiv. des Monumenta comitalia regniHungariœ ou Magyar Orszaggyùlési Emlékek, pub. par Fraknoi, Budapest, 1877 et ann. suiv. — T. III-X des Krdélyi Oi'szdggyûlési Êmlékek pub. par Szilagyi, le t. X, Budapest, 1884.
— Monumenta hungarica juridico-historica, pub. par KolosTari et Ovari, 4 vol., 1885-1892. — Sig:i8mundi Augusti, Poloniarum régis, nec non Stephani Bathorii, Epistolm, Lipsiœ, 1703. — T. I des Scriptores hungaricarum minores, Budapest, 1798. Beihln Gdbor Kiadatlan politikai leveleiy pub. par Szilagyiy Budapest, 1879. — ChrontconEuchsio-Lapino-Oltardinum^ Corona*. (Kronstadt), 1847. — Szendrei, Monuments de Vhistoire militaire hongroise^ en hongrois, Budapest, 1897, gr. in-8. — Documents de la collection Godefroy (à l'Institut de France), utilisés par Ed. Sayous, dans la notice indiquée ci-dessous.
Livre». — Pour la Transylvanie, Szilagyi, Erdélyorszâg Tœrtènclme^ ouvrage capital, comme pour Pàzmâny et le mouvement catholique celui de Fraknoi, Pàzmàny es Kora^ auxquels on peut ajouter, pour le premier sujet : A. de Gerando, La Transylvanie et ses habitants^ Paris, 1850; — Szilagyiy série de publications sur les relations suédoises, françaises et orientales de Bethlen et de Georges Ràkôczy, 1879-1883; — Ed. Sayouf, Les relations de la France avec la Transylvanie pendant la guerre de Trente ans (dans le t. CIV des Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques); pour le second sujet ; Ipolyi, Veresmarti élete éfi munkai^ et Sohwicker, Geschichte der ungarischen Litteratur, Leipzig, 1889. — Pour les Turcs, Hammer et Zinkeisen (voir ci-dessous, p. 895), dont on peut rapprocher quelques historiens contemporains des événements : De Thou, bien et abondamment informé; Tomasi, Délie guerre d'Unfjariay Venise, 1621 ; Spontoni, Histo^ia délia Transilvania, Venise, 1638. — Pour le règne de Rodolphe, Gindely, Rudolph Ilund seine Zeit, Prague, 1803. — Pour les immigrations slaves, Emile Picot, Les Serbes de Hongrie, Paris et Prague, 1873. — Pour les mœurs et Télat social de la Hongrie, R. A. V. Eisberg, Die Blutgrxfin, Breslau, 1894*.
1. Cette Comtess'* sanglante, c'est Elisabeth Bàthory, devenue comtesse Nadasdy, une femme de cruauté démoniaque, la contre-partie de notre Giles de Retz; elle avait la manie de faire mourir ses jeunes servantes dans les tortures, de prendre des bains dans leur sang; elle aurait fait périr, d'après les actes mêmes de son procès, dans son château de Cseithe (Hongrie), et dans sa maison de Vienne (qui a donné son nom à la rue : Blutgasse), 650 jeunes filles; elle fut arrêtée enfin en 1637, et mourut en prison en i6U, alors âgée de cinquante-quatre ans.