‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 83 sur 125 · Voir ci-dessus, t. IV, p · texte numérisé non relu

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fait entendre àSélim de rudes avertissements : « Sultan, nous te retrouverons près du chariot de foin^ à la porte d^Andrinople ou à celle du Serai ». Et, en effet, au moment où Sélim allait entrer dans sa capitale par la porte d*Andrinople, les janissaires s'arrêtèrent brusquement et contraignirent le cortège à s'arrêter. — « Qu'y a-t-il donc? » demandèrent les vizirs. Les soldats répondirent : « Un chariot de foin embarrasse le chemin ». Les vizirs qui se présentèrent pour essayer de leur faire entendre raison furent à moitié assommés. Puis les soldats pénétrèrent dans la première cour du Séraï et en fermèrent les portes au sultan : « Cède à Tancien usage! » lui criaient-ils. Il fallut donner même plus que ne comportait Tusage, vider le trésor.

Sélim II, le demi-Russe, fut sur le trône une manière de roi fainéant. Le fils de ce Soliman qui avait passé sa vie en chevauchées est le premier des sultans osmanlis qui n'ait jamais paru dans les camps. Il passait ses jours au fond du Serai, livré à tous les vices, même les plus honteux. Il lui en est resté le surnom de Sélim Mesi (Sélim C Ivrogne).

Sous ce règne pourtant l'Yémen fut conquis, Chypre enlevée aux Vénitiens, et, malgré le désastre de Lépante, la marine ottomane garda sa prépondérance. Mais de tout ce qui se fit d'utile sous ce règne l'honneur revient aux éminents serviteurs que Soliman avait légués i son fils : le grand-vizir Mohammed Sokoli, le grand-moufti Ebou-Sououd, le nichandji Mohammed, le capitan-pacha Pialé, le vice-roi d'Alger Euidj-Ali.

Mouradin(1674-1696). — Sélim II laissait après lui six enfants mâles. Le premier soin de son successeur, Mourad III, fut de faire étrangler ses cinq frères. Cependant il n'était point cruel; les historiens osmanlis lui font honneur de sentiments pieux et même ascétiques ; il est l'auteur d'un livre d'édification intitulé : Le Commencement des jeûnes. Il était lettré et, sous le nom de Mouradi, figure sur la liste des poètes ottomans. Ce fut sa faiblesse pour les femmes qui contribua le plus à faire de lui le second des sultans fainéants. Il n'est plus question, comme au temps de Mohammed le Conquérant ou de Soliman le Magnifique, des « quatre supports de l'empire ». Ils sont remplacés par l'influence de quatre femmes : la mère de Mourad III,

la sullane-validé Nour^Banou (Dame de Lumière); sa sceur. Esma, mariée au grand-vizir Sokoli; sa première épouse, SaGyé {la Pure), qui était une Vénitienne, issue de la noble maison des BalTo et autrefois capturée par des corsaires; enfin, après la mort de sa mère, une vieille femme, Djanféda-Khatouo, qui, sous le litre de kiayaï (grande-gouvernante du harem), fut le ministre de ses plaisirs.

D*abord les luttes entre Nour-Banou et la Vénitienne avaient troublé le harem et Tempire : Nour-Banou, pour contre-balancer Tinfluence de Tépouse, s appliquait à susciter à Safiyé des rivales toujours nouvelles; elle contribua, par là même, à faire de son fils le monarque prodigieusement débauché qu'il fut dans la seconde partie du règne. Quand Nour-Banou eut disparu et que Tamour du sultan pour Safiyé perdit de son ardeur, le harem, sous Tinfluence de la grande-gouvernante, prit une extension inouïe. Les achats du sultan firent, dit-on, centupler, dans Stamboul, le prix des belles esclaves. Il fut père jusqu*à cent doux fois. Ses excès le rendirent épileptique.

L'influence des femmes, sous ce règne, dépassa les murailles du Serai. Celle de Nour-Banou peut se comparer à celle de Catherine de Médicis, sa contemporaine. L*ambassadeur de France, M. de Germigny, écrivait à celle-ci (8 déc. 4519) : « Les femmes ont bonne part en. cest empire, mesme la royne-mère, qui s'est acquis sur les bassaz (pachas) de faire octroyer toutes les grâces et principaux offices de cet Estât ». Cette influence fut d'ailleurs néfaste, et c'est du règne de Nour-Banou, spécialement de Tannée 1582, que le sage Khodji-beg fait dater la décadence morale et financière de l'empire. Quant à l'influence de la Vénitienne, elle semble s'être exercée surtout dans la politique extérieure : soit comme épouse, soit comme mère (sous les sultans qui suivirent), elle se montra toujours dévouée aux intérêts de sa cité natale.

Un premier résultat de cette prépondérance du harem fut la détresse financière. On en vint à fabriquer une monnaie de très bas aloi. Les janissaires et les spahis refusèrent de l'accepter, et l'on eut des séditions militaires (1589-1592).

Une autre conséquence, c'est qu'avec cette cour de femmes

il devenait impossible aux vizirs de gouverner. Mohammed Sokoli, malgré Tappui qu'il doit trouver auprès de sa femme £sma, sœur du sultan, sent bientôt qu'il n'a plus sur Mourad aucune influence. La mort' vint le délivrer d'une situation intolérable : un de ses compatriotes de Bosnie, qui croyait avoir à se plaindre d'une diminution de son flef, se présenta, déguisé en derviche, à l'audience du grand-vizir et lui plongea un poignard dans le cœur (1579). Sokoli avait occupé sous trois sultans la première charge de l'empire ; il avait enrichi de mosquées, d'écoles et d'hospices nombre de cités; les ouvrages ]es phjs remarquables qui aient été écrits dans cette période lui furent dédiés. Après lui, le grand-vizirat passa de main en main, et, dans les seize ans que dura encore le règne de Mourad III, neuf fois il changea de titulaire.

Mohammed m (1696-1603). — Le harem de Mourad III avait été si fécond que son successeur Mohammed n'eut pas moins de dix-neuf frères à faire étrangler. Il était fils de SaQyé, donc un demi- Vénitien, un BalTo. Il était lettré, ayant eu pour maîtres le poêle Névi, l'historien Sead-ed-Din et Névayi, qui traduisit la Politique d'Arislote,

Il prétendit se faire obéir de ses ministres : deux de ses grandsvizirs furent exécutés. Rompant avec les traditions d'inertie de son père et de son aïeul, renouvelant celles de son bisaïeul Soliman, Mohammed III dirigea en personne contre les infidèles du Nord la campagne de 1596 qui aboutit à la prise d'Ërlau et à la sanglante victoire de Keresztes. Cette campagne eut, à l'intérieur, des suites fâcheuses : le nouveau grand-vizir, nommé sur le champ de bataille, le Djighali-Zadé des historiens ottomans (en réalité Cicala, renégat génois), imagina de sévir contre les soldats des troupes feudataires qui s'étaient mal conduits. Il les flétrit du nom de firari (fuyards), les décima, leur retira leurs fiefs. La plupart étaient originaires d'Asie; renirés chez eux, ils se mirent en insurrection. Les firari de Keresztes devinrent les djélali (rebelles) d*Anatolie.

Ahmed F' (1604-1617). — Mohammed, mort le 22 décembre 1603, eut pour successeur son fils Ahmed, âgé seulement (le quatorze ans (il n'était pas encore circoncis). G*est lo premier

avènement qui n*ait pas été souillé par le fratricide : il est vrai que le frère du jeune padishah, Moustafa, était idiot.

Les actes et les paroles du jeune sultan semblaient dénoter quelque énergie. Gomme le grand-vizir Yaouz, appuyé sur Tavis de la majorité du Divan, donnait des raisons pour ne pas se rendre à l'armée de Hongrie, puis faisait mine de s^arrèler aux portes de la ville, Ahmed lui adressa ce message : « Si ta liens à la vie, tu partiras demain ». Un jour (le sultan avait alors seize ans), les janissaires et les spahis se mutinèrent. Il fit appeler leurs chefs au palais et les reçut tout habillé de rouge, comme le khalife Haroun-al-Rachid aux jours d'exécution. 11 leur donna satisfaction sur leurs plaintes légitimes, mais ajouta: « S'il vous arrive encore de dépasser les bornes de l'obéissance, je vous ferai tous exécuter. »

Peut-être n'était-il dès lors qu'un instrument aux mains de Mourad, qui occupa ensuite le grand-vizirat pendant plus de cinq ans. Ce Mourad fut un homme énergique, mais d'une cruaulé systématique et froide. Un jour, après une victoire sur les rebelles d'Asie, il trouva parmi les prisonniers un jeune enfant: « Quelle était l'occupation de ton père? lui demanda-t-il. — Il jouaitduluth. — Ah! ah! il excitait l'enthousiasme des rebelles! » et il livra l'enfant aux bourreaux. Ceux-ci refusèrent de l'exécuter; après eux, les janissaires, les pages du grand-vizir refusèrent également. Alors il étrangla l'enfant de ses propres mains, disant : < Les chefs rebelles ne sont pas sortis du ventre de leur mère avec un cheval et la lance au poing : ils ont tous été enfants comme celui-ci. » Les succès de Mourad contre le^ rebelles d'Asie, les Persans, les Autrichiens, lui valurent le surnom d' « épée de l'empire. »

Mourad mort (1611), personne ne put prendre la même autorité sur Ahmed P'. Il n'en devint pas davantage un sultan. Hammer porte sur lui ce jugement : « Ahmed ne voulut et ne nt jamais rien par lui-même; pendant toute sa vie, il subit le joug de son khodja (précepteur), du moufti, de ses femmes, du kizlar-agasi (chef des eunuques noirs). Il mourut (22 nov. 1617) à vingt-huit ans.

L'anarchie sous Mousftafa V et Osman n (1617- 16S3). — Comme la vie de son frère, Moustafa Tldiot, avait été épargnée, c*est celui-ci que, de préférence aux fils du défunt, en vertu de la coutume turque, on fit sultan. Les oulémas, qui affectaient de considérer l'imbécillité du nouveau souverain comme un signe éminent de sainteté, auraient désiré le soutenir afin de régner sous son nom; mais les chefs militaires, après trois mois dressai, se convainquirent qu*il était absolument incapable de régner. Ils le déposèrent et proclamèrent Osman, Taîné des fils d'Ahmed I" (26 février 1618).

C'était encore un sultan de quatorze ans. Il était fils de la sultane Mahfirous {Favorite de la Lune). Oulre le prince Mohammed (qui fut étranglé trois ans après), il survivait encore cinq fils de son père, nés d'une autre mère , la sultane Mahpeïker (Figure de Lune), plus connue sous le nom de Kœzem, et qui était une Grecque. Les deux sultanes, Mahfirouz et Kœzem, essayèrent d'exercer quelque influence; mais, pour le moment, l'autorité appartint à une sultane khasséki, qui était une Russe, et au /Hzlar-agasi Souléïman.

Quand le sultan eut dix-huit ans, il essaya de gouverner par lui-même. Il était d'esprit guerrier, habile à manier les armes, mais il se fit bien^t un renom d'avarice et de cruauté. Il supprima aux oulémas la gratification appelée arpalik (argent de l'orge); il se plaisait, comme autrefois Haroun-al-Rachid, à faire, la nuit, déguisé, des rondes de police, arrêtant les gens en état de contravention, bourgeois, soldats, cabaretiers. Sa courageuse chevauchée de Khotin, en 1621, ne lui ramena i>oint les cœurs. Les soldats lui reprochaient son peu de libéralité, et il leur en voulait de leur indiscipline qui avait compromis le succès de la campagne. L'année suivante, il annonça son intention de faire un voyage dans le sud-est de l'empire, soit pour réduire l'émir rebelle des Druses, Fakr-ed-l)in, soit pour visiter les villes saintes d'Arabie. Le bruit se répandit qu'il ne voulait se rendre en ces pays que pour y lever des mercenaires arabes et égyptiens, qui prendraient la place des indociles janissaires et spahis.

Ceux-ci se mirent aussitôt en insurrection. Chose nouvelle,

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les soldats rebelles sollicitèrent un fétoua du grand-moufti sur cette question : < Est-il permis de tuer ceux qui poussent le sultan à des innovations et qui dissipent les biens des rausulmans? » Forts de la réponse affirmative du Cheïkh-ul-lslam, lU firent savoir au sultan, par les oulémas, qu'ils demandaient la tête du khodja, du kizlar-agasi, du grand- vizir et de quatre autres dignitaires. Sur son refus, le Séraï, mal défendu par les hosiandjiylxxi envahi, et Moustafa lldiot proclamé sultan (i9 mai). Au Vieux-Séraï, la vieille validé^ mère de Moustafa, aida le> rebelles à constituer un gouvernement : son gendre, DaouJ. un Bosniaque, fut nommé grand-vizir. Puis les mutins parcoururent le Nouveau-Séraï pour y rechercher Osman II : un spahi le découvrit dans sa cachette, en simple vêtement de dessous et en petite calotte, et Tamena aux rebelles. Ceux-ci raillaient le sultan détrôné : < Osman! jeune seigneur! ne vous plairait-il pas de surprendre les tavernes, d*enchaîner sur les galères ou de jeter à la mer les spahis et les janissaires? » D'autres lui criaient : « Tes ancêtres ont-ils élevé TédiOce de cet empire avec des Egyptiens et des bostandji? » Osman suppliait les anciens des janissaires, les appelait ses pèf*es ; « Pardonnez-moi, si je vous ai offensés sans le savoir. Hier j'élais le Padishah; aujourd'hui je suis nu; vous aussi, vous éprouverez les vicissitudes de ce monde. » On Tenferma aux Sept-Tours, où il fut exécuté (20 mai). Tel est le premier régicide, commis par des sujets, qui ait souillé les annales ottomanes.

Une autre victime de la révolution c'était le nouvel empereur. Quand, pour la seconde fois, on était venu l'extraire de sa prison pour Télé ver au trône, il avait manifesté une terreur profonde. Il tremblait à la vue des armes de ses libérateurs. Sa mère s'efforçait ds le calmer : « Viens, mon lion! » lui disait-elle. Les jours qui suivirent l'exécution d'Osman II, son oncle le cherchait partout dans le palais, frappant à toutes les ])ortes, l'appelant, le suppliant de lui reprendre le fardeau du pouvoir. On voyait, — chose encore inouïe, — sa mère gouverner l'empire, et (à la vérité, elle gardait le visage voilé) parler à la soldatesque.

Les quinze mois du règne de Moustafa I" (1622-1623) furent un

temps d'effroyable anarchie. Les janissaires et les spahis étaient les maîtres, et ces deux odjalis (milices) formèrent bientôt deux partis hostiles. Six grands-vizirs se succédèrent. Chaque ministre essaya de s*appuyer sur Tun des deux odjaks, et devenait alors Tennemi de lautre. Suivant que les spahis ou les janissaires étaient les maîtres, on leur prodiguait hakhchich^ augmentations de solde, avancement en grade. Le grand-vizir Mere-Houseïn, qui gouvernait par et pour les janissaires, qui voulait massacrer les spahis, qui faisait bâtonner les beglierbegs et les oulémas, accorda aux janissaires Vargent de mouton, Vargent de garçons, plus cinq pains de sucre par chambrée. Il finissait par mettre à leur discrétion les magasins du sultan : « Prenez partout où vous voudrez votre viande, vos chandelles, et tout ce qui vous est nécessaire. Dieu merci! le Padishah est assez riche. » A leur tour, les spahis s'insurgeaient et contraignaient Mere-Houseïn à fondre, pour les désintéresser, tout ce qu'il y avait dans le Serai de vaisselle d'or et d'argent. Ces prodigalités ne contentaient ni les uns ni les autres : les soldats, toutes les nuits, pillaient, assassinaient, incendiaient. Constantinople semblait une ville prise d'assaut.

Dans le reste de l'empire, les gouverneurs se mettaient en révolte. Sous prétexte de venger le meurtre d'Osman II, Âbaza, gouverneur d'Erzéroum, massacrait les janissaires de sa province, promenait leurs officiers sur des chameaux avec des mèches allumées plantées dans leurs épaules. A Bagdad, commençaient les troubles qui allaient réveiller la guerre de Perse.

Il y avait encore à Constantinople de bons musulmans et des Turcs dévoués à la grandeur de l'empire. Ils comprenaient qu'un tel régime ne pouvait durer. Les dignitaires destitués suivaient avec attention les progrès du mécontentement parmi ceux-là mêmes dont les fautes ou les excès avaient amené ce régime. Les spahis avaient déjà demandé aux janissaires de s'unir à eux pour renverser Mere-Houseïn. Les oulémas, irrités par ses bastonnades, se rassemblèrent à la mosquée du Conquérant et rendirent un fétoua contre le grand-vizir. Un ramas de janissaires et d'Albanais vinrent les y assaillir et en égorgèrent plusieurs, dont les cadavres furent jetés à Teau. Alors s'unirent

aux oulémas les corps de métiers et les spahis. Quelques chef? des janissaires firent défection. Le 20 août 1623,Mcre-Hou5erri fut contraint de déposer le sceau impérial. Le nouveau granJvizir, Kemankesh-AIi (Ali T Arbalétrier), convoqua les cadis-eiasker et autres dignitaires, leur représenta que rimbécîllilé tk Moustafa V conduisait Tempire à sa ruine et obtint qu'il fut déposé (ce prince ne mourut d'ailleurs qu'en 4639).

Mourad IV (1628-1640) : relèvement de Tempire. — On proclama un des fils de la validé Kœzem, Mourad IV. II était, par sa naissance, un demi-Hellène. Sa sultane favorite fut aussi une Grecque. Il montait sur le trône à douze ans, au milieu des plus terribles embarras : les habitudes étant prises, le> révoltes des soldats dans Stamboul allaient se prolonger pendant plusieurs années; les hauts dignitaires s'étaient accoutumées à rindocilité et au brigandage administratif; dix-neuf sandjaks d'Orient étaient aux mains des Persans.

Ce ne fut qu'en 1632, i vingt et un ans. que le nouvean sultan put s'affranchir de la tutelle de sa mère et de ses ministres, — deux grands- vizirs, Khosrew et Redjeb, furent coup sur coup exécutés, — et manifester son vrai caractère. Ce fut une terrible révélation : on n'avait pas vu, depuis Bayézid l'Eclair, un sultan aussi cruel; il semblait cruel pour le plaisir de l'être. Avec ses ministres et les généraux, il n'avait qu'un mot à la bouche : « Obéissance immédiate, ou je vous fais trancher la tète. > Comme au temps de Sélim l'Inflexible, tombent les tètes des grands-vizirs, des vizirs, des defterdars; pour la première fois, on vit décapiter un grand-moufti, Akhi-Zadé (1634), et pour la première fois, un patriarche grec, Cyrille (1637). Quand le sultan fdt campagne en Asie, on le suit à la trace de sang qu'il laisse derrière lui, par les exécutions de gouverneurs et de juges. Innombrables sont les traits de barbarie collectionnés par les historiens. Un jour, dans une de ses promenades, il trouve le chemin encombré par l'attelage d'un paysan : il abat l'homme d'un coup de flèche. Un courrier lui annonce la naissance d'un rejeton impérial : mais comme au harem on s'était trompé en annonçant un garçon pour une fille, le courrier est empalé. Le sultan trouve qu'il vient trop d'Arméniens à son audience : il en fait

décapiter une demi-douzaine. Une bande de trente derviches s'est avancée trop vivement pour demander Taumône et le cheval du sultan s*est cabré : il les fait décapiter tous les trente. Déjeunes paysannes chantaient et dansaient dans la campagne: comme il était ce jour-là d'humeur triste, il les fait jeter à Teau. 11 n'épargna même pas les Européens garantis par les capitulations; un marchand vénitien, qui avait osé regarderie Serai avec une lunette d'approche, fut pendu; pendu aussi le drogman arménien de l'ambassadeur de France, Marchevilie. Sur un point cependant, Mourad IV montra quelque longanimité : il n'exécuta pas tout d'abord ses quatre frères; c'est plus lard qu'il en fit périr un pour servir d'exemple aux autres; plus tard, encore deux; il laissa vivre le quatrième, Ibrahim.

Assurément ce fut un prince cruel, et, par moments, stupidement féroce. Toutefois, quand il s'agit de dignitaires suppliciés, n'oublions pas contre quel torrent de violences, de vénalité, de corruption, Mourad IV avait à lutter. Il eut certainement la volonté de corriger les abus : c'est lui qui se fil présenter par Khodji-beg, la fameuse rissala qui contient tout un plan de réformes. Or Khodji-beg a écrit : « La race des fils d'Adam, on n'en vient à bout que par la force et non par le raisonnement. » Un juge d'Asie avait donné presque le môme conseil : « Mon Padishah, le seul remède contre les abus, c'est le cimeterre. » Le jour où Mourad IV prit en main le pouvoir (29 mai 1632), il réunit les spahis et les janissaires dans VRippodrome, leur reprocha leurs exigences et leurs révoltes, déclara qu'il ne voulait plus les tolérer, leur fit prêter à tous, sur le Koran, un serment d'obéissance passive, qu'ils prononcèrent en tremblant. Le jour suivant, il se fit livrer les chefs des dernières rébellions : trois furent exécutés. Il raya les spahis et janissaires qui s'étaient fait inscrire sans droit. Il fit rédiger un nouveau kanoun du régime féodal et opéra une sévère revision des fiefs. Par tous ces moyens, il releva le chiffre des revenus impériaux à 8 millions de ducats, l'effectif de l'armée, tant régulière qu'irrégulière, à 200 000 hommes. Dans un État dont la foi musulmane était le plus fort lien moral, il n'est point surprenant qu'il ait fermé les cabarets»

et cette fois les janissaires n'osèrent pas remuer; il fenii aussi les cafés, parce qu'ils étaient le li^u de réunion des oî<If et des frondeurs; Tusage du tabac fut interdit. Mourad tînt l. main à l'exécution de ses hattis : les tournées nocturnes «Ju souverain, tant reprochées au malheureux Osman II, recommencèrent et les délinquants tombèrent sous le sabre du maître Un jour, pendant la guerre d'Asie, les cadavres de dix-huit fumeurs s'alignèrent sur le seuil de la tente impériale. Mourad gagna contre les Persans son titre de Ghazi. Dans les marche'* il donnait à tous 1 exemple d'une simplicité militaire : sous sa tente, il n'eut d'autre coussin que la sellç et d'autre couverture que la housse de son cheval. De taille moyenne, il jouissaif d'une force colossale, enlevant à bras tendu un de ses vizirs, traversant de son djérid des planches de quatre pouces, lançaut des flèches plus loin qu'une balle de fusil, forçant à la course des boucs sauvages. Il mourut à vingt-huit ans (1640).

La rechute sous IbraMm V : révolution de 1648. — Pour que la cause des réformes pût prévaloir, il aurait falln l'action longue et continue d'une main vigoureuse. Or le dernier frère de Mourad IV, le dernier fils d'Ahmed I" et de la validé Kœzem, fut le plus efieminé de tous les sultans de cette série. Il dépassa Mourad III en débauche et en dissolution. Plus que jamais le harem gouverna l'empire. Pour se procurer des bijoux et des parfums, on pillait les boutiques des marchands indigènes et même, malgré les réclamations des ambassadeurs, celles des marchands européens. On créa de nouvelles taxes dites « de fourrures » et « d'ambre ». On voyait le grandjuge de Brousse, Idris, passer des journées sur le mont Olympe de Bithynie, afin que la neige ne fit pas défaut dans le harem impérial. Au retour, il trouvait sa place prise, donnée à un protégé de la blanchisseuse du harem.

Les intrigues de femmes, les besoins d'argent, les énervements causés par les excès de toute nature rendirent cruel Ibrahim I" : il fit exécuter le grand-vizir Kara-Mouslafa, le vainqueur des Persans, parce que la validé le haïssait (1643); Youssouf, le conquérant de la Crète, parce qu'il n'en avait pas rapporté assez de butin et pour lui prendre sa fortune; le grand-vizir Salih,

parce que, dans un accès de frénésie, le sultan s'irrita qu'un chariot se fût trouvé sur son chemin (1647). Par deux fois, ce névrosé fut sur le point d'ordonner un massacre général des chrétiens. Un autre grand-vizir, Mohammed Sultan-Zadé, faisait confidence à un ami de l'impossibilité où, sous cette domination du harem, il se trouvait de gouverner : « Vois, lui disait-il, où j'en suis réduit, grâce aux volontés insensées d'un ramassis d'esclaves russes, polonaises, hongroises et franques. » Celle dégradation du pouvoir coïncidait avec les incursions des Kosaks sur les côtes de la mer Noire, les envahissements des Vénitiens en Bosnie, Dalmatie, Péloponèse, les échecs répétés dans l'île de Crète. L'empire périssait aussi sûrement sous Ibrahim que sous Moustafa l'Idiot. On recourut au même moven de salut.

Les chefs militaires insurgèrent les orlas (8 août 1648). Puis un fétoua fut obtenu des théologiens contre le sultan. Le grandmoufti, les cadis-el-asker, les agas se rendirent au Serai et demandèrent la va/xdeKœzem, depuis quelque temps déjà disgraciée par son (ils. Us lui exposèrent l'impossibilité de conserver Ibrahim sur le trône : « La folie et l'injustice du Padishab ont mis le monde en péril ; les infidèles ont pris quarante châteaux sur les frontières de Bosnie et bloquent les Dardanelles avec quatre-vingts vaisseaux. » Mohammed, l'aîné des fils d'Ibrahim P**, n'avait alors que sept ans. — « Mais, demanda la validé, comment est-il possible de mettre sur le trône un enfant de sept ans? — D'après la sentence de nos légistes, lui fut-il répondu, un insensé ne doit pas régner, quel que soit son âge, mais bien plutôt un enfant doué de raison.... Avec un souverain enfant, mais raisonnable, un sage vizir met l'ordre dans le monde. »

La validé se laissa convaincre et envoya chercher son petit-fils Mohammed, qui fut aussitôt intronisé. Son père fut d'abord enfermé à la prison des Moineaux, avec deux de ses favorites (8 août). Mais pouvait-il y avoir sécurité pour le nouveau Padishah, tant que l'ancien resterait vivant? Ces révolutions turques avaient leur logique implacable. Dix jours après, Ibrahim était étranglé (18 août).

IL — Les guerres.

Conquête de rYémen. — En Arabie, le « Serviteur des villes saintes » ne possédait guère que le Hedjaz (Idumée), La Mecque, Médine, Sebib, et, depuis 1539, Aden, Sanaa, Moka. Donc, non seulement les déserts du Nedjd, mais la plus fertile contrée de la péninsule, TYémen, avaient gardé leur autonomie. L'Yémen obéissait alors à la dynastie des Séïdiyés, dont le chef prétendait descendre du Prophète, s'arrogeait Yimamat et entretenait une sorte d'université à Taaz. En 1545, les Turcs s'emparèrent de cette ville, grâce aux divisions survenues parmi les (ils de Tlmam, et en investirent Tun d'eux, Moutahher. Un peu plus tard, ils surprirent Habb, possédé par la famille des Nezari. Puis, en 1565, une insurrection éclata parmi les Arabes, dirigée par Moutahher lui-même. Elle chassa les Ottomans de Habb et Sanaa. Moutahher fut proclamé khalife et « commandeur des croyants ». Il enleva Taaz, Aden, Moka, et se trouva maître de tout TYémen, à Texception de Sebib.

Le grand-vizir Sokoli chargea Sinan-Pacha de réprimer la rébellion. On reprit les villes; on rejeta Moutahher dans la montagne. EnOn, le 18 mai 1570, un accord fut conclu avec lui ; il conservait le sandjak de Kevkeban; la Porte rentrait dans toutes ses possessions; le sultan obtenait dans tout rYémen les droits régaliens. Sinan-Pacha décida Mohammed-ben- Mohammed, de La Mecque, à écrire l'histoire de sa campagne.

Première guerre contre Venise : conquête de Chypre. — A la piraterie turque et barbaresque, la chrétienté opposait la perpétuelle croisade des Hospitaliers, fiers d'avoir brisé sur leur rocher de Malte la fortune de Soliman le Grand (1565). Un second ordre militaire venait de se former dans le même dessein : l'ordre des chevaliers de Sainl-Étienne, fondé en 1562 par Cosrae 1", gran-dduc de Toscane.

Venise continuait de payer au Padishah le tribut annuel de 236 000 ducats et, en échange, s'enrichissait par Texploitation commerciale de Tempire ottoman. Très en crainte de celui-ci,

elle afTectait par prudence la neutralité, mais c^était une neutralité armée, défiante, malveillante. Sous main, Venise favorisait tous les projets des chrétiens contre cet empire dont, au fond, elle ne savait si elle désirait ou redoutait la ruine, sauf à en profiter, comme elle avait profité, au xm* siècle, de celle de l^ompire grec. Ses possessions avoisinaient presque partout celles du sultan : ses îles Ioniennes enveloppaient la Morée ; ses territoires dalmates bloquaient et pénétraient la Herzégovine et la Bosnie turques. Elle occupait dans la Méditerranée ottomane deux grandes îles, Chypre et Candie, dont les ports étaient libéralement ouverts aux corsaires chrétiens. Pour les sultans, ce n'était pas la peine d'avoir conquis Rhodes s'ils devaient continuer à supporter, à la croisée de toutes leurs routes maritimes, ces deux îles suspectes.

En outre, dans les îles de l'Adriatique s'était développée la piraterie des Uscoques (Bannis) , Slaves de Dalmatie et Bosnie qui, chassés de la terre ferme par les Turcs, s'attaquaient surtout aux navires du sultan. Les représentations de Soliman le Grand auprès de Venise, maîtresse de ce littoral et de ces îles, étaient restées sans effet. Elles devinrent plus pressantes et Venise, elTrayée, se résolut à en finir avec les pirates. A partir de 1565, elle dirigea contre eux une chasse, qui dura plusieurs années et qui aboutit à leur destruction. Au cours de cette guerre, un navire ottoman avait été saisi par le capitaine vénitien Trono et l'équipage massacré. Venise, pour apaiser le sultan, dut prodiguer l'or à sa cour et à son harem.

Dans la dernière année de Soliman (1566), Pialé-Pacha avait mis la main sur l'île quasi génoise de Chio. Dans la première année de Sélim II (1561), il avait pris Naxos, détrônant le vingt et unième duc de la dynastie des Crispi. Le danger croissait d'autant pour l'île de Chypre. Ce qui avivait les craintes des Vénitiens, c'est que Sélim II renouvelait la paix avec l'Au- Iriche (1" mai 1569), recevait avec honneur une ambassade de Perse, terminait la guerre d'Arabie (1570). Libre du côté du Xord et de l'Est, n'était-ce pas contre eux qu'il allait se tourner? Un Juif portugais, appelé Joseph Nassy, ou don Miguez, avait déjà contribué, par ses avis au sultan, a la conquête de

Naxos. Investi, en récompense du fermage de cette île, osanl s'intituler « duc de Naxos parla grâce de Dieu », il rêvait di: faire une aussi bonne spéculation avec Chypre. On prélenJ qu'il séduisit le Padishah en lui faisant apprécier le vin de l'île et que Sélim, dans un accès d'ébriété, lui aurait dit : « Tu seras roi de Chypre ». L'incendie de l'arsenal de Venise (3 sej»tembre 1569) semblait laisser la Seigneurie désarmée.

Le sultan envoya le tchaouch Koubat sommer la sérénissime République d'avoir à évacuer l'île. L'ultimatum révolta la /leHt vénitienne. La République, comptant peu sur le secours de:» autres princes chrétiens, s'adressa au pape Pie V ; il promit de faire les frais de douze galères et autorisa la Seig-neurie à lever des décimes sur le clergé vénitien. En outre il s'employait à solliciter la France, l'Espagne, les princes italiens, même /e shah de Perse, l'imam de l'Yémen, « le Prètre-Jean ». Il obtint cinquante galères de Philippe II, avec Jean-André Dorîa. Il nomma « général de l'Église » Marc-Antoine Colon na, connétable de Naples.

Dès la fin de mars 1570, 171 galères ottomanes, sans compter une foule d'autres navires, étaient concentrées à Négrepont, pour barrer la route de Chypre aux renforts de Venise. L'inaction de la flotte chrétienne leur laissant le champ libre, elles se portèrent sur Chypre. Le 30 août, commença le siège de Nicosie, qui fut emportée d'assaut le 9 septembre. Sa chute entraîna celle de Paphos et Limasol (Amathunte).

Le 18 septembre, Moustafa-Pacha, sérasker de l'armée île terre, attaque Famagouste, l'autre grande forteresse de l'île. Le siège dura de l'hiver 1570 à l'automne de 1571. La place, défendue par Bragadino, succomba enfin par la famine et l'épuisement des munitions. Le 1*' août, fut signée une capitulation :1a garnison devait sortir avec tous les honneurs de la guerre et être transportée à Candie sur quatorze vaisseaux turcs; des J garanties étaient assurées aux habitants; il était accordé trois | jours de délai pendant lesquels l'armée turque se retirerait à trois milles de la place. La capitulation fut aussitôt violée, les chrétiens massacrés ou réduits en esclavage, Bragadiao écorché vif.

LES GUEKRRS 859

La croisade chrétienne : bataille de Lépante. —

L'Armada chrétienne avait laissé se perdre la campagne de iSlO, sans rien tenter de sérieux pour sauver Nicosie. Avant même qu*eùt succombé Famagouste, la flotte turque vint braver la chrétienne jusque sur les côtes de Candie, puis sur celles de Dalmatie, où elle enleva la petite place de Sopoto.

C esta Pie V que Venise et ses alliés durent de ne pas recommencer en 1571 la piteuse campagne de Tannée précédente. Dès le 25 mai, il avait fait conclure, entre la papauté, Malte, TEspagne et Venise, une Sainte-Ligue à laquelle adhérèrent ensuite Cosme deMédicis, grand-duc de Toscane, la république de Gènes, la Savoie, Mantoue, Parme, Lucques, Ferrare. L'Espagne et Venise, étant les membres les plus importants de la coalition, se disputaient Thonneur de nommer le généralissime : le pape les mit d'accord en proposant don Juan d'Autriche, âgé seulement de vingt-deux ans, mais déjà célèbre par ses campagnes contre les Barbaresques et les Morisques.

Le 23 août 1571, don Juan prenait à Messine le commandement de la flotte confédérée. Le 4 octobre, entre Ithaque et Céphalonie, un briganlin vint apporter aux croisés la nouvelle de la chute de Famagouste. Le 7 octobre, à l'entrée du golfe de Patras, à la hauteur de la pointe Scropha que les Turcs appelèrent depuis Quanli-Bourou (la Pointe sanglante), on aperçut l'ennemi, qui sortait du golfe de Lépante.

A Lépante, où toutes les escadres turques s'étaient trouvées réunies, les chefs ottomans avaient tenu un conseil de guerre. La plupart des vieux officiers, Méhémet-beg, pacha de Négrepont et fils de Salah-Reïs d'Alger, Méhémet-Chaoulaq (que les chrétiens appelaient Scirocco), pacha d'Alexandrie, Kara-Bachi, pacha de la côte de Karamanie, Pertew-Pacha, commandant général des troupes de terre, avaient été d'avis qu'il fallait éviter une rencontre. Leur flotte comptait 208 galères (il n'y avait presque pas à tenir compte de 66 galiotes, fustes et autres navires légers); mais ce qui les inquiétait surtout, c'était la qualité des troupes embarquées. On n'avait là que 2500 bons soldats, les janissaires; le reste, 22000 hommes environ, se composait ou de spahis levés en Morée et Acarnanie, c'est-à-

dire de cavaliers feudalaires, impropres aux combats de mer, ou de recrues à peine formées. Au contraire, Ali-Mouezzia- Zadé, le nouveau capitan-pacha, et flassan-Pacha, fils de Khaired-Din Barberousse, tous deux jeunes et ardents, se prononcèrent énei^iquement pour ToOensive et emportèrent la décisiui du conseil.

La flotte chrétienne avait laissé en arrière toutes ses nore^ ou vaisseaux a voiles, dont la marche était trop lente. Elle com|)tait 6 galéasses ou mahones, 203 galères, manœuvrées par de^ chiourmes excellentes et montées par de nombreux soUlals. Don Juan avait obligé les Vénitiens, dont les galères éiâitni d*ordinaire faiblement garnisonnées, à recevoir à leur bonlJes fantassins espagnols. Chacune des galéasses, énormes citadelles flottantes, outre son équipage, portait de la grosse artillerie ft cinq cents soldats. Les diverses galères amirales (dénommées capilanes^ patrones, réaies) étaient à peine moins formidaiie?. Les galères chrétiennes avaient sur celles des Turcs Favaiilaiie de protéger leur garnison par un rempart mobile de patemh et rambades. Les soldats chrétiens avaient sur les infidèles l'avantage d'être casqués, cuirassés, et d'avoir de bonnes anjuebuses, tandis que les Turcs étaient surtout armés de lanee> ci de flèches. Enfln ils étaient de 28 à 29 000 combattants.

Les deux flottes ennemies se rangèrent Tune en face de Tautre, à peu près suivant la même disposition, car la tactique était alors la même dans toutes les armées navales. Laile gauche des chrétiens, qui devait serrer de près la côte d'Acarnanie, était formée de 53 galères, pour la plupart vénitienne*, commandées par Agoslino Barbarigo. Leur corps de bataille comprenait 62 galères : au centre étaient les galères amirales de tous les Etats confédérés. Leur aile droite, sous Jean-André Doria, était forte de 56 galères. En avant de chacune des troi5 divisions, deux galéasses. Les réserves comprenaient 32 galères, sous Cardona et le marquis de Santa-Cruz. Il y avait sur cède flotte Télite du patriciat vénitien, l'élite de la noblesse espa- ! gnole, napolitaine et romaine, des princes de toutes les maisons souveraines de l'Italie. La France n'était représentée que par / des chevaliers de Malte, dont le vaillant Komegas. j

En face des galères chrétiennes s'alignaient : l*aile droite ottomane, sous Mehemet-Chaoulaq ; puis le corps de bataille, ayant au centre la galère du capitan-pacha Ali et celles de Pertew et Mahmoud-Reïs ; enfin l'aile gauche, sous Euldj-Ali, vice-roi d'Alger.

Notons que les galères ottomanes étaient mues par des chiourmes de captifs chrétiens ; les galères chrétiennes, par des chiourmes de captifs ottomans, mais aussi de forçats chrétiens et de rameurs libres.

A midi, la bataille s'engagea sur toute la ligne. A leur aile droite, les musulmans eurent un instant l'avantage : Barbarigo fut tué. Puis, les chrétiens ayant rétabli le combat, Méhémet^ Chaoulaq ayant été tué à son tour, la proximité du rivage tenta beaucoup de musulmans ; ils y firent échouer leurs navires et gagnèrent la terre à la nage. — Au centre, d'une fureur égale, couraient l'une sur lautre les galères montées par don Juan et le capitan-pacha, celles que montaient Colonna et Pertew. Entre la capitane d'Ali et la réale de don Juan, que secondait, bord à bord, la capitane vénitienne, le choc fut si violent que les éperons des navires se brisèrent. Puis une vraie bataille s'engagea sur le pont de la capitane turque, les renforts arrivant sans cesse, aux deux partis, des galères voisines. La supériorité numérique de ses soldats, et surtout le feu meurtrier de ses arquebuses, permirent à don Juan de conquérir la galère d'Ali. Dans la lutte le capitan-pacha disparut. Bientôt la déroute fut complète au centre des Ottomans. — A l'aile droiledes chrétiens, Doria, par coquetterie d'habile manœuvrier, sous prétexte qu'Euldj-Ali le débordait en inclinant vers le rivage de Morée, s'étendit également dans cette direction, sans voir qu'il laissait, entre lui et le corps de bataille chrétien, un espace par où pouvaient se précipiter les Algériens pour prendre à revers le centre des confédérés. Brusquement Euldj-Ali, encore meilleur manœuvrier que Doria, revient sur sa propre trace, se rue par l'espace ouvert, écrase les galères de Cardona qui accouraient pour le combler, prend à revers la ligne de Doria, en détruit toute la gauche y compris les galères de Malte, dont le grand étendard est conquis. Puis voyant que la bataille est décidément gagnée

au centre pour les chrétiens, le vice-roi d'Alger fait force Je rames avec treize galères et gagne la haute mer.

Telle fut la bataille du 7 octobre 1571, qui porterait plus justement le nom de Patras que celui de Lépante. Elle coûta, cher aux chrétiens : 12 galères et 7500 hommes hors de combat. Les Vénitiens avaient perdu 17 de leurs capitaines. Tout le contingent de Tordre de Malte, 60 chevaliers, était anéanti. Parmi les blessés, Cervantes. Elle coûta beaucoup plus cher aux Turcs : 15 galères coulées ou brûlées, 177 galères prises, sans compter les pertes en navires légers, peut-être 20 à 30000 morts, parmi lesquels dix begs ou pachas, gouverneurs de province, et le capi tan-pacha Ali. Enfin 12 ou 15000 rameurs chrétiens étaient délivrés de l'esclavage ottoman.

D'une si éclatante victoire, qu'allaient faire les confédérés? Certains entrevoyaient déjà la conquête du Péloponèse, même celle de Stamboul. II en fallut rabattre. La plupart des galères victorieuses avaient beaucoup souffert. On gagna les mouillages de Sainte-Maure et de Corfou. Puis on cingla, par une furieuse tempête, sur les côtes d'Italie. Là se dispersa l'Armada. La campagne de 1571 était terminée. Des Te Deum dans toute la chrétienté, des processions à Rome et à Venise, des statues aux généraux vainqueurs, Colonna montant au Gapitole en un triomphe à la romaine, un poème français par le roi Jacques d'Ecosse, la chapelle du Rosaire à Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, enfin le mot de Pie V : « Il fut un homme envoyé de Dieu, du nom de Jean », — ce furent bientôt les seuls résultats de la grande victoire.

Lia paix entre Venise et la Porte. — Euldj-Ali n'avait pas seulement tiré de la bataille ses treize galères ; quand il rentra dans le port de Constantinople, il amenait au sultan 87 voiles. En récompense, Sélim II changea son nom d'Euldj {le Maraudeur) en celui de Kilidj {le Glaive) et à son titre de beglierbeg d'Afrique ajouta celui de capitan-pacha. Le nouveau capitan, avec l'aide du grand-vizir Sokoli, travailla énei'^iquement à refaire la flotte, agrandissant les chantiers, mettant, durant l'hiver qui suivit la bataille, 150 galères et 8 galéasses en construction. Il fit monter à leur bord de nombreux arquebu-

siers : « ce qui ne s'est jamais vu en cet empire », écrit François de Noaiiies, évèque d'Acqs, ambassadeur de France.

Le baile de Venise, Antonio Barbaro, était, malgré la guerre, resté à son poste; il demanda audience au grand-vizir pour tâcher de sonder ses dispositions à Tégard de la République. « Tu viens sans doute voir, lui dit Sokoli, où en est notre courage; mais il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En vous arrachant un royaume (Chypre), c'est un bras que nous vous avons coupé; en battant notre flotte, vous n'avez fait que nous raser la barbe... Une barbe rasée repousse avec plus de force qu'auparavant. »

Dès le mois de juin 1572, 250 voiles turques reprenaient la mer. Deux fois, à Cérigo et au cap Matapan, elles présentèrent la bataille aux chrétiens. Ceux-ci n osèrent ni les attaquer, ni entreprendre le siège projeté de Modon.

Venise, désabusée des alliances, essaya de traiter avec la Porte. Son baile y fut aidé par notre ambassadeur. Le 7 mai 1573, Antonio Barbaro et Aloisio Mocenigo acceptèrent la paix aux conditions suivantes : Venise paierait, en trois ans, 300 000 ducats pour les frais de la guerre de Chypre ; son tribut pour la possession de Zante était élevé de 500 à 1500 ducats; elle cédait Chypre et Sopoto; les limites des possessions ottomanes et vénitiennes en Albanie et Dalmatie seraient rétablies sur l'ancien pied. A lire les clauses de ce traité, qui eût cru que Venise avait été victorieuse à Lépante?

L Espagne, abandonnée par la République, eut à subir les représailles des musulmans. On a vu comment Euldj-Ali et Sinan-Pacha, en 1574, lui enlevèrent déflnitivement Tunis et LaGoulette *. Entre l'Espagne et la Turquie, jamais il n'y eut de traité de paix, à peine une trêve à partir de 1580. Le fanatisme castillan s'opposait trop âprement au fanatisme ottoman.

Guerres contre TAutriche. — La paix que Sélim II avait

. signée le 1®' mai 1569 avec l'empereur Maximilien II ne changea

rien, pour ainsi dire, à la situation des pays frontières entre les

deux États. Les begs ottomans, pas plus que les gouverneurs

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