Voir ci-dessus, p. 31, et t. IV, p
autrichiens, n'étaient capables de se tenir en repos; à leur défaut, les aventuriers de tout ordre auraient continué le^ hostilités; et enfin la Hongrie, avec ses magnats remuants e^ féroces, la Transylvanie, avec ses voïévodes intrigants, restaient comme d'éternels aliments de discorde. Dès septembre de la même année, Pertew enlevait deux bicoques en Transylvanie; Herbart d'Auersberg, capitaine -général de Carniole, brûlait deux villes en Croatie. Et ainsi de suite presque chaque année. Les envoyés impériaux à Stamboul avaient la mortification de voir défiler, dans des espèces de triomphes publics, leurs nationaux prisonniers ou les têtes coupées des morts.
Cette situation empira sous Mourad III. En 1575, lesbegs dv \ Bosnie envahirent le territoire autrichien avec 2000 hommes et 7 canons. Herbart d'Auersberg, avec quelques milices de I Carniole, leur livra bataille à Krouppa (22 septembre). Il fut vaincu et tué. Sa femme fit prier Ferhad-beg de lui remettre le corps et la tête de son mari pour qu'elle pût les ensevelir. Ferhad envoya seulement le corps, en disant : « La tête te sera également donnée ; mais auparavant il faut qu'on Técorche pour en empailler la peau, qui figurera dans mon entrée triomphale à Stamboul. » Or l'Empereur et le Padishah étaient alors en paix!
Rien n'égalait d'ailleurs l'insolence des Turcs à l'égard de ! toutes les puissances chrétiennes. Us considéraient Venise, l'Autriche, la Pologne comme leurs tributaires, au même titre que Raguse ou la Transylvanie. Les incursions ottomanes continuaient sur les terres de l'Empereur. Rodolphe II institua la « cloche des Turcs », sonnerie qui, trois fois par jour, appelait | les fidèles à la prière. i
En 1593, le grand-vizir Sinan-Pacha décida son maître à I déclarer la guerre. L'ambassadeur de Rodolphe fut jeté en prison. Le grand-vizir enleva Vesprim (13 octobre) et Palota. Le 3 novembre, Hassan, pacha de Bude, accouru pour protéger la place de Stuhlweissenburg, perdit 12 000 hommes et 47 canons. Alors un grand nombre de petites places, autour de Néograd, furent conquises par les Autrichiens. En 1594, ils échouèrent devant Gran, perdirent Tata et Raab. Mais les pays roumains, Transylvanie, Moldavie, Valachie, firent défection au
sultan. Par le traité de Prague, Sigismond Zâpolya s'engageait, s'il mourait sans héritier, à laisser la Transylvanie à l'Empereur. Aron de Moldavie et Michel le Brave s'alliaient également avec les Habsbourg.
Ces défections facilitèrent les progrès des Impériaux. En 1595, au début du règne de Mohammed III, tandis que le grand-vizir Sinan-Pacha était complètement battu par Michel le Brave, Gran, Vychégrad, Babocs, Pétrinié, Klis tombaient entre leurs mains. Les mauvaises nouvelles, tant des pays roumains que de Hongrie, se succédaient sans relâche à Constantinople, dont la population musulmane s'agitait et sommait le nouveau sultan de marcher en personne contre les infidèles. La nouvelle du sac de Patras par les Espagnols porta au comble l'irritation.
Le 28 septembre 1596, Mohammed III emportait Erlau, dont la garnison, malgré la capitulation jurée par lui, fut taillée en pièces. Tout de suite il fallut défendre cette conquête contre Tarmée impériale, composée d'Allemands, d'Italiens, de Hongrois, commandée par l'archiduc Maximilien et Sigismond Zàpolya. C'est alors que se livra la bataille de Keresztes (sur la Theiss). Elle dura trois jours. Le 23 octobre, 1 eunuque Djâfer ayant été battu, le sultan, intimidé, voulait ordonner la retraite : « Quand donc, lui dit l'historien Sead-ed-Din, un Padishah ottoman a-t-il, sans motifs, tourné le dos à l'ennemi? » Le 24, on se disputa le passage des gués de marais. Le 26, s'engagea l'action décisive : le sultan était au centre avec l'étendard du Prophète. Ce centre fut d'abord enfoncé, avec une perte de 109 canons, par les Allemands et les Hongrois. Ils avaient presque gagné la bataille, et le sultan était en fuite quand ils se dispersèrent pour piller les tentes impériales. C'est alors que Cicala sortit d'une embuscade avec un gros de cavalerie, jeta la panique dans les assaillants, et ramena le sultan auprès de l'étendard. Cinquante mille chrétiens auraient péri dans les marais ou sous le sabre des Tatars. Ce fut, pour la Hongrie, un autre Mohàcs.
Les années suivantes furent moins heureuses pour les Turcs. En 1591, ils perdirent Papa, Slatina (Croatie), échouèrent devant
Histoire oémArale. V. 55
Waitzen. En 1598, Raab, Tala, Vesprim furent repris par fes Impériaux, Bude assiégée par eux, Hafîz-Ahmed-Pacha battu sur le Danube par Michel le Brave. Mais, en 1599, le grand-^izir Ibrahim força les Impériaux à lever le siège de Bude et dressa son camp sous les murs de Gran. Il faisait plus encore par habilet-r et par douceur que par force, alternant les négociations avec le^^ combats, ramenant les populations par des procédés humain». scrupuleux observateur des capitulations. C'est ainsi qu'il reprit Papa, qui fut livrée par sa garnison de Français et de Valaques. En 1600, malgré la présence d*une armée que commandait le duc de Lorraine, il fit capituler Kanicha.
La guerre traînait, s'éparpillait en sièges (1601-1604). Elle se réveilla tout à coup quand Bocskay insurgea la Hongrie et s'en proclama roi (1604). Avec son aide les Ottomans prirent Vychégrad, Gran, Vesprim, Neuhausel, Palota (1605). Après la défection de Bocskay, qui se soumit à rAutriche moyennant sa reconnaissance comme prince de Transylvanie, les Turcs inclinèrent à la paix. Elle fut négociée, sous le règne d'Ahmed V, entre Mourad-Pacha et les commissaires impériaux, Hollard, Althan et Pezzen, à Sitvatorok (auprès de Comorn) et signée le 11 novembre 1606. Le sultan recevait, une fois pour toutes, 200000 écus, mais renonçait au tribut annuel de 30 000 ducats: à l'avenir, les rapports entre l'Empereur et le Padishah seraient établis sur le pied d'une parfaite égalité; le traité entre Rodolphe et Bocskay était confirmé, et par conséquent la Transylvanie était affranchie de la suzeraineté exclusive des Ottomans. Ainsi finit une guerre qui durait depuis treize ans, sous trois sultans différents. La paix de Sitvatorok, si elle ne marquait pas un recul de l'empire ottoman, constatait du moins qu'il ne pouvait plus s'étendre vers le Nord.
Elle était bien instable cette paix ! Quand survinrent les complications causées par les princes qui se succédèrent en Transylvanie, que de fois il fallut la replâtrer, la modifier, la consolider par de nouveaux arrangements! Que de fois elle fut compromise par des incidents de frontière! Mais enfin, jusqu'au règne belliqueux de Mohammed IV, il n'y eut plus de grandes luttes entre l'Autriche et la Turquie. Quoique sollicitée par les
rebelles des Etats autrichiens et par la Suède, la Porte, pendant la guerre de Trente ans, resta neutre
Les révolutions de la Perse. — En 1576, le shah Tamasp, après un règne de cinquante-quatre ans, mourait âgé de soixante-quatre ans, empoisonné par une de ses femmes. C'était une Géorgienne, qui voulait hâter Tavènement de son fils Haïder. La princesse Péridjan, sœur de Haïder, mais fille d'une Tcherkesse, avertit son oncle, le prince Chemkhal, de ce qui s'était passé. De part et d'autre, pour se disputer le pouvoir, accoururent à la capitale (alors Kazvin) les khans tcherkesses et ceux de Géorgie. Chemkhal entra en armes dans le palais : le shah Haïder essaya de fuir en habit de femme, mais il fut reconnu et poignardé. Les Tcherkesses, parmi les dix fils survivants du shah Tamasp, voulaient faire monter sur le trône un prince qui fût de leur sang. Chemkhal et Péridjan pensèrent au prince Ismaïl, que son père, désireux d'assurer la succession à Haïder, avait retenu vingt-cinq ans prisonnier dans le château d'Alamout, l'ancien « nid d'aigle » du Vieux de la montagne. Péridjan, qui, dans l'ombre du harem, n'avait rien perdu de l'énergie barbare des Tcherkesses, courut à cheval jusqu'au château, délivra son frère et le ramena dans la capitale (fin de 1571). Pour assurer la sécurité de son règne, Ismaïl II fit égorger huit de ses frères et dix-sept des grands de l'empire.
Le nouveau shah, pour tromper les ennuis de sa longue captivité, s'était adonné aux plus redoutables toxiques, â l'opium, surtout â la jusquiame, dont l'abus développa en lui une irritation maladive et une violence sauvage. Il devint odieux et terrible même à ceux qui l'avaient élevé au trône : sa sœur Péridjan, après dix-huit mois de règne, le fit étrangler, dit-on, par quinze bourreaux déguisés en femmes (1517).
Les troubles qui, en Perse, accompagnèrent ces tragédies domestiques encouragèrent la Porte â renouveler la guerre contre le royaume hérétique.
Première guerre contre la Perse. — Moustafa-Pacha, le conquérant de Chypre, fut chargé d'entretenir les troubles, d'exciter â la révolte les princes de Géorgie, Circassie, Mingrélie, Chirvan, Daghestan, et enfin de réunir une armée de
110 000 hommes sur la frontière persane. Le 10 août 1578. devant le château de Tchalder, appelé aussi IbIis-KaJaa>/ (château du Diable), il battit Tokmak-Khan, généralissime de Tarmée iranienne. La Géorgie, affaiblie par sa division entre quatre branches princiëres, fut conquise. Les princes d'Altoun- Kalaa, Imérétie, Kachétie firent leur soumission. Le prince de Tiflis, David, résista et fut chassé. Les Persans furent encore battus sur la rivière Kanak (8 septembre), les villes de Cbeki et Derbent prises par capitulation, le Chirvan conquis, une autre armée persane battue sur le Kour (8 décembre 1578).
Le dernier des fils du shah Tamasp, Mohammed Khodabendeh, occupait le trône de Perse. 11 était presque aveugle et totalement incapable de gouverner ; mais sa femme était une héroïne qui commandait les armées, et son fils Hamza luttait énergiquement contre Tinvasion. Quand le sérasker Moustafa eut établi ses quartiers d*hiver à Ërzéroum, la reine et le prince Hamza réoccupèrent le Chirvan , rejetèrent sur Derbent le beglierbeg Ouzdémir-Osman, firent assiéger Tiflis, menacèrent Bagdad et Ërzéroum. Moustafa fut alors rappelé (1579) et remplacé par Sinan-Pacha, le conquérant de TYémen et de Tunis, récemment promu au grand-vizirat. Sinan acheva les fortifications commencées de Kars, débloqua Tiflis et menaça Tauris (1580). Le shah fit alors des propositions de paix, qui eurent pour première conséquence de faire languir les hostilités. Du reste les Turcs avaient moins à lutter contre les Persans que contre l'esprit mobile et Tinsoumission de leurs nouveaux vassaux tcherkesses ou géorgiens. G*est pour cela qu*ils bâtirent, afin de bloquer la montagne, cette ligne de forts d*arrèt : Kars, Erivan, Tomanis, Lori, Sori. On ne peut plus citer qu'une bataille livrée entre Persans et Ottomans, dans la plaine de Derbent, sur les bords du Samour (9 mai 1583), une bataille tellement acharnée qu'elle se prolongea dans la nuit, à la lueur des torches : les Persans y laissèrent 10000 hommes.
Ouzdémir- Osman soumit le Daghestan, eut à batailler contre les Russes près du Térek, passa le fleuve Kouban sur les glaces et poussa jusqu'en Crimée pour y rétablir le khan qui avait reçu Tinvestiture de la Porte (1584). Par ces succès,
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il acquit la faveur du sultan et la dignité de grand-vizir. La Turquie semblait maltresse du Caucase et de la Caspienne.
Mourad III, à ces conquêtes, voulait ajouter celle de Tauris et de TAzerbaïdjan. Ouzdémir-Osman fut chargé de Topérer. II disposait de 160000 hommes. Il arriva devant Tauris, qui se défendit à peine, mais n*en fut pas moins saccagée pendant trois jours (septembre 1585). Le prince Hamza vengea ce désastre en surprenant Cicala à Shenb-Ghazan et lui infligea une sanglante défaite (27 septembre). Le grand-vizir fut à son tour attaqué, dans les mêmes lieux, par le redoutable Hamza, perdit 20 000 hommes (29 octobre) et mourut le soir de la défaite. Toutes les conquêtes turques se trouvèrent menacées, les places de Tiflis, Van, Erivan, assiégées. Par malheur pour la Perse, le prince Hamza périt assassiné (fin de 1585).
Paix de Constantinople. — L'héritier du trône de Perse était maintenant le prince Âbbas, alors âgé de vingt-huit ans, le futur Shah-Abbas le Grand (1586-1628). Peut-êlre ne fut-il pas étranger à ce meurtre de son frère Hamza. En juin 1586, il contraignit son père à lui céder le trône. Un jour il devait, rassemblant en ses mains énergiques et impitoyables toutes les ressources de son empire, montrer que la vieille Perse des Darius, des Khosroès, des Shah-Ismail, était encore de taille à lutter contre l'empire osmanli. Mais il ne fut pas d*abord très heureux, ni comme prince royal, ni comme jeune roi. Ferhad, successeur d'Ouzdémir-Osman, parvint à relever la fortune des Osmanlis : il débloqua Tauris et les autres villes assiégées, battit 15000 Persans, dans la Plaine des Grties, non loin de Bagdad (1587), conquit la forteresse Ghendjé et son district, le Karabagh (1588).
Ces brillants succès furent dus, en partie, à labsence du shah Abbas, occupé à guerroyer contre AbdouUah, khan des Euzbegs. Celui-ci avait envahi la partie orientale de Tempire perse, conquis Hérat, où il avait massacré tous les Chiites (1585), dévasté le Khorassan, emporté la ville sainte de Mesched, où il fit égorger tous les Persans (1587). Mêmes boucheries à Nichapour, Sebzevar, Isfaraïn, etc.
Si énergique que fût le shah Abbas, il se sentait hors d*état,
avec un royaume encore divisé et désorganisé, de soutenir une double guerre turque, à Fouest contre les Ottomans, à Test contre les Euzbegs. Il fallait désarmer d*abord les Sunnites de Touest, afin de pouvoir venir à bout des Sunnites orientauic. Abbas envoya donc à Stamboul un de ses neveux en qualité d*ambassadeur. La paix de G onstantinople (21 mars 1590) sanctionna la plupart des conquêtes ottomanes : Tauris avec une partie de rAzerbaïdjan, le Chirvan, la Géorgie, le Louristan, Shehrzol. De plus, pour apaiser les scrupules religieux du sultan, les Persans durent se soumettre à certaines obligations d'ordre théologique : ils s^engageaient à ne « prononcer aucune injure, aucun blasphème contre les compagnons du Prophète, les très honorés, les Pères de TEglise militante, les imams, etc., ni aucune raillerie contre la Mère des vrais croyants, la bien-aimée du Prophète, Aïcha la Chaste ». Non seulement la Perse perdait en territoires presque autant qu'après les guerres de Sélim P' et de Soliman; mais elle abjurait en quelque sorte l'hérésie chiite, se rapprochait de Torthodoxie sunnite : chose aussi paradoxale que la réunion, tant de fois cherchée, de TEglise grecque et de TEglise latine.
Puissance d* Abbas le Grand. — Abbas n était pas homme à toujours subir une telle paix. 11 n*y avait consenti que pour se donner le temps de repousser Tinvasion des Euzbegs, de rattacher à Tempire les provinces qui en avaient été arrachées, d'en finir avec les désordres intérieurs et les abus qui avaient réduit la Perse à cette humiliation. 11 arracha le Ghilan, le Mazandéran et le Laristan a des feudataires indociles. En 1597, il battit les Euzbegs auprès de llérat, reprit la ville et les chassa du Khorassan. 11 envahit leur territoire et reporta les frontières de son empire jusqu'à Balkh. La prise de Kandahar, sur les troupes du Grand-Mogol, le rendit maître de l'Afghanistan. Avec l'aide de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, dont il sut exploiter la jalousie contre les Portugais, il conquit sur ceux-ci (1622) Ormuz. En face des îles Bahreîn, précieuses par leurs pêcheries de perles, il occupa le port de Gombron, dont il changea le nom en Bender-Abbas (port d' Abbas). Quand il eut pris ou repris. aux Ottomans (comme nous allons
o voir) rAzerbaïdjan, la Géorgie, le Chirvan et les autres régions caucasiennes, Badgad, Mossoul, Diarbékir et toutes les régions voisines, Tempire persan s'étendra de Tlndus au Tigre, touchera au Caucase, à la Caspienne, dépassera TOxus, et Tunilé le riran sera reconstituée.
Si Abbas fut le plus grand souverain qu*ait eu la Perse depuis sa conversion à Tlslam, il ne le dut pas seulement à ses victoires et conquêtes, mais à certains instincts de civilisateur. En 1597, deux nobles anglais, qui avaient déjà cherché aventure dans toute l'Europe, Antony et Robert Sherley, avec une suite de 26 cavaliers, vinrent trouver Abbas à Kasvin et lui offrirent leurs services. Us se firent les instructeurs du corps d'infanterie régulière qu'avait formé le shah, sous le nom d'esclaves du roi, pour l'opposer aux janissaires du sultan et aussi pour pouvoir se passer des milices féodales de ses khans, presque les seules forces qu'eût alors la Perse. Pour la pre^ mière fois il y eut une armée royale qui n'obéissait qu'au roi. Ces Anglais constituèrent aussi l'artillerie persane. Bientôt ALbas disposa de 500 canons et 60 000 mousquets. Les Sherley l'initièrent à la politique européenne et se mirent à la tête de missions diplomatiques qui parurent à Moscou, à Vienne, à Londres, etc., pour essayer d'y former des alliances contre l'empire ottoman. On vit bientôt à la cour du shah des envoyés du Grand-Mogol, de l'Empereur, de la Moscovie, de la France, de la Hollande, de l'Espagne. En 1626, arriva l'envoyé britannique Dodmore Cotton. Abbas accorda de nombreux privilèges aux marchands européens qui vinrent trafiquer dans ses Etats, leur permit d'y bâtir des églises, d'y avoir leurs prêtres. Il fut un grand bâtisseur : Ispahan, dont il fit sa capitale, vit doubler sa population, s'agrandit du faubourg de Djelfa, colonie d'industrieux chrétiens de Géorgie, s'embellit de la Grande-Mosquée, des palais de Ïchitri-Soutoun (les Quarante Colonnes) et de Tchar-Bagh (les Quatre Jardins), du grand pont sur la rivière Zaïndeh-Roud (Fleuve de la Vie). Dans le Mazandéran, Achret et Ferrabad devinrent aussi de magnifiques résidences : une chausséerenditpraticableauxarméescettemarécageuse province. Abbas, se souvenant qu'il descendait des saints d'Ardébil,
affecta toujours la plus grande piété. Il nettoya de ses mains |p tombeau d'Ali, gendre du Prophète, à Nejef, honora de fréquents pèlerinages celui de Timam Ali-Resa à Mesched. Toutefois, si! était cruel pour les Sunnites, il fut tolérant aux chrétiens. On vit ce musulman être le parrain du premier enfant qu'eut, d'une esclave tcherkesse, sir Robert Sherley. Quant à ses cruaul(^>, elles ne doivent pas surprendre dans un pays de féroces traditions et dans un système de gouvernement aussi absolu. Jaloux même de ses fils, il fit périr Tatné Çoufi-Mirza, et à deux autres fit crever les yeux. Aussi, à sa mort (1628), il eut pour successeur un enfant, Sam-Mirza, fils de ce même Çoufi, dont l'exécution lui laissa toujours de cruels remords.
Deuxième guerre de Perse : perte de Bagdad. —La Perse, sous Abbas le Grand, avait repris sa pleine vigueur. tandis que Tempire turc, sous Ahmed P', Moustabt TWiot, Osman II, était en proie à lanarchie, et que ses provinces d'Asie étaient ravagées par les mutineries et les révoltes. Gela commença par les fuyards de Keresztes, les firari. Ils s'étaient insurgé^ en Anatolie, sous la conduite de Kara-Yazidji, qui prit le (i(re de s/iaA, de Deli-Hassan (Hassan le Fou), puis de Kalender-Offhli et Khalil le Long. Il y avait de tout dans cette révolte : irrilation des a fuyards » contre les sévérités du grand-vizir Cicala; jalousie des cavaliers feudataires d'Asie contre les milices privilégiées de Stamboul; rancune des Turcs seldjoukides contre les Turcs osmanlis; tendances séparatistes de TAnatolie; il y avait de la mutinerie militaire, de l'insubordination féodale, de l'hérésie chiite (toujours persistante, quoique dissimulée, dans les provinces asiatiques de la Turquie), enfin de la jacquerie el<iu brigandage. Les rebelles battirent à plusieurs reprises les armées impériales. Ce fut une première occasion qu*Abbas le Grand se garda bien de négliger. Depuis longtemps il songeait à la revanche, et Taurait tentée plus tôt si ses émissaires en Europe. Hasan et les Sherley, avaient pu entraîner les puissances à déclarer la guerre à la Turquie. En 1600, le shah battit Ie5 garnisons turques de Tauris etNakhilchcvan, et, après un siège de vingt et un jours, reprit Tauris (23 octobre 4603). Puis il enleva Nakhitchévan et Érivan. A Érivan, il ne sévit d'ailleurs
que contre les oulémas : « C'est vous, leur dit-il, qui avez rendu un fétoua d'après lequel le meurtre d'un Persan égale en mérite celui de 70 hérétiques! » Et il les fit périr dans les tourments. Il reconquit Shahmaki et le Chirvan, prit d'assaut Akdjé-Kalaa, mit le siège devant Kars, qui fut secouru par le sérasker Cicala, essaya aussi vainement de prendre Van (1603). L'année suivante (10 août 1604), sur les bords du lac de Tauris, il battit les Ottomans et prit leur camp, tandis que Khalil le Long détruisait une autre armée turque à Boulavadin (anc. Dinias), entre Kulaïeh et Konieh. Les rebelles et le shah hérétique semblaient s'entendre à merveille. La situation de l'Asie turque empira quand Osman II eut été déposé et étranglé. La première révolte d'Abaza (1604) permit au roi de Perse de reconquérir la Géorgie, le Karabagh, Bassora. L'affaire de Bagdad fut encore plus grave par ses conséquences : là, ce fut le soubachi (lieutenant de police), Békir, qui se révolta contre le gouverneur Youssouf, et le chassa de la ville (1623). Menacé par l'approche des troupes ottomanes, sollicité par le roi de Perse dont l'armée campait sous les murs de la place, Békir, qui avait d'abord rêvé de rester maître de Bagdad, ne sut bientôt plus quel danger était le plus pressant. Il fut, à la fin, trahi par son propre fils, Mohammed, qui, sur la promesse qu'il deviendrait gouverneur de Bagdad , y fit entrer, de nuit, les troupes d'Abbas (20 nov. 1 623). Pendant six jours les Persans ne commirent aucun excès, exigeant seulement que les citadins livrassent leurs armes. Le septième jour, on commença à torturer les habitants sunnites pour leur faire livrer leurs richesses; puis ils furent tous égorgés. Les Chiites mêmes n'échappèrent au massacre que par l'intervention d'un émir, gardien du tombeau d'Houseïn, fils d'Ali. Békir périt dans les tortures. Peu après, les villes de Kerkouk et Mossoul succombèrent.
L'année suivante, le sérasker Hafiz-Pacha se trouva immobilisé par la seconde révolte d'Abaza ; mais la Géorgie s'insurgea contre le shah et détruisit une armée persane (1624).
Deux fois, en 1625 et en 1630, les grands- vizirs, Hafiz, puis Khozrew, mirent le siège devant Bagdad : les deux tentatives aboutirent à un échec.
La Porle semblait impuissante à reprendre aux Persans leurs conquêtes et même à pacifier ses propres provinces d'Asie. Heureusement pour elle, Abbas le Grand était mort en 1628. Son petit-fils, Sliah-Çoufi (Sam-Mirza) ne fut qu*un tyran capricieux, ivrogne et féroce. Son règne de quatorze ans (1628-1641) vil recommencer les révoltes des provinces, les trahisons des gouverneurs, les invasions des Euzbegs, qui prirent Kandaiiar. Après lui, ce fut un enfant âgé de dix ans, Abbas II (16li- 1666). On ne peut porter à Tactif de celui-ci que la reprise Je Kandahar et sa tolérance envers les chrétiens.
Reprise de Bagdad : deuxième paix de Gonstantinople. — Pendant ce temps la Turquie se relevait avec 1 énergique Mourad IV. En 1635, il prit en personne le commande-
ment de Tarmée d'Asie. Il conquit Erivan, livrée par une capitulation (8 août), passa l'Araxe, entra dans Tauris (H se/»tembre), brûla Schenb-Ghazan, ravagea si cruellement le paya qu'il ne put y vivre et dut ordonner la retraite. En son absence, Erivan fut repris et ses lieutenants battus à Mihreban (1636). Il reparut en 1638; le 15 novembre, il établissait son camp sous les murs de Bagdad; il livrait une série d'assauts. Dans celui du 24 décembre, le grand-vizir Taïar fut tué sous ses yeux. Le lendemain, qui était le quarantième jour du siège, Ba^daJ succomba. Il y eut, malgré la capitulation jurée, une effroyable tuerie : la garnison persane, de 30 000 hommes, fut tout entière égorgée. La population civile fut décimée.
L'année suivante (19 septembre 1639), la paix se signait à Constantinople : le shah gardait Erivan et la Porte conservail Bagdad. Tant de sang répandu, de telles exterminations aboutissaient, après soixante et un ans d'efforts, au rétablissement des anciennes frontières. On en revenait aux limites qu'avaient tracées le sabre de Sélim I" et de Soliman. Les deux États musulmans, animés d'un égal fanatisme, mais affaiblis par les mêmes causes (révolutions de palais, rébellions féodales, séditions militaires) s'étaient tàtés et aucun d'eux n'avait pu venir à bout de l'autre.
Guerres contre les Polonais et les Russes. - En 1617, malgré les ravages réciproques des Tatars et des
Kosaks, la paix avait été, une fois de plus, rétablie entre la Pologne et la Turquie (à Boussa, 27 septembre) : le Dniester restait frontière entre les deux Etats; le sultan s'engageait à faire respecter le territoire polonais par les Tatars; la Pologne, à ne plus s'immiscer dans les affaires de Moldavie, Valachie et Transylvanie. Or, en 1618, un certain Gratiani était voïévode de Moldavie. Il était en liaison intime avec les Kosaks et les Polonais. Ses menées déterminèrent le sultan à le révoquer. Les Polonais et les Kosaks accoururent au secours de Gratiani. Une bataille s'engagea sur le Dniester auprès de lassy (20 septembre 1620) : on a vu plus haut la destruction du corps de Zolkiewski; puis la campagne d'Osman II à Khotin (1621) '. A la fin, un traité intervint (1623) : la Pologne continuerait à payer à la Horde de Crimée un tribut annuel de 40000 florins, et celle-ci s'engageait de nouveau à ne plus envahir le territoire polonais. Inutile d'ajouter que, de part et d'autre, les incursions tatares ou kosakes continuèrent.
La Moscovie, précisément parce que les Kosaks du Don et les Tatars de Grimée se trouvaient interposés entre elle et la Turquie, n'eut pendant longtemps avec celle-ci que des relations indirectes, et par échange d'ambassades. Sous Sélim II le grand-vizir Sokoli et le sandjak-beg de Kaffa (Crimée), Kasim, eurent l'idée de creuser un canal pour réunir le Volga et le Don. Ce projet supposait qu'on serait maître d'Astrakhan, qui appartenait au tsar de Moscou. Kasim entreprit le siège de cette place avec 3000 janissaires, 20 000 spahis ou akindji, 30 000 Tatars. Il échoua (1569). Les Tatars persuadèrent alors aux soldats turcs que, dans les pays du Nord, les nuits d'été n'étant que de trois heures, il leur serait, à moins de renoncer au sommeil, impossible de faire la prière du soir el du matin. Grâce à ces insinuations, les soldats, qui souffraient d'ailleurs de la faim et du froid, se soulevèrent contre Kasim et il fallut que celui-ci fit retraite sur Azof . — On a vu plus haut l'occupation d*Azof par les Kosaks (1637-1643).
Deuxième guerre contre Venise : l'Ile de Candie. — Venise n'avait obtenu la paix, en 1573, qu'en renonçant à l'Ile
1. Voir ci-dessus, p. 715. Pour Astrakhan et Azof, p. 749 et 781.
de Chypre; mais Tîle de Candie excitait au même degré rirrilation ou les convoitises de la Porte. Les Turcs ne pouvaient pas plus tolérer à Candie qu a Chypre la suprématie vénitienne.
Sous Ibrahim P', un vaisseau turc, qui portait en Eg-yple un chef des eunuques noirs du Serai, fut capturé et pillé par des galères maltaises. Ce fut la république de Venise qui paya pour Tordre de Malle : il est vrai que ces galères avaient été accueillies dans les ports crétois. En avril 1645, 302 navires sortaient duport de Stamboul, ayant abord 7000 janissaires, 14 000 spahis, 50 000 irréguliers, 30 000 pionniers et une formidable artillerie. Youssouf, un Slave de Dalmatie (de son nom chrétien, Joseph Markovitch), était capi tan-pacha et général en chef. Le but de l'expédition fut gardé secret jusqu'au moment où l'on se trouva en pleine mer. Le 24 juin, la Qotte entra dans la baie de Gogua. et les troupes, mises à terre, marchèrent sur La Canée, l'ancienne Cydonia, le Khandak des Sarrasins, une des deux grandes forteresses de l'île (l'autre était Candie). Le 27 juin, elles en commencèrent le siège; le 17 août, la place capitulait. Youssouf observa scrupuleusement la capitulation, permit aux assiégés de sortir avec leurs biens, leurs femmes, leurs enfants, et leur fournit même des vaisseaux. Saint-Nicolas, cathédrale de la ville, et deux autres églises devinrent des mosquées.
Lannée suivante (1646), les Vénitiens usèrent de représailles, débarquèrent dans le Péloponèse, ravagèrent les territoires de Patras, Modon, Coron, sans parvenir à s'emparer d'une seule de ces places. Ils occupèrent un instant l'île de Ténédos, à l'entrée des Dardanelles. Les Ottomans poursuivaient leurs succès en Crète, où ils conquirent Kisamo et Retimo. En 1647, la Porte et la République se prirent et reprirent des places en Dalmatie. En 1648, s'ouvrit le premier siège de Candie : il aboutit à un échec. Mais que de fois ce nom de Candie, pendant le cours du xvn* siècle, devait revenir dans l'histoire! Cette place, assiégée et défendue pendant vingt et un ans (jusqu'en 1669), fut comme une autre Jérusalem, autour de laquelle, pendant près d'un quart de siècle, se défièrent les héros de la chrétienté et ceux de l'Islam.
Rapports avec la France, la Hollande. l'Angleterre. — Cette période de 1566 à 1648 est remarquable, dans rhistoire de la Turquie, par les relations chaque jour plus suivies de la Porte avec les puissances de l'Occident. Pendant longtemps la France, grâce au souvenir de Tancienne alliance et à ses capitulations S périodiquement renouvelées, conserva dans rOrient turc une situation privilégiée ; toutes les nations d'Europe, sauf les Vénitiens, devaient naviguer sous son pavillon. Il y eut, presque sans interruption, des ambassadeurs du roi Très Chrétien à Constantinople. Cependant leur situation y devenait difficile, par Tinfluence croissante des Anglais, puis des Hollandais, par suite aussi de la politique versatile des derniers Valois. En 1570, avant Lépante, la Porte essaya vainement d'obtenir une action de la France contre ce « maudit et commun nostre ennemi le roi d'Espagne » (lettres de Sélim II et du grand-vizir Sokoli). La France bornait ses efforts à rétablir la paix entre la Turquie et Venise et à détacher celle-ci de la Sainte-Ligue; elle procura au sultan la paix de 1573 avec la République. Mais que pouvaient penser les Turcs quand ils apprenaient que le trop politique Charles IX avait fait chanter à Paris un Te Deum pour la victoire des chrétiens à Lépante? En 1573, nouvelles instances de la Turquie, promettant d'appuyer les projets de la France sur les Pays-Bas; elle contribue efficacement à l'élection d'un roi français en Pologne; l'alliance semble sur le point de se renouer. Cette tentative de rapprochement est interrompue par la mort de Charles IX.
Henri III est tout aussi impuissant à mener une politique orientale un peu suivie; en revanche, les huguenots de France ont leur agent auprès du Divan. Henri de Navarre y est représenté par un aventurier diplomatique, Claude du Bourg, et reçoit même une lettre de Mourad III, qui promet de lui envoyer, dans le port d'Aigues-Mortes, une flotte de 200 voiles pour l'aider à guerroyer contre l'Espagne, usurpatrice de la Navarre. A son tour, le duc d'Alençon voulut accréditer auprès du Divan ce même Claude du Bourg; mais Henri III fit arrêter