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celui-ci à Venise. Plus tard, Lancosme fut vraiment un ambassadeur de la Ligue. Il semblait qu'il n'y eût plus de diplomatie du roi de France, mais simplement une diplomatie de factions. En 1579, l'ambassadeur de Henri UI, Germîgny, travaillait énergiquement à faire refuser au roi d'Espagne la paix que ses ambassadeurs étaient venus solliciter du sultan : il ne put empêcher qu'une trêve de dix mois fût conclue en 4380, puis prolongée, par des renouvellements successifs, jusqu^en 1589. Germigny réussit du moins à faire adoucir le sort des chrétiens d'Orient et à faire mettre en liberté beaucoup des captifs d'Occident. On a vu plus haut * comment Henri IV parvint, grâce à ses ambassadeurs Savary de Brèves et Jean Gonlaut-Biron de Salignac, à relever à Cons tan tinople le prestige et les intérêts de la France. C'est au temps de l'ambassade de Germigny que les Jésuites s'établirent à Galata (1584). Placés par Henri lY sous la protection spéciale de l'ambassadeur, ils prirent en Orient une grande influence. Ils eurent bientôt des missions à Salonique, Smyrne, Chios, Naxos et (1645-1658) Athènes. L'action de la France fut de nouveau en déclin sous les successeurs de Henri lY, même sous Richelieu. Nos ambassadeurs, Achille de Harlay-Sancy, Philippe de Harlay, comte de Césy, Henri de Gournay, comte de Marcheville, eurent à subir d'humiliantes avanies.

L'esprit de croisade persistait dans certaines têtes françaises, même chez des représentants du roi à Stamboul. Les Turcs s'irritaient de trouver partout des Français sur les galères de leurs ennemis, notamment sur celles des chevaliers de Malte et de Florence. Henri lY, d'esprit si large, rêve l'expulsion des Turcs. Savary de Brèves, qui obtint cependant, en 1604, un renouvellement avantageux des capitulations, est l'auteur d'un « Discours abrégé des asseurez moyens d'anéantir et ruiner la monarchie des princes ottomans ». On connaît les idées du Père Joseph, le principal conseiller de Richelieu.

Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait eu peu de cordialité dans les rapports des ambassadeurs français et des ministres

i. Voir ci-dessus, p. 295.

ottomans. Les hauteurs des premiers, larrogance brutale de^ seconds, qui d'ailleurs n'épargnait pas davantage les représentants des autres cours, amenèrent des scènes étranges. Harlay-Sancy ne put empêcher les jésuites d*être persécutés et un cordelier d*ètre pendu (1616). Un de ses secrétaires ayant fait évader un captif polonais à Taide d'une corde cachée dans un pâté qu'avait pétri le cuisinier de l'ambassade, le secrétaire fut torturé, le cuisinier bâtonné, l'ambassadeur lui-même battu et emprisonné (1617). Le fils de l'ambassadeur Marcheville, également accusé d'avoir favorisé l'évasion d'un captif, fut emprisonné, les chapelles de l'ambassade de France démolies, les autres églises catholiques fermées, les armes enlevées à tous les Européens, une < avanie » de 40000écus imposée sur tous les Francs, avec enlèvement d'otages pour en assurer le paiement. Peu après, le drogman arménien de la légation fut pendu, Marcheville embarqué de force (1634).

Les relations de la Turquie et de l'Angleterre datent du règne d'Elisabeth. Elles avaient alors un ennemi commun : l'Espagne de Philippe H. En 1579, sous Mourad III, des négociants anglais, William Harebone, Edward Elbon et Richard Stapei, sollicitèrent du grand-vizir Sokoli la liberté de commercer dans les ports de l'empire ottoman : elle leur fut accordée. Une correspondance s'ensuivit entre la reine et le sultan. Elisabeth y prenait le titre d' < invincible et tout-puissant défenseur de la viaie foi contre les idolâtres qui faussent les doctrines du Christ». Ceci devait toucher les musulmans. Sinan-Pacha disait à l'envoyé impérial : < Il ne manque rien aux Anglais pour être de véritables croyants que de lever le doigt et de prononcer la Confession de foi. » L'ambassadeur d'Angleterre â Constantinople, Harebone, fut aidé en ses négociations par l'historien Sead-ed-Din, précepteur du sultan Mohammed III. Alors fut conclu le premier traité de commerce entre les deux Etats (1580). En 1591, en 1623, c'estpar la médiation d'envoyés anglais, Edward Burlon, Thomas Roe, que fut renouvelée la paix avec la Pologne. Déjà la rivalité d'influence, auprès du Divan, était âpre entre la France et l'Angleterre : < Elle (Elisabeth) voudrait, écrit Henri IV à de Brèves, que ma bannière fust

renversée et que la sienne eust toute la vogue. » Edward Burton s'efforçait de soustraire les autres nations à Tobligation d'arborer le pavillon français, et, s'il était possible, de leur faire accepter le pavillon britannique. Du moins les Anglais s'étaient dispensés de « trafiquer sous la bannière de France. »

Les Hollandais signèrent, le 6 juillet 1612, par le ministère de leur premier représentante Constantinople, Cornélius delà Haye, leur premier traité de commerce avec la Porte. Il est analoirue, dans sa teneur, aux capitulations de la France et de l'Angleterre.

///. — Les causes de décadence.

Un empire d'esclaves. — Toute la constitution de la dynastie et de l'empire ottomans était fondée sur l'esclavage. C'est par des esclaves que le peuple turc et les peuples soumis continuaient à être gouvernés. Esclaves, les officiers du harem, les gardes des portes et des jardins, la garde du corps du sultan. Esclave, la redoutable milice des janissaires. En 1651, encore, le deflerdar Sarikatib, revenant d'assister au Conseil des vizirs, presque tous anciens captifs, pourra dire : « Je viens du marché des esclaves. » Et qu'est-ce que le sultan luimême? Dans tout Stamboul on le désigne sous ce nom : < le Fils de l'esclave », car c'est toujours d'une captive qu'il est né. Or cette oligarchie d'esclaves est en déclin, précisément parce qu'il s'y est introduit, par exemple dans Vodjak des janissaires, !' des éléments libres.

La a rissala » de Khodji-beg. — Plusieurs écrivains ottomans — Aïni-Ali, sous Ahmed P'; l'auteur anonyme du Lirore des conseils, sous Ibrahim P*"; même des poètes, comme Veîsi dans un Songe, où il fait intervenir les Prophètes et Alexandre le Grand, — ont, du xvi* au xvu* siècle, signalé les causes de la décadence ottomane. L'œuvre la plus importante est celle de Khodji-beg *. C'est une rissala {envoi, rapport) composée sur

1. H serait né soit à Kortclia, au sud du lac d*Okhride,ou a Gûmûrdchina, sur le rivage nord de la mer Egée, à 78 heures de Gonstantinople. Son nom est écrit, dans les divers manuscrits de \B.rissala, de manières très diverses : Kfiod/Of

Tordre de Mourad IV et dont celui-ci semble s*ôtre inspiré dans la plupart de ses réformes. Cet « envoi » se compose de dix-sept chapitres. Chacun d'eux, presque invariablement, débute par celle formule : « A la lumineuse intelligence de Sa Hautesse, le très auguste et très puissant Padishah, Refuge du Monde, il ne doit pas rester caché que... » et presque invariablement se termine par cette autre formule : « D'ailleurs, tout est en la volonté et puissance de Sa Hautesse, Refuge du Monde, mon Padishah. » Mais ces humbles formules encadrent Texposé le plus libre des abus qui se sont introduits dans Tempire, des remèdes qu'il convient d'y apporter, de l'obligation impérieuse qui s'impose au < Padishah de l'Islam » d'y apporter remède. Khodji-beg n'hésite pas à signaler comme les principaux auteurs du mal les entours mêmes du sultan, évitant seulement, par scrupule de musulman, de désigner plus clairement les femmes. C'est surtout à l'aide de cette rissala que nous essaierons de préciser les causes de la décadence.

Le sultan devenu invisible. — Sur les huit sultans qui régnèrent de la mort de Soliman le Grand à l'avènement de Mohammed IV, trois seulement ont paru à la tète des armées : Mohammed III dans la campagne de Keresztes, Osman II dans celle de Khotin, Mourad IV dans celles de Bagdad, et le dernier seul fut vraiment un chef de guerre. — Plusieurs de ^es sultans sont des enfants au moment où ils ceignent le sabre impérial : Ahmed 1" et Osman II ont quatorze ans, Mourad IV douze (Mohammed IV sept ans) : autant de régences menées par des vizirs et plus souvent par des femmes. — La façon même dont sont élevés les princes osmanlis, avant de monter sur le trône, est une cause de décadence. Jusqu'alors tous les shah-zadés, même ceux qui n'étaient pas destinés à régner, avaient mené une vie active, commandé des troupes, gouverné des provinces : Sélim II et Mohammed III sont les derniers princes qui aient

Khoudjij Khodji. — On ne sait pas au jusle quelles fondions il occupail : suivant les uns, Icliaoucii, puis secrétaire des sipalii-oghlans (Hls de spahis ou aspirantsspahis); suivant d*autres, aga. — Son ouvrage fut cerlainement composé vers IGDO, et il est permis de supposer que Mourad IV s'inspira de ses conseils quand il dompta les soldats rebelles et exigea d'eux le serment de se mieux comporter à l'avenir (en i632).

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été appelés de leur gouvernement pour saisir le pouvoir. A partir de ce moment, tous les princes ottomans, Théritier da trône comme les autres, sont élevés au fond du Séraï, dans une sorte de cage (kaweh) dorée, abandonnés aux eunuques, s*énervant dans une débauche précoce ^

Ceux de ces sultans qui restent invisibles à leurs soldats se rendent invisibles aussi à leurs autres sujets, invisibles à leurs ministres. Us ne traitent plus eux-mêmes les affaires, ne président plus le Conseil des vizirs, ne laissent plus approcher les plaignants, ne rendent plus eux-mêmes la justice. Or les sujets, dont ils n entendent plus les plaintes, sont opprimés impunément; les soldats, auxquels ils ne donnent plus Texeraple des mâles vertus de Tlslam, deviennent séditieux, indisciplinés, de moins en moins braves; les vizirs et gouverneurs, n*étant plus surveillés par lui, tendent à s'émanciper.

Gouvernement des femmes et des eunuques. — Comme le disaient les auteurs de la révolution de 1648, « même avec un souverain enfant, un sage vizir met Tordre dans le monde ». Le plus grave est que le sultan, qui ne sait plus faire travailler ses ministres, ne sait plus les choisir. Sélim II, un si médiocre prince, avait hérité des grands serviteurs de son père; mais à partir de Mourad III il y a baisse dans la valeur des grandsvizirs. Et puis, fussent-ils aussi méritants et dévoués que les Ibrahim et les Sokoli, eux-mêmes ne sont plus les maîtres. Nommés sous rinfluence des eunuques et des femmes, ils s'abaissent à n'être que leurs instruments. Or un point sur lequel ne cesse de revenir Khodji-beg, c'est que Ton ne doit pas tolérer que personne, encore moins les habitants du harem, ait

1. Cette situation amène une tendance h mo lérer la terrible loi sur le fralriclde d'État. Si le premier soin de Sélim II et Mohammed III est de faire étrangler leurs frères, cependant nous voyons Moustafa Tldiot épargné par Ahmed, Âlourad IV attendre longtemps avant de faire tuer quatre de ses frères sur cinq. Le grand-moufti n'est point aussi prompt à délivrer le fétoua autorisant le fratricide : il exige d'abord que le sultan ait lui-môme de nombreux héritiers. .\u reste, ces princes, gardés dans la Kaweh , inconnus du peuple et de rarmée, d'avance résignés à leur sort, ne sont point à craindre comme les shah-zadés d'autrefois qui disposaient de gouvernements et d'armées. Ils finissent toujours par périr, mais on se hâte moins qu'autrefois d'ordonner leur supplice. Notons cependant que c'est à partir d'Ahmed que, pour les enfants m&les des filles de sang impérial, l'infanticide devient de règle. Voir ci-dessus, t. IV, p. 733, note.

le droit de s'immiscer dans Tadminislration du grand-vizir : celui-ci doit rester absolu, comme le maître dont les pouvoirs lui sont délégués. Et voici que, de plus en plus, le harem s'immisce dans cette administration. Déjà au temps de Soliman le Grand, il y avait eu conflit entre le harem et le grand-vizirat, et Roxelane avait obtenu la mort dlbrahim; déjà, de son temps, le harem avait commencé à se subordonner le Divan : Roustem n'était devenu grand-vizir que parce qu'il était le gendre de Roxelane et son docile instrument. D'autres catastrophes achevèrent d'assouplir les grands-vizirs de la décadence. — Pour se maintenir en place, ils laissent le harem piller et ruiner l'empire. Le sultan ne gouvernant plus, le grand-vizir étant empêché de gouverner, c'est, en dernière analyse, aux mains de nègres eunuques et d'esclaves achetées qu'est remis le pouvoir absolu. Le sabre de Bayézid l'Eclair et de Mohammed le Conquérant n'est plus qu'un hochet. Le gouvernement est tombé en de telles mains que l'on comprend que d'autres prétendent y avoir leur part : l'odjak des janissaires, l'odjak des spahis, le corps des oulémas, bientôt les corps de métiers. L'anarchie militaire ou cléricale est-elle pire, après tout, que cette anarchie du harem? Que de fois les soldats mutinés allèguent des griefs légitimes!' que de fois aussi les oulémas ont eu un sens juste des nécessités de l'empire! La domination du harem est le pire mal dont souffre celui-ci : il s'attaque au nerf même de la monarchie, aux sources de sa force, en détruisant ses finances, ses armées, l'honneur de ses tribunaux et de son Eglise, la patience et la fidélité de ses sujets.

Oppression des contribuables. — Aux impôts, chaque jour plus nombreux et plus lourds, s'ajoutent toutes les autres causes de ruine : aliénation des domaines impériaux, altération des monnaies, avanies (awariz) ou taxes illégales de tout ordre. Le paysan est écrasé : « Au lieu de 40 ou 50 aspres qu'on levait sur chaque maison, on en lève aujourd'hui 240 par tête; au lieu de 40 aspres d'impôts indirects, 300 ; au lieu d'un demiaspre par mouton, 7 ou 8 aspres... En un mot, jamais on n'a vu telle exaction et oppression, dans aucun pays du monde, dans aucun Etat. Et cependant, si n'importe quel habitant des

pays islamiques a subi la moindre oppression, au Jugement Dernier il en sera demandé compte au souverain, et non pas à ses fonctionnaires, et il ne pourra s'excuser devant le Maître des mondes en disant : Moi, f avais confié mes sujets à ces genS'là, Les sanglots de ceux qui meurent de faim font s'écrouler les maisons; les pleurs des opprimés noient les empires dans ]'onde de perdition » (Khodji-beg).

Vénalité des emplois d'ouléma. — Autrefois, sui^-ant le même auteur, les emplois d'imam, de juge, de professeur, étaient donnés partie au concours, partie à Tancienneté. Ces fonctionnaires étaient presque irrévocables : Ebou-Sououd a conservé toute sa vie l'emploi de grand-moufti. Rassurés sur leur avenir, ils consacraient leur vie à étudier les sciences divines, à prier pour le bonheur du Padishah de l'Islam. Depuis on a vendu les grades universitaires et les dignités; des ignorants ont été promus aux emplois ; en revanche les grandsmouftis et les cadis-el-asker ont été révoqués sans motif. La dignité des oulémas et des juges en a été rabaissée. Auparavant ils n'avaient qu'à dire : « Voilà ce que Dieu ordonne en cette matière », et les serviteurs de Dieu répondaient : < J'entends et j'obéis. » — Non, « il ne convient pas de donner les emplois par protection : ils doivent être donnés aux plus savants » .

Disparition progressive des fiefs militaires. — Autrefois il y avait dans l'empire une infinité de petits fiefs (timars) et de grands fiefs {zaîms). Chacun de ces fiefs, suivant son étendue, mettait sur pied un nombre déterminé de cavaliers, bien montés, bien équipés, bien armés, des guerriers courageux, des < hommes du sabre », dont les fils, les sipahi-oghlans, étaient dressés à marcher sur leurs traces. Mais, déjà depuis 1 582, on a commencé à vendre ces fiefs à des étrangers non spahis ou fils de spahi; puis on les a distribués à des serviteurs du Séraï, à des eunuques nègres, à des nains, à des muets, sous le nom de fiefs de corbeille ; d'autres fiefs sont affectés à payer de leurs revenus les dépenses des femmes du Serai, comme bachmakliks {fiefs de pantoufle). D'autres sont simplement usurpés sur les spahis, par les vizirs, les gouverneurs, les puissants du pays, et les spahiliks deviennent àestchifliks. Souvent ces usurpateurs

les transforment en biens de mainmorte (vakouf), de façon à ce que le sultan ne puisse les reprendre, mais ils continuent à en toucher les revenus comme vidâmes des monastères et autres fondations pieuses. — Bref nous retrouvons, pour les fiefs de spahis, tous les abus dont les empereurs byzantins ont essayé de défendre leurs fiefs de slratiôtai. Le résultat est que, tandis qu*autrefois, à Tappel du sultan, il sortait de la seule Roumélie 70 à 80000 cavaliers, de TAnatolie 30000, de Diarbékir et du Kurdistan 20 000, du pays d'Erzéroum 20000, maintenant, par la disparition des fiefs, c'est à peine si, dans les mêmes pays, on peut mettre sur pied 7 ou 8000 cavaliers, et encore beaucoup sont des esclaves, des mercenaires, des passe*volants.

Décadence militaire des Janissaires. — Ce qui a augmenlé surtout, c*est Teffectif des soldats payés sur le trésor : 7000 sipahi-oghlans au lieu de 221 0 ; 31 27 silihdars au lieu de 2500 ; 3400 ouloufédji au lieu de 1013; 1805 ^Aorou6a au lieu de 814; 5978 djébédji au lieu de 625, etc. C'est surtoutTeffectif des janissaires qui s*est accru : au lieu de 12 000 sous Soliman, de 13 599 en 1574, il y en a maintenant 46 113. Tandis que le nombre des guerriers fiefiës a diminué, celui des guerriers soldés a plus que triplé, au grand détriment du trésor et des sujets. La milice des janissaires en vaut-elle mieux? Non, car on a violé la charte constitutive de cet odjak. Auparavant on n*y admettait que des jeunes gens d'origine chrétienne, enlevés à la guerre ou en vertu du Devchûrméj tous des esclaves du sultan, ne vivant que de sa soupe, de son eulufé (solde), de son bakhchich, également instruits dans les préceptes du Koran et dans le maniement des armes. Jamais on n*y admettait de fils de musulmans, c'està-dire d'hommes libres. Au temps de Sélim l'Inflexible, un mar chand musulman avait prêté à l'Etat 60 000 florins d'or; il offrit de renoncer à cette dette si l'on voulait admettre son fils comme simple janissaire. Quand cette proposition fut rapportée au sultan Sélim, il entra en courroux : < Par l'âme de mes grands ancêtres, dit-il à ses ministres, je vous aurais fait couper à tous la tête, si je n'avais peur qu'on ne dise dans le peuple que j'ai voulu m'approprier l'argent de ce mercanti en le faisant périr avec vous... Qu'on rende à cet homme son argent, et qu*on ne

m'entretienne plus de semblables vilenies. Celui d'entre vous qui essaiera de glisser des étrangers dans les rangs de mes soldats sans tache est sûr de passer dans Tautre monde sans avoir eu le temps de se repentir. » Or, continue Khodji-beg, ce n*est pas pour 60 000 florins, c'est pour 60 florins qu'on fait entrer dans Todjak des étrangers par demi-douzaines. Cela commence en 1582 : Mourad III voulut y faire entrer des gens qui avaient aidé à maintenir Tordre dans la foule pendant les fêtes de la circoncision de son (ils ou qui, comme acrobates ou lutteurs, avaient amusé le peuple. L'aga des janissaires, Ferhad, s'y refusa et préféra donner sa démission. Son successeur, Youssouf , consentit à prendre ces gens, mais dans une condition à part, comme aga-tchei'adji {i^rotégés de raga).La brèche une fois ouverte, tout le monde s'y précipita. Khodji-beg afflrme qu'on a fait entrer dans cette corporation « des citadins d*on ne sait de quelle foi ou de quelle religion, 6fes Turcs \ des Tsiganes, des Persans, des Lazes, des vagabonds, des muletiers, des chameliers, des cuisiniers, des brigands et des misérables de toute sorte. » On voit alors des janissaires ouvriers, gens de métier, pour lesquels l'annonce d'une guerre, qui réjouissait les anciens yéni-tchéri, semble une calamité. En temps de paix, ces gens forment dans la capitale une tourbe séditieuse, prête à toutes les mutineries. En temps de guerre, ils ne cherchent qu'à se faire exempter de l'entrée en campagne, ou désertent sur la route, ou fuient sur le champ de bataille. Bientôt on verra des janissaires vendre leur solde à des citadins et végéter misérablement sous les drapeaux, tandis que ceux qui touchent maintenant Yeulufé restent paisiblement dans leurs échoppes. Il se trouve des acheteurs pour le seul titre de janissaire, parce qu'il permet de parader en armes, de se faire tatouer sur la peau les insignes des ortas, d'insulter et rançonner le bourgeois paisible, de toucher le bakhchich aux avènements, de commercer sans presque payer de taxes. La redoutable milice des soldats-esclaves a fait place à une garde urbaine raisonneuse et séditieuse.

i. Les Osmanlis de Constanlinople ne se considéraient pas comme des Turcs : ils réservalenl ce nom aux Barbares asiatiques de race turque, Seldjoukides, Turcomans, Euzbegs, elc. Eux-mêmes étaient « les fils d'Osman •.

La civilisation ottomane. — Gonstantinople, grâce aux libéralités des sultanes, des princesses, des grands-vizirs, con* tinue à s^embellir de mosquées, comme celle d'Ahmed V à la c glorieuse couronne de six minarets ». Si fondées que soient les critiques de Khodji-beg, les études restent florissantes. Le biographe Attayi a pu donner les vies de 500 légistes ou cheikhs, de la mort de Mohammed III à celle de Mourad IV. Presque aussi nombreux sont les poètes qu'au siècle de Sélim rinflexible et de Soliman le Grand. Hasan Kinali-Zadé a pu écrire les vies de 600 poètes et Nazmi donner les morceaux choisis de 270. Les plus illustres sont Baki Tlmmortel (mort en 1600) et Névi, poêle assez léger, car, un jour que Mourad IV lisait ses Flèches du sort, la foudre étant tombée non loin du sultan, celui-ci crut que c'était un avertissement du ciel irrité (1629). Parmi les poètes il faut citer, sous le nom de Mouradi, Mourad III; de ^aAA/t, Ahmed I"^; de Farst, Osman II. L'histoire est représentée par Sead-ed-Din, un des héros de Keresztes, qui fut grand-moufti, mourut en 1899, et dont la Couronne des histoires fut continuée par son fils Mohammed. Hadji-Khalifah achève en 1654 son Fezliké, chronique des guerres maritimes ottomanes. Les autres historiens sont Petchévi de Fûnfkirchen, négociateur des deux capitulations de Gran, qui mena sa chronique jusqu'à la fin de Mourad IV; Saffi, qui raconta la vie d'Ahmed I" moitié en prose, moitié envers; l'Albanais Mohammed, qui, dans son Choix des Histoires^ a rassemblé les annales de 88 dynasties musulmanes, y compris celle des Ottomans; Toughi et Nadiri, historiens d'Osman II ; Djerrah-Zadé, qui a raconté les guerres de Perse. Nous connaissons Khodji-beg, que Hammera surnommé le « Montesquieu ottoman ».

En 1640, Evlia, un mouezzin de la Crimée, commence ses fameux voyages qui devaient durer quarante années, le mener jusqu'en Perse, en Arabie, en Nubie, sans compter l'Allemagne et la Suède, et qu'il a racontés en quatre volumes.

Tachkœpri-Zadé, dans ses Objets des ScienceSy a laissé une encyclopédie arabe de 307 sciences. Les Ottomans de cette époque ne sont pas pour cela un peuple à esprit scientifique. L'historien Sead-ed-Din avait eu l'idée de faire apprendre l'as-

trononiie à son élève le futur Mohammed III : il avait fait construire un observatoire et appointé deux astronomes, l'un Taki-ed-Din d*Egypte, Tautre un juif de Salonique. Les ennemis de Sead-ed-Din insinuèrent à Mourad III que les empires dans lesquels on bâtissait des observatoires étaient bien près de leur ruine, citant à Tappui des exemples tirés de Thistoire de rOrient; Mourad III ordonna de raser Tobservatoire.

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