À peu près l'équiTalent de comtes
furent réduits en cendres, et les moines massacrés. La contrée qui avait produit les deux plus grands écrivains de la période anglo-saxonne, Bède et Alcuin, fut rendue à la barbarie. Bientôt ce fut le tour de l'Est-Anglie; le jeune roi Edmond fut pris par les Barbares et subit le martyre (20 novembre 870). L'année suivante, d'autres Danois, conduits par Guthrun, remontèrent la Tamise et s'établirent à Reading. Ethelred, écrasé près de Mer ton, mourut de ses blessures (mai 871).
La résistance à l'invasion danoise : exploits du roi Alfred. — Alfred, qui recueillit à vingt-deux ans le sanglant héritage de son père Ethelwulf et de ses trois frères, tués à l'ennemi, acheta la retraite des vainqueurs à prix d'argent. Les Danois allèrent alors saccager la Mercie qui fut, comme la Northumbrie et l'Anglie, réduite à l'humiliante condition de rovaume tributaire.
Cependant Alfred avait mis ce répit à profit. Une flotte équipée rapidement vainquit le roi Ubba et lui enleva une enseigne merveilleuse que, dit-on, les trois filles de Lodbrok avaient faite en un seul jour : c'était un corbeau qui battait des ailes quand il partait pour la victoire. Mais, d'autre part, Guthrun revint en force vers le sud, prit Londres, envahit Wessex et vint hiverner sur le haut Avon. L'armée danoise, « l'Armée », comme l'appelle énergiquement la chronique saxonne, chassa les habitants devant elle : « Beaucoup s'enfuirent au delà de la mer; les autres se soumirent pour la plupart, sauf le roi Alfred. Avec une poignée d'hommes, il se retira au milieu des bois et des marais. Vers Pâques, il construisit un fort à Athelney; de là, avec une partie des hommes de Somerset, il sortit de temps «n temps pour combattre l'Armée. Puis, dans la septième semaine après Pâques, il marcha vers la Pierre d'Ecbert, à l'est de Selwood. Là vinrent à lui tous les hommes de Somerset, *ous ceux de Wiltshire, et cette partie des hommes de Hampshire qui étaient de ce côté de la mer; ils se réjouissaient de le revoir. Le jour suivant, il alla de cette station à Iglea ^Ockley), et le jour d'après à Ethandun (Eddington). Là il comlaltit contre l'Armée tout entière. Il la mit en fuite et la poursuivit jusqu'à sa forteresse, qu'il tint bloquée pendant quatorze
jours. Alors l'Armée lui livra des otages, jura sur de nombreux serments de quitter son royaume et promit que son roi recevrait le baptême. Ils tinrent fidèlement parole. Environ trois semaines après, le roi Guthrun vint le trouver, avec une trentaine de guerriers choisis parmi les plus notables de l'Armée, à Aure, qui est près d'Athclney. Le roi fut son parrain au baptême, qui fut célébré à Wedmore. Guthrun resta douze jours avec lui et reçut de nombreux présents » (818). C'est en ces termes simples et précis que la chronique saxonne raconte un des épisodes les plus mémorables des guerres danoises et l'événement le plus glorieux du règne d'Alfred. La légende l'a défiguré en le poétisant.
La paix de Wedmore partagea l'Angleterre entre le roi des Danois et le roi de Wessex, par une ligne qui remontait la Tamise et son affluent, la Lea, rejoignait l'Ouse par Bedford, et gagnait enfin l'ancienne voie romaine appelée Watling-Street. L'Est-Anglie, Essex avec Londres, sa capitale ruinée, la Norlhumbrie tout entière, la moitié orientale de la Mercie composèrent le territoire danois, le Danelagh. Le reste appartint à Wessex, agrandi de Sussex, de Kent, de la Mercie occidentale.
Des trois grands Etats saxons, Wessex demeura donc seul, avec le prestige de la résistance victorieuse qu'il avait opposée à l'ennemi. L'idée de patrie était née au sein des communes; la force des choses et l'influence plus grande encore du sentiment national se réunirent ainsi pour hâter la formation de l'unité politique en Angleterre.
Institutions du roi Alfred. — Alfred ne fut pas grand seulement parce qu'il n'avait pas désespéré et qu'il avait été heureux, mais encore et surtout parce qu'avec une intelligence supérieure il entreprit de réparer les désastres de l'invasion et de fortifier son royaume contre les périls à venir. Sur le front opposé à l'ennemi, des forteresses furent construites. Londres, enlevé à Guthrun après un soulèvement bientôt réprimé (886), fut « rendu habitable » et repeuplé; toute la vallée de la Tamise fut alors occupée par les Saxons. La Mercie occupée servit de barrière entre les Danois et les Gallois, toujours prêts à s'associer contre l'ennemi commun. Pour l'armée, on organisa la
levée en masse; le pays fui divisé en dislricls militaires; chaque portion du sol cultivé comprenant cinq kides dut fournir un homme d'armes avec une solde et des vivres; chaque Uurh dut également un certain nombre de guerriers. Celle milice ifyi'd) fui divisée en deux contingents : l'un pour le service actif, l'autre pour la défense des places fortes. C'était une armée vraiment nationale: elle protégea le pays sur terre, pendant qu'une Botte, concentrée dans des stations choisies, surveilla la mer. Le service militaire élaîl une des trois obligations imposées à chaque propriétaire foncier. La trinoda nécessitas comprenait encore l'obligation de contribuer à l'entretien des ponts et à la garde des fortifications. Alfred y tint follement la main. 11 rétablit l'ordre publie, en faisant reconnaître la supériorité de la justice royale sur lous les nulres tribunaux; l'ancienne paix du peuple disparut pour faire place à la paix du roi ; huile violation de la loi fut punie comme une offense faite à la personne royale.
La civilisation anglo-saxonne sous le roi Alfred. — En même temps, les éludes furent remises en honneur. Alfred avait appris tard à lire, mais, s'il faut en croire un de ses biographes, il cul toujours depuis quelque livre avec lui. Comme Cbarleinagne, il élaldil une école dans son palais: il s'entoura de lettrés, comme Plegmund, archevêque de Canlorbéry, un des ailleurs prétendus de la Chronique saxonne; il attira à sa cour les étrangers, comme le Gallois Asser, moine de Saint-David, qu'Alfred nomma évoque de Shcrborne, comme le Français Crimbaud, moine de Saint-Berlin, et le Saxon Jean, moine de Corvei, qui furent mis l'un el l'autre à la tête des monasléros nouvellement fondés de Winchester et d'Athelnev. 11 voulait, disait-il lui-même. « que tous les jeunes gens nés libres de son royaume, qui en avaient les moyens, fussent contraints à apprendre, jusqu'à ce qu'ils sussent lire dans la perfeclion l'écriture anglaise; qu'ensuite ceux qui se destinaient à renseignement et au service divin fussent instruits dans la langue laiine ».
Alfred lui-même se fil auleur : non qu'il ait composé un seul ouvrage original: il n'a jamais fait que des Iraduclions. où il
n'hésita pas, d'ailleurs, à faire entrer ses vues personnelles; mais il les rédigea dans sa langue maternelle : les cinq livres de la Consolation tirée de la philosophie par Boëce, Y Histoire universelle d'Orosc, continuée par Y Histoire ecclésiastique de Bède, le Manuel du pape Grégoire le Grand pour la direction des âmes (Cura ou Régula pastoralis). Par là il a mérité d'être considéré comme le fondateur de la prose anglaise. 11 fit aussi consigner par écrit, dans cette même langue, les lois des divers rois saxons; on pourrait donc dire qu'il a fait rédiger le premier code de lois nationales, comme sans doute il a provoqué, directement ou indirectement, cette compilation historique appelée par les uns la Chronique anglo-saxonne, par les autres les Chroniques anglaises. C'est en effet une œuvre officielle, rédigée à Winchester, la capitale du royaume ; c'est aussi une œuvre nationale, car elle ne raconte que les faits intéressant l'histoire des rois anglo-saxons. Composée à l'aide de documents intérieurs, de brèves annales locales, elle mit fin à l'existence de ces annales particulières, et devint par là même une preuve matérielle du progrès accompli vers l'unité. Elle témoigne encore d'un autre fait : comme il est extrêmement rare qu'elle note des événements de l'histoire continentale, elle atteste l'isolement où vécut l'Angleterre pendant toute la période saxonne. Cette vénérable chronique, la première de l'Europe qui ait été écrite dans une langue moderne, est exclusivement anglaise, comme Alfred est un roi exclusivement anglais
Nouvelles luttes contre les Danois. — Alfred put à peine consacrer quinze années à ce bienfaisant travail de rénovation politique et intellectuelle. Après Wedmore, les Danois s'étaient jetés sur la France. La grave défaite subie à Saucourt, ainsi que la paix imposée à Guthrun en 886, arrêtèrent pour un temps les courses de pirates. Par malheur, les pays Scandinaves étaient, à ce même moment, travaillés par des mouvements intérieurs qui devaient amener de nouvelles migrations et de nouveaux ravages. C'est à la fin du ixe siècle que se formèrent les royaumes de Danemark, de Suède et de Norvège. Cette conqentration du pouvoir en quelques mains produisit un double effet : d'abord, les petits chefs indépendants, impatients du joug imposé
par l'usurpateur heureux de la couronne, se réfugièrent sur la mer et imprimèrent à la course un élan nouveau. Plus tard, les grands rois du Nord réussiront là où vont échouer ces chefs isolés, et emporteront les dernières résistances de l'Angleterre aux abois.
A partir de 893, Alfred eut à combattre les Danois nouveaux venus; ils durent se retirer, après trois ans de tentatives inutiles pour fonder des établissements fixes sur le territoire saxon. En même temps, les princes gallois qui, par haine des Anglais, étaient les alliés naturels des Danois, demandèrent la paix. Alfred put mourir tranquillement (28 octobre 901), laissant une mémoire qui, par un rare privilège, n'a jamais été discutée : pour les historiens modernes, comme pour les chroniqueurs du moyen âge, il a toujours été Alfred le Guand.
Les successeurs du roi Alfred. — Ses successeurs furent dignes de lui, et, pendant un siècle, l'Angleterre eut cette bonne fortune d'avoir à sa tète des princes qui s'illustrèrent en la défendant.
Edouard l'Ancien enleva aux Jutes l'île de Wight, battit Owen, roi de Gwent, en Galles septentrionale, conquit toute la Mercie danoise, éleva partout de nouvelles forteresses, enfin repoussa une coalition formée des princes gallois, des Bretons de la Clyde, du roi des Scots, des Danois : si bien que les vaincus le reconnurent comme leur « père et seigneur ». Il mourut peu après (925).
Son fils, peut-être illégitime, Athelstan, lui succéda, non sans contestation. Il s'empara de la Northumbrie. Au début'de son «•ègne, il avait porté le simple titre de « roi des Anglo-Saxons » ; il prit maintenant ceux de t monarque de toute la Bretagne », «le € Basileus anglais, empereur des rois et nations habitant dans les limites de la Bretagne », etc. Aux grands witenagemots de son Tègne, parurent, en effet, des princes bretons, des jarls danois, <les thegns de Northumbrie et d'Anglie. Son action se fit sentir même au dehors. Depuis que les hommes du Nord avaient arraché au faible Charles le Simple une partie de la Neustrie, l'Angleterre était sous la menace permanente des invasions normandes. Déjà Ethelwulf avait épousé Judith, fille de Charles
le Chauve. Athelstan renouvela l'alliance française en donnant une de ses sœurs en mariage à Charles le Simple, une autre à Hugue le Grand, tandis qu'une troisième épousa Otto le Grand, duc de Saxe, plus tard roi et empereur d'Allemagne. Après le renversement de Charles le Simple, Athelstan recueillit son neveu Louis, qu'il aida à reprendre la couronne carolingienne, en 936. Louis d'Outremer pouvait être un allié précieux pour la grande île que tant de peuples se disputaient.
L'année qui suivit cette restauration, Athelstan eut à combattre une coalition de Scots, de Bretons, de Danois northumbriens et irlandais. Il les rencontra non loin de la Tweed, à « Brunanburh ». Là fut livrée une des batailles les plus fameuses de l'histoire anglo-saxonne : « Le roi Athelstan, roi des comtes, celui qui donne l'anneau aux chevaliers, et Edmond, son frère, gagnèrent un durable renom à la pointe de leur épée. Là périrent maints guerriers, de dards lancés par-dessus les boucliers. Là tombèrent cinq rois que, sur le champ de bataille, les épées envoyèrent au sommeil éternel; et ils étaient jeunes; et sept des jarls d'Owen (de Gumberland), avec les Scots et les gens de la mer. Là, le prince des guerriers du Nord s'enfuit, avec une poignée d'hommes, vers la proue de son vaisseau. Là s'enfuit le chef aux cheveux blancs, le vieux Constantin (roi des Scots); et il n'eut pas lieu de se réjouir à la communion des épées, car ses compagnons furent tués et son fils resta sur le champ de carnage, déchiré de blessures. Les hommes du Nord partirent sur leurs barques clouées, pour chercher au delà de la mer profoniïe Dublin et l'Irlande, couverts de honte. Jamais le pays n'avait vu pareil massacre ; jamais le tranchant du glaive n'avait abattu plus de guerriers, à ce que disent les vieux chroniqueurs, depuis que les Angles et les Saxons vinrent ici sur la large mer. puissants forgerons de la guerre, qui enlevèrent le pays aux Welches conquis. » Quatre ans après cette brillante victoire, Athelstan mourut (941), emportant les regrets de tout son peuple. Il avait perfectionné l'organisation de ses Etats, généralisé les associations pour le maintien de la paix (frithgilds), favorisé la réforme religieuse. A tous égards, il a mérité d'être appelé le premier roi d'Angleterre ; les titres
dont il se décora dans ses diplômes n'étaient pas pure vanité.
Saint Dunstan et la réforme de l'Église. — La guerre contre les Danois fut l'œuvre glorieuse de la première moitié du x" siècle, continuée avec succès par Edmond (941-946) et par Edred (946-955), frères d'Aflielstan et ses successeurs.
La réforme de l'Église fut entreprise sous les auspices de saint Dunstan, ministre de quatre rois pendant la seconde moitié du x" siècle.
S'il faut en croire ses biographes, Dunstan était de sang royal. 11 naquit, on ne sait quand, dans le voisinage de Glastonbury. lieu autrefois célèbre et très fréquenté à cause de son monastère, où l'on conservait le corps de saint Patrick, l'apôtre des Irlandais. C'est là sans doute qu'il fut initié aux « sciences des philosophes ». Il apprit aussi la musique : « comme David », il sut pincer le psaltérion et la cithare, loucher l'orgue, frapper des cymbales. Mais à toutes ces études o séculières », il préféra « la science de la piété contenue dans les livres évangéliques et apostoliques. En outre, il se rendît habile à tout faire de ses mains, à peindre, à former des lettres, à ciseler l'or et l'argent, à fabriquer tout ce qu'il lui plaisait avec le fer et l'airain. » Son oncle, Adhelm, archevêque de Canlorbéry, le présenta au roi Athelstan, dont il ne quitta plus le palais. <• Là, tantôt se levant pour prier Dieu, tantôt s'asscyant pour juger les causes des hommes, il so conduisit avec sagesse et circonspection. Quand il voyait le roi fatigué des soucis de l'Etat, il jouait du tympauon ou de la cithare, ou de tout autre instrument de musique, et réjouissait les cœurs du roi et des grands. » Cette faveur lui fit des envieux; il dut quitter la cour et se réFugia auprès d'Elfegh.évéque de Winchester, qui lui conseilla de se faire moine. Le jeune homme était mondain, ardent; il songeait à se marier; après une courte mais vive résistance, il céda et prit l'habit monastique. D'ailleurs il ne resta pas longtemps au cloître ; Edmond, successeur d'Alhelslan, l'appela auprès de lui, lui donna la première place parmi ses palatins, et, sans doule pour récompenser ses services, lui fit dou du domaine royal de Glastonbury. Dunstan y construisit une église et y réunit une communauté de moines.
L'institution monastique était alors en pleine décadence : c Le nom même d'abbé était presque inconnu. Personne n'avait vu de couvents de moines ; ceux qui voulaient vivre en cénobites partaient seuls ou avec quelques compagnons, et allaient vivre à l'étranger. » C'est ainsi qu'avait vécu saint Patrick, ainsi que vivaient encore, à cette époque, les moines irlandais : nulle règle, nulle discipline. Ou bien encore c'étaient des prêtres séculiers, mariés pour la plupart, qui habitaient les bâtiments des abbayes et des cathédrales. Leurs mœurs étaient mauvaises et leur instruction nulle. Après Alfred, les études avaient tellement dégénéré « qu'aucun prêtre anglais ne savait ni écrire une lettre en latin, ni la traduire du latin ». Cependant, sur le continent, la fondation de Cluny (910) avait commencé la réforme monastique; la règle de saint Benoit y avait été rétablie dans ce qu'elle avait à la fois de sévère et d'utile : obéir et se taire, travailler et prier, donner l'aumône aux pauvres et l'hospitalité aux étrangers. Le monastère de Fleury-sur-Loire adopta de bonne heure cette règle austère, et servit à son tour de modèle aux réformateurs anglais. Odon, évêque de Sherborne, refusa le siège de Cantorbéry parce qu'il n'était pas moine; Abbon de Fleury vint lui apporter lui-môme l'habit monastique, et c'est alors seulement qu'Odon accepta. Oswald, neveu d'Odon, se fit moine à Fleury; rappelé par son oncle, il fut un zélé propagateur de la réforme, à Worcester et plus tard à York. Pour réformer le clergé séculier, on remplaça par des moines bénédictins les chanoines des cathédrales. Dunstan favorisa ce mouvement; mais il était avant tout un homme d'Etat; la réforme, à ses yeux, ne devait pas seulement corriger les mœurs du clergé, mais aussi préparer des fonctionnaires instruits et disciplinés pour l'administration royale.
Lorsqu'Edred monta sur le trône (9i6), Dunslan, son compagnon de jeunesse, devint son principal ministre. Il se proposa d'organiser l'unité politique de l'Angleterre, si péniblement élaborée depuis un demi-siècle : chaque Etat devait garder son autonomie, sous l'autorité suprême du roi de Wessex; ce plan chimérique et dangereux fut traversé par la mort d'Edred (955). A l'avènement d'Edwy, fils aîné d'Edmond, les nobles
saxons, qui regardaient les royaumes vassaux comme leur proie, s'emparèrent de l'esprit du jeune roi, qui chassa Dunstan de sa cour. Mais les Merciens et les Xorthumbriens se soulevèrent ; ils prirent pour roi Edgar, frère d'Edwy, qui s'empressa de rappeler Dunstan. A la mort d'Edwy (959), Wessex reconnut Edgar. Dunstan fut nommé archevêque de Cantorbéry.
Saint Dunstan et le roi Edgar. — Edgar, jeune homme de seize ans à son avènement, régna d'abord sous la tutelle du primat. Il avait assez de valeur personnelle pour s'en affranchir bientôt; mais le roi et son ministre restèrent toujours unis. Leur œuvre, toute de paix et de réforme, fut si bien confondue qu'on ne saurait dire maintenant ce qu'il en faut attribuer au prince ou au prélat. Au point de vue ecclésiastique, il semble cependant que le roi ait été plus zélé que le ministre. Tandis qu'Edgar créait de nouveaux diocèses et fondait environ quarante abbayes, Dunstan conserva les chanoines à Londres, à Leicester, à Cantorbéry. Le vrai « père des moines » fut Etbelwold, le fondateur d'Abingdon. On ne peut douter néanmoins que Dunstan ait pris une part décisive aux résolutions du concile tenu en 96 i à Winchester. L'élection des abbés et abbesses dut se faire conformément à la règle sacrée, avec le conseil et l'assentiment du roi; les évèques durent être élus, avec les mêmes garanties, par leur chapitre monastique, ou, s'il n'y avait que des chanoines séculiers, par toute autre communauté de moines; enfin, l'évèque, une fois ordonné, devait vivre avec ses moines sous une règle aussi étroite que l'abbé régulier. D'autres préceptes déterminèrent les rapports des évèques avec le roi, la reine, les grands; leurs voyages, leur cortège, les festins qu'ils étaient tenus de refuser, etc. C'était le triomphe du monachisme.
Dans l'ordre laïque, l'idée de Dunstan fut remise en vigueur : l'hégémonie de Wessex fut proclamée: mais la Mercie, la Xorthumbrie. furent gouvernées par des eaUormc* tout-puissants. C'étaient comme les duchés nationaux de l'Allemagne, et Dunstan voulut peut-être imiter les fêtes par lesquelles Otto Ier avait célébré la restauration à son profit de l'Empire romain, quand il fit couronner solennellement Edgar à Baih
(973). Edgar fut d'ailleurs un roi pacifique. Une flotte nombreuse surveilla les côtes; presque chaque année elle faisait le tour de l'île, emmenant parfois le roi, et Ton dit que, dans une de ces expéditions, il vainquit le roi de Dublin. La légende qui dépeint Edgar assis au gouvernail d'une barque remorquée sur la Dee par huit rois tributaires, n'est que l'embellissement d'un fait véritable; elle donne une idée juste du prestige de la royauté saxonne arrivée à son apogée.
Les rois Edouard et Ethelred. — Le « roi des Anglo- Saxons, maître des îles et des rois de la mer », emporta au tombeau la fortune de sa race (975). Il laissait deux fils de lits différents : Edouard et Ethelred. Le premier lui succéda, mais après une élection longtemps disputée, que D un s tan emporta enfin.
La minorité d'Edouard (il n'avait que treize ans) semblait promettre encore au prélat une longue influence; mais il avait des ennemis nombreux et, de plus, Edouard fut assassiné à l'instigation de sa belle-mère, après deux ans de règne (977); l'Eglise, qu'il avait servie, lui décerna l'épithèthe de martyr.
L'avènement d'Ethelred mit fin au ministère du grand prélat. Dunstan survécut encore dix ans à la perte de son pouvoir, tout entier au gouvernement spirituel de son diocèse et de sa province. Vieux, il revint aux occupations de sa jeunesse, à la musique, aux lettres, aux travaux de ses mains. On a dit de lui qu'il fut non le Grégoire VII, mais le Gerbert de son siècle. C'est le type le plus caractérisé du prélat anglo-saxon, dévoué sans doute à ses devoirs de prêtre, mais aussi serviteur empressé de la royauté. Esprit éclairé, ouvert à toutes les choses de l'esprit, réformateur modéré, il n'eut qu'une passion, celle du gouvernement; elle a rempli toute sa vie.
Recrudescence des invasions danoises. — Les invasions danoises reprirent au lendemain de la mort de Dunstan (988). Trois ans plus tard, Brithnorth, ealdorman d'Est-Anglie, fut vaincu et tué près de Maldon par une armée norvégienne. Elfric, ealdorman de Mercie, fit défection. Des pirates, venus sans doute d'Irlande, ravagèrent Cornouailles et Devon, puis Dorset et Hampshire (998), puis Kent (999); l'entrée de la Medway fut forcée et le siège mis devant Rochester.
l'ÉRlOPE DES INVASIONS MANUlSKS
A ces terribles envahisseurs Ethelreil ne sut opposer qu'une diplomatie lâche et insuffisante; il imagina, tour a tour, (l'acheter leur relraife à prix d'argent ou de les prendre â sa solde. Le danegeld ' fut levé pour la première fois en 991 ; puis, sur le soupçon que ces mercenaires préparaient la mort ilu roi et de ses witan, il les fit tuer. C'est le massacre de la Saint-Brice (13 novembre 1002). Son mariage avec Emma, fille de Richard le Bon, duc de Normandie, fut, au conlraire, un acte de politique prévoyante; mais l'alliance normande ne suffisait pas pour sauver l'Angleterre, gouvernée par des ealdormen peu sûrs, sous un roi qui n'était jamais prêt. On le vit hienlôl. Swcin ou Suénon « â la Barbe fourchue », roi de Danemark et conquérant de la Norvège, s'empara en 1003 d'Exeter et de Salisbury. En 1010, Canlorhéry fut mis à sac, et l'archevêque Elfeah égorgé après de longues souffrances. La retraite des [tirâtes, achetée Irois fois à prix d'argent, ne fit que les animer davantage. En 1013, Swein envahit la vallée de l'IIumber; du coup tout l'ancien Danolagh fut reconquis. Puis Wcssex fut envahi; Winchester, la capitale d'Alfred et d'Edgar, fut prise, Ethelreil, après avoir croisé pendant quelque temps en vue des côtes, perdit courage, et se réfugia en Normandie avec sa femme et ses enfants.
Conquête de l'Angleterre par Canut '. — Quelques semaines après, Swein mourut subitement, à Gainsborough (févr. 1014). Les wilan rappelèrent Elhelred, qui rentra dans Londres. Avec son fils Edmond Côte de fer, il marcha contre les Danois et les força de se rembarquer. Le jeune Canut, que l'Armée avait pris pour chef d'une voix unanime, fil à l'Angleterre de sanglants adieux : les otages que son père s'était fait livrer eurenl les mains, les oreilles et le nez coupés et furent jetés à la côte près de Sandwich. Puis il cingla vers le Danemark, partagea l'héritage de Swein avec son frère aine tlarald, et, après avoir assuré par là sa base d'opérations, revint en Angleterre. La lutte, concentrée dans la vallée de la Tamise, fut poursuivie de part et d'autro avec acharnement.
Ethelred étant venu à mourir (1016), les witan de Londres élurent Edmond, les autres choisirent Canut. Après s'être mesurés inutilement dans plusieurs rencontres, les deux rois se partagèrent le pays comme au temps d'Alfred; il fut décidé qu'Edmond « serait le roi suprême, et qu'il aurait Wessex, Essex, Est-Anglie ; Canut aurait la Mercie et la Northumbrie ». Mais Edmond mourut assassiné, peu après (30 nov. 1016). Pendant son règne de sept mois, il avait livré cinq grandes batailles dont il avait gagné trois. Néanmoins, la terreur causée par les Danois était si grande et le sentiment national des Anglais si faible encore que, bien qu'Edmond laissât un frère et deux fils, Canut fut reconnu, d'un consentement unanime, roi de toute l'Angleterre (1017).
Canut commença par affermir sa domination par des meurtres politiques. Le frère d'Edmond fut mis à mort; ses deux fils, transportés en Norvège pour y subir le môme sort, parvinrent à s'échapper, et trouvèrent asile auprès de saint Etienne, roi de Hongrie. Uhtred de Northumbrie, beau-père d'Edmond, fut invité aux fêtes du couronnement et assassiné dans le palais même du roi. En même temps, il fallait que Canut satisfît la flotte qui l'avait aidé à vaincre; pour cela, l'Angleterre dut payer un lourd danegeld (1018).
Gouvernement de Canut le Grand. — Mais Canut n'était cruel et avide que par nécessité : loin de tyranniser l'Angleterre, il en fut un des rois les plus glorieux et les plus bienfaisants. Il ne changea rien aux institutions saxonnes. A la mort d'Edmond, il prit la couronne à Londres, d'après les formes ordinaires. Dans un witenagemot tenu à Oxford, il renouvela les lois d'Edgar, qui ne faisaient aucune distinction entre les parties anglaises et danoises du royaume. L'organisation administrative ne fut pas modifiée : l'Angleterre, divisée en quatre ealdormanats, fut gouvernée par des chefs aussi bien anglais que Scandinaves : à côté du Norvégien Eric (Northumbrie) et du Danois Turkhill (Est-Anglie), figurèrent Lcofric en Mercie, et Godwinc en Wessex. Ce dernier était de condition obscure; mais il était brave, éloquent, avisé, autant qu'actif et aimable. Son mariage avec la sœur d'un jarl, qui lui-même était beau-
frère de Canut, et ses grandes richesses firent bientôt Je ce Saxon le premier personnage de l'Angleterre après le roi. Le da-negeld fut maintenu, et Canut, après avoir renvoyé en Danemark la plupart de ses vaisseaux, entretint une garde permanente de quelques milliers d'hommes. Ce sont les housecarts, armés de la terrible hache danoise, qui disparaîtront seulement à la bataille de Uastings.
Ainsi appuyé et armé, Canut put donner à l'Angleterre une paix durable à l'intérieur et à l'extérieur. Justicier sévère et impartial, il parcourut souvent ses Etals, entouré de conseillers et de scribes, pour régler les différends sur les Heux mêmes. II protégea l'Eglise; il adopta les saints saxons : Dunstun. le roi Edmond d'Esl-Anglie, Edouard le martyr, l'archevêque de Canlorbéry Elfeah, furent particulièrement honorés, et une église fut élevée sur le champ de bataille d'Assandun où Edmond avait été vaincu.
Au dehors son action fut également active et toute pacifique : il renouvela l'alliance de l'Angleterre avec la Normandie eu épousant la veuve d'Ethelred, Emma, bien qu'elle eût le double de son âge; plus lard, il donna sa sœur Edith en mariage au duc Robert le Magnifique. En 1021, il fit un pèlerinage â Rome, où il répandit les présents et les aumônes. Il y négocia avec le pape, qui renonça aux sommes considérables qu'il tirait de chaque nouvel archevêque de Cantorbéry pour l'obtention du pallium: avec l'empereur Conrad H. qui rendit au Danemark les pays situés au nord de l'Ëider; avec Rodolphe, roi de Bourgogne, qui promit le libre passage à travers ses Etats aux sujets du roi d'Angleterre, aux marchands, aux pèlerins allant à Rome. Dans une lettre à son peuple, où il annonçait ces heureux résultats, Canut disait « qu'il avait voué sa vie à rendre la justice à tous, â gouverner en roi pieux et juste »; il enjoignait â tous ses agents pendant son absence u de ne faire tort à personne, riche ou pauvre », menaçant ceux qui seraient en failli' (ta son implacable sévérité.
De Rome, il se rendit dans ses Etals du Nord. La mort de son frère Harald, en 1018, lui avait donné le Danemark; il conquit la Norvège en 1028; on dit que la Suède reconnut sa
suprématie. En 1031, il envahit l'Ecosse, et força le roi Malcolm II à devenir son vassal. Le nord de l'Europe sembla ne phis former qu'un seul Etat; l'Angleterre était à la tète de cette vaste agglomération de royaumes; c'est de Winchester que Canut les gouvernait tous. Il envoya des missionnaires et des ouvriers anglais, pour répandre chez les Scandinaves la religion et les métiers en honneur chez le peuple que les Scandinaves avaient vaincu. En Angleterre môme, les Danois n'eurent que des offices inférieurs ou furent peu à peu remplacés par des Anglais. Si Canut était venu deux siècles plus tôt, l'Angleterre de l'Heptarchie eût pu devenir une province danoise, comme la Bretagne celto-romaine était devenue une province saxonne; mais Alfred avait donné au pays l'unité, Athelstan et Edgar la richesse et la puissance; il n'était plus possible d'anéantir l'œuvre du temps. Canut ne pouvait se maintenir qu'en régnant en souverain anglais; il le comprit dès le début, et ce fut là son génie.
Canut mourut à quarante ans (novembre 1035). Sa famille ne devait pas durer un. siècle, son empire même pas dix ans. Il laissait deux fils : Harthacnut, qu'il avait eu d'Emma de Normandie, et qui lui succéda aussitôt en Danemark, etllarald « aux pieds de lièvre », qu'il avait eu d'Elgive de Northampton. Tous deux revendiquèrent la couronne anglaise et trouvèrent des partisans; personne d'ailleurs ne songeait aux enfants d'Ethelred; pas môme leur mère Emma, qui se déclara formellement pour Harthacnut. Les witan assemblés à Oxford résolurent la difficulté en partageant le royaume. Harald eut le pays au nord de la Tamise; mais il mourut prématurément (1040), et Harthacnut resta seul roi. Il fut rapacc, brutal et sanguinaire; il lit déterrer le cadavre de son frère, qui fut décapité et jeté dans un fossé. Il imposa un lourd danegeld qu'il fit lever par ses housecarls. Winchester, qui se souleva contre ces féroces collecteurs d'impôt, fut incendiée et toute la contrée mise à sac. Le seul acte politique de son règne fut de rappeler de Normandie son demi-frère Edouard, et de le désigner pour son héritier éventuel. Il mourut peu après, frappé soudainement au milieu des fôtes données pour le mariage de son porte-étendard, Tovi
l'Orgueilleux (1042). Edouard fut couronné sans contestation à Westminster (Pâques 1043).
Edouard le Confesseur. — Au milieu des chefs militaires danois et saxons qui avaient contribué à tenir sa famille en exil pendant vingt-cinq ans, ce dernier descendant de Cerdic faisait une étrange figure, avec ses allures monastiques, sa frêle santé, ses goûts normands. On Ta surnommé le Confesseur à cause de sa piété, mais il ne sut pas régner. La situation extérieure était cependant favorable : le Danemark et la Suède, séparés de l'Angleterre, avaient recommencé leur lutte déjà séculaire. Au nord, l'usurpation du trône d'Ecosse par Macbeth, meurtrier de Duncan (1040), entrava pour un temps l'extension de l'Ecosse vers le sud ; à l'occident, la victoire remportée par les Irlandais à Clontarf (1014) avait brisé la domination des « Hommes de l'Est » ; au sud enfin, la Normandie était dévouée à un roi qui n'écoulait que les Normands. Mais à l'intérieur le pouvoir était aux mains des eald&i%men : Siward au nord de THumber, Leofric en Mercie, Godwine en Wessex. Ce dernier, dont, en dépit de ses trahisons trop certaines et peut-être de ses crimes, on a prétendu faire un grand patriote, était de tous le plus riche, le plus puissant, le plus ambitieux. Il sut faire donner à son fils aîné, Swein, un ealdormanat comprenant Hercford, Gloucester, Oxford, Bcrks et Somerset; à son cadet, Harold, celui de l'Anglie orientale; à son neveu Beorn, celui de lAnglie moyenne. Sa fille Edith devint la femme du roi. Tostig, le plus jeune de ses enfants, épouse Judith de Flandre, opposant ainsi l'alliance flamande à la prépondérance des Normands.
Toutes ces mesures attestaient que Godwine se préparait à recueillir l'héritage d'Edouard, qui n'avait pas d'enfants. En vain un witenagemot, assemblé à Londres (21 décembre 1051), le mit-il hors la loi : exilé en Flandre, il y leva des troupes, réussit à forcer l'entrée de la Tamise, fut admis à se purger par serment devant le witenagemot complaisant, et reprit tout son pouvoir; ses fils, moins Swein, qui venait de mourir, recouvrèrent leurs gouvernements. Les Normands furent persécutés ai leur tour. Robert de Jumièges, que le roi venait d'installer
sur le siège primatial de Cantorbéry, fut remplacé par Stigand dont l'élévation parut à tous illégitime.
Le triomphe de Godwine était complet; mais il dura peu. Le comte mourut d'un coup d'apoplexie, à la table du roi, le 15 avril 1053. Il ne manquait pas de talent; mais il ne suffit pas qu'il ait été l'ennemi des Normands pour passer aux yeux de la postérité comme le défenseur de l'élément saxon contre l'envahissement des étrangers, et pour mériter d'être appelé « le père de la nation >.
Harold. — Son (ils Harold lui succéda. Edouard, qui n'avait à lui reprocher aucune des perfidies si justement reprochées au défunt, pul, avec moins de déshonneur, s'effacer derrière lui. Harold, de son côlé, s'efforça de lui plaire en le servant avec exactitude et sans morgue; mais, comme son père, il voulut assurer son pouvoir en mettant les grands commandements aux mains de ses frères. Après la mort de Siward (1055), il donna la Northumbrie à Tostig, au détriment de Waltheof, fils du défunt; après celle de Leofric (1057), il donna l'Anglie orientale à son second frère Gurth; il établit le troisième, Leofwine, sur un vaste comté embrassant tout le sud-est du royaume. En 1058, les trois quarts du pays lui appartenaient, directement ou non. Il usa d'ailleurs habilement de sa toute-puissance. Il était séduisant; sa haute taille attirait les regards et son affabilité lui gagnait les cœurs; il fit preuve à la fois d'énergie et d'équité. En 1063, provoqué par les incursions des Gallois, il mena contre eux une foudroyante campagne qui le conduisit jusqu a la mer d'Irlande; deux ans plus tard, les Northumbres s'étant soulevés contre Tostig, il n'hésita pas à retirer le comté à son frère, qui n'eut plus dès lors qu'un souci : celui de se venger.
Harold visait-il au trône? En 1057 il avait rappelé de Hongrie Edouard, fils d'Edmond Côte de fer; mais le futur héritier d'Edouard le Confesseur était mort en arrivant en Angleterre, laissant un fils en bas âge. De ce moment, Harold put concevoir de grandes espérances. Elles se réalisèrent à la mort d'Edouard le Confesseur (6 janvier 1066). « Il prit la couronne », dit simplement la Chronique saxonne, et fut sacré roi dans les mômes
formes que son prédécesseur. » Personne en Angleterre ne pensa que ce fût une usurpation.
Carte politique et ethnographique de la Grande- Bretagne. — Avant d'aborder ce règne si court, terminé d'une manière si tragique, il convient de jeter un regard en arrière sur le développement intérieur de l'Angleterre, et de se demander ce qu'avait produit la double invasion danoise.
Ce qui frappe ton! d'abord, c'est le profond remaniement de la carte politique dans la grande île anglaise. Il n'y subsistait plus maintenant que trois Etals : Angleterre, Galles, Ecosse. Le royaume d'Ecosse, formé par la réunion des Pietés el des Scots sous un môme prince, Kennetli Mac Alpine (813), cessa d'être un pur Etal celtique par l'annexion du Lothian (1018), qui était une contrée fertile, peuplée par la race germanique. Les rois écossais s'identifièrent peu à peu avec elle, et en vinrent à considérer les Celles des hautes terres comme une race sujette. Malcolm III, qui monta sur le trône après la mort de l'usurpateur Macbeth (103"), compléta celle évolution en épousant Marguerite, petite-fille d'Edmond Côte de fer. Après la conquête normande, il donna asile à bon nombre de seigneurs anglais; d'au lie pari, des incursions réitérées en Angleterre lui permirent de ramener beaucoup de prisonniers de guerre qui furent réduils en servitude. Ces grands et ces humbles, plus civilisés que leurs bûtes ou que leurs maîlres, apportèrent à l'Ecosse leur système de tenure, leur organisation paroissiale.
Le pays gallois avait obéi à la moine lendance vers l'unité, el subi, quoique à un degré moindre, l'influence prédominante de l'Angleterre. Un moment, GrylTud soumit tout le pays à son autorité; c'était à l'époque de Gmhvine; mais les désastres que lui fit éprouver ïlarold étouffèrent cette royauté galloise au berceau. Au moins les Anglais n'avaient-ils plus que ces Gallois à craindre, car les Celles de Slratclud étaient soumis à l'Ecosse,
et ceux de Cornouailles, acculés au bout de leur presqu'île, pénétrés de tout côté par l'élément saxon, cessèrent de compter en face de l'Angleterre unifiée.
L'Angleterre enfin était une : comme Edgar et Canut, Harold régna sur tout le pays, du Tamar à la Tweed. Elle avait conservé ses institutions nationales, mais modifiées par deux siècles de dissensions intestines et de guerres extérieures.
Un premier fait est bien constaté : l'occupation danoise n'a exercé qu'une médiocre influence sur le développement des institutions anglaises. Il faut se rappeler tout d'abord qu'elle affecta seulement une partie de l'Angleterre, celle que le traité de Wedmore avait abandonnée à Guthrun. Dans cette contrée, elle a laissé des traces certaines dans la nomenclature géographique : les noms de lieu terminés en by caractérisent les localités danoises comme les terminaisons en ham et en ton les localités anglaises. Aller plus loin, c'est s'aventurer dans la voie des hypothèses; la division de certains comtés en wapentakes, en trithings et en ridings a été attribuée aux Danois, mais sans preuve. La division de l'Angleterre en ealdormanats par Canut ne fit que régulariser un état de choses antérieur. On l'a remarqué très justement : de môme qu'en France les Normands adoptèrent la religion et les institutions des vaincus, de même, en Angleterre, les Danois se fondirent presque aussitôt dans la masse des Anglais.
Cependant, si les Danois n'ont rien changé à l'organisation saxonne, le fait môme de leurs incursions, de leurs ravages, de leurs établissements, a contribué à modifier le régime social du pays. Ce qui était arrivé sur le continent se produisit en effet, sous l'empire de causes toutes semblables, en Angleterre.
État social. — La classe des petits propriétaires libres (ceorls) disparut peu à peu ; ils durent se mettre, eux et leurs terres, sous la protection d'un homme plus puissant (t/iegn ou thane, hlaford ou lord). De môme les terres dévastées par les Danois et réoccupées par les Anglais furent repeuplées surtout par les thanes, qui fournirent à leurs tenanciers les bestiaux et instruments de labour, mais à charge de redevances serviles. Ici, comme sur le continent, la recommandation créa des rela-
A LA VEILLE DE LA OOHQDlH NOUASSE OOIi
lions de dépendance qui, des personnes, passeront an sol, pour lui imprimer un caractère indélébile. A la place de l'antique) propriété, il y eut des terres non nobles placées dans la mouvance des terres nobles. 11 n'était pas rare que le seigneur possédât, dans ces conditions, les terres d'un village tout entier : c'est ce que les Normands appelleront un manoir. On y distinguait les terres dont le seigneur se réservait la jouissance directe, ou domaine, et celles dont il laissait la jouissance à ses paysans. Au point de vue de l'exploitation, toutes ces terres se répartissaient en (erres communales et arables; les lots ne pouvaient pas èlre enclos et étaient cultivés en commun. La condition des personnes qui vivaient sur ces terres était très variée, depuis leaociHan, tenancier libre de sa personne, qu'on ne pouvait expulser de sa terre tant qu'il en acquittait les services, jusqu'au serf qui ne possédait pas la terre, ou qui vivait dans la domesticité du seigneur. Les colliers (cottarii, bordarii) formaient une classe intermédiaire de paysans non libres. Les droits civils dont jouissaient les paysans variaient à l'infini, mais ils n'avaient aucun droit politique; le lord était leur représenlanl naturel dans tous les acles de la vie politique.
D'aulre pari, la royauté eut sur la lerre des droits nouveaux qui créèrent d'autres relations sociales. Tout d'abord, le roi finit par accaparer lout l'ancien foh-Aand, qui devint terra regU. Ces terres, il les concéda à ccrlaines personnes, à rbarge d'obligations honorables; il eut des vassaux, qui le servirent à la cour et à l'armée, en vertu d'un contrat d'hommage, à côlé des seigneurs qui le servaienl à raison de leur serment de fidélité. Le nombre des premiers ne lit qu'augmenter, et les vassaux du roi constituèrent une arislocralie féodale semblable à celle du continent. D'aulre pari, le roi partagea ses droits de justice comme il parlageail ses droits fonciers. C'est ainsi que s'opéra la fusion du droit de propriété avec le droit de justice. Quand Albelslan eut ordonné à toul homme non possesseur de terre de se choisir un seigneur, il accéléra le mouvement qui conduisait à l'établissement du système féodal comme régime social.
Enfin, dernier trait de cette féodalité anglaise : elle eut ses chefs héréditaires, presque aussi puissants que le roi. Ce sont
les ealdormen et les comtes (earls) déjà puissants, on Ta vu, sous Athelstan et sous Edgar, dangereux sous Ethelred et sous Edouard le Confesseur. Leurs rivalités ont favorisé la conquête danoise. La maison de Godwine, pendant la décadence saxonne, rappelle la maison de France pendant la décadence carolingienne; en un certain sens, l'avènement de Ilarold fut le triomphe de la féodalité, comme l'avait été celui de Hugue Capet. Mais il y eut entre les deux pays une différence fondamentale : en Angleterre, les rois les plus faibles furent toujours mieux armés que les souverains français des xc et xie siècles; l'anarchie féodale ne produisit pas une aussi complète désorganisation politique.
Le pouvoir royal. — Le pouvoir royal n'avait pas, en effet, cessé de croître. Athelstan, Edgar, Edouard le Confesseur, avaient régné sur toute l'Angleterre ; pour les Danois soumis, les. Merciens, les Northumbres, les Est-Angliens annexés, le roi d& Wessex était devenu le maître suprême. Il était le protecteur* de la paix; la loi, promulguée en son nom, obligeait tous ses. sujets, les Anglo-Saxons ayant toujours ignoré le principe de la personnalité des lois. Il était à la tète de l'armée nationale et disposait des ressources importantes fournies par le danegeld. Son autorité, il est vrai, était limitée par les pouvoirs du Grand-Conseil (witenagemot) ; les sages ou witan avaient une part nécessaire dans la rédaction des lois, dans l'aliénation des terres du folcland, dans l'établissement des contributions extraordinaires, dans toutes les affaires militaires et diplomatiques, dans la nomination du roi. Mais ces witan, évoques, grands du royaume appelés ou subis par le roi, officiers de la maison royale, étaient peu nombreux; ils touchaient de trop près au roi pour exercer un contrôle vraiment indépendant; enfin ils ne représentaient à aucun degré la nation.
L'administration. — L'administration était dirigée au nom du roi par ses grands officiers. Sous Alfred, il y en avait quatre : le trésorier y le connétable, le pannetier et ïéchanson; ces deux derniers perdirent bientôt toute importance. Ethelred leur adjoignit le haut-bailli, sorte de ministre d'Etat chargé du pouvoir exécutif et judiciaire. Cette charge fut exercée par God-
A LA VEILLE DE LA CONQUÊTE NORMANDE fiO"
wine, qui en fit une véritable vice-royauté, puis par Harold. Elle garda le premier rang parmi les offices de la maison royale à l'époque normande, avec le lifre nouveau de justicier. Enfin Canut, sur le modèle de la chancellerie allemande, organisa les clercs de sa chapelle en hureanx, pour l'expédition des actes royaux. Edouard les perfectionna sur le modèle de la Normandie; U mit à leur tète un chancelier. Les lettres royales furent rédigées d'après une teneur uniforme, et écrites avec des caractères latins; l'usage du sceau, inconnu des rois saxons, fut introduit. 11 ne fallait qu'une main ferme pour moitié en mouvement celle machine gouvernementale déjà savante.
L'Angleterre était divisée en comtés (sbires). Ces comtés n'étaient pas des divisions arbitraires; ils rappelaient, et quelques-uns rappellent encore aujourd'hui par leur nom même les anciens peuples ou royaumes de l 'lu-plan: hic. On a dit qu'ils avaient été établis par Alfred le Grand, mais rien ne le prouve. Il est probable qu'ils l'ont été peu a peu, en suivant la marche ascendante de l'unité anglaise. A leur léte on trouve, depuis le x" siècle, trois magislrats : l'évoque, Vealdorman et \vshcriff. L'ealdorman, ordinairement désigné, au xie siècle, par le litre plus modesle de comte (eorl), étail élu ou hérédilaire, mais, dans l'un el l'aulre cas, approuvé par le roi et le conseil. Parfois il siégeait dans l'assemblée du comté avec le shériff et l'évêquc, recevait le liers des revenus de la justice (le tiers-denier), commandait [es forces mililairesdu district. Le shérîff était un agent du roi, nommé par lui, etcliargé de faire exécuter les lois, d'administrer le domaine royal, de présider le tribunal du comté. Il recevait une part des revenus du comté et peut-être, en certains cas, des concessions de terre. Il réunissait deux fois l'an l'assemblée du comté, composée des seigneurs fonciers, des fonctionnaires publics, enfin du bailli cl de quatre notables de chaque ville ou bourg. C'était une sorte de petit parlement local, où étaient expédiées les affaires locales, plaides et jugés les procès du comté.
Les subdivisions du comté s'appelaient communément des centaines {kumdreds), organisées seulement depuis Edgar. L'assemblée de la centaine se réunissait tous les mois; elle, compre-
nait les seigneurs ou leurs lieutenants, le prêtre de chaque paroisse, le bailli et quatre notables de chaque township non inféodé. Elle avait une double compétence, judiciaire et financière : elle jugeait conformément au droit populaire et recueillait les produits des amendes et les revenus du domaine. La centaine servait encore à recruter la milice. Sous Edgar et sous Éthelred, trois centaines formèrent un wapentake chargé de fournir un vaisseau pour la flotte royale.
L'organisation des villages et des villes changea peu, du ix* au xie siècle. Cependant, en ce qui concerne le village, deux faits sont à signaler : au point de vue religieux, il devint en beaucoup de cas une paroisse-, au point de vue administratif, il constitua très souvent un manoir. Le seigneur jugeait ses paysans dans sa « cour coutumière », comme on dit plus lard; mais il n'était pas rare qu'il eût aussi le privilège de juger les causes des habitants non serfs du manoir; en ce cas il tenait une cour de centaine (court-baron). Quant aux villes, elles s'étaient développées très lentement. Celles de l'époque romaine avaient été saccagées par les envahisseurs, et l'on sait que les Germains n'étaient pas gens à réparer ces ruines. Peu à peu cependant des centres de population s'étaient formés, soit auprès des grandes abbayes et des lieux de pèlerinage les plus révérés, soit autour des marchés qu'avait créés le besoin des échanges. Les Danois contribuèrent à ce mouvement, en favorisant le commerce et en donnant des privilèges aux bourgeois. Les cinq grandes villes du Danelagh, Stamford, Derby, Leicester, Nottingham et Lincoln, tenaient d'eux quelques franchises municipales. Çà et là, on rencontre des guildes ou associations privées pour la défense d'intérêts commerciaux et autres; mais ces guildes n'ont eu qu'un rapport très indirect avec l'administration urbaine qui se développera plus tard.
La plupart des affaires étaient expédiées dans les cours de centaine et de comté; quant à une administration publique, il y en avait seulement une ébauche en ce qui concerne la police, les finances et l'armée.
La police. — En matière de police, l'institution la plus originale est celle des cautions pour la paix {fritborhs). Depuis le
vme siècle au moins, le seigneur était responsable des larcins commis par ses hommes ; puis cette garantie s'étendit à toutes les personnes habitant le même village. Sous Edouard le Confesseur, elle devint une véritable institution : dès l'âge de douze ans, tout homme dut jurer « qu'il ne voulait ni être larron, ni s'entendre avec les larrons ». Il faisait dès lors partie d'une dizaine (decennia) ; si un des dix commettait un délit, les neuf autres devaient présenter le coupable à la justice dans les délais légaux, sinon ils étaient solidairement responsables. Ceux qui étaient sous la dépendance d'un seigneur avaient leur seigneur pour caution; mais ces seigneurs eux-mêmes ne faisaient pas partie des dizaines. Ce système de cautions collectives atteignait directement les nomades, les vagabonds, les étrangers même; il révèle un état de société peu sûr, mais en même temps il fournissait au souverain un puissant moyen pour maintenir la police intérieure : Guillaume le Conquérant saura l'utiliser.
Les finances. — Le système financier de l'époque anglosaxonne nous est mal connu. On peut se contenter de dire que, jusqu'au ix° siècle, le roi n'avait d'autre revenu régulier que celui de ses domaines. D'autre part on estime qu'il possédait environ 1400 manoirs dont les revenus, concentrés entre les mains des shériffs, devaient suffire pour alimenter son trésor en temps ordinaire. Le danegeld constitua le premier impôt d'Etat qu'ait payé l'Angleterre. Il servit soit pour faire partir ies Danois envahisseurs, soit pour les faire rester, quand ils acceptaient de servir comme mercenaires. Edouard le Confesseur le supprima officiellement, en 1052, après qu'il eut renoncé à garder des vaisseaux danois à sa solde; mais, en fait, il continua d'être levé jusqu'à la fin de son règne, et au delà. D'ailleurs la masse imposable de l'Angleterre devait être peu considérable, à une époque où l'industrie était encore dans l'enfance, où, dans les marchés, on n'échangeait que les produits strictement nécessaires à la vie, où le commerce extérieur n'existait pour ainsi dire pas.
L'armée. — L'armée, au xie siècle, ne se composait plus guère que de propriétaires fonciers, libres et nobles, mais sans avoir encore perdu le caractère d'une armée nationale, dont la
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levée était lente et préparait beaucoup de mécomptes. Le seul corps permanent était celui des housecarls, créé par Canut, conservé par Edouard et par Harold ; mais il était peu nombreux. Après qu'Edouard eut licencié ses Danois mercenaires, la flotte anglaise ne fut plus en état de faire utilement la guerre. Sur terre comme sur mer, l'Angleterre était incapable d'opposer à l'envahisseur une sérieuse résistance.
La civilisation. — Comme l'administration, le tableau de l'état social témoigne de la médiocrité où s'agitait stérilement l'Angleterre anglo-saxonne. Elle était pauvre chez elle, et sans rapports suivis et féconds avec le dehors.
Malgré les progrès réalisés par la réforme du xc siècle, le clergé était peu cultivé. Si Ton veut faire exception pour saint Dunstan et un très petit nombre d'autres, il n'a donné aucun nom éclatant à la littérature sacrée ; il n'a pris aucune part au progrès de la philosophie scolastique, car on ne saurait lui fairehonneur de Jean Scot Erigène qui, comme son double surnom l'indique, était un Irlandais. Erigène est le plus brillant représentant de la science monastique d'Irlande, qu'anéantirent les invasions Scandinaves. Quand on a nommé Bède et Alfred, on a cité les deux plus illustres auteurs qui écrivirent en prose latine et en prose anglaise. Quand on a cité le poème sur Beowulf, héros vaguement historique de la conquête anglosaxonne au v° et au vi° siècle, et les paraphrases versifiées du moine Caedmon sur les Saintes Ecritures, on a indiqué ce qu'il y a de plus original en poésie. A défaut de mérite littéraire, au sens classique du mot, cette littérature a ce caractère* signalé déjà plus haut au sujet de la chronique anglo-saxonne : elle est vraiment nationale; les œuvres savantes mises à part, elle n'a pas subi l'influence de l'étranger. Il en est de même pour les arts. Au vn° siècle, on l'a vu, dans la partie la plus civilisée de l'Angleterre, en Northumbrie, pour élever une église de pierre il fallut faire venir des ouvriers du continent. L'architecture anglo-saxonne est d'ailleurs toujours restée pauvre : les églises étaient petites, comme il convenait à un pays où la population n'était ni dense ni nombreuse, même dans les monastères; le peu qui nous en reste, avec son indi*
gence d'ornementation, témoigne à la fois des effroyables ravages causés par les invasions danoises et de la sécheresse d'imagination de ceux qui les construisirent. Dans la vie privée, le luxe était rare et barbare, le confort inconnu. Les maisons, bâties en pierres brutes et en terre battue, étaient basses, avec d'étroites ouvertures mal fermées; les étables n'avaient point de fenêtres; aussi des maladies, des épidémies fréquentes décimaient-elles les troupeaux, seule richesse du pays. Les hommes n'étaient guère mieux logés ni protégés. Dans son manoir, le thegn vivait avec sa famille et ses serviteurs ou vassaux. Ils se réunissaient dans une grande salle {hall), garnie d'un brasier au milieu ; la fumée s'échappait par un trou béant dans la toiture; ils mangeaient ensemble à la même table, le seigneur et sa dame à l'un des bouts. Les fourchettes étaient inconnues; les verres se terminant en pointe par le bas, chaque convive devait tenir le sien à la main ou le vider d'un trait. Le soir, quand, après le repas et les bruyantes beuveries qui le suivaient, le seigneur s'était retiré chez lui, on enlevait la table et les tréteaux, et tout ce monde couchait dans la salle même, par terre ou sur des bancs, chacun ayant ses armes à son chevet, car les maraudeurs étaient audacieux, et il fallait se tenir sur le quivive ! Si l'on compare la situation politique et sociale de l'Angleterre au milieu du xie siècle avec celle des Etats continentaux, on constate combien ce pays était arriéré. On ne s'en étonnera pas, si l'on se rappelle les terribles invasions qu'il vient de subir. Lia vie nationale ne pouvait se développer régulièrement qu'à la faveur d'un long repos; mais c'est au moment où le pays commençait à peine de respirer librement qu'il fut accablé par la dernière et la plus décisive des invasions, celle des Français de Normandie. Or, il était mal organisé pour empêcher cette conquête; bien qu'il eût un roi national, un système d'administration national, il n'était habitué à traiter que les affaires locales, dans les assemblées locales des comtés et des centaines. L'élément particulariste était trop fort. Il l'était même au point de rendre les Anglais indifférents à l'origine de leurs princes : ils avaient subi Swein et Canut; ils venaient d'accepter le comte Harold; ils accueilleront avec une égale résignation le duc de Normandie.
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Guillaume de Normandie. — Guillaume, le futur conquérant de l'Angleterre, naquit à Falaise vers 1027 ; il était Gis naturel du duc Robert le Magnifique et d'Arletta, fille du tanneur Fulbert. Il avait seulement sept ans quand son père mourut, à Nicée, au retour d'un pèlerinage aux lieux saints (1035). Mineur et bâtard, il fut cependant reconnu par les barons normands, et grandit sous leur tutelle; mais quand, à vingt ans, il prétendit régner par lui-même, une partie d'entre eux se souleva. À lesL de la Dive, dans la partie de la Neustrie concédée à Rollon par- Charles le Simple, personne ne bougea; mais à l'ouest, dans 1ô Bessin et le Cotentin, où les Danois avaient continué de s'établir* longtemps après la conquête, la noblesse soulevée prétendit renverser Guillaume et mettre à sa place son cousin, Gui de Bourgogne. Le jeune duc fut sauvé par l'intervention du roi de France, et l'armée des rebelles écrasée à la bataille du Val-des- Dunes, près de Caen (1047). Les deux alliés ne restèrent pas longtemps d'accord; mais l'échec des Français, près de Mortemer (1054), leur déroute à Varaville (1058), la minorité de Philippe Ier, l'alliance avec Baudoin Y, comte de Flandre, dont il avait épousé la fille (1053), permirent à Guillaume, non seulement de se maintenir dans son duché, mais d'attaquer à son tour. Sa première conquête fut celle du Maine (1063), la seconde fut celle de l'Angleterre.
Prétentions de Guillaume sur la couronne d'Angleterre. — Il est malaisé d'établir par des preuves certaines les droits que le duc de Normandie prétendait à l'héritage d'Edouard lé Confesseur. On a dit qu'à un voyage en Angleterre, dont la date n'a pas été déterminée, il s'était reconnu vassal d'Edouard qui, de son côté, lui avait promis la couronne s'il mourait sans enfants. On a surtout conté la romanesque aventure de Harold qui, jeté par la tempête sur la cite de Ponthieu, fait prisonnier piar le comte Gui et délivré par l'intervention de Guillaume, était devenu son hôte, son ami, son fidèle, avait consenti 4 épouser
une de ses filles, enfin avait juré de lui livrer la couronne d'Angleterre à la mort d'Edouard. Il serait difficile de dire ce qu'il y a de vrai dans ces récits pleins de contradictions; mais il fallait au moins les rappeler, parce que c'est le fondement juridique des droits de Guillaume le Conquérant.
Le conflit entre Harold et le due de Normandie. — Aussitôt en effet que Hàrold eut été élu, conformément aux désirs d'Edouard mourant, Guillaume protesta. Il somma Harold de réaliser la promesse que lui avait faite le défunt roi, il lui rappela ses propres serments, et ne recevant aucune réponse, il eut recours au pape. Harold n'était pas seulement un usurpateur et un parjure; il avait encore été sacré illégalement : n'avait-il pas été couronné, en effet, par l'archevêque d'York, en présence de Stigand, l'archevêque intrus de Cantorbéry? Enfin Guillaume promit de soumettre le clergé anglais à l'autorité du Saint-Siège. Le pape Alexandre II, conseillé par Hildebrand, condamna Harold sans l'avoir entendu, bénit par avance l'expédition préparée par le duc de Normandie, comme si c'était une guerre sainte, et lui donna une bannière consacrée, avec un anneau contenant un cheveu de saint Pierre. Des ambassades furent envoyées à l'empereur d'Allemagne, au roi de Danemark, peut-être aussi au roi de France, pour les convaincre du bon droit de Guillaume. Le duc enfin réunit à Lillebonne ceux de ses vassaux qui consentirent à le suivre et une foule d'aventuriers venus de France, de Flandre et de Bretagne, d'Aquitaine et de Bourgogne, de Pouille et de Sicile, étrange horde de croisés, réunis pour la conquête et le pillage de l'Angleterre.
La bataille de Hastlngs. — Guillaume les concentra à l'embouchure de la Dive, mais, quand il mit à la voile, les vents contraires repoussèrent sa flotte sur la côte et il dut attendre à Saint-Valery-sur-Somme un temps plus favorable. De son côté, Harold prépara activement la résistance : avec ses deux frères, Gurth et Leofwine, il surveilla le littoral méridional; mais, comme les Normands n'arrivaient pas, la plupart de ses soldats, fatigués de. leur inaction, le quittèrent pour aller faire, la moisson. Au même moment, une invasion norvégienne, conduite par le roi Harald Hardrada, qui attendait aux Orcades une
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occasion favorable pour «ne descente en Angleterre, débarquait à l'embouchure île l'Humher. guidé par le traître Toslig. Les deux beaux-frères du roi. Edwîn et Morkcr, furent ballus (20 septembre). York ouvrit ses portes ri Harald y fut proclamé roi. A celle nouvelle, Harold, rassemblant les troupes disponibles, les conduisit en toute bilte à la rencontre de l'ennemi, qui fut entièrement défaut près de Stanford-Bridge. Le roi de Norvège et Toslig pestèrent parmi les morts (28 septembre). Le même jour, la Botta normande, poussée par un bon vent du sud, débarquai) sans combat, près de Pcvensey, les 501100 hommes que Guillaume, plus habile que son adversaire, avait su retenir pendant quatre mois sous ses étendards. Harold, quoique blessé, marcha en toute hàle à sa reneonlrc. Son frère Gurlh lui conseillai! d'Aviser le combat, de se replier lenteinenl, en faisant le déserl devant l'ennemi, jusqu'à Londres. Harold refusa de saccager les biens de ceux qui l'avaient pris pour roi. D'ailleurs il n'eût rien gagné à attendre. Edwin de Mercic et .Morker de Norlhumbrie, plus jaloux de leur indépendance qu'effrayés de l'invasion normande, s'élaient décidés à ne pas qui lier leurs Élals. Harold combla le vide creusé par leur défeclion, au moyeu de troupes médiocres qui le perdirent. 11 n'en vinl pas moins s'établir sur la colline de Senlac, à quelque distance de Haslings. Homme Guillaume, il avait tous ses gens avec lui; le sorl de l'Angleterre allait être l'enjeu d'une seule bataille.
Les Normands se préparèrent au combat par le jeûne, la prière et la communion ; les Saxons, au contraire, passèrent la nuit à boire et à crier leurs cbanls do guerre. Le malin les vil d'ailleurs résolus à faire bravement leur devoir. Harold les rangea derrière de fortes palissades; au centre se tenuent 1rs hoKsecarls, prolégés par le heaume et la cotle de mailles, armés de l'écu, de la' javeline el de la hache danoise; à droite on a gauche étaienl les recrues mal armées quAvaienl Fournies lea comtés du sud. Tous étaient a pied ri ne pouvaient combattre olili'iiieut que corps à i ■■
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militaire de la Germanie en face de la chevalerie nouvelle. Tout d'abord la disposition des lieux donna l'avantage aux Saxons : la cavalerie normande, en gravissant la colline de Senlac, fut maltraitée par les javelines de l'ennemi et ne put forcer les palissades, que les Saxons défendaient la hache à la main. Guillaume fit alors donner les archers, dont les flèches, lancées en tir plongeant, firent de grands ravages dans les rangs pressés de l'ennemi. Harold lui-môme fut blessé d'un trait dans l'œil. Enfin un stratagème attira une partie des Anglais hors de leurs retranchements. Guillaume saisit le moment : il fondit sur eux avec sa cavalerie, les mit en déroute et pénétra dans les retranchements dégarnis. Là s'engagea le combat suprême. Harold, ses deux frères, l'élite de leurs guerriers, se défendirent avec héroïsme. Accablés sous le nombre, ils périrent jusqu'au dernier. D'un coup la maison royale était anéantie et l'Angleterre livrée sans défense aux vainqueurs (44 octobre 1066). Comme l'événement le prouva, la bataille de Senlac fut une des plus décisives de l'histoire.
Guillaume roi d'Angleterre. — Guillaume resta pendant quelque temps encore immobile dans son camp. Il se croyait le roi légitime de l'Angleterre : sa victoire n'était-elle pas un jugement de Dieu en sa faveur? Il espérait la prompte soumission de ceux qu'il considérait comme des sujets rebelles. Les grands du royaume, assemblés à Londres, choisirent pour roi l'étheling Edgar, petit-neveu d'Edouard le Confesseur; mais ils ne l'appuyèrent pas sérieusement. Edwin et Morker ne parurent môme pas à Londres; les évoques se montrèrent hésitants. Londres seule organisa résolument la résistance; mais que pouvait-elle, isolée? D'ailleurs Guillaume, s'ébranlant enfin, était entré, après avoir tout ravagé sur son passage, à Douvres, à Cantorbéry, à Southwark; il avait passé la Tamise à Wallingford. Edgar fut le premier à se soumettre; il alla trouver Guillaume à Berkhampstead, avec plusieurs évêques et grands du royaume; ils lui offrirent la couronne, et Londres ouvrit ses portes.
Enfin, le jour de Noël (25 décembre 1066), Guillaume fut couronné à Westminster, en présence d'une foule plus curieuse
qu'hostile. L'Eglise consacrait ainsi ses droits; aux yeux des Anglais mêmes il devenait le souverain légitime.
Extension de la conquête. — Dès le début du nouveau règne, l'Angleterre vit avec terreur quelles conséquences juridiques allaient découler de ces droits du duc de Normandie à la succession d'Edouard. Les Anglais qui lui avaient refusé leur concours avant Senlac furent déclarés traîtres, mais ils purent racheter leurs terres en devenant les hommes du roi. Les biens de ceux qui avaient porté les armes contre lui, et entre autres les riches domaines de la maison de Godwine, furent confisqués, . en même temps que le roi, naturellement, occupait les terres du domaine royal. Cette vaste spoliation pouvait se justifier par le droit féodal; elle se fit méthodiquement, avec toutes les apparences extérieures d'une exacte justice. Guillaume ne se départit jamais de cette politique. Il eut encore à lutter contre ses sujets révoltés : il leur appliqua toujours la même loi, cruelle sans doule, mais égale pour tous. Il agit de même, en distribuant à ses fidèles les terres enlevées aux rebelles. Ses compagnons de victoire ne reçurent pas seuls des fiefs : ceux des Anglais qui, dès l'origine, s'étaient ralliés à sa cause, eurent aussi leur part. Ainsi le Conquérant affectait de ne connaître ni vainqueurs ni vaincus : il était le roi de tous, mais tous devaient obéir à la même justice, incarnée dans le roi.
Celle politique de génie était féconde surtout pour l'avenir. Dans le présent on ne pouvait voir que le fait brutal de la conquête. Une seule victoire avait donné le trône au duc de Normandie, mais son règne de vingt et un ans ne fut qu'une longue lutte contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Heureusement pour lui, ces ennemis ne surent opérer de concert, et il put les réduire les uns après les autres. U dut s'y reprendre au moins à trois fois.
Les résistances anglaises et les interventions danoises. — Une première insurrection éclata, en 1067, pendant une absence du Conquérant; elle fut promptement réprimée. Exclcr dut se rendre, après un siège de huit jours, à une armée composée de seigneurs normands et de la milice des comtés
restés fidèles. Le roi se contenta de lui imposer une lourde contribution de guerre et d'élever un château fort pour la tenir en respect. Edwin et Morker avaient, eux aussi, pris les armes; le roi marcha contre eux, prit Nottingham, Lcicester, York, Durham. Une flotte danoise débarqua à l'embouchure de THumber une armée que le Saxon Edgar, le dernier descendant vivant d'Edmond Côte de fer, rejoignit avec une poignée d'hommes; elle entra dans York, qui fut incendiée. Guillaume détacha les Danois de la coalition à prix d'argent, et, pour faire un exemple, ravagea les comtés du nord; pendant huit siècles, le vieux royaume de Northumbrie resta une des régions les plus pauvres de l'Angleterre. Une nouvelle coalition se forma en 1071. Edwin et Morker, amnistiés déjà deux fois, retrouvèrent des partisans dans le nord. Malcolm II, roi d'Ecosse, envahit l'Angleterre. Dans la vaste région marécageuse qui s'étend autour de l'estuaire du Wash, sur une superficie de 3000 kilomètres carrés, et qu'on appelle encore aujourd'hui Vile d'Ely, la résistance fut organisée par les paysans, Danois d'origine pour la plupart, par des guerriers anglais ayant à leur tôte un chef à demi légendaire, Hereward, par les moines mêmes d'Ely. Tout fut inutile. Edwin fut tué en fuyant; Morker fut pris et jeté en prison ; l'île d'Ely, attaquée par tous les côtés à la fois, fut occupée (1071). Hereward s'échappa; plus tard il obtint son pardon, et paraît avoir fidèlement servi son vainqueur. Malcolm, poursuivi jusque dans ses Etats, fut obligé de livrer des otages et de se reconnaître le vassal du roi d'Angleterre (1072). Edgar, qu'il avait recueilli à sa cour et auquel il avait donné sa fille Marguerite, dut quitter l'Ecosse et se retirer sur le continent. Il fit sa soumission plusieurs années après, et consentit à vivre des revenus fournis par le Conquérant. Une dernière conspiration, ourdie pendant une absence de Guillaume (1075), associa les comtes de Hereford et de Norfolk au puissant Walthcof, fils de Siward de Northumbrie; ils furent défaits. Une flotte danoise vint piller la cathédrale d'York et se retira sans aller plus loin. Waltheof, traduit devant le witenagemot de Westminster (1076, à la Pentecôte), fut condamné à mort, bien qu'il eût dénoncé à temps ses com-
plices. Ce fut la seule exécution capitale ordonnée par Guillaume pour crime politique : ce qui n'empêcha pas les Anglais de regarder Waltheof comme un martyr.
Dernières années de Guillaume le Conquérant. — Les dernières années de son règne ne lui apportèrent que des déboires. Après avoir réussi à s'emparer du Maine, il dut le céder à son (ils Robert, à condition d'hommage au comte d'Anjou. Une attaque contre Dol (1076) fut repoussée par une armée de Bretons et de Français !. Le Capétien Philippe Ier, dont la minorité avait favorisé l'expédition de 1066, ne tarda pas à prendre une attitude hoslilc à l'égard de son trop puissant vassal. 11 encouragea l'ambition naissante de Robert de Normandie, qui réclamait par avance sa part de l'héritage paternel, la Normandie et le Maine. « Je n'ai pas l'habitude de me déshabiller avant d'aller au lit », répondit Guillaume. Il marcha contre son fils, mais fut complètement défait près de Gerberoi. Il eut même, dansée combat, la main percée par la lance de Robert et ne dut la vie qu'au dévouement d'un Anglais qui se fit tuer pour lui (1079). Son frère Eude, évèque do Bayeux et comte de Kent, ne lui créa pas moins de difficultés. L'évêque de Durham, Gaucher, ayant été assassiné dans une émeute, Eude profita d'une absence du roi, occupé en Normandie, pour tirer de ce meurtre une cruelle vengeance : le pays fut saccagé; des innocents furent tués; d'autres ne purent racheter leur vie qu'à très haut prix. Guillaume eût sans doute fermé les yeux sur ces sanglantes représailles, qu'il réprouvait; mais il apprit que son frère, trompé par un devin qui lui promettait la succession du pape Grégoire VII, se préparait à partir pour l'Italie à la tête d'un cortège presque militaire. Guillaume assembla sur-lechamp ses barons, exposa devant eux ses griefs contre son frère et l'arrêta de ses propres mains. Comme l'évoque invoquait les privilèges de son ordre : « Ce n'est pas le clerc ni l'évoque que j'arrête, s'écria Guillaume, c'est le comte de Kent, que j'avais mis à la tète de mon royaume! » Eude fut
envoyé en Normandie et maintenu prisonnier, malgré les pro-
•1. Voir ci-dçssus, chapitre x. .: • . .
testations de Grégoire VIL D'autre part, Guillaume eut la douleur de perdre son second fils, Richard, une de ses filles, qui mourut à la veille d'épouser le roi Alphonse de Castille, enfin sa femme Mathilde. Une invasion danoise, projetée en 1084, vint encore lui créer de gros embarras. Tant de soucis et de chagrins affaiblirent sa santé. Il était devenu obèse, et il était malade à Rouen, quand la guerre avec le roi de France recommença, cette fois à propos du Vexin. « Le roi d'Angleterre est en couches, dit un jour Philippe, il y aura bon nombre de cierges à ses relevailles! » — « Par la splendeur de Dieu, répliqua Guillaume, j'allumerai cent mille cierges aux frais de Philippe! » 11 faillit tenir parole; il ne tarda pas à entrer dans Mantes, où il promena lui-même l'incendie de rue en rue. Un faux pas de son cheval le jeta violemment par terre : ce fut pour lui le coup de la mort. Il rendit l'àme au monastère de Saint- Gervais, près de Rouen (7 septembre 1087). Ses enfants n'étaient pas là; on dépouilla son cadavre. Un bon chevalier, Herlouin de Conteville, le fit ensevelir honorablement dans l'abbaye aux Hommes de Caen. Sa femme reposait non loin de là, dans l'abbaye aux Dames.
Organisation de la conquête. — Politique habile et heureux, le Conquérant fut aussi un puissant organisateur. En apparence, il ne changea rien à l'ancien état des choses. Il déclara qu'il gouvernerait d'après les règles d'Edouard le Confesseur, en ajoutant, \l est vrai : « Avec les additions qu'il croirait nécessaires pour le bien du peuple anglais. » Il maintint le witenagemol, les agents royaux du comté, de la centaine et des villes. Il n'entreprit rien contre l'usage de la langue anglaise; il s'efforça de l'apprendre, au contraire, et il en sut sans doute assez pour comprendre les chartes en anglais qu'il accorda à ses sujets. La pompe extérieure dont il s'entoura ne différait pas de celle des rois saxons; comme eux, par exemple, il crut utile de porter sa couronne trois fois l'an, dans des réunions solennelles tenues à Londres, à Winchester et à Gloucester. Mais le caractère de son gouvernement était nouveau : il voulut régner en prince absolu. Les biens innombrables dont la spoliation de l'Angleterre l'avait rendu maître lui donnèrent une puissance
inconnue à ses prédécesseurs. Tout en favorisant l'extension en Angleterre du système de tenure employé en Normandie, il prit garde de laisser la féodalité normande devenir trop puissante. Les fiefs, les manoirs, qu'il prodigua, ne formèrent corps nulle part. En France, le comte était le chef d'un peuple, d'un Etat; en Angleterre, il n'eut plus qu'un vain titre, excepté sur les frontières les plus exposées, où il retint l'autorité des ealdormen disparus. Le véritable chef du comté fut le sheriff, nommé par le roi et essentiellement amovible.
Le régime de la propriété anglo-normande fut décrit dans le grand registre terrier ou cadastre général de l'Angleterre, appelé Doniesdaij boo/%. Après avoir pris l'avis de ses conseillers (Noël 1085), Guillaume chargea des agents de parcourir les comtés et de recueillir les dépositions des hommes des centaines sur les points suivants : Qui occupait la terre au temps du roi Edouard et qui maintenant? Quelle était sa valeur ancienne et présente? L'enquête dura sept mois, et fut dirigée avec une minutie extraordinaire : « Il n'y eut bientôt plus un yard de terre, plus un bœuf, une vache, un pourceau, qui ne fût noté sur leurs registres. » Tout le monde eut son compte ouvert, comme sur le grand-livre du Jugement dernier (domesday). C'était avant tout un redoutable instrument de fiscalité, et l'on comprend qu'en plusieurs endroits l'arrivée des commissaires ait excité des troubles; mais c'était aussi un moyen puissant pour préparer l'unité politique et sociale du royaume^ la fusion des vainqueurs et des vaincus. Ce but, que se proposait Guillaume Ier, apparut clairement lorsqu'en août 1086 il assembla tous les possesseurs de terre dans la grande plaine de Salisbury. Ils furent tous requis de prêter serment au roi et de lui faire hommage. « Ce jour-là, a dit justement un historien moderne, l'Angleterre est devenue à jamais un royaume un et indivisible. »
La politique ecclésiastique de Guillaume eut un caractère analogue. Il avait besoin d'avoir des prélats dévoués, ne fût-ce que pour les opposer comme un contrepoids à la puissance des barons laïques. Stigand, l'archevêque intrus, fut déposé et remplacé par Lanfranc, abbé du Bcc-Herlouin, en Normandie. L'Ita-
lien Lanfranc devait à son origine même le double avantage de n'être suspect dès l'abord ni aux Anglais ni aux Normands : Guillaume en fit son principal ministre: L'archevêque d'York, Elred, qui avait sacré Harold, puis Guillaume, avait été tué par les Danois en 1070; il fut remplacé par Thomas, chanoine de Bayeux, et son église soumise expressément à celle de Cantorbéry. C'était enlever à l'antique Northumbrie encore un lambeau de son indépendance. D'autre part, le clergé commença de constituer un ordre bien distinct : il eut sa juridiction propre, ses synodes, séparés des assemblées générales du royaume ; mais aussi Guillaume interdit de porter tout appel à Rome sans son autorisation. De fréquentes visites de légats rattachèrent étroitement l'église anglaise à Rome, mais aucun légat ne pouvait débarquer en Angleterre sans sa permission, et il se réserva d'approuver tout acte de législation ecclésiastique. Quant à la réforme morale du clergé, elle fut appliquée par Lanfranc dans toule sa rigueur : le mariage des prêtres fut prohibé; les chanoines durent quitter leurs femmes et furent peu à peu, comme à l'époque de saint Dunstan, remplacés par des moines, de qui l'ancien abbé du Bec attendait plus d'obéissance. Guillaume approuvait cette conduite. Prince d'une dévotion sincère et rigide, il était résolu à vivre en bonne intelligence avec le pape. Il lui avait envoyé l'étendard de Harold, conquis sur le champ de bataille de Senlac ; plus tard il fit porter à Rome de riches présents; il dota magnifiquement de nombreuses églises, en Angleterre et sur le continent. Mais aussi, jaloux de toute atteinte portée à son autorité, il voulut qu'aucun de ses serviteurs ne fût excommunié contre sa volonté royale. Il prétendit avoir le droit de choisir entre deux papes rivaux et de faire reconnaître son candidat en Angleterre. Lorsque Grégoire VII lui demanda l'hommage de la couronne conquise avec les bénédictions de l'Eglise, il s'y refusa. Lanfranc, sommé à cette occasion de se rendre à Rome, n'obéit point. Protecteur de l'église nationale, Guillaume devenait d'autant plus solidement le roi du peuple anglais.
Un autre résultat de la conquête fut de mettre fin à l'isolement politique de l'Angleterre. Les princes normands firent de
ce royaume insulaire une grande puissance continentale. Cependant les contemporains ne pouvaient deviner ces grandes conséquences; ils ne sentirent que le poids de F occupation étrangère. Guillaume lui-même contribua au mécontentement général en organisant la « Nouvelle Forêt », c'est-à-dire qu'il se réserva l'usage exclusif, pour y chasser, d'un immense espace de plaines et de bois, dans le Hampshire. Les peines les plus sévères furent édictées contre les maraudeurs et les braconniers; la mort fut prononcée pour de simples délits forestiers. Le bruit des colères soulevées par cette injuste création parvint jusqu'au roi; il considéra la mort de son fils Richard, dans la Nouvelle Forêt, comme une vengeance divine et crut assurer le repos de l'àmc de son enfant en rendant à un Anglais le champ dont il l'avait dépouillé.
L'irritation était si grande que beaucoup de Normands furent assassinés. Guillaume prit alors sous sa protection spéciale « ceux qu'il avait amenés avec lui ». Il déclara que s'attaquer à ces Normands c'était comme s'attaquer au roi même, et promulgua la loi dite iYAnglaiserie : le cadavre d'un homme assassiné était présumé celui d'un compagnon du roi, à moins qu'on ne put prouver que la victime était un Anglais ; si cotte preuve ne pouvait être faite, le village ou la centaine où le cadavre avait été trouvé était frappé d'une lourde amende.
L'œuvre de Guillaume a été décisive pour les destinées de l'Angleterre; elle a fixé pour plusieurs siècles son régime politique et social. Elle a coûté cher au peuple, mais les Anglais mettent aujourd'hui ce conquérant étranger, non sans raison,
au premier rang de leurs grands hommes d'Etat.
BIBLIOGRAPHIE
Docnmeiitfi. — Les documents imprimés relatifs à l'histoire d'Angleterre peuvent se diviser en trois groupes : 1° les chroniques; 2° les chartes; 3° les lois.
Les chroniques ont été recueillies dans cinq collections principales : 1° celle de Twsyden et Selden (Scriptorcs tieevm, J652); 2* celle de Fulman (Scriptores quinque, 1681); 3° celle de Gale (t. I : Scriptorcs quintiecim, 1691; t. II : Scriptores quinque, 1687); 4° celle de? Monumenta historié*
Britannica, interrompue après l'apparition du tome I et unique (1848); 5° celle des Ghronicles and Memorials, publiée depuis 1858 sous la direction du maître dès rôles; elle cotnpte actuellement près de 300 volumes. Plusieurs sociétés savantes se sont en outre fondées pour la publication de textes historiques : la R. Historical society, la Camden society, la Atnjlia ehristiana society, sans compter les nombreuses" sociétés locales pour l'histoire et l'archéologie. On trouvera Ténumération la plus claire et la plus complète de ces sources dans Y Introduction à Vhistoirc d'Angleterre, publiée par Gardiner et Mullinger.
Les chartes ont été réunies dans deux recueils essentiels : 1° pour la période anglo-saxonne, le Codex diplomaticus xvi saxonici de Kemble, auquel on peut adjoindre le Cartularium saxonicum, par W. dm Gray Birch, qui est en cours de publication depuis 1883; 2° lés Aeta, fœdera, conventiones, etc., de Th. Rymer, dont il y a quatre éditions (la dernière, commencée en 1816, est restée inachevée) et un abrégé important dressé par Th. D. Hardy (Syllabus, in english, of Rymer's fœdwa, 3 vol. in-8°).
Pour les lois, nous possédons irais recueils principaux : 1° pour la période anglo-saxonne, le volume publié par B. Thorpe sous le titre : Ancient laws and institutes of England (1844), auquel il faut joindre l'édition allemande de R. Schmid : Die Gesetze der Angelsachscn (1858, 2° édit., avec un important glossaire) ; 2° pour la période anglo-normande, les Traités sur tes coutumes anglo-normandes, publies par Houard (4 vol. in-4°, 1776); 3° les lois constitutionnelles de l'Angleterre, réunies dans un grand recueil composé par ordre du gouvernement et publié en 10 vol. in-fol., sous le titre de 8tatutes of the realra (1810).
Pour ce qui concerne la période anglo-saxonne proprement dite, on trouvera les principaux textes des historiens anciens et des chroniqueurs du moyen âge au tome I (et unique) des Monumenta Britannica historica, les chartes dans les recueils de Kemble et de W. de Gray Birch, les lois dans ceux de Thorpe et de Schmid. il faut y joindre le Registre Terrier de l'Angleterre dressé par ordre du Conquérant et publié intégralement en 4 vol. (Domesday book), avec une savante introduction donnée postérieurement par sir Henry Ellis (2 vol. in-8°) et les reproductions de la Tapisserie de Bayeuz, qu'on trouvera reproduite au trait et en couleur dans les Vetusta Monumenta, publiés par la Société des Antiquaires de Londres, et plus récemment en photographie par M. J. Comte.
Livre». — L'histoire d'Angleterre a été plusieurs fois traitée dans son ensemble : celles de D. Hume, du Dr Henry, de J. Lingard, toutes trois traduites en français, sont très dignes d'être lues. On a traduit aussi en français VHistoire abrégée du peuple anglais, par J. R. Green (2 vol. in-8°), œuvre originale et distinguée qu'on préférera souvent aux histoires plus détaillées indiquées précédemment. Pour l'abondance et l'exactitude des laits particuliers, la meilleure histoire d'Angleterre est toujours celle qui a paru en allemand dans la collection Heeren et Uckert : Geschichte von England, par Lappenberg (t. I et II allant jusqu'à 1154), R. Pauli (t. III à V, de 1154 à 1509) et parBrosch (t. VI et VII, de 1509 à 1688). La meilleure histoire vraiment abrégée est celle que S. R. Gardiner vient de donner à l'usage des classes : Student's hùtory of England (1891) avec un atlas.
Pour l'histoire des origines de l'Angleterre et de l'époque anglo-saxonne, voir en outre : Elton, Origins of the english history (l,c édit.), la Vie d'Alfred le Grand par R. Pauli, traduite en anglais par B. Thorpe, les Vikings par Keary, enfin l'inappréciable Histoire de la conquête normande (The norman conquest., 6 vol.), par F. A. Freeman, que l'on devra consulter
de préférence à YHisloire de la conquête de V Angleterre par les Normande, d'Augustin Thierry. L'histoire des institutions est admirablement exposée dans les ouvrages de Rud. Gneist (dont un, le Self-government, a été traduit en français) et de W. Stubbs (Constitutional history of England, 3 vol., plus un volume de textes choisis avec intelligence et publiés avec soin sous le titre de Select Charters). — Enfin on trouvera d'importants articles historiques et biographiques dans l'Encyclopœdia britannica (dont la &• édition a été récemment achevée), dans le Dictionary of national biography qui est en cours de publication, et dans la Grande Encyclopédie française.