‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 16 sur 173 · LA CUISE DE L'EMPIRE AU III0 SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA CUISE DE L'EMPIRE AU III0 SIÈCLE

C'étaient les curiales, c'est-à-dire les principaux propriétaires, qui étaient chargés de la répartition de l'impôt. Il n'est pas impossible qu'ils se soient efforcés de se décharger sur les pauvres : le fait se retrouve dans l'histoire de toutes les administrations municipales, par exemple en France, au temps de Colbcrt. En tout cas, ils sont accusés partout; la haine sociale naitde ces accusations. Mais les curiales étaient plus malheureux encore que méchants, plus opprimés qu'oppresseurs, car ils étaient responsables de l'impôt. La classe des curiales tend donc à disparaître. Une partie s'élève aux honneurs d'Empire et entre dans la classe sénatoriale, qui était exempte de l'impôt municipal. Les empereurs s'efforcent d'empêcher, de retarder au moins ce mouvement ascensionnel. Mais les curiales sont si malheureux qu'ils sortent de la curie par tous les moyens. Ils en sont expulsés par les usurpations des riches qui enlèvent au curiale sa raison d'être, la propriété. Le plus grave est que beaucoup abandonnent volontairement leur propriété devenue une charge odieuse. Sans doute il y a de l'exagération dans les déclamations des polémistes chrétiens comme Salvien ou Lactance, mais les maux dont ils se plaignent sont attestés aussi par Ammien Marcellin, par les textes de lois. La condition du colon ne semble point enviable ; cependant, il faut que la loi interdise au propriétaire libre d'y descendre. Elle lui interdit même le refuge dans l'esclavage! On sent que la société se désorganise, et le gouvernement fait les plus grands efforts pour retenir chacun à sa place, le curiale dans la curie, le colon dans le colonat, l'ouvrier dans sa corporation, bref pour rendre les professions héréditaires.

Le gouvernement sent bien qu'il y a là un danger politique pour lui. Les particuliers cherchent auprès d'autres particuliers la protection qu'ils ne trouvent plus dans les pouvoirs publics. Une série de lois frappent ceux qui briguent et ceux qui accordent le patronage (patrocinium). Vains efforts; on recherche le patronage non seulement d'un propriétaire voisin, mais des officiers impériaux. Dans le Code Théodosien (XI, 24, 1), il est question de la multitude des colons qui sont entrés dans le patronage de divers dignitaires (maîtres de la milice, comtes,

proconsuls, vicaires, ducs, etc.). Ce ne sont pas seulement des personnes, ce sont des bourgs entiers qui cherchent un maître, lequel s'interposera entre eux et l'empereur. Ce maître, ce seigneur, c'est souvent l'officier impérial, qui, le patronage constitué, exerce sur ses hommes à la fois l'autorité publique et une autorité privée, comme fera le comte du moyen âge : si bien qu'on voit comment l'Empire allait à la féodalité môme sans l'invasion. Les mômes causes ont produit les mômes effets : la protection publique ayant manqué, on a cherché, au détriment de la liberté personnelle, la protection privée.

En résumé, l'appauvrissement commencé par la crise du in0 siècle, l'accroissement de dépenses qui résulta au iv° de l'organisation d'une cour somptueuse \ d'une administration compliquée et de la multiplication des privilèges, rendirent écrasant le poids des impôts pour la classe moyenne, celle des petits propriétaires, qui le supportait presque entièrement. Sous ce poids elle s'affaissa. On peut dire qu'elle disparut. Ammien Marcellin raconte que Valentinien ayant ordonné, pour obtenir une plus prompte rentrée des impôts, de faire mourir trois curiales dans plusieurs villes, le préfet du prétoire Florentius répondit: « Que faire s'il ne s'en trouve pas trois dans chacune? » La lecture des Novelles de Majorien n'est pas moins concluante. Il fait un tableau épouvantable des misères causées par les exactions et dit que les villes ne peuvent plus avoir de curiales, les propriétaires terrifiés abandonnant leurs terres. On ne peut mieux marquer l'enchaînement de cause à effet entre la mauvaise administration financière et la disparition de la classe moyenne. Or, par cette disparition il ne restait plus que des privilégiés et des classes serviles.

Il n'y avait plus nulle part de vie politique dans l'Empire. La facilité à obéir au souverain, quel qu'il soit, prouve contre l'état moral de la société romaine. Cette faiblesse de caractère du sujet romain fera la force des rois barbares, souvent bien médiocres.

La décadence est générale. Elle se marque aussi dans l'ordre

Page 1