LA DÉCADENCE MÉROVINGIENNE
Bientôt on apprit la mort de Ghildéric, assassiné par un Franc qu'il avait fait battre de verges (673). L'anarchie fut complète. Ebroïn et saint Léger, sortis ensemble de Luxeuil, ne furent pas longtemps d'accord. Ils commencèrent par jouer avec des personnages royaux : saint Léger tenant pour Thierry qu'il a renversé, Ebroïn pour Clovis contre Thierry qu'il a élevé. C'est Ebroïn qui finit par l'emporter; il bat Thierry avec une armée amenée d'Austrasie et formée évidemment de clients personnels; il fait tuer Leudesius, fils d'Erchinoald, maire du palais de Neustrie, prend sa place et, quand Thierry l'a reconnu, il rend Clovis à l'oubli. Le voilà redevenu maître de la Neustrie et de la Bourgogne. Il avait déjà commencé à se venger de saint Léger; l'ayant pris dans Autun, au temps où l'évoque tenait pour Thierry et lui pour Clovis, il lui avait fait crever les yeux et lavait enfermé dans un monastère. Le martyre commençait. Deux ans après, Ebroïn mande devant lui saint Léger, qui l'invective; il fait déshabiller l'évoque, ordonne de le traîner sur des cailloux, lui fait couper la langue, taillader les joues et les lèvres et le renvoie à Fécamp ainsi mutilé. Deux ans après encore, il le fait condamner à mort par un synode, comme auteur de l'assassinat de Ghildéric II (678). Ebroïn ne ménagea pas davantage ses autres ennemis; quelques-uns s'enfuirent jusqu'en Gascogne ; beaucoup virent leurs biens confisqués ; c'est en effet en dépouillant les uns pour enrichir les autres qu'Ebroïn et les rois pouvaient encore se faire des partisans.
Subordination de la Neustrie à F Australie. — Reste lAustrasie. Ebroïn Fattaque bientôt. Le roi, Dagobert II, est tué dans la guerre. L'Austrasie était gouvernée par Martin et Pépin le Jeune, que nous appelons Pépin d'IIéristal \ Martin et Pépin d'Héristal ne sont plus maires du palais ; ils sont appelés ducs. Il faut remarquer le mot et le fait. Les rois étant morts, ces ducs Martin et Pépin dominent en Austrasie ; cela veut dire que FAustrasie se détache comme font la Saxe, la ïhuringe, l'Alam&nic, la Bavière. Il se forme un duché de plus, entre Rhin et Moselle. Mais les événements ne permirent pas
1. Ce dernier était fils d'Ansigisèle et par conséquent petit-fils d'Arnulf (par «on père) et (par sa mère) de Pépin le Vieux, dit de Landen.
la constitution d'un duché d'Austrasie isolé du royaume des Francs. Pépin et Martin, ayant attaqué Ebroïn, furent vaincus près de Laon, à Latofao (680). Martin périt dans la retraite; mais Ebroïn fut assassiné en 681. Le duché austrasien n'a plus d'adversaire redoutable. Les maires du palais qui succèdent en Neustrie ne sont pas de la taille d'Ebroïn. L'un d'eux, Berthairc, fut défait à Testry par Pépin (687) et assassiné Tannée suivante.
Dès lors, peu importe qui règne de nom; en fait, l'histoire des Carolingiens régnants a commencé. Pépin d'Hérislal se fait nommer maire du palais, pour la Neustrie, par le roi Thierry III, laisse auprès de celui-ci un de ses fidèles, Norbert, et retourne dans son duché d'Austrasie. La série des rois fainéants a commencé : Thierry III, Clovis III, Childeberl III, Dagobert III (711-715). A côté d'eux, après la mort de Norbert, Pépin d'Hérislal a mis comme maire son fils Grimoald.- Quand Grimoald est assassiné, son fils Theudoàld est nommé, par le crédit de Pépin, maire du palais. Or il avait six ans. On voit ce que devenait la mairie neustrienne. Ainsi l'Austrasie n'a plus de roi de la maison mérovingienne ; mais elle tient en tutelle le roi mérovingien de Neustrie et Bourgogne. Le duc austrasien gouverne la première directement, les deux autres successivement par un de ses fidèles, un de ses fils et son petit-fils, un maire du palais enfant auprès d'un roi enfant.
//. — Progrès de la maison carolingienne.
Les guerres de Pépin d'Héristal. — Pendant que se succèdent ces fantômes, Pépin refait l'empire des Francs.
C'est une nouvelle période franque qui recommence. La première période appartient aux Francs venus du pays salien : ils ont chassé de Gaule les Wisigoths; ils ont incorporé les Burgondes; ils ont fait un tout du peuple franc, en réunissant sous une même autorité les tribus saliennes et ripuaires; ils ont soumis les peuples germaniques, Alamans, Bavarois, Thuiïn-
oiens, imposé un tribut aux Saxons, lutté contre les Orientaux établis (Slaves) ou envahisseurs (Avars) ; ils ont fait des guerres en Espagne; ils en ont fait de plus nombreuses en Italie; ils ont été en relations, confuses d'ailleurs, avec l'Empire d'Orient; ils ont été en relations, confuses aussi, avec les papes. C'est un premier essai de constitution de l'Europe occidentale. Ils y ont échoué pour les causes que nous avons indiquées ci-dessus '. Malgré tout, les Francs demeurent le grand peuple de l'Occident, parce que les Wisigoths sont confinés en Espagne où vont arriver les Arabes, parce que les Lombards n'ont pu achever la conquête de l'Italie. La Gaule eût été menacée de changer de maîtres s'il se fût présenté un peuple nouveau. Mais les Slaves, les Avars, les Magyars et tous les Orientaux étaient loin et se contentaient d'attaques aux frontières et d'incursions ; le temps des invasions Scandinaves n'était pas venu. Il se produisit dans le peuple franc une nouvelle force, dans cette région cis et transrhénane, plus germanique que gallo-romaine, où les hommes se renouvellent facilement par l'immigration. Ce duché austrasien allait-il devenir un être politique distinct, comme la Bavière et l'Alamanie? Il y a les conditions ethnographiques nécessaires, un peuple et une loi, la loi des Ripuaires. Mais les Austrasiens confinent à la Neustrie et à la Bourgogne, ils regardent vers ces pays ; ils sont mêlés à leur histoire par les luttes qu'on a vues ; et ces ducs des Francs, qui ont leur force propre en leur qualité de ducs, sont rattachés à cette histoire de la Gaule occidentale et méridionale par leur qualité de maires du palais. C'est pourquoi ils ne se sont pas détachés. Les Francs de l'ouest ayant échoué, ceux de l'est vont reprendre l'œuvre de la constitution de l'Occident.
Pépin fit des guerres victorieuses aux Frisons et à leur duc Ratbod, la principale en 689, et aux Alamans, de 709 à 712. Ce qui est important, ce n'est pas seulement que des peuples germaniques soient amenés ou réintégrés dans l'empire des Francs, c'est que les armées franques et les missionnaires chrétiens opèrent de concert *.