‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 87 sur 173 · Moslemine, musulmans · texte numérisé non relu

Moslemine, musulmans

lui. Le plus grand nombre des Médinois l'avaient accueilli avec enthousiasme : il les appela les Ansâr ou défenseurs. Pour prévenir les conflits, il établit entre les deux catégories de Musulmans une fraternité religieuse : tout Mohadjir devint le frère d'un Ansàr, et cette parenté d'adoption était si étroite qu'elle primait les liens du sang. Tout cela ne s'exécuta point sans faire murmurer quelques Aus et quelques Khazradj. Mais Topposition la plus gênante était celle des Juifs. Mohammed les avait d'abord ménagés, comptant trouver en eux ses alliés naturels : n'était-il pas le continuateur de leurs prophètes, le Messie qu'ils attendaient? Mais les Juifs, à quelques exceptions près, refusaient de le reconnaître pour tel, discutaient, argumentaient contre lui, avec une insistance que rendait parfois embarrassante leur érudition théologique. L'irritation du Prophète devait avoir pour eux de terribles effets. Pour le moment, elle se traduisit par des changements qui annonçaient une complète rupture avec le judaïsme. Jusque-là les Musulmans avaient suivi les jeûnes des Juifs et prié comme eux la face tournée vers Jérusalem. Désormais ils eurent un jeûne à part, celui, de Ramadhan, et la Kibla, le point vers lequel ils s'orientaient en priant, ne fut plus le temple de Jérusalem, mais la Kaaba de la Mecque.

Combat de Bedr. — Le caractère de Mohammed .avait changé. Les persécutions, les humiliations, l'exil avaient altéré sa douceur native. Lui qui naguère prêchait la patience et la résignation, il n'a plus maintenant à la bouche que des paroles de colère et de vengeance : « Tuez les infidèles où vous les trouverez, faites-les prisonniers, assiégez-les, mettez-vous en embuscade contre eux! » Les infidèles, ce sont surtout les Mecquois qui n'ont pas voulu croire en lui. Dès la première année de l'hégire, il organise contre eux une guerre de course qui n'a pas d'abord grand succès. En janvier 624, il est informé du retour d'une caravane qu'il a vainement poursuivie quelques mois auparavant, lorsqu'elle se rendait en Syrie. Il décide de l'enlever et sort de Médine avec 314 hommes. Le chef de la caravane, Abou-Soféïan, averti, fait demander secours à là Mecque. Toute la population valide, un millier d'hommes, sort en toute hâte.

Cependant Abou-Soféïan, ayant réussi à éviter la rencontre de Mohammed, en prévint la petite armée koraïchite, qui s'était croisée avec lui. 300 hommes, jugeant la campagne terminée, rentrèrent à la Mecque; les autres s'avancèrent jusqu'au puits de Bedr, où ils trouvèrent les Musulmans. Après une courte hésitation, ils attaquèrent. Le Prophète promit à ses fidèles que tous ceux qui mourraient ce jour-là d'une blessure reçue en face iraient droit en paradis. « Quoi, s'écria un jeune homme qui se tenait près de lui en mangeant quelques dattes, il ne faut, pour entrer en paradis, que se faire tuer par ces gens-là? » U jette ses dattes, tire son sabre, se lance dans la mêlée et succombe, mais non sans avoir renversé plusieurs ennemis. Cet élan fanatique était irrésistible; les Koraïchites furent culbutés. Le combat fut beaucoup plus sanglant que ne Tétaient d'ordinaire les rencontres entre Arabes; les Musulmans perdirent 14 hommes; 70 Koraïchites restèrent sur le terrain et parmi eux, entre autres personnages, Abou-Djahl, l'ennemi particulier du Prophète. Les prisonniers étaient également au nombre de 70; deux seulement furent mis à mort; les autres furent traités avec humanité, mis à rançon ou relâchés gratuitement.

Cette victoire fortifiait la position de Mohammed à Médine. Il en profita pour assouvir ses rancunes contre les Juifs. Plusieurs, qui s'étaient signalés par leur hostilité contre le Prophète, furent assassinés; ces meurtres restèrent impunis. Sous le premier prétexte, les Kaïnoka, qui habitaient un faubourg de Médine où ils faisaient le métier d'orfèvres et de forgerons, furent assaillis par les forces musulmanes. Ils résistèrent quinze jours, au bout desquels ils durent se rendre à discrétion. Grâce à l'intercession d'un chef khazradj, on leur fit grâce de la vie; mais oh les expulsa de Médine et on prit leurs biens, que Mohammed distribua à ses hommes, après en avoir prélevé pour lui le cinquième. Un peu après, ce fut le tour d'une autre tribu juive, les Nadhir; à la suite d'une courte guerre, ils sortirent du territoire de Médine; leurs propriétés furent réparties entre les Mohadjir.

Combat d'Ohod; guerre du Fossé. — La guerre contre les Koraïchites continuait. Après quelques escarmouches, les

Mecquois, entraînant avec eux leurs confédérés les Ahabich et les JCinana, nomades des bords de la mer Rouge, formèrent une armée de 3000 hommes. Abou-Soféïan, qui la commandait, marcha sur Médine. Sa femme Hind et d'autres femmes koraïchites suivaient, en frappant sur des tambourins et en chantant des chants de guerre entrecoupés de cris de vengeance. Mohammed aurait voulu garder la défensive ; mais le souvenir de Bedr exaltait ses hommes : il fallut les mener à l'ennemi. La rencontre eut lieu au pied du mont Ohod. Cette fois le Prophète ne se tint pas à l'écart, à prier et à trembler, comme dans la journée de Bedr : il prit part à l'action, que sa présence n'empêcha pas de tourner en défaite. Hamza, son oncle, « le lion de Dieu », fut tué; lui-même, blessé au visage, ne dut la vie qu'au dévouement de quelques intrépides qui le couvrirent de leurs corps. Les Koraïchites, maîtres du champ de bataille, mutilèrent les cadavres des Musulmans; mais ce fut tout le parti qu'ils tirèrent de leur victoire. Mohammed eut le temps de reprendre haleine, de raffermir la confiance ébranlée de ses fidèles et d'organiser chez les nomades une active propagande, <ju i coûta la vie à plusieurs de ses missionnaires.

Cependant les chefs des Nadhir, qu'il avait chassés du territoire de Médine, se chargèrent de réveiller l'ardeur des koraïchites. Ils attirèrent à eux les Ahabich, les Kinanay plusieurs tribus du Nedjd, comme les Solaïm et les G hâta fan, ^u commencement de l'année 627, 10 000 hommes marchèrent e<* utre Médine. Pour l'Arabie, c'était une armée formidable, à '^cjuelle se joignirent bientôt les Koratza, la seule tribu juive <^xii jusque-là fût demeurée en paix avec les Musulmans. Mohammed, sur le conseil du Persan Selman, couvrit d'un mur ^ %. d'un retranchement la partie de la ville qui n'était pas close rt« murs. Cet obstacle imprévu arrêta net les assaillants. Ils ssayèrent d'attirer les Musulmans à une action en rase camne; mais le Prophète était parvenu à imposer à ses hommes ne stricte discipline : ils ne bougèrent pas. Tout se borna à «quelques combats singuliers, dans lesquels Ali déploya sa brillante valeur. Cependant les confédérés souffraient des intempéries : leurs montures et leurs bestiaux périssaient; la pluie

HtrroiKs oibiÉaALB. 1. 29

éteignait leurs feux; le vent déchirait leurs tentes et renversait leurs chaudières. Des émissaires de Mohammed, répandus dans leurs rangs, semaient le soupçon et la discorde. Les Koraïchites, Abou-Soféïan en tète, décampèrent les premiers; puis ce fut le tour des contingents du Nedjd. A peine dégagé, Mohammed tomba sur les Koraïza, les assiégea dans leurs outoum et, quand ils se furent rendus, massacra impitoyablement jusqu'au dernier homme. Les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves, les biens des victimes partagés entre les vainqueurs.

Soumission de la Mecque. — La terreur, la persuasion, l'appât du butin, tout-puissant sur l'âme avide des bédouins, amenaient chaque jour de nouvelles recrues. L'Islamisme, de secte persécutée, passait au rang de religion militante et victorieuse. Pour faciliter les conversions, Mohammed affectait de se rattacher, sinon aux croyances, du moins aux rites de l'ancien culte. La sixième année de l'hégire, il annonça l'intention d'accomplir le pèlerinage de la Kaaba. Les Mecquois inquiets lui barrèrent d'abord la route; puis, comme il protestait de ses intentions pacifiques, ils conclurent avec lui une trêve, à la faveur de aquelle il put faire, l'année suivante, aux lieux saints la visite de V accomplissement. Il arriva escorté de deux mille hommes, exécuta autour du temple les sept tournées processionnelles, immola des chameaux dans la vallée de Mina et repartit, après en avoir imposé à ses anciens compatriotes par le déploiement de sa puissance. Il venait d'enlever les châteaux forts des Juifs de Khaïbar; il envoyait des messages portant sommation de se convertir, non seulement aux chefs arabes, comme le roi chrétien du Yémama et le roi des Ghassanides, mais au vice-roi persan de l'Yémen, au gouverneur byzantin de l'Egypte, au roi d'Abyssinie, même aux souverains des deux grandes monarchies d'Orient, l'empereur grec et le roi de Perse. Khosroès Parouiz déchira sa lettre avec mépris; celle qui était envoyée à Héraclius ne lui parvint pas, ou il n'y prit pas garde. Mais le vice-roi d'Yémen, Badhan, se déclara musulman; le copte Djarih, qui s'était rendu à peu près indépendant en Egypte, demanda du temps pour se prononcer, mais envoya

une réponse flatteuse, accompagnée de présents. Un petit corps musulman, qui était venu ta ter les frontières de la Syrie, fut écrasé; mais ce lointain échec eut peu de retentissement et ne porta aucune atteinte au prestige du Prophète. D'importantes Irihus nomades, les Sofnîm, les Ahs, les Dhobyan, se joignaient à lui. Même les Koraïchites étaient ébranlés : quelques-uns îles plus considérables, Othinan, fils de Zalha. qui avait la hidjaba ou garde des clefs du temple, Amr. le plus sublil des politiques mecquois, Khalid, l'excellent capitaine qui avai! gagné la bataille d'Ohod, venaient à Médine apporter leur soumission. Mohammed jugea le moment arrivé de mettre la main sur la Mecque. Outre que son orgueil se délectait à l'idée de renlrer en inailre dans la ville qu'il avait quittée en fugitif, il importait fort au sucrés de l'Islamisme de s'annexer la cité des pèlerinages, la métropole religieuse de l'Arabie. La trêve de dix ans, récemmeut conclue avec les Koraïchites, n'était pas poulie gêner beaucoup : précisément les Benou-Bakr, leurs clients, venaient d'attaquer les Khozaa. qu'il protégeait. Le prétexle était tout trouvé. Sans tenir compte des excuses et des satisfactions qu'offraient les Koraïchites, il fit ses préparatifs rapidement et dans le plu* grand secret. Les Mecquois se demandaient encore quelles élaient ses intentions, qu'il était devant leur ville avec les Moliadjir, les Ansàr el les auxiliaires bédouins accourus au premier appel. 11 avait 10 1)00 hommes ivres d'enthousiasme, de vengeance ou de convoitise. La résistance était impossible; les Koraïchites le comprirent, et leur chef le plus

énergique, ÀOOU-Sofélan lui-même, alla au camp de Uohaou I

négocier une capitulation. 11 fut convenu que tous ceux qui se tiendraient enfermés dans leurs maisons ou dans la Kaaba seraient épargnés; quelques intrailables essayèrent seuls d'arrêter l'armée musulmane, qui en eut facilement raison. Monté sur sa chamelle, la lêle couverte d'un turban noir, le Prophète se rendit à la Kaaba. lien fit sept fois le tour, toucha respeclueusement la Pierre noire du balon recourbé qu'il tenait à la main el ordonna d'abattre les images el les idoles. Tous les Mecquois vinrent lui prêler le serment d'obéissance. Par un ialcul de profonde politique ou par un réveil d'affection pour

la tribu dont il était sorti, il accorda une amnistie générale, dont dix personnes seulement étaient exceptées; encore finit-il par gracier six d'entre elles. On était au mois de Ramadhan de la huitième année de l'hégire (janvier 630).

Conversion de l'Arabie. — Les événements qui suivirent justifient l'importance que Mohammed attachait à la conquête de la Mecque. L'effet produit fut considérable. La neuvième année de l'hégire s'appelle dans l'histoire musulmane l'année des ambassades. Il en arrivait de partout, du Hedjaz, de l'Yémen, du Mahra, de l'Oman, du Nedjd; les idolâtres laissaient détruire leurs idoles; même des populations jusqu'alors chrétiennes acceptaient l'Islamisme. Cependant il y eut encore quelques résistances. Aux portes mêmes de la Mecque, la grande tribu des Haouazin ne céda qu'après avoir livré, à Honaïn, une furieuse bataille ; les gens de Taïf, enfermés dans leur ville, se défendirent avec succès contre le Prophète en personne. Cependant, harcelés par les nomades, ils se décidèrent à offrir leur soumission, mais ils demandaient qu'on les dispensât de la prière et qu'on leur laissât pendant trois ans leur dieu Lat. Mohammed n'était pas éloigné de souscrire à ce singulier compromis; ce fut Omar qui l'en empêcha. Comme tant d'autres, les Taïfitcs cédaient à la force, comptant bien qu'ils pourraient un jour se délivrer du joug qu'il leur fallait subir. Le Prophète n'ignorait pas ces dispositions, qu'on ne prenait guère la peine de dissimuler. S'il avait pu se faire quelque illusion, les révoltes, les apostasies, succédant presque aussitôt aux conversions, vinrent lui rappeler la versatilité de ses compatriotes. Sans se laisser distraire par des incidents qu'il appréciait à leur valeur, Mohammed préparait une expédition contre la Syrie. Au moment où il mourut, l'armée était rassemblée, le chef désigné. On peut voir dans ces projets de conquête l'essor d'une ambition grandissante; ils révèlent aussi l'homme d'Etal perspicace qu'était devenu le contemplatif rêveur d'autrefois. Le nombre de ses partisans, infime tant qu'il ne s'annonçait que comme un apôtre pacifique, avait grandi du jour où il offrait, à qui voulait le suivre, la guerre, le pillage et la dépouille des infidèles. La masse des Arabes était bien éloignée de l'enthou-

siasme sincère des premiers croyants ; il fallait, pour les attacher à la foi nouvelle, séduire leurs imaginations, flatter leurs instincts batailleurs et cupides. L'Islamisme ne pouvait vivre et se répandre qu'en sortant de l'Arabie les armes à la main; s'il s'y cantonnait, il était condamné à périr dans les guerres civiles et l'anarchie.

Mort de Mohammed. — Au mois de mars 632, Mohammed accomplit, au milieu d'un grand concours de peuple, le pèlerinage de la Mecque, son pèlerinage d'adieu. Puis il rentra à Médine, d'où il no devait plus sortir. Ses forces déclinaient visiblement. Au mois de mai. il tomba malade et, sentant la mort prochaine, il s'y prépara avec sérénité. Ses derniers moments sont empreints d'une véritable grandeur : il parle et agit en chef d'État et en chef de religion, donnant ses instruction* suprêmes à son général Oucama, offrant réparation à tous ceux qui auraient souffert de sa part quelque injustice, recommandant à la sollicitude des Musulmans ses lidèles Ansàr et à Dieu tous les Musulmans. Le lundi 12 du mois de Kabi Ier (8 juin), il parut encore à la mosquée, le front enveloppé d'un bandeau, appuyé sur ses deux cousins, Ali et l'adhl. Il parla au peuple et prit part à la prière du matin. Il rentra ensuite dans la maison d'Aïcha, sa femme préférée, et s'étendit sur son lit. L'agonie commença : il avait auprès de lui un vase plein d'eau où il trempait sa main pour la porter à son front brûlant de fièvre. Ses dernières paroles furent des invocations et des prières : * Oh! mon Dieu, aide-moi à supporter l'angoisse de la mort... Mon Dieu, avec le compagnon d'en haut! • Puis sa tête s'appesantit et retomba sur le sein d'Aïcha. Elle le regarda : ses yeux étaient iixes, ses traits immobiles. Elle reposa doucement la lèle sur un coussin, se mit à gémir et à se frapper le visage. Le Prophète était mort.

L'œuvre de Mohammed : le Koran. — 11 ne mourait pas tout entier. La tache à laquelle il avait voué sa vie était accomplie. L'Arabie, qu'il avait trouvée morcelée en tribus ennemies, dans l'anarchie sociale et morale et la confusion des croyances, formait maintenant un État tbéoeralique, ayant sa loi et sa foi communes. L'œuvre politique faillit ne pas lui survivre

et ne dura qu'en se transformant; l'œuvre religieuse était plus solide : après de longs siècles écoulés, l'Islamisme vit toujours et rien ne fait supposer qu'il doive prochainement disparaître. Bien qu'il ait, lui aussi, subi des altérations, il cherche toujours dans le Koran, aujourd'hui comme alors, l'exposé de son dogme, les rites de son culte, les règles de sa morale, les principes de sa législation, et cette parole, Tune des dernières qu'ait dites le Prophète, est encore obéie : « Que le Koran vous serve toujours de guide. Faites ce qu'il vous prescrit ou vous permet. Évitez ce qu'il vous défend. »

Le mot Koran signifie lecture , récitation. Le livre qu'on appelle ainsi est l'ensemble des récitations sacrées de Mohammed, des paroles qu'il prononçait comme prophète inspiré et que lui dictait la révélation divine. Ses auditeurs les écrivaient sur des bandelettes de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier, des pierres, des os, ou les recueillaient simplement dans leur mémoire, qui était, exercée et sûre. Cène fut qu'après sa mort que ses compagnons Abou-Bekr et Omar chargèrent son ancien secrétaire, Zeïd-ibn-Tsabit, de rassembler pour leur usage les fragments dispersés du livre saint. D'autres manuscrits furent ensuite établis; mais ils donnaient souvent des versions différentes; le khalife Othman, après qu'on eut procédé à une rédaction définitive, ordonna de détruire toutes les variantes. Il n'y eut plus ainsi qu'un texte officiel, dont les copies furent répandues dans le monde musulman, et qui n'a plus été modifié depuis. Il se partage en {{§ sourates, ou chapitres, subdivisées en versets, fort inégales en étendue et en importance : la plus longue contient 287 versets, la plus courte n'en a que 3. Elles ne sont rangées ni suivant les matières, ni d'après l'ordre chronologique : il semble que dans le classement on n'ait tenu compte que des dimensions, mettant la plus longue en tète pour finir par la plus courte. Chacune des sourates ne forme même pas un ensemble. Beaucoup contiennent des morceaux disparates, sans lien logique, sans rapport entre eux. Cette confusion rend assez pénible la lecture du Koran. C'est un défaut dont les musulmans sont peu frappés : pour eux le Koran, étant la parole même de Dieu, le Livre par excellence, est parfait de

tous points. Les orientalistes européens ne partagent pas tous cette admiration sans réserve; quelques-uns voient dans le Koran les traces d'une composition difficile, une prolixité fastidieuse, du mauvais goût, une langue pénible, incorrecte, chargée d'expressions étrangères; d'autres, par contre, vantent la majesté soutenue du ton, Vidai des images, la richesse variée des descriptions, la pureté du style, et admettent volontiers les conversions instantanées produites par la seule lecture d'une sourate. Mohammed, qui ne savait ni lire ni écrire, n'était sans doute pas un littérateur aussi raffiné que les poètes de sou temps; mais, à défaut de l'art consommé qui charme les délicats, il eut l'éloquence puissante, faite de grandes idées et de fortes passions, qui va au cœur des simples et <|ui entraîne les foules. Ceux qui acceptèrent volontairement l'Islam, et qui en furent les martyrs enthousiasles ou les fanatiques apôtres, n'étaient point séduits par des beautés littéraires. Le Koran fut pour eux le livre divin, parce qu'il répondait à leurs aspirations religieuses, parce qu'il fournissait à leurs Ames inquiètes des affirmations précises, qu'ils embrassaient comme des certitudes, parce qu'il leur donnait, pour gouverner leur vie. des règles positives, qu'ils n'avaient qu'à suivre pour assurer leur bonheur ici-bas et leur salut dans l'éternité.

Le dogme musulman, tel qu'il est exposé dans le Koran et dans la ."iounna ou tradition qui le complète, est d'une extrême simplicité. L'unité et la toute-puissance de Dieu, la vie future avec les peines et les récompenses, la mission divine de Mohammed sont les articles de foi. Dieu, le créateur de tout être et de toute chose, « qui a élevé les cicux sans colonnes visibles,... qui a soumis le soleil et la lune,... qui a étendu la terre, qui y a mis les montagnes et les fleuves, qui y a mis des couples dans toutes les productions, qui ordonne à la nuit d'envelopper le jour,... est unique dans les cieux et sur la terre; il n'a pas été engendré et il n'a pas engendré; il n'a point de fils ni de compagnon. » Il existe bien des anges, dont le corps pur et subtil a été formé de feu; mais ils ne sont que les serviteurs dociles du Tout-Puissant. Satan ou Iblis, a le lapidé i>, fui d'abord un ange; depuis sa rébellion il est devenu le plus redou-

table des démons. Les démons, déva, div, afrid, les fées, péri, se confondent avec les génies, djinn, « créés, avant l'homme, do feu pur sans fumée », et qui sont partagés, comme les hommes, en croyants et infidèles.

Dieu communique avec les hommes par des révélations qu'apportent les prophètes et qui sont recueillies dans les livres sacrés : « Chaque nation a eu son prophète, à chaque époque son livre sacré. » Les plus grands des prophètes antérieurs à l'Islam sont Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus. Le « fils de Marie », Jésus, est né d'une manière surnaturelle; il a fait des miracles, mais il n'était pas fils de Dieu; ce n'était qu'un homme inspiré. Quelques-uns des anciens livres subsistent : le Pentateuque, les Psaumes, les Evangiles, mais ils ont été altérés par la malignité et la mauvaise foi. D'ailleurs le Koran les annule tous : il est comme le dernier mot de Dieu. Mohammed, venu après tous les autres prophètes, est le Prophète par excellence; il n'y en aura plus d'autres après lui; la révélation qu'il apporte est la révélation définitive.

Tout n'est pas fini, pour l'homme, après la mort. Le jour du jugement viendra, où chacun devra rendre compte : c Dieu vous ressuscitera un jour, afin que le terme fixé d'avance soit accompli ; vous retournerez ensuite à lui, et alors il vous redira ce que vous avez fait. » Les méchants, les impies et les infidèles seront précipités dans la Géhenne, où le feu ardent sera leur séjour. Aussitôt que le feu aura consumé leur peau, une peau nouvelle les recouvrira, afin de leur faire endurer de nouveaux supplices; ils seront abreuvés d'une eau bouillante qui déchirera leurs entrailles. Aux vrais croyants, aux justes s'ouvriront les portes du paradis, du jardin de délices arrosé par des eaux courantes, où ils n'éprouveront ni chaleur du soleil ni froid glacial, où, sous l'ombre des arbres, vêtus de soie et de brocart, n'entendant ni discours frivoles ni paroles de péché, assis près des vierges aux yeux noirs, ils se nourriront de fruits exquis et boiront dans des coupes d'argent des boissons savoureuses. Et les délices de ceux-ci seront éternelles, comme les peines de ceux-là.

Pour mériter les joies du paradis, l'homme a cinq devoirs à

remplir : croire aux dogmes essentiels de l'Islam, unité de Dieu, mission de Mohammed, peines et récompenses de la vie future; accomplir les pratiques essentielles du culte, prière, jeûne, pèlerinage; faire l'aumône '. La prière doit être dite cinq fois par jour, au lever de l'aurore après les ablutions, à midi, dans l'après-midi, au coucher du soleil et après la venue de la nuit. Le jeune est prescrit pendant toute la durée du mois de Hamadhan, depuis le point du jour jusqu'à la nuit. Le pèlerinage de la Mecque comporte à peu près tout le cérémonial ancien : purifications, visites et jets de pierres dans la vallée de Mina, tournées processionnelles autour de la Kaalia. L'aumône, que le Prophète avait précitée d'exemple, est recommandée avec une véritable effusion : « 0 croyants, faites l'aumône des meilleures choses que vous avez acquises, des fruits que vous avez fait sortir pour vous de la terre. Ne distribuez pas en largesses la partie la plus vile de vos biens... Vous n'atteindrez à la piélé parfaile que lorsque vous aurez fait l'aumône de ce que vous chérissez le plus. Tout ce que vous aurez donné, Dieu le saura. «

La morale se rattache étroitement à la religion. Le Korau condamne l'avarice, le mensonge, l'orgueil, la méchanceté, le libertinage. Pour réprimer les vices favoris des Arabes, il interdit formellement le vin et les jeux de hasard. « ces abominations inventées par Satan ». Il recommande la modestie, la chaslelé, la droiture, la patience, la résignation, l'humilité, le pardon des offenses, surtout la charité. Le vrai Musulman doit racheter les captifs, nourrir, dans les jours de disette, l'orphelin el le pauvre plongé dans le dénuement. Les croyants sont tous frères. Quant aux non-croyants, parmi lesquels Mohammed établit une distinction entre les gens des Ecrilures, juifs et chrétiens, cl les païens idolâtres, le langage du Koran varie à leur égard suivant les circonstances. Tantôt il déclare que ceux qui suivent la religion juive et les chrétiens qui croient et qui auront fait le bien recevront une récompense, tantôt il interdit

1. La circoncision est obligatoire; niais clic c\islail chez les Arabes avant Vuliammi'cl; elle existait, elle existe encore cher, des races qui ne sont pas musulmanes.

aux croyants de les prendre pour amis. Il prescrit quelquefois la tolérance : « Dis aux infidèles : Je n'adore point ce que vous adorez, vous n'adorez pas ce que j'adore. Vous avez votre religion et moi j'ai la mienne.,. N'écoute ni les infidèles, ni les hypocrites. Ne leur fais cependant pas de mal. » Ailleurs il recommande la lutte à outrance et même l'extermination : « Faites k guerre à ceux qui ne croient pas en Dieu ni au Jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu et son apôtre ont défendu, et à ceux d'entre les hommes des Ecritures qui ne professent pas la croyance de la vérité. Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils paient le tribut, tous sans exception, et qu'ils soient humiliés. » — « Lorsque vous rencontrez des infidèles, eh bien! tuez-les au point d'en faire un grand carnage et serrez fort les entraves. » Le $jihady la guerre sainte, s'impose comme un devoir à tout bon musulman. Ceux qui combat* tent « dans le sentier de Dieu », qu'ils triomphent ou qu'ils succombent, obtiendront les plus belles récompenses. « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont des morts. Non, ils sont vivants; mais vous ne le comprenez pas. » Lorsque Mohammed recommande envers les infidèles une attitude réservée mais conciliante, il en est à la période de prédication pacifique qui a précédé l'hégire; quand il parle des Juifs avec modération, c'est dans les premiers temps de son séjour à Yatreb, alors qu'il espérait enrôler les tribus juives parmi ses adhérents. Il prêche la guerre sainte après que 'la lutte s'est ouverte, au moment où il a besoin, pour ne pas succomber, d'avoir des soldats dévoués, et, plus tard encore, lorsque la conquête lui apparaît comme la plus sûre des propagandes. Une faut pas oublier que le Koran a été composé au jour le jour et comme sous la dictée des événements. Toutes les fois que Mohammed doit faire face à un péril nouveau, se tirer d'une situation difficile, dissiper des doutes, apaiser des scrupules, une révélation arrive qui le sort d'embarras. C'est ainsi qu'il absout les violences d'une politique souvent perfide et sanguinaire, qu'il couvre ses propres faiblesses et les incartades des siens. Sa femme bien-aimée Aïcha est accusée d'adultère, non sans de sérieuses présomptions : une révélation divine la justifie, et

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introduit en môme temps dans la législation une peine de quatre- vingts coups de fouet contre quiconque accusera une femme honnête sans pouvoir produire à l'appui quatre témoins. La loi nouvelle est aussitôt appliquée aux diffamateurs d'Aïcha, qui est ainsi absoute et vengée.

La législation koranique se ressent donc fortement des préoccupations personnelles de sou auteur; en bien des parties elle est toute de circonstance. On ne peut nier cependant que, dans l'ordre civil comme dans l'ordre pénal, elle ail constitué pour les Arabes un réel progrès. Elle autorise la polygamie, mais en limitant à quatre, sauf pour le Prophète, le nombre des épouses légitimes; elle interdit les unions incestueuses, fréquentes alors en Arabie; elle relève la condition de la femme, qu'elle protège, enfant, contre l'infanticide, qu'elle autorise en cas de griefs légitimes à demander la rupture du mariage, à qui elle assure une dot et une part dans les successions. Elle est compatissante aux faibles, aux orphelins, aux esclaves. Bien qu'elle admette le principe du talion, les pénalités qu'elle ('■dicte sont relativement modérées. Même pour le meurtre volontaire, elle autorise la composition si le plus proche parent de la viclime, son vengeur naturel, veut bien s'en contenter. Elle professe le respect de la vie humaine : « Celui qui aura tué un homme, sans que celui-ci ait tué un homme ou semé le désordre dans le pays, sera regardé comme le meurtrier du genre humain; et celui qui aura rendu la vie à un homme sera regardé comme s'il avait rendu la vie à tout le genre humain. »

L'œuvre de Mohammed est dépourvue d'originalité. Aussi bien son auteur n'y prétendait-il pas, puisqu'il présentait sa religion comme un retour aux anciennes croyances de l'Arabie. L'islamisme n'a rien inventé. Au judaïsme et au christianisme il a pris la notion d'un Dieu tout-puissant, le jugement dernier el, avec quelques adaptations appropriées au génie arabe, la description de l'enfer et du paradis. Allah et Ihlis rappellent Ormuïd et Arhiman. Les anges et les démons, le ciel et l'enfer, reliés par un pont étroit que les justes seuls peuvent franchir, appartiennent aussi en propre au parsisme. Seulement, de ce coté, les emprunts n'ont pas été directs ; les Juifs ont servi d'in-

termédiaires. Il n'était pas jusqu'au paganisme arabe qui ne se retrouvât en partie dans la religion qui se flattait de l'anéantir. Les idoles en vue avaient été impitoyablement détruites ; mais les djinn, les div, les péri continuaient de flotter avec les anges entre l'homme et la divinité. Le sanctuaire de l'ancien culte était conservé ; conservé aussi tout ce cérémonial symbolique des pèlerinages, dénaturé, il est vrai, par une interprétation qui le rattachait tant bien que mal aux traditions bibliques. On l'a observé avec raison, ce manque d'originalité fut une des grandes forces de l'Islamisme, une des causes de sa rapide expansion. Tout en apportant un trouble profond dans la vio des tribus arabes, il leur laissait la plus générale et la plus invétérée de leurs habitudes religieuses. Il apparut aux populations chrétiennes de l'Asie et de l'Afrique, dont l'orthodoxie avait connu déjà plus d'une défaillance, comme une de ces innombrables sectes qui naissaient à chaque instant dans la fermentation religieuse du monde oriental. Les Persans y reconnurent les parties essentielles de leur doctrine, de leur mythologie et de leur cosmogonie. Partout enfin, la religion de Mohammed devait séduire les masses illettrées, par l'extrême clarté de son dogme, par la simplicité de ses formes cultuelles, par le caractère pratique de sa morale, qui tenait compte dans une large mesure des passions et des faiblesses de l'humanité.

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