LES KHALIFES : FORMATION DE L'EMPIRE ARARE
une opposition formidable : les croyants lui reprochaient de renouveler, dans les cérémonies du pèlerinage, d'anciennes pratiques païennes, de réserver sa confiance aux Moaouia, aux Merouan, aux Oualid, aux Abdallah-ben-Sad, ennemis du Prophète ou fils de ses ennemis, de prodiguer les places et l'argent du Trésor à ses parents les Omméïades *. Les provinces se plaignaient de son indulgence pour les méfaits de ses favoris : c Omar avait le pied sur le cou de tous ses agents, tandis que tu leur lâches la bride », lui disait rudement Ali. Ali et ses amis, après quelques tentatives pour ramener à eux le khalife, rompirent complètement avec lui el nouèrent des intelligences avec les mécontents de l'Egypte et de l'Irak. Bientôt des rassemblements armés se portèrent sur Médine, annonçant l'intention de déposer ou de tuer le khalife. Le vieillard intimidé flottait d'un conseil à l'autre, faisait des concessions qu'il retirait ensuite. Cependant il refusa d'abdiquer. A la fin il n'osait plus sortir pour aller à la mosquée. On l'assiégea dans sa maison, on l'y força et on le massacra. Les habitants de Médine n'essayèrent pas de le défendre. Ali et les autres chefs de la noblesse religieuse s'étaient retirés à la campagne, pour n'avoir pas à prendre parti; un fils d'Abou-Bekr était parmi les meurtriers.
Ali fut proclamé. C'était un magnifique soldat, mais un médiocre politique. Il commença par révoquer tous les agents de son prédécesseur, et se créa ainsi autant d'ennemis. On l'accusait d'avoir trempé dans le meurtre d'Othman : il est certain qu'il n'avait rien fait pour l'empêcher et qu'il ne tenta rien pour le venger. Son élévation avait déçu, et sa raideur rebuta beaucoup de ceux qui avaient, d'accord avec lui, travaillé contre Othman. Ils allèrent à la Mecque se joindre à Aïcha, la veuve du Prophète, la € mère des croyants », qui, après avoir réclamé la déposition d'Othman, déclarait maintenant que c'était un devoir pour tous les musulmans de punir sa mort. Elle était ambitieuse et vindicative et ne pardonnait pas à Ali d'avoir autrefois suspecté sa vertu et conseillé sa répudiation. La Mecque s'insurgea. Les
i. Ou Ommyades, Ommlades, Omeyades; descendants d'Omméïa.
provinces firent mauvais accueil aux gouverneurs d'Ali ; quelques-uns, menacés de mort, durent rebrousser chemin. Lu Syrie, où Moaouia, petit-neveu d'Othman, était tout-puissant, prit les armes en sa faveur.
Aïcha et ses alliés Talha et Zobéir, n'espérant pas pouvoir se maintenir à la Mecque, étaient allés soulever Bassora. Al marcha contre eux; la veuve du Prophète eut beau faire conduire dans la mêlée le chameau qu'elle montait, la journée du chameau tourna contre son parti. Talha et Zobéir furent tués; elle-même dut solliciter son pardon. Mais la Syrie n'était pas aussi facile à réduire. Chaque jour, dans la mosquée de Damas, on montrait au peuple la chemise ensanglantée d'Othman; trente mille hommes avaient fait le serment de ne pas dormir dans un lit, de ne pas boire d'eau fraîche, de ne pas se laver le corps avant d'avoir vengé le vieux khalife. Chaque jour Moaouia se fortifiait davantage. Il était en état de se mesurer avec Ali quand celui-ci se décida à l'attaquer. Les deux armées se rencontrèrent à Çiffin, sur la rive droite de l'Euphrate. Avant d'en venir aux mains on négocia; puis il y eut des escarmouches coupées de trêves et de nouveaux pourparlers qui n'aboutirent pas. L'action générale s'engagea enfin; elle fut sanglante. Des deux côtés on se battait avec furie. « Ali parcourait tous les rangs, encourageant les soldats à combattre. Son sabre, par le grand nombre* des coups qu'il avait frappés, était tordu, et la poignée adhérait à sa main. » Un moment, il se trouva tout près de son rival : « Pourquoi, lui cria-t-il, faire tuer tant d'hommes? Viens, combattons à nous deux, nous verrons pour qui Dieu décidera. * Moaouia ne répondit pas, et comme Amr le pressait d'accepter le défi, il lui reprocha de vouloir l'envoyer à la mort, nul n'étant jamais sorti vivant d'un combat singulier avec le fils d'Abou-Taleb. L'impétuosité d'Ali et de son lieutenant Malik semblaient décider la victoire, les Syriens fuyaient. Ce fut Amr qui sauva la situation. Par son conseil, les soldats de Moaouia fixent à leurs lances des copies du Koran et somment les gens de l'Irak d'obéir comme eux au livre divin. Les troupes d'Ali s'arrêtent, exigent qu'on écoute les propositions de l'ennemi. On convient que deux arbitres seront chargés de