LE DERNIER RENOUVELLEMENT DC COMPROMIS
susciter à son projet de compromis une opposition acharnée, qui eût amené sa chute. Par une feinte démission, il recourut à rintervention de Tempereur, qui l'assura à nouveau publiquement de sa confiance. Les grands propriétaires allemands, toujours dociles à ce mot d'ordre, promirent alors < dans l'intérêt de l'Etat » leurs voix au ministère. Sûr ainsi de trente voix allemandes, ayant désarmé les Tchèques par les ordonnances du 6 avril i897, le comte Badeni se crut sauvé. Mais les ordonnances, qui devaient empêcher l'obstruction des Tchèques, suscitèrent l'obstruction des Allemands, qui dure encore.
Les ordonnances devaient assurer l'égalité des langues tchèque et allemande en Bohême et en Moravie, en exigeant que tous les fonctionnaires de ces provinces les connussent toutes deux. La population tchèque étant en majorité dans les deux provinces, il est fort juste que l'allemand cesse d'y être privilégié. Mais les Allemands objectent, pour la forme, que celte question est du ressort des lois, et non des ordonnances; une grande nation ne saurait se plier aux fantaisies ou aux expédients d'un gouvernement mal informé ou partial; — pour le fond, que l'existence même de leur nationalité est en jeu : car l'étude de l'allemand est pour les Tchèques facile et fructueuse; l'étude du tchèque, hérissé de difficultés, privé de littérature, parlé seulement par quelques millions d'hommes, est pour les Allemands pénible et inutile; donc, les Tchèques envahiront plus encore que par le passé les fonctions publiques, et l'administration, plus encore que par le passé, deviendra l'instrument de leur propagande nationale. On ne prétend plus — exception faite de quelques teutomanes irresponsables — pour l'allemand à un monopole devenu insoutenable; mais on demande qu'au lieu de théories et de phrases abstraites, l'Etat s'inspire des besoins pratiques et de la réalité. Il y a en Bohême un territoire tout allemand, un territoire tout tchèque et un territoire mixte; il n'y a qu'à conformer à cette réalité géographique la législation des langues. Mais pour les Tchèques la Bohème est un royaume un et indivisible; dans chaque village du c royaume », tout Bohême doit trouver en sa langue maternelle audience et justice. Le comte Badeni a cru pouvoir tran-
196 L'AUTRIGHE-HONGRIE DEPUIS 1871
cher la question par un coup de force. Comme les ordonnances de 1880 et 1886 n'avaient soulevé qu'une résistance oratoire, académique, il comptait que celles de 1891 passeraient de même : le coup porté et reçu, les Tchèques, mis en possession de l'enjeu du combat, achèteraient facilement au prix de quelques concessions de détail ce compromis bohème où avaient échoué les Allemands libéraux et l'aristocratie. Il oubliait que le système TaafTe a radicalisé les masses, que le Parlement de 1897, avec ses députés du suffrage universel, est autre que l'ancien. En 1880, en 1886, les députés ont accepté sans résistance sérieuse les ordonnances; en 1897, les électeurs ont voulu, ont imposé l'obsiruclion.
Depuis les ordonnances, la Constitution autrichienne ne fonctionne plus. Les gouvernements tour à tour convoquent le Parlement pour essayer d'en obtenir le vote du compromis — car la cour s'y cramponne — et le renvoient, effrayés des tumultes et des scandales de chaque session. Le comte Badeni, surpris de son œuvre, voulut encore jouer le médiateur entre les Tchèques et les Allemands : on refusa de l'entendre. Sûr de la disgrâce s'il ne faisait pas voter le compromis, il tenta alors, avec la complicité du bureau clérical et slave de la Chambre, un coup d'Etat parlementaire. La clôture, l'exclusion temporaire, le pouvoir pour le président de faire appel à la police furent introduits dans le règlement par surprise : le président Abrahamowicz, un Polonais, proclama le vote, rendu, dit-il, à l'unanimité; tous les députés étaient debout, en effet, mais pour s'invectiver. Alors les socialistes envahirent la tribune, en chassèrent le bureau; des batailles réglées s'engagèrent entre députés, le président requit la police. Quand les agents eurent porté la main sur les députés, la rue s'en mêla. Vienne fut à deux pas d'une révolution. L'empereur, revenu en toute hâte de villégiature, s'empressa d'accepter la démission du comte Badeni (décembre 1897).
Le renouvellement du compromis. — Un fonctionnaire, le baron de Gautsch, fut chargé de remettre un peu d'ordre dans ce chaos, et de couvrir la retraite du gouvernement. Après quelques conférences avec les chefs des partis,