‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 5)Chapitre 17 sur 205 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dans l'évolution politique de l' Au triche-Hongrie depuis 1871, trois moments se détachent nettement. Jusqu'en 1878, les adversaires des Constitutions existantes, en Autriche se résignent, en Hongrie se rallient : le dualisme s'affermit. De 1879 à 1896, grâce à un changement de système en Autriche, la prépondérance de la Hongrie s'y accuse plus ouvertement, et il fonctionne sans trouble. Pour assurer le renouvellement facile du compromis à sa troisième échéance, le gouvernement autrichien commet à partir de 1896 une série de fautes qui provoquent la crise, où, après l'Autriche, la monarchie et la Hongrie ellemême se trouvent sucessivement entraînées et qui n'a point encore reçu de solution.

/. — Vère libérale allemande (i8ji-i8yg).

Le ministère Auersperg. — La disgrâce imprévue de Beust gâta au parti libéral allemand la joie de son triomphe sur Hohenwart. Elle l'avertit de ne point se fier trop à ses propres forces. Aussi s*empressa-t-il d'accepter le pacte que lui proposa le prince Adolphe Auersperg, chef désigné du nouveau cabinet : politique intérieure strictement constitutionnelle, pleine

166 L'AUTIUCHE-HONGUIE DEPUIS 1871

liberté à la cour dans les questions militaires. Le président du conseil, frère cadet du prince Carlos !, était connu pour sa fidélité à la Constitution : son énergie et sa raideur d'ancien capitaine de cavalerie plurent à la majorité, tant qu'il ne les tourna que contre l'opposition. Lasser, l'ancien collègue de Schmerling, était l'homme d'Autriche le plus capable d'administrer le difficile département de l'intérieur ; Stremayr, l'auteur de la dénonciation du Concordat, reprit les cultes et l'instrucJ tion. L'Université de Vienne fournit au cabinet deux de ses professeurs les plus distingués : Glaser à la justice, Unger comme ministre sans portefeuille, « ministre de la presse » et orateur du cabinet. Le gouvernement, aussitôt formé, se donna une majorité : comme toujours, quelques dissolutions de Diètes, suivies de nouvelles élections, y suffirent. La session parlementaire s'ouvrit le 28 décembre 1871, et le discours du trône caractérisa en deux phrases tranchantes la politique nouvelle : « Malgré mon intention d'aller, avec l'assentiment du Reichsrath, jusqu'au bout des concessions compatibles avec l'unité de l'Etat, la paix intérieure si vivement désirée n'a pas pu être rétablie. Mon gouvernement, composé d'hommes que ma confiance a désignés parmi vous, considère comme le premier de ses devoirs d'affermir le régime constitutionnel légal, et d'assurer à la loi, dans toute la vie publique, une obéissance absolue. »

Le premier acte du nouveau ministère fut la réforme électorale. Les libéraux la réclamaient depuis longtemps. A leur conception unitaire de l'Etat autrichien, il convenait mal que le Parlement de l'Empire eût l'air d'un congrès de délégués des provinces, et qu'une Diète, en refusant d'élire ses députés (la Diète de Bohême venait encore de le faire, après la chute de Hohenwart) pût tronquer la représentation nationale, lui enlever toute autorité morale. Une loi provisoire (13 mars 1872) autorisa le cabinet à faire combler, par le moyen d'une élection directe, toute vacance survenue en cours de session. La politique d'abstention devint désormais sans objet, car les députés des circonscriptions allemandes de la Bohême vinrent occuper

t. Voir ci-dessus, t. XI, chap. xm.

leurs sièges. La loi définitive, sanctionnée le 3 avril 18*73, ne se borna pas à transformer en règle l'élection directe : elle porta de 203 à 353 le nombre des sièges et les redistribua. La part des villes et des chambres de commerce, fiefs du parti libéral, fut accrue de 6 p. 100, celle des campagnes diminuée de 2, celle des grands propriétaires de 4. Les inégalités et les injustices de la représentation des intérêts restèrent intactes.

Autant que centralistes, les libéraux allemands sont par tradition anticléricaux. La dénonciation du Concordat, qui rendait nécessaire une organisation nouvelle des rapports de l'Eglise et de l'Etat, leur fournil l'occasion d'appliquer leurs principes. A l'ouverture de la session de 1874, Slremayr présenta quatre projets de lois : sur la haute surveillance de l'Etat sur les Églises, sur les ordres religieux, sur les revenus ecclésiastiques, sur la reconnaissance des associations religieuses (en faveur des vieux catholiques). Avec l'esprit qui règne à la cour d'Autriche, c'est déjà pour un ministère une victoire que d'être autorisé à aborder ces questions brûlantes. Auersperg et Stremayr, ne dissimulèrent pas qu'il n'y avait rien à espérer de l'empereur au delà de leurs projets, et la preuve en fut bientôt faite. Les lois adoptées d'accord avec le gouvernement reçurent la sanction ; elle fut refusée à la loi sur les ordres monastiques, à cause d'un amendement dirigé contre l'établissement d'ordres nouveaux.

A peine l'Exposition universelle, dont on attendait de grands résultats pour l'essor industriel de l'Autriche, venait-elle d'être inaugurée, qu'éclata à Vienne, le 9 mai 1873, une terrible crise financière. Une période de spéculation effrénée aboutit au grand « krach » de Vienne. Pendant un mois, les faillites se succédèrent sans interruption : toutes les classes de la société en furent atteintes, le contre-coup s'en fil sentir dans les provinces les plus reculées. Le ministre des finances, par son énergie, sauva l'Etat d'une catastrophe plus grande, en résistant aux sollicitations des spéculateurs, qui, au nom du salut public, en réalité pour se sauver eux-mêmes, réclamaient la réouverture de la planche aux assignats. Longtemps les conséquences de cette crise pesèrent sur l'Autriche. Elle paralysa Depretis dans son

168 L'àUTRICHE-HONGRIE DEPUIS 1871

œuvre de réorganisation financière, et assura pour longtemps encore le règne du déficit.

Le ministère Auersperg dura sept ans : ce fut son plus grand mérite. Il lassa ainsi ses adversaires, et leur ôta l'espoir, justifié jusqu'alors, d'un changement brusque et radical de la Constitution. Résolutionnistes et déclarants1 apprirent la modestie. Les Polonais peu à peu devinrent un parti de gouvernement. Contre Lasser, qui voulait les traiter sans ménagements, Andrâssy les avait protégés, à titre d'ennemis assurés de la Russie : ils firent leur profit de la leçon, apprécièrent Ta vantage d'être un parti « d'Etat ». Lentement, ils se départirent de leurs prétentions exagérées, chaque fois contre une concession plus modeste d'apparence, mais positive. A peine la réforme électorale volée malgré eux, ils obtinrent un représentant dans le cabinet. En octobre 1876, les élections pour la Diète de Galicie donnèrent, grâce à la pression administrative, une forle majorité au parti clérical et féodal de Cracovie, grand partisan d'une politique d'échanges fructueux avec le ministère : dans les derniers temps du cabinet Auersperg, l'appoint des voix polonaises plusieurs fois décida la victoire en sa faveur. Les Tchèques, moins habiles, s'obstinèrent dans l'abstention, devenue sans objet : ils s'y énervèrent et s'y divisèrent : les députés de la Moravie, sous la pression de la nécessité, se décidèrent dès 1874 à occuper leurs sièges au Reichsralh; en Bohème, les Jeunes Tchèques, qui auraient voulu suivre cet exemple, étaient violemment combattus par les Vieux. En septembre 1878 seulement, ceux-ci se décidèrent à reprendre leurs places dans la Diète de Bohême, et dès lors leur rentrée au Reichsralh ne fut plus qu'une question de temps. C'était un succès capital dû à l'énergie et à la fermeté du ministère Auersperg : l'honneur et le bénéfice en revinrent à son successeur, le comte Taaffe.

La fusion en Hongrie. Le ministère Tisza. — Ni le cabinet hongrois ni le parti deakiste n'acceptèrent sans résistance le successeur d'Andrassy, Lonyay, ministre des finances en Hongrie depuis 1867, pour la monarchie depuis 1870. Ses

i. Voir ci-dessus, t. XI, chap. xm.

talents d'économiste et d'administrateur étaient incontestables : mais il passait pour ne point séparer assez scrupuleusement ses affaires privées des affaires de l'État. L'opposition l'attaqua dès l'abord avec violence, et sa majorité, gênée d'un pareil chef, ne le défendit que mollement. Après dix-huit mois d'une existence incertaine, il dut céder la place. Son successeur, Szlâvy, forma de nouveau un ministère purement deàkiste. Mais un certain nombre de mécontents du parti suivirent Lônyay dans sa fronde; l'opposition, enhardie par sa victoire, attaqua vivement le nouveau cabinet, que la situation financière mettait dans des embarras presque inextricables. Le déficit monta en certaines années à 62 millions de florins c'est-à-dire au quart du chiffre des recettes. Le crédit était devenu inabordable pour la Hongrie, et le ministre des finances « avait fini par emprunter à la petite semaine ». En vain, par un vole méritoire dans un pays où l'impôt est si impopulaire, le Parlement avait autorisé l'élévation des contributions : les charges contractées depuis 1867 pour l'organisation administrative et économique du pays écrasaient les budgets. L'indépendance politique de la patrie menaçait de sombrer dans sa ruine financière. Alors Ghiczy, l'un des chefs de l'opposition modérée, renonçant à son programme de l'union personnelle, accepta d'entrer dans le ministère pour contribuer à l'œuvre de restauration financière* Mais le cabinet Bilto-Ghiczy, formé le 21 mars 1874, ne dura qu'un an. Ghiczy était un chef sans soldats. La vraie fusion, avec le parti nombreux et influent dont Tisza était le chef, s'accomplit en février 1875. Le nouveau parti libéral comprit tout de suite la majorité de la chambre des députés, 235 voix sur 444 sièges : l'opposition était divisée en quatre groupes. Le 28 février, le ministère fut constitué : le baron Wenckheim, ministre a latere (représentant du ministère hongrois à Vienne), avait consenti à en accepter la présidence. Tisza prit l'intérieur, en prévision des élections qui devaient avoir lieu quelques mois plus lard. Deux membres de la gauche entrèrent avec lui dans le cabinet; les déakistes s'y trouvaient six, dont le plus remarquable était le jeune ministre des finances, Koloman de Széll. Malgré leur prépondérance numérique dans le ministère et dans la majorité,

170 L'AUTRICHE-HONGRIE DEPUlS*i87i

la direction de la politique hongroise passait à d'autres mains. Déak acheva sa carrière en consacrant la fusion et en se faisant inscrire au nouveau club libéral; il mourut le 29 janvier 1876.

Tisza était le type et le chef de cette petite noblesse qui est, en Hongrie, le noyau de ta nationalité magyare, le véritable ferment de la vie politique, et la classe sociale la plus influente. Elle avait formé, en 1861,1e parti de la résolution1, et aussi longtemps qu'elle s'obstina, après 1867, dans une opposition de principe, le dualisme resta fragile malgré les apparences. En se ralliant au régime du compromis, elle lui donna la vraie consécration magyare, elle le « nationalisa » dans tous les sens du terme, au dehors et au dedans. Le prétexte invoqué par Tisza pour quitter avec décence une opposition désormais infructueuse avait été la nécessité de restaurer le crédit du pays; plus il abandonnait de prétentions politiques, plus il était résolu à en faire valoir d'économiques; il voulait enlever à l'Autriche la prééminence qu'elle avait conservée en ce point, faire rendre au dualisme tous les avantages matériels dont il était capable, assurer à la Hongrie les ressources et le prestige d'un Etat de plein exercice. A l'intérieur, pour enlever à l'opposition extrême son arme la plus forte et pour flatter les passions nationales de sa propre classe, Tisza inaugura une politique de magyarisation déclarée et rigoureuse. Les Saxons de Transylvanie et les Serbes du Banat en furent surtout les victimes. Tous les services publics, les sociétés dépendant de l'État durent seconder les efforts du ministre, instituer des cours de langue magyare, remercier les employés, en majorité allemands, qui n'en profitaient pas assez vite. Ces mesures sans doute n'étaient point nouvelles, mais on les appliqua désormais avec une rigueur et une mesquinerie inusitées.

Les ministres, tout occupés du renouvellement du compromis et des affaires d'Orient, trouvèrent cependant encore du temps pour certaines réformes urgentes. Széll remit de l'ordre dans le budget, obtint du Parlement de nouveaux impôts, diminua le déficit de plus de moitié; il prépara la conversion des diffé-

i. Voir ci-dessus, t. XI, chap. xm.

rentes dettes hongroises, qui devait doter le pays d'un mode de crédit plus sûr, plus digne de lui, et plus avantageux. Tisza, à l'intérieur, dirigea les élections de juillet 1875, qui envoyèrent à la chambre 350 ministériels contre une centaine d'opposants de toute couleur, et à la suite desquelles il prit officiellement la présidence du conseil. Il réalisa, malgré la résistance de l'extrême droite et de l'extrême gauche, une réforme partielle de l'administration des comitals. En Croatie, sous le régime modéré du ban Mazuranic, les passions surexcitées s'apaisaient; le compromis, revisé dans certains détails, était observé sans difficultés; les députés de la Diète d'Agram figuraient 4 Pest dans la majorité ministérielle. La fusion se justifiait par ses succès; le roi, qui n'avait pas sans répugnance consenti à appeler Tisza au ministère, se réconciliait visiblement avec un cabinet dont l'impuissance du ministère cisleithan achevait de faire ressortir les mérites.

Le dualisme de 1871 à 1878. Le premier renouvellement du compromis. L'occupation de la Bosnie- Herzégovine. — Par le triomphe d'Andrâssy sur Hohenwart, le dualisme politique avait remporté une victoire définitive. Les luttes de la période suivante furent surtout d'ordre économique. L'arrangement dualiste impliquait nombre de questions matérielles, bien plus délicates à régler que les questions politiques. Pourtant, en 1867, elles avaient été fort négligées. La couronne, seule représentée par les ministres autrichiens, ne songeait qu'à la diplomatie et à l'armée ; les Hongrois n'offraient naturellement pas plus qu'on ne leur demandait, et considéraient le maintien d'une indépendance économique aussi complète que possible comme un contrepoids utile, au cas où le dualisme ne serait pas loyalement appliqué par la cour. Aussi les conventions économiques ne furent-elles conclues que pour dix ans, et la question de la Banque, malgré son importance capitale, « oubliée ». Il parut bientôt que, par l'échéance décennale des accords économiques, la perpétuité proclamée de l'entente politique était rendue illusoire.

La question de la Banque se posa la première. L'Autriche et la Hongrie étaient, depuis de longues années, au régime d'une

172 L'Al'TRICHE-HONGRIE DEPUIS 1871

circulation fiduciaire dépréciée. L'Autriche était le grand banquier, le grand client pour les produits agricoles, le grand fournisseur de produits industriels de la Hongrie; le compromis, par l'union douanière et commerciale, avait maintenu ces rapports anciens : il y avait ajouté ceux qui résultaient entre les deux Etats du service des dépenses communes et de la dette. Sous peine d'effroyables perturbations économiques, l'unité monétaire et de crédit était donc une nécessité, jusqu'à la reprise des paiements en espèces. Elle était assurée par la Banque nationale autrichienne, privilégiée en 1862 jusqu'en 1877 ; mais la Hongrie, qui déniait toute force obligatoire pour elle aux actes du Reichsrath de Schmerling, tolérait seulement la Banque. Elle ne pouvait sérieusement songer à s'en passer; mais elle pouvait profiter de cette irrégularité juridique pour obtenir des concessions matérielles. Lônyay entra en négociations avec la direction : il obtint, en novembre 1872, l'augmentation des placements de la Banque en Hongrie, et l'ouver-

ture de négociations entre les deux Etats et avec la direction, en vue d'arriver, sur la base du dualisme et du maintien de l'unité monétaire, à une revision du statut de la Banque.

La législation des douanes et des impôts indirects, commune d'après le compromis, donna lieu à de nouvelles difficultés. Les deux gouvernements, également à la poursuite de ressources nouvelles, comptaient les trouver là; mais leurs exigences étaient opposées, l'Autriche étant industrielle, la Hongrie agricole. Celle-ci se défendit mieux que l'Autriche, subit moins l'influence de la cour, eut une vue plus claire de son but et des moyens à employer; aussi triompha-t-elle. Le compromis, après deux provisoires et une double crise ministérielle, fut renouvelé en 1878. Au point de vue économique, l'arrangement nouveau avantagea légèrement la Hongrie : la Banque reçut une organisation dualiste, mais non entièrement paritaire, certaines questions douanières furent tranchées en faveur de la Hongrie. Politiquement, la victoire des Hongrois fut plus marquée : seuls ils obtinrent des concessions positives; et ils les obtinrent par leurs seules forces, par leur tactique, par l'accord constamment maintenu entre le ministère et la majorité. La Hongrie

apparaissait une, l'Autriche divisée. Au même moment, elles donnaient, dans les affaires d'Orient, le même spectacle.

Dirigée par un Hongrois, la politique extérieure de la monarchie ne pouvait être qu'exclusivement orientale. Toute l'attention d'Andrâssy, dès qu'il eut succédé à Beust, se tourna vers l'Orient. Sa politique en Occident, amitié avec la Prusse et « alliance des trois empereurs », rapprochement avec l'Italie, était inspirée uniquement par le dessein de se garantir contre des surprises par derrière. Dans les Balkans, il continua le système inauguré par Beust, s'appliquant à disputer à la Russie les sympathies des Etats vassaux de la Turquie. Leurs souverains furent reçus à l'exposition de 1873 avec des honneurs qui blessèrent le sultan suzerain; il protesta inutilement contre la conclusion directe de conventions commerciales entre la monarchie et ses vassaux. Dans le régime dualiste, le partage de l'autorité entre plusieurs pouvoirs qui sont coordonnés et non subordonnés les uns aux autres — Parlement autrichien, Parlement hongrois et Délégations, ministère autrichien, ministère hongrois et ministère commun — implique des lenteurs, affaiblit les responsabilités, profite au seul pouvoir qui soit simple, un, partout le même, et partout fort : le pouvoir du souverain. En jouant des Délégations contre les Parlements, de l'influence de Tisza sur la Chambre hongroise, du désir de l'empereur sur les pairs autrichiens, Audrâssy put accomplir sans coup d'État, contre la volonté des Allemands et des Magyars, l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine. Au lieu d' « un bataillon », elle exigea une armée; au lieu d'être pacifique, elle fut sanglante. Cent millions de florins, et plus, furent dépensés pour aboutir à occuper les provinces au nom et comme par la grâce de la Turquie. Celle disproportion entre les promesses et les résultats de sa politique contribua à la retraite d'Andrâssy (août 18*79). Il avait exercé sur les destinées de la monarchie une action doublement décisive : par l'occupation, qui détermina pour longtemps sa politique orientale, en l'opposant à la Russie; par l'alliance austro-allemande, signée en octobre 1879 par Hay merle, mais qui est l'œuvre d'Andrâssy,

et qui aélé pendant vingt ans le point fixe de la politique austrohongroise.

Deux Hongrois, Andràssy et Tisza, avaient rendu l'occupation possible; l'un, en dirigeant la diplomatie de la monarchie; l'autre, en mettant toute son influence au service de la politique de la couronne, en risquant toute sa popularité pour la faire réussir. Le Parlement hongrois, si opposé qu'il fût à cette politique, accepta le fait accompli, l'occupation réalisée, ne songeant plus qu'aux conséquences, et Adèle, malgré tout, au gouvernement qui avait aidé à le tromper. En Autriche, le Parlement s'était divisé, avait voté, alors que les troupes impériales se battaient en Bosnie, une adresse qui semblait les désavouer. « Les Allemands considérèrent leur position vis-à-vis du ministère, que leur premier intérêt était pourtant de fortifier, comme s'ils étaient engagés avec lui dans un procès civil. Le point de vue politique disparut pour eux derrière le point de vue légal, et il leur parut plus important d'avoir raison que de faire durer le ministère. » De là le changement de système de 1879, par où la prépondérance de la Hongrie dans le dualisme se trouva tout naturellement renforcée.

//. — Le régime Taaffe (i8jg-i8g5).

Le système Taaffe. — Le succès de la politique orientale — son œuvre propre — rendit l'empereur plus accessible aux influences anti-parlementaires, aux avis des courtisans, des militaires, des cléricaux. Il était décide à ne point se laisser détourner de sa voie par des discours et des adresses. Mais, pourvu qu'il gardât toute sa liberté d'action dans les questions extérieures et militaires, il eût volontiers laissé à l'intérieur le pouvoir à l'ancienne majorité. Pendant que le ministère Auersperg s'émiettait par des démissions successives, Depretis, le ministre des finances, et, après son échec, un homme de confiance de l'empereur, le comte Taaffe, gouverneur du Tirol, furent chargés de constituer un cabinet, d'accord avec elle : on lui demandait seulement de reconnaître l'occupation comme un

LE RÉGIME TAAPPE (1879-1895) 175

fait accompli, et d'en accepter les conséquences. Mais elle ne voulut pas capituler. L'empereur prit patience jusqu'aux élections, qui étaient proches. Le cabinet fut replâtré : Stremayr eu prit la présidence, Taaffe devint ministre de l'intérieur, pour faire les élections. Il espérait en fajre sortir un tiers parti, formé des éléments aristocratiques et modérés de tous les autres, qui eût été gouvernemental par définition. Il réussit seulement à transformer en minorité l'ancienne majorité libérale, grâce surtout au vote de la grande propriété bohème : dans ce collège, où les constitutionnels dominaient, un compromis négocié par le gouvernement et favorisé par l'empereur avait abandonné aux féodaux dix sièges sur vingt-trois. L'ère du gouvernement parlementaire des Allemands était close.

Il avait perdu ses raisons d'être. Les Allemands étaient encore la nationalité la plus cultivée et la plus riche : mais ils n'étaient plus la seule cultivée et riche : la bourgeoisie tchèque, lentement formée à leur contact, leur faisait une redoutable concurrence. Leur part dans la population de l'Autriche avait diminué, de sorte que leur privilège politique paraissait doublement odieux. Les considérations extérieures, auquelles ils avaient dû autrefois le pouvoir, s'étaient retournées contre eux : l'alliance austro-allemande, tournant la monarchie vers l'Orient, l'invitait à la conquête morale des populations slaves, l'obligeait donc à se réconcilier d'abord avec ses propres Slaves. Le système appliqué depuis 18*71 était devenu impossible; les libéraux mêmes le sentaient si bien qu'ils. recherchèrent avant les élections une alliance avec les Tchèques : mais ceux-ci, dirigés par leurs alliés féodaux, préférèrent s'entendre avec le gouvernement. Ils parurent enfin au nouveau Reichsralh; le ministère, qui avait besoin de leurs voix pour la politique orientale, leur promit des concessions. Taaffe appela dans le cabinet reconstitué par lui après les élections un Tchèque de Moravie à côté de libéraux, de cléricaux, de Polonais. Ce ministère de coalition déclara vouloir gouverner au-dessus des partis, dans l'intérêt supérieur de l'État. Mais les libéraux, ayant eu seuls le pouvoir, se refusèrent à le partager : ils voulaient se venger du comte Taaffe. Ils essayèrent de le

renverser sur la question de la loi militaire nouvelle, qui, fixant le contingent pour dix ans, ne pouvait être adoptée qu a une majorité des deux tiers : mais, au troisième vote, l'aile droite de l'opposition, par peur d'une crise et par crainte de l'empereur, vota pour le cabinet. Celui-ci, tiré d'affaire pour dix ans, n'avait plus désormais aucune raison de ménager des adversaires à la fois irréconciliables et impuissants; débarrassé de ses derniers membres libéraux, il ne compta plus que des cléricaux et des Slaves.

Trois groupes formaient le noyau de sa majorité : les Tchèques, les Polonais, et le centre clérical, chacun comptant environ 55 membres. Entre eux, point de programme politique, point d'intérêts généraux communs : seule, la peur d'un retour offensif du libéralisme, possible si la cour s'y décidait, les maintenait unis. Sur cette peur et leurs divisions, le comte Taaffe fonda son système. A cette majorité autonomiste et fédéraliste, il déclara dès l'abord qu'il ne consentirait à aucune modification essentielle de la Constitution. En revanche il promit de l'appliquer dans un esprit non plus de parti, mais de conciliation. Il lui laissa ce qu'elle avait de centraliste, et lui ôta ce qu'elle avait d'allemand ; il détruisit le monopole de fait dont la langue allemande jouissait dans l'administration, il ouvrit largement les emplois publics aux Slaves. Il ne leur demanda pas de renier leur nationalité, mais il les contraignit de se plier strictement à l'unité de principes et de direction qu'il voulait maintenir dans la bureaucratie; il était lui-même avant tout un type de haut fonctionnaire autrichien. Pour maintenir sa majorité fragile et désunie, des concessions de détail, des avantages personnels étaient nécessaires : de là de perpétuels marchandages entre le gouvernement et les groupes. Beust et Auersperg, dans des occasions graves, n'avaient pas agi autrement. Ce ne fut pas le gouvernement qui sortit diminué de ces négociations, mais le Parlement. La représentation nationale se transforma en une Bourse, les ministres apparurent comme les dispensateurs des grâces. Ils habituèrent tous les partis à espérer moins en leurs propres forces qu'en la bienveillance du souverain, à chercher à la mériter par leur sou-

LE RÉGIME TAAPPE (1879-1895) 177

plesse. L'influence de l'empereur et la puissance de l'administration grandirent. Ainsi le ministère Taaffe fut le ministère au-dessus des partis, le ministère de la couronne; il rétablit sous des formes constitutionnelles strictement observées l'esprit absolutiste.

A la longue, ce système s'usa. Les électeurs se lassèrent d'être bernés sans cesse de concessions insignifiantes; les députés perdirent tout prestige et tout crédit, furent accusés de trahir leur mandat, de se laisser corrompre par le gouvernement. Une nouvelle génération parut dans la vie politique, qui prétendit conquérir par une opposition violente plus que l'ancienne n'avait obtenu par la douceur. Un mouvement populaire balaya les Vieux-Tchèques : avec eux s'écroula la majorité du comte Taafle. Son long ministère a eu des résultats décisifs pour la vie politique de l'Autriche. Il a rendu désormais impossible un retour au centralisme germanisateur. Il a peuplé l'administration de Slaves qui, restant Slaves, ont mis au service de la propagande nationale l'influence officielle. En combattant le parti libéral, il a restauré l'autorité de la cour, de l'aristocratie, de l'Eglise, il a facilité le retour offensif du cléricalisme, qui domine aujourd'hui en Autriche. Il a à la fois excité et corrompu les nationalités et les partis : il les a habitués à élever sans cesse leurs prétentions, et à se fier pour les satisfaire moins à leurs propres forces et à leur propre travail qu'à l'intrigue. La démoralisation publique, attestée aujourd'hui si clairement par la crise autrichienne, est proprement le résultat du système Taaffe.

L'Autriche de 1879 à 1890. — Les Allemands, qui prétendent au monopole du vrai patriotisme autrichien, ne cessèrent d'accuser le comte Taaffe d'affaiblir et de ruiner l'Étal. Les résultats matériels au moins de sa longue administration ne justifient pas ce reproche. Le ministre des finances, M. Dunajcwski, un Polonais, représentant par excellence dans le cabinet des doctrines autonomistes, fit disparaître le déficit chronique du budget. Il éleva le taux de tous les impôts existants, directs et indirects, créa de nouvelles taxes. A ce prix, l'exercice 1889, le premier depuis de longues années, se solda en excédent. Ce résultat permit d'entreprendre une autre

Histoire oénfiuLK. XII. 12

réforme, plus nécessaire encore à la sécurité économique et financière du pays : la reprise des payements en espèces. Les négociations entamées sous Dunajewski avec le gouvernement hongrois aboutirent sous son successeur Steinbach, en 1892 : un ensemble de lois furent votées, qui établirent en principe un nouveau système monétaire, à étalon d'or, dont l'unité fut la couronne au lieu du florin ' ; mais la réforme n'est pas encore entièrement réalisée. Un réseau d'État autrichien fut reconstitué par des saisies et des rachats, d'abord dans l'Ouest de l'Empire, entre Vienne et la frontière bavaroise : l'ouverture, en 1884, du tunnel de l'Arlberg lui procura un débouché nouveau extrêmement important vers l'Europe occidentale. De lourds crédits militaires, à diverses reprises, chargèrent le budget : en particulier une loi de 1883 réorganisa la landwehr cisleithane sur le modèle des honvéd, et la mit, aux dépens des droits du Parlement, dans une dépendance plus étroite du souverain, moins économe que les Chambres.

Le minislère Taaffe, conservateur avant tout, inaugura en Autriche la politique sociale conservatrice : envers les ouvriers, selon la formule bismarckiennc, d'une part par l'institution d'un système d'assurances ouvrières imité de l'allemand, de l'autre, par des lois répressives, dont une série d'attentats pseudoanarchistes fournit le prétexte; — envers les agriculteurs, en limitant la faculté de diviser et d'hypothéquer les petites propriétés rurales; — envers les artisans, par le rétablissement des corporations et de la maîtrise. Dans l'ensemble, ces mesures étaient dirigées contre l'influence économique de la bourgeoisie capitaliste et libérale. Contre son influence politique, le gouvernement appuya l'amendement de 1882 à la loi électorale, qui abaissa à 5 florins d'impôts directs le cens dans les curies des villes et des campagnes : la réforme profila surtout aux artisans, dociles aux conseils politiques de l'Église. Sous l'influence de ces réformes, des partis économiques et sociaux commencèrent à apparaître à côté des partis nationaux. Devant la persécution, les socialistes s'unirent et tinrent à Hainfeld

1. Le florin or valait 2 fr. 50. Il ne circulait que des florins de papier à un cours oscillant autour de 2 fr. 10. La couronne en valut la moitié, 1 fr. 05.

LE RÉGIME TAAPPE (1879-1895) 179

(1888) leur premier congrès général. Ils y réclamèrent la laïcisation de l'Etat, l'obligation et la gratuité de l'instruction, le suffrage universel pur et simple, et se constituèrent en parti international, le premier en Autriche. Sous la direction du clergé et des grands propriétaires terriens s'organisèrent un parti agrarien, qui manifesta dans des congrès de paysans ses exigences réactionnaires, et un groupement des artisans et des petits commerçants, hostile à l'extension croissante du capitalisme. Ce dernier mouvement, peu à peu, prit une tendance nettement antisémite. Le parti antisémite-clérical ou chrétiensocial conquit sur l'ancien parti démocratique les faubourgs de Vienne. Dans l'avocat Lueger, transfuge de la démocratie, il trouva un agitateur incomparable, qui le mena par étapes à la mairie de Vienne.

Dans les faveurs du gouvernement, chaque groupe de la majorité choisit sa part. Les Polonais, en possession d'une autonomie politique presque complète, exigèrent des avantages économiques : sous couleur d'intérêt stratégique, l'État leur construisit de coûteux chemins de fer; des remises d'impôts considérables leur furent accordées (75 millions de florins en une seule fois). Les Tchèques avaient besoin, avant tout, de concessions nationales : une réforme électorale leur assura la majorité dans la Diète de Prague et dans la députation bohème à Vienne; ils obtinrent une Université, par le partage en deux de l'ancienne Université allemande de Prague (1882), et de nombreuses subventions pour leurs écoles secondaires. Les ordonnances de 1880 et 1886 rapprochèrent la condition du tchèque et celle de l'allemand (jusque-là seule langue officielle) dans la vie publique en Bohême et en Moravie. L'effort des cléricaux allemands se porta tout entier sur l'école : une loi de 1883 réduisit de huit à six ans la durée de l'obligation scolaire, et rétablit, par un détour, le principe de l'école confessionnelle. En 1888, ils jugèrent possible de le rétablir directement : leur chef, le prince Aloïs Liechtenstein, déposa une proposition en ce sens. Mais celte fois l'opinion publique résista énergiquement; l'empereur en personne conseilla le retrait de la proposition. Le coup avait manqué : mais le

ministère en fut ébranlé, et ce fut la cause directe de sa chute.

La gauche allemande après s'être divisée, puis réunie, se constitua définitivement, après que les élections de 1885 eurent encore renforcé la majorité slave, en deux clubs : la gauche allemande unie, avec 112 membres, et les Allemands nationaux, qui n'étaient que 16. Le programme de ces derniers comportait la défense avant tout des intérêts nationaux des Ailemands, les intérêts de l'Etat autrichien ne devant venir qu'en seconde ligne. Le petit groupe extrême de M. de Schônerer se prononçait ouvertement pour la réunion à l'Allemagne de toute l'Autriche allemande. Même les anciens libéraux, à combattre dans l'opposition, devenaient plus radicaux et plus nationaux. Aux premières ordonnances pour la Bohême (1880), ils répondirent par la motion Wurmbrand, qui voulait faire proclamer

l'allemand langue d'Etat en Cisleithanie et fut rejetée en 1884; à celles de 1886, par un exode de la Diète de Bohême, où ils ne rentrèrent qu'en 1890; à la proposition Liechtenstein, par la menace de sortir tous duReichsrath, de le réduire ainsi 4 moins des deux tiers de ses membres : ils étaient résolus à ne point laisser toucher à la loi scolaire, leur œuvre, leur seul moyen de défense et leur seul espoir de revanche contre le cléricalisme. Leur résistance fut appuyée d'ailleurs : la Bohème, devant celte menace de réaction cléricale, retrouva l'esprit hussite. Les Jeunes-Tchèques menèrent contre les Vieux, inféodés à la noblesse et à l'Eglise, une furieuse campagne, et leur enlevèrent, aux élections provinciales de 1889, presque toute la curie rurale. La cour et le gouvernement furent effrayés de ce résultat : démocrates, radicaux, adversaires des féodaux et de l'alliance allemande, les Jeunes-Tchèques étaient très mal notés à Vienne. « Une singulière compagnie qui prend maintenant le dessus! » dit publiquement l'empereur. « Il faudra énergiquement réagir là contre. » Pour réagir, le gouvernement essaya de ménager un compromis entre les Allemands et les Vieux- Tchèques, de coaliser tous les éléments « patriotiques et modérés » contre le danger radical. Le ministère et les grands propriétaires jouèrent les médiateurs : aucun Jeune-Tchèque

LE RÉGIME TAAPPE (1879-1895) 181

ne fut invité à assister aux conférences. À celte provocation, l'opinion tchèque répondit comme il convenait : devant ses manifestations, la plupart des députés vieux-tchèques reprirent leur parole, et passèrent aux Jeunes. Le compromis, dont l'empereur avait fait son affaire personnelle, échoua piteusement; et les élections de 1891 pour le Reichsrath balayèrent en Bohême les Vieux-Tchèques jusqu'au dernier.

La coalition des éléments patriotiques et modérés devint alors le mot d'ordre au Reichsrath. C'était un non-sens : il fut impossible, faute de majorité, de voter une adresse en réponse au discours du trône d'avril 1891; le Parlement dut se contenter d'affirmer son loyalisme. Le gouvernement présenta un programme purement économique. Les ministres slaves, Dunajewski et Praïâk, donnèrent leur démission; un ministre allemand entra dans le cabinet. A la première question à demi politique qui fut soulevée, il démissionna, et la gauche revint à l'opposition. Ne pouvant plus trouver de majorité dans ce Parlement, le comle Taaffe essaya d'en faire un autre, et il présenta brusquement, par surprise, un projet de réforme électorale qui, sans toucher au privilège des grands propriétaires, ouvrait les curies des villes et des campagnes à un suffrage presque universel. Tous les partis « patriotiques et modérés » s'émurent; les Polonais, les cléricaux, la gauche, également menacés dans leurs positions, s'entendirent pour en finir avec le comte Taaffe. Il prit les devants, et donna sa démission le 28 octobre 1893.

Le ministère Tisza (1879-1890). — En Hongrie, la crise de l'occupation n'entraîna qu'un changement de personne : Széll donna sa démission pour ne point prêter la main à la ruine des finances qu'il avait restaurées; il fut remplacé par le comte Szapary, etcelui-ci, quelques années après, par Tisza lui-même,

sous le nom duquel l'habile secrétaire d'Etat Wekerle géra le ministère. L'équilibre budgétaire fut rétabli à la même date qu'en Autriche. La nationalisation des chemins de fer fut poursuivie avec ampleur et énergie : l'Etat hongrois se rendit maître surtout des grandes lignes qui devaient servir d'amorce aux chemins de fer orientaux, et commanda ainsi la voie commer-

ciale par terre entre l'Ouest et l'Est du continent. Par un coup de génie, le minisire des travaux publics, Bâross, dota le réseau d'Etat hongrois du célèbre tarif par zones : le prix des voyages fut diminué, pour certains trajets jusqu'à 85 p. 400, et dès la première année le nombre des voyageurs tripla. L'exploitation du réseau devint enfin productive; la circulation plus intense profita à l'industrie, que le gouvernement cherchait par des encouragements de toute sorte à faire naitre et prospérer; les facilités offertes à la population rurale pour se rendre dans les villes et dans la capitale, qui sont des centres de magyarisation, servirent la politique nationale du ministère.

Les Slovaques et les Roumains persistèrent dans l'attitude passive qu'ils avaient adoptée depuis le compromis, et que leur imposait la loi électorale. Les Saxons de Transylvanie menèrent à diverses reprises de rudes campagnes contre le gouvernement. Les plus grandes difficultés furent suscitées par les Croates. En 1877-79, ils s'étaient trouvés, comme les Tchèques, parmi les plus chauds partisans de l'occupation, demandant même l'annexion : car les Bosniaques étaient, en grande partie, leurs frères de langue et de religion, et l'annexion les rapprochait de leur rêve, la Grande Croatie et le trialisme. Contre ces ambitions bien connues, et contre les prétentions qu'ils élevèrent à propos du renouvellement du compromis hongrois-croate, le gouvernement de Pest afficha d'abord des intentions énergiques; le ban Mazuranic, nationaliste modéré, fut remplacé par le comte Pejacevic, magnat d'opinions très hongroises. Le compromis fut conclu après de longues négociations. La Croatie renonça à ses exigences, au prix de l'incorporation dans son territoire civil des anciens Confins croates, qui augmentèrent sa population de 700000 habitants. En 1883, l'affaire des écussons d'Agram fit éclater de nouveau les rancunes et les haines. Un fonctionnaire trop zélé ayant essayé de remplacer les écussons à inscriptions croates des bâtiments officiels d'Agram par des écussons à inscriptions bilingues, magyares-croates, le peuple se souleva, les arracha; même la majorité gouvernementale de la diète prolesta; le ban, « magyaron * déclaré pourtant, démissionna plutôt que de faire replacer les nouveaux écussons; des

LE RÉGIME TAAPPE (1879-1895) 183

insurrections éclatèrent dans les campagnes, la Constitution dut être suspendue quelques mois. Les Croates gardèrent le dernier mot : les écussons bilingues disparurent, les nouveaux ne portèrent plus aucune inscription. A la suite de ces incidents, les élections de 1884 renforcèrent considérablement la minorité de la diète, opposée à toute entente avec la Hongrie. Des scènes de violence marquèrent la session de 1884, des pugilats se produisirent en séance, le ban lui-môme fut frappé. Il s'ensuivit des procès politiques, l'état de siège à Agram, la suspension du jury en Croatie. Le roi prit parti ouvertement pour le ministère hongrois. Un nouveau compromis financier fut conclu en 1889 : mais les relations des deux royaumes alliés restèrent fort troublées, et la question croate constitue toujours le grand danger pour la Hongrie.

Une campagne de réformes politiques fut engagée à la suite d'un incident qui n'avait rien de politique. Le célèbre procès de Tisza-Eszlar (1885), qui occupa toute l'Europe, révéla, avec la corruption de la justice hongroise, la force des préjugés antisémitiques en Hongrie. L'ancienne aristocratie foncière perdait journellement de son influence, de son prestige, de sa fortune : elle accusait de sa ruine les Juifs, qui fournissaient au pays sa classe industrielle et commerçante. Mais la nation magyare est trop peu nombreuse, trop isolée pour pouvoir repousser aucun concours sincère; et les Juifs, depuis 1848, comptaient parmi les néo-Magyars les plus convaincus. Il fallait réconcilier la nation avec eux, pour cela les amener par étapes à l'égalité complète de droits avec les citoyens d'autres cultes. Tisza proposa une loi pour autoriser les mariages entre juifs et chrétiens. Adoptée par les députés, elle échoua dans la chambre des magnats, devant la coalition des réactionnaires cléricaux et des aristocrates ruinés. Alors la réforme de la chambre haute parut nécessaire. Tous les magnats qui ne payaient pas 3000 florins d'impôt foncier perdirent leurs sièges : ils purent élire, une seule fois, cinquante d'entre eux pour les représenter; et la couronne de son côté reçut le droit de nommer des magnats à vie, jusqu'au nombre de cinquante. La chambre haute gagna ainsi en prestige et en qualité ; par compen-

sation, le mandat des députés fut prolongé de trois à cinq ans.

Tisza, qui avait autrefois tant attaqué la faiblesse des deâkisles vis-à-vis de l'Autriche, une fois au pouvoir trouva à son tour des détracteurs plus radicaux que lui. Ils lui reprochèrent de sacrifier les droits et le prestige de la Hongrie. Pourtant, dans le seul conflit sérieux qui s'éleva — l'affaire du général Janszky, qui avait fait couronner les tombeaux des défenseurs autrichiens de Buda contre Gorgey — le minisire hongrois eut raison des influences militaires si puissantes à Vienne : un gouvernement autrichien n'eût même pas osé soulever la question. Mais Tisza avait lui-même, autrefois, donné l'exemple des attaques bruyantes et injustes. Ses allures de plus en plus cassantes blessaient parfois jusqu'à son propre parti ; son système, qui avait eu un idéal, dégénérait en coalition d'intérêts; d'une intégrité personnelle absolue, il excusait et favorisait la corruption parlementaire pour maintenir sa majorité. La nation était fatiguée de lui, et la cour ne pouvait plus se fier à son autorité. En 1889, le vole de la loi militaire donna lieu à des scènes tumultueuses. Elles se renouvelèrent en 1890, sur la question de la nationalité de Kossulh. Tisza, harcelé de tous les côtés, isolé dans le conseil, donna sa démission (mars 1890).

La campagne politico-ecclésiastique. — Le comte Szapary reconstitua le cabinet presque sans changement de personnes. La question des lois politico-ecclésiastiques s'imposa aussitôt à lui. La Hongrie nouvelle avait eu jusque-là le bonheur de ne pas connaître les luttes religieuses. Le clergé était respecté pour s'être montré patriote lorsque la patrie était accablée; les protestants, nombreux et influents, vivaient en bonne intelligence avec les catholiques. L'accord commença d'être troublé vers 1890 par la question des mariages mixtes. Une loi de 1868 ordonnait que les enfants issus de ces mariages suivraient la religion, les fils du père, les filles de la mère. Mais les prêtres catholiques s'étaient mis à baptiser tous ces enfants et à les inscrire tous comme catholiques à l'élat civil, qui était tenu par les ecclésiastiques. En vain le ministre des cultes leur rappela la loi : des instructions contraires venaient de Rome.

LE RÉGIME TAAPPE (1879-1895) 185

Le gouvernement dut agir pour sauvegarder son autorité, comme pour assurer la tenue régulière et exacte des registres. Le comte Szapary proposa la laïcisation de l'état civil, rétablissement de la liberté des religions, la reconnaissance par l'Etat de la religion juive. Mais il fut débordé aussitôt par son propre parti qui exigeait une réforme complète ; le mariage civil, depuis longtemps réclamé en Hongrie, et refusé par le roi, qui craignait le contre-coup de cette concession sur l'Autriche, devait couronner l'œuvre. Szapary, par crainte du roi et scrupule religieux, se retira. Le ministre des finances, Wekerle, devenu président du conseil, obtint le consentement du roi au principe du mariage civil, sous réserve des détails. La chambre des députés adopta les cinq projets du gouvernement : mais les magnats rejetèrent le projet sur le mariage civil. Des démonstrations tumultueuses eurent lieu ; la cour fut accusée publiquement d'avoir favorisé la résistance. De hauts dignitaires avaient voté contre; certains, qu'on ne voyait jamais à Pest, étaient venus de Vienne exprès. Les ministres présentèrent à nouveau le projet à la chambre des députés, en appelant des législateurs-nés aux représentants du peuple; et la chambre, à une énorme majorité, l'adopta de nouveau. Mais le roi refusa au ministère l'arme qu'il sollicitait contre les magnats : la promesse d'une fournée de pairs ; les magnats réactionnaires mirent en jeu toute leur influence à la cour : on représenta à l'empereur les risques du conflit entre les deux chambres, les allures dictatoriales, l'extraordinaire popularité du ministère, le danger qu'elles faisaient courir au principe monarchique; on exploita les manifestations de deuil national auxquelles avait donné lieu la mort de Kossuth, en mars 1894. Le cabinet démissionna. Mais le comte Khuen-Hedervâry, ban de Croatie et homme de confiance de l'empereur, chargé de former un cabinet, échoua devant la résistance du parti libéral. Le ministère Wekerle rentra en fonctions, sacrifiant le ministre des cultes, mais conservant, contre la volonté du roi, le ministre de la justice Szilâgyi. Le nouveau cabinet fut autorisé à déclarer aux chambres que la couronne tenait pour nécessaire l'achèvement de la législation politico-ecclésiastique. Aussi le projet sur le mariage

civil fut-il voté par la chambre haute à une faible majorité. Le 21 décembre, le ministère donna sa démission, qui fut acceptée le 23. La législation politico-religieuse avait été imposée au roi, malgré les résistances de sa conscience de catholique et les révoltes de son orgueil de souverain, par la force de l'opinion publique. Il avait subi, jusqu'au bout, la politique de ses ministres : mais ils lui étaient devenus odieux. Le président du conseil démissionnaire expliqua à la majorité que le cabinet se relirait parce qu'il avait perdu la confiance du roi; et la majorité, en même temps qu'elle faisait une ovation aux ministres démissionnaires, eut la sagesse de se contenter de la victoire au fond, sans compromettre par trop de raideur sa position. L'harmonie nécessaire doit être rétablie entre les deux facteurs constitutionnels de la législation, tel fut le mot d'ordre adopté, — mais sans aucun sacrifice politique, et la Chambre élut président le ministre le plus haï du roi, M. de Szilàgyi. Le comte Khuen Hedervâry, appelé de nouveau à former le cabinet, échoua de nouveau : la confiance du roi le rendait suspect à la majorité : on craignait en lui un Taaffe hongrois. La campagne politico-ecclésiastique avait amené des modifications dans les partis : les radicaux s'étaient divisés en laïques et cléricaux; le parti national du comte Âpponyi, séparé du parti libéral plus par des questions personnelles que par des points de programme, partisan de la législation politico-ecclésiastique tant que le ministère avait hésité, la combattait depuis qu'elle avait été entreprise sérieusement; parmi les libéraux, une vingtaine de membres avaient suivi le comte Szapary dans sa sécession. Enfin, sous la direction des comtes Ferdinand Zichy et Nicolas-Maurice Eszterhâzy, un parti « populaire » s'était formé, le premier parti vraiment clérical et ultramontain en Hongrie. Mais le roi était lié au parti libéral par l'intérêt du dualisme. Après l'échec du comte Khuen, le baron Bânffy, président de la chambre, fut, à l'étonnement général, chargé de former un cabinet. Par une politique adroite, faite d'autorité et de souplesse, il se maintint en place, fit adopter, grâce à une fournée de pairs enfin consentie par la couronne, les dernières lois religieuses, et procura à l'amour-propre hongrois une flat-

LE RÉGIME TAAPPE (l879-189o) 187

teuse revanche des intrigues qui avaient fait tomber Wekerle. Le nonce apostolique à Vienne, Mgr Agliardi, élant venu en Hongrie soutenir une campagne contre les lois politico-ecclésiastiques, le gouvernement hongrois sollicita l'intervention du ministère des Affaires étrangères et sembla vouloir lui forcer la main. Le conflit qui s'ensuivit se termina, à la grande joie des Hongrois, par la démission forcée du comte Kalnôky.

Les lois politico-ecclésiastiques étaient d'inspiration non pas seulement libérale, mais encore nationale. Désormais, le Serbe ou le Roumain, astreint à aller faire inscrire ses enfants ou demander la consécration civile de son mariage au fonctionnaire royal, et non plus au prêtre de sa nationalité, est contraint de songer avant tout, dans les moments les plus importants de son existence, à sa qualité de citoyen. De là, en grande partie, la résistance des nationalités à la nouvelle politique religieuse; de là leur rapprochement avec le parti populaire et la fraction cléricale du parti de l'indépendance. Le gouvernement, de son côté, continua énergiquement contre les nationalités la politique de Tisza. Dans le célèbre procès du mémorandum, les chefs des Roumains de Transylvanie, pour avoir présenté une adresse de doléances à l'empereur à Vienne — et non au roi à Pest, — furent poursuivis pour excitations contre L'autorité publique devant un jury magyar, et condamnés sans défense (ils refusèrent de répondre eu magyar, la cour de les interroger dans leur langue) à des peines variant de huit mois à cinq ans de prison. Des troubles en Croatie, à Agram sous les yeux du roi, et en Slavonie attestèrent que le feu couvait toujours sous la cendre; et les Magyars furent presque seuls à célébrer, en 1896, le millénaire de la fondation de l'Etat hongrois.

Le dualisme de 1879 & 1895. — Le dualisme avait été fondé sur la prépondérance associée des Magyars et des Allemands. Aussi les libéraux allemands espérèrent-ils un certain temps en l'aide des Hongrois contre le comte Taaffe. Les Slaves n'étaient-ils pas l'ennemi commun? Le triomphe des Tchèques n'était-il pas d'un exemple dangereux pour les Slovaques et les Croates? Le précédent de 1871 n'élait-il jpas là? Mais les

Magyars ne craignaient plus, en Transleilhanie, un revirement désormais impossible. Ils se méfiaient autant des inslincls centralistes et dominateurs des Allemands que des excitations nationales des Slaves. Ils adoptèrent dorénavant dans les affaires d'Autriche une attitude nouvelle, celle d'une indifférence dédaigneuse. Pourvu que l'Autriche remplisse sa part des obligations du dualisme, et que ni la sûreté extérieure et intérieure, ni le prestige et les intérêts de la monarchie ou de la Hongrie ne soient menacés par sa faute, peu importe au gouvernement hongrois à quel ministère il a affaire à Vienne. Même il gagne à trouver en face de lui un ministère de la couronne : car celui-ci subit en première ligne l'influence du souverain : or la couronne veut avant tout, quelque prix qu'il en coûte aux sujets, le maintien du dualisme, de la diplomatie et de l'armée communes. Si le ministère hongrois, appuyé par une majorité parlementaire compacte et résolue, fait des difficultés, c'est aux Autrichiens à les aplanir par leurs concessions. Ainsi la Hongrie ne pouvait que gagner au nouveau système autrichien. Le dualisme fonctionna sans difficultés depuis 1879. Le compromis fut renouvelé, après de longues négociations, mais sans embarras sérieux, en 1887. De plus en plus, le Parlement et le ministère hongrois prétendirent et exercèrent un contrôle effectif sur l'administration des affaires communes. L'influence croissante de la Hongrie se montra même dans de simples questions de titres et d'étiquette; l'armée quitla son titre historique d'armée impériale pour devenir (1889) impériale et royale; le ministère de la maison impériale suivit cet exemple (1895); même l'organisation intérieure de la cour fut modifiée pour être rapprochée du principe dualiste. Toutes ces concessions de forme prouvaient que la dynastie, convertie au dualisme, s'habituait de plus en plus à voir dans la Hongrie le plus solide appui de la monarchie.

Sous la direction de Haymerle, puis, après sa mort prématurée, du comte Kalnôky, la politique étrangère se maintint dans les voies où Andrâssy l'avait engagée. L'alliance allemande en fut le pivot. L'Ilalie, quand elle fut admise à compléter la Triple-Alliance, ne jouit ni du même prestige ni des

LE RÉGIME TÀÀFFE (1879-1895) 18»

mêmes sympathies. Entre la cour de Rome et celle de Vienne, il y avait la question romaine : François-Joseph doit encore à son allié une visite que celui-ci ne veut recevoir qu'à Rome. Le système d'apparence slavophile suivi à Vienne ne refroidit pas les rapports des deux grands alliés. M. de Bismarck, dans les vastes combinaisons où il faisait entrer la monarchie, considérait les Allemands d'Autriche comme quantité négligeable^ c'était avant tout avec et sur la Hongrie que comptait la diplomatie allemande. La politique un peu timide, un peu hésitante du comte Kalnôky fut strictement anti-russe; elle s'appliqua surtout à développer l'influence austro-hongroise en Serbie et en Bulgarie, ne reculant pas à certains moments devant la menace d'une guerre. Elle eut des succès : l'adhésion de la Roumanie à la Triple-Alliance, l'établissement en Bulgarie du prince Ferdinand, la conclusion des traités de commerce de 4892 avec l'Allemagne et l'Ilalie.

A la retraite d'Andràssy, remplacé par un Autrichien, il avait été convenu qu'un poste de ministre commun serait donné à un Hongrois. Aussi Szlâvy reçut-il bientôt le portefeuille des finances communes. Le rôle du ministre des finances, jusqu'alors simple caissier, avait pris unp importance nouvelle après l'annexion : car l'administration des deux provinces occupées lui fut confiée, sous le contrôle des deux gouvernements. Sous Szlâvy, mal préparé à sa tâche, mal au courant, comme ses fonctionnaires, des mœurs et de l'état des provinces occupées, des révoltes éclatèrent, et la situation redevint bientôt presque aussi grave qu'en 1879. La nomination de M. de Kâllay (juin 4882) marqua l'inauguration d'un système différent. Le nouveau ministre connaissait l'Orient slave et turc, et en parlait les langues. Il rompit avec l'erreur fondamentale de l'administration antérieure, qui, par une inspiration vraiment autrichienne, s'était avisée de s'appuyer pour gouverner sur la minorité catholique romaine (200 000 contre 700 000 orthodoxes et 500 000 musulmans). La nomination d'un vice-gouverneur civil, le baron Nikolic, Hongrois de race serbe et de religion orthodoxe, rassura d'abord la majorité de la population. Après avoir pris contact avec le pays, M. de Kâllay promulgua (août 4 882)

un règlement qui réorganisa toute l'administration, sur le modèle de l'ancienne administration turque, en concentrant la direction et le commandement au lieu d'éparpiller entre les divers services l'autorité et le prestige. Le nouveau régime rendit aux provinces occupées la tranquillité et favorisa leurs rapides progrès matériels. La monarchie ne faisait point mine de vouloir jamais renoncer à l'occupation : elle s'installait chaque année plus ouvertement en maîtresse définitive. Dès 1882, le service militaire fut introduit en Bosnie et en Herzégovine, en dépit de la souveraineté de la Turquie, et les recrues, soidisant sujets turcs, durent prêter serment à l'empereur et roi.

La coalition. — Le comte Hohenwart — le grand inspirateur du ministère Taafle — et la gauche libérale se combattaient sans relâche, à découvert et en secret, depuis quatorze ans. En deux jours, la colère et la peur communes les réconcilièrent. Le club polonais, toujours prêt à ces services, compléta une majorité; et le ministère de coalition, ministère parlementaire, fut formé. Si l'empereur avait voulu ridiculiser le régime parlementaire, pour revenir d'autant plus vite au gouvernement au-dessus des partis, il n'aurait pu s'y prendre autrement. Faute de pouvoir s'entendre sur un programme positif, les coalisés en adoptèrent un négatif : ils convinrent de ne soulever aucune question où ils fussent divisés d'avis : mais il n'y en avait point où ils fussent d'accord. Ils n'avaient en commun que la peur : la peur de toute nouveauté, de tout mouvement populaire, la peur des Jeunes-Tchèques, la peur de la réforme électorale.

Cette réforme était l'héritage dangereux laissé par le comte Taafle à ses successeurs. Bon gré mal gré, ils avaient dû promettre, en tête de leur programme : « une large réforme, qui, tout en maintenant la représentation des intérêts inscrite dans la Constitution actuelle, et en prenant en sérieuse considération les conditions particulières des divers royaumes et pays, comporterait une importante extension du droit de suffrage, en y appelant les classes qui en étaient jusqu'ici exclues, spécialement les ouvriers, tout en conservant aux classes bourgeoise et rurale l'influence qu'elles avaient jusqu'ici dans la vie poli-

Page 1