LE RÉGIME TAAFFE
tique ». Cet incompréhensible jargon, ces promesses vagues et contradictoires, dénotaient l'embarras du gouvernement. Le système de Schmerling ne méritait point d'être amendé ; il eût fallu le jeter résolument à bas. Dès sa naissance, exclusif, injuste, étroit, mesquin, il était devenu intolérable à la longue, à mesure que révolution sociale et politique de l'Autriche en avait plus fait ressortir les défauts. Gomme tous les systèmes censitaires, il aboutissait naturellement à transformer en monopole le privilège électoral, grâce à l'écrasement progressif des classes moyennes : de 1885 à 1891, la proportion des électeurs à la population avait décru, dans les villes de 70 à 61, dans les campagnes de 77 à 75 p. 1000. A chaque revision des listes électorales, de nouveaux mécontents s'ajoutaient ainsi aux anciens : parmi ceux-ci, les plus redoutables étaient les ouvriers, absolument exclus du corps électoral. L'agitation pour le suffrage universel avait grandi : les partis populaires, Allemands nationaux, démocrates de Vienne, en dernier lieu les Jeunes-Tchèques, s'y étaient associés, l'avaient introduite au Parlement; le projet du comte Taaffe lui avait donné une consécration officielle. Mais les coalisés n'en voulaient point entendre parler. La gauche libérale considérait ses mandats comme sa propriété, repoussait toute réforme qui eût diminué son influence dans le Parlement. Pour les Polonais, l'important était de ne point laisser faire brèche dans l'unité de la députation polonaise, entrer au Parlement des députés galiciens indépendants, libres de porter à la tribune les doléances des paysans et des ouvriers galiciens, de révéler à l'Autriche occidentale les dessous de la politique et de l'administration polonaises. Les cléricaux ne voulaient de réforme qu'en faveur des classes € moyennes », artisans et petits commerçants. Dans cetembarras, gouvernement et Parlement se rejetaient l'initiative et la responsabilité : de commission en sous-comité, on aboutit à un projet qui créait une cinquième curie avec 47 sièges, 34 pour les contribuables jusqu'alors exclus par le cens, 13 pour les ouvriers d'industrie. Avant qu'il vint en discussion, la coalition était morte. Les Slovènes réclamaient la création de cours dans leur langue au gymnase allemand de la ville de Cilli,
en Styrie. Le comte Hohenwart appuyait cette demande pour ne point perdre les sept Slovènes de son club. La gauche s'y opposait. Le ministre de l'instruction publique fît adopter le crédit demandé, la gauche sortit de la coalition, le cabinet se retira. Après un provisoire de trois mois et demi, rempli par des directeurs généraux délégués aux fonctions de ministres, l'empereur revint au système des ministères de la couronne en appelant à la présidence du conseil le gouverneur de la Galicie, le comte Badeni (octobre 1895).
///. — Le dernier renouvellement du compromis
Le ministère Badeni. La réforme électorale de 1896. Le conflit tchèque-allemand. — Les anciens partis se disloquaient ; même entre les Tchèques et les Allemands s'esquissaient des tentatives encore timides de rapprochement; pour la première fois, l'opinion publique se présentait comme une force politique. Jamais moment plus favorable ne s'était rencontré pour briser les vieux cadres usés, pour inaugurer un système nouveau et plus heureux. Mais il eût fallu pour cette tâche un véritable homme d'Etat, aux idées larges et modernes, audacieux et réfléchi, apte à comprendre les peuples avec leurs besoins et leurs sentiments, doué du tact nécessaire pour les manier : et ce fut un gendarme àla poigne brutale qui prit le pouvoir. Matériellement et moralement, la Galicie est avec la Dalmatie et la Bukovine au dernier rang des provinces autrichiennes. Une coterie aristocratique toute-puissante y domine exclusivement, par la corruption et la violence : le service dans une pareille province est une mauvaise école pour un futur ministre autrichien. Le comte Badeni, Polonais de naissance, n'était jamais sorti de Galicie. Sous-préfet, vice-gouverneur, gouverneur, il avait appliqué avec constance la méthode locale, « sucre et cravache ». Ses partisans lui faisaient gloire du compromis conclu sous ses auspices entre les Polonais et les Ruthènes : mais son mérite en
l'affaire avait consisté à acheter une partie des députés ruthènes, et à terroriser les électeurs. La cour lui savait gré surtout d'avoir, en 1893 et 1894, organisé les démonstrations bruyamment loyalistes de la noblesse polonaise. Depuis ce jour, il était premier ministre désigné, et sa volonté seule avait retardé son avènement. Il se fit précéder à Vienne d'une savante réclame : les officieux vantèrent son énergie et sa douceur, son tempérament conservateur et ses idées libérales, son respect des droits des nationalités et son dévoûment absolu à l'Etat; ils ajoutèrent que l'empereur, en 1898, devait célébrer le cinquantenaire de son avènement; qu'il faisait, avec le nouveau ministère, la dernière expérience de la Constitution : si elle échouait, la raison d'Etat reprenait ses droits, l'Autriche redevenait absolutiste. Toujours le sucre et la cravache. Le système sembla d'abord réussir à Vienne aussi bien qu'à Lemberg. Aucun parti sans doute n'accueillit le ministère avec une franche confiance, mais presque tous lui montrèrent un parti pris de bienveillance et de concessions. En vrai ministère de la couronne, il comprenait des membres d'origines très diverses, Polonais, Allemands cléricaux, Allemands libéraux, et un féodal de Bohème, allié des Tchèques; aucun député. La déclaration fit connaître que le cabinet, placé au-dessus des partis, entendait guider le Parlement, et non se laisser guider par lui; assura du même respect, dans une conciliation difficile, l'égalité de droits des nationalités et la primauté historique de la culture allemande. Pour se laisser prendre à ces phrases ronflantes, vicies et embrouillées, il fallait vouloir avoir confiance à tout prix.
Rétablir la paix intérieure pour conclure avec la Hongrie le nouveau compromis décennal qui devait entrer en vigueur le 1er janvier 1898, préparer ainsi à l'empereur une année de jubilé paisible et triomphale : le comte Badeni, appelé à gouverner l'Autriche au moment le plus critique de son histoire contemporaine, ne songeait pas qu'il pût avoir aulre chose à faire. 11 lui fallait avant tout liquider l'irritante réforme électorale. Comme un ultimatum intangible, il déposa le 18 février 1896 son projet, que tous les partis acceptèrent à contre-cœur. Au lieu d'une réforme, c'était un replâtrage. Aux quatre curies existantes,
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s'en ajoute une nouvelle : tous les Autrichiens majeurs de 24 ans, y compris ceux qui sont déjà électeurs privilégiés, y ont droit de suffrage. Elle compte ainsi cinq millions et demi d'électeurs, pour lesquels ou crée 72 sièges nouveaux, soit 170/0 du chiffre total des mandats ; les anciennes curies avec leurs 1 700 000 électeurs conservent leurs 353 représentants — 830/0; — les 5000 grands propriétaires en particulier leurs 85 élus, 200/0. Cette prétendue réforme est jugée par ces chiffres. Le comte Taaffe avait voulu faire au suffrage universel une place digne de lui, et la première au Parlement : le comte Badeni parquait ses représentants dans un coin étroit parmi les élus du privilège : peut-être croyait-il avoir ainsi résolu la question. Le comte Taaffe avait eu une idée politique, le comte Badeni recourait à un expédient : il n'a jamais su faire autre chose. Dès avant les nouvelles élections, la gauche allemande unie, le parti jusqu'alors le plus nombreux à la Chambre, avait disparu : les députés des villes et des campagnes, poussés par leurs électeurs à une opposition énergique contre le gouvernement € polonais », s'étaient séparés des grands propriétaires et des grands industriels complaisants par nature envers tout cabinet. Ces derniers revinrent 28, et les autres, baptisés « progrès* sistes allemands », 49 : en tout 77 au lieu des 110 de l'ancienne chambre, et malgré la création des 72 sièges nouveaux. Les Allemands nationaux, désormais appelés populistes, les chrétiens sociaux (antisémites cléricaux) el les Allemands cléricaux se partagèrent les dépouilles de la gauche allemande, et conquirent plus du tiers des nouveaux mandais. Les Jeunes-Tchèques, sortis 47, revinrent 60. La fraction socialiste fit son entrée au Parlement avec 14 députés, Allemands, Tchèques et Polonais, qui formèrent le premier club international dans la chambre autrichienne. Cette chambre, malgré sa division en vingt-quatre groupes, offrait une majorité sûre, slavo-cléricale : mais celle-ci ne disposait pas des deux tiers des voix nécessaires dans les questions constitutionnelles; puis elle entendait vendre son appui, et non le donner; elle se méfiait du comte Badeni, comme il se méfiait d'elle et de ses exigences. Surtout il craignait, en se liant définitivement à l'un ou l'autre parti, de
susciter à son projet de compromis une opposition acharnée, qui eût amené sa chute. Par une feinte démission, il recourut à l'intervention de l'empereur, qui l'assura à nouveau publiquement de sa confiance. Les grands propriétaires allemands, toujours dociles à ce mot d'ordre, promirent alors « dans l'intérêt de l'Etat * leurs voix au ministère. Sûr ainsi de trente voix allemandes, ayant désarmé les Tchèques par les ordonnances du 6 avril 1897, le comte BaJeni se crut sauvé. Mais les ordonnances, qui devaient empêcher l'obstruction des Tchèques, suscitèrent l'obstruction des Allemands, qui dure encore.
Les ordonnances devaient assurer l'égalité des langues tchèque et allemande en Bohême et en Moravie, en exigeant que tous les fonctionnaires de ces provinces les connussent toutes deux. La population tchèque étant en majorité dans les deux provinces, il est fort juste que l'allemand cesse d'y être privilégié. Mais les Allemands objectent, pour la forme, que cette question est du ressort des lois, et non des ordonnances; une grande nation ne saurait se plier aux fantaisies ou aux expédients d'un gouvernement mal informé ou partial; — pour le fond, que l'existence même de leur nationalité est en jeu : car l'étude de l'allemand est pour les Tchèques facile et fructueuse; l'étude du tchèque, hérissé de difficultés, privé de littérature, parlé seulement par quelques millions d'hommes, est pour les Allemands pénible et inutile; donc, les Tchèques envahiront plus encore que par le passé les fonctions publiques, et l'administration, plus encore que par le passé, deviendra l'instrument de leur propagande nationale. On ne prétend plus — exception faite de quelques teutomanes irresponsables — pour l'allemand à un monopole devenu insoutenable; mais on demande qu'au lieu de théories et de phrases abstraites, l'Etat s'inspire des besoins pratiques et de la réalité. Il y a en Bohème un territoire tout allemand, un territoire tout tchèque et un territoire mixte; il n'y a qu'à conformer à celte réalité géographique la législation des langues. Mais pour les Tchèques la Bohème est un royaume un et indivisible; dans chaque village du c royaume *, tout Bohème doit trouver en sa langue maternelle audience et justice. Le comte Badeni a cru pouvoir tran-
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cher la question par un coup de force. Comme les ordonnances de 1880 et 1886 n'avaient soulevé qu'une résistance oratoire, académique, il comptait que celles de 1897 passeraient de même : le coup porté et reçu, les Tchèques, mis en possession de l'enjeu du combat, achèteraient facilement au prix de quelques concessions de détail ce compromis bohème où avaient échoué les Allemands libéraux et l'aristocratie. Il oubliait que le système Taaffe a radicalisé les masses, que le Parlement de 1897, avec ses députés du suffrage universel, est autre que l'ancien. En 1880, en 1886, les députés ont accepté sans résistance sérieuse les ordonnances; en 1897, les électeurs ont voulu, ont imposé Tobslruclion.
Depuis les ordonnances, la Constitution autrichienne ne fonctionne plus. Les gouvernements tour à tour convoquent le Parlement pour essayer d'en obtenir le vote du compromis — car la cour s'y cramponne — et le renvoient, effrayés des tumultes et des scandales de chaque session. Le comte Badeni, surpris de son œuvre, voulut encore jouer le médiateur entre les Tchèques et les Allemands : on refusa de l'entendre. Sûr de la disgrâce s'il ne faisait pas voter le compromis, il tenta alors, avec la complicité du bureau clérical et slave de la Chambre, un coup d'Etat parlementaire. La clôture, l'exclusion temporaire, le pouvoir pour le président de faire appel à la police furent introduits dans le règlement par surprise : le président Abrahamowicz, un Polonais, proclama le vote, rendu, dit-il, à l'unanimité; tous les députés étaient debout, en effet, mais pour s'invectiver. Alors les socialistes envahirent la tribune, en chassèrent le bureau; des batailles -réglées s'engagèrent entre députés, le président requit la police. Quand les agents eurent porté la main sur les députés, la rue s'en mêla, Vienne fut à deux pas d'une révolution. L'empereur, revenu en toute hâte de villégiature, s'empressa d'accepter la démission du comte Badeni (décembre 1897).
Le renouvellement du compromis. — Un fonctionnaire, le baron de Gautsch, fut chargé de remettre un peu d'ordre dans ce chaos, et de couvrir la retraite du gouvernement. Après quelques conférences avec les chefs des partis,
le Reichsrath fut prorogé, le budget et le compromis provisoire promulgués au moyen de l'article 14. L'article 14, qui a remplacé l'article 13 de la Patente de Février1, autorise le gouvernement, en l'absence des Chambres, à agir par ordonnances dans les cas de nécessité, sauf ratification ultérieure du Parlement. Créer l'absence du Parlement pour pouvoir légiférer par ordonnances est une illégalité et un acte de mauvaise foi : les gouvernements autrichiens, depuis bientôt deux ans, ne font que cela. L'agitation nationale allemande augmentait : les étudiants des Universités allemandes en prenaient la tète; les souvenirs de 1848, le spectre de l'Aula hantaient la cour : le baron Gaulsch, à contre-cœur, ferma ces Universités. Il n'était qu'un intérimaire, appelé à accomplir les besognes nécessaires et ingrates. 11 dut endosser encore la responsabilité des ordonnances de février 1898, qui rapportaient celles d'avril 1897, divisaient la Bqhème en trois territoires linguistiques, et ne devaient subsister que jusqu'au règlement définitif de la question par une loi. Les Allemands se refusèrent à rien accepter sous forme d'ordonnance, même provisoire, et les Tchèques prolestèrent contre l'atteinte portée à l'unité du royaume de Bohême. Mais la cour crut avoir fait disparaître la vraie difficulté de la situation, et déblayé la voie pour le premier ministre depuis longtemps désigné, le comte François Thun Hohenstein (5 mars 1898).
Membre d'une des familles les plus illustres et les plus riches de l'aristocratie bohème, le comte Thun, comme gouverneur à Prague, s'était brouillé successivement avec les Allemands et les Tchèques; il fut donc appelé, comme premier ministre, à les mettre d'accord. Il compléta son ministère de fonctionnaires par deux représentants des nationalités en guerre : M. Baernreither, grand propriétaire allemand, et M. Kaizl, Jeune-Tchèque : et on le soupçonna alors d'avoir une idée sur la solution de la question bohème. Mais les partis gardèrent leurs positions, le ministère s'en tint à des déclarations vagues et incolores, l'obstruction reprit, et la vaine session de