‹ Histoire générale du IV siècle á nos joursChapitre 10 sur 167 · I. Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

I. Voir ci-dessus, p

En 1699, le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, renouvela les mêmes cérémonies, les mêmes révérences, à Tinauguration d'une autre statue du roi, place Vendôme. Moins Tencens et les victimes, c'était à peu près Tapothéose que le sénat romain décernait aux empereurs défunts ; ici, le dieu était consacré de son vivant.

c Sans la crainte du diable que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se serait fait adorer et aurait trouvé des adorateurs. » Si Ton ne voulait voir dans ces lignes de Saint-Simon qu'une calomnie spirituelle, qu*on se rappelle les mots de La Bruyère dans le chapitre de la Cour : « Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints. »

La guérison des écrouelles. — Délégué sacré de Dieu même, oint du Seigneur, quoi d*étonnant que le roi de France participe à la puissance divine par le don de faire des miracles? Depuis le roi Robert, nos rois guérissaient miraculeusement les écrouelles par le simple attouchement des mains. Lors de la cérémonie du sacre, à ce moment solennel où la faveur de Dieu descendait d*une manière toute particulière sur le roi très chrétien, les malades accouraient en foule; il y en eut 800 au sacre de Louis XIII, si bien que le jeune roi avait eu un moment de dégoût, et jusqu'à 2500 au sacre de Louis XIV. D'ordinaire, aux grandes fêtes de Tannée, Louis XIV « touchait les malades d. Après la messe, où il avait communié, il passait devant les scrofuleux à genoux; de sa main droite il traçait sur la figure de chacun le signe de la croix en disant : « Dieu le guérisse, le roi le touche. » Il en venait de partout, même d'Espagne. Tous sans doute ne guérissaient pas : c'est que tous n'avaient pas les dispositions nécessaires ; car, comme l'écrit à propos « du pouvoir miraculeux » de nos rois un contemporain de Louis XIV : « La foi est une disposition à cette cure, comme elle l'était aux miracles. »

//. — Le gouvernement central.

Pas de premier ministre. — Louis XIV ne s*est pas borné à recueillir rhéritage de Richelieu et de Mazarin, se contentant d'en jouir sans y rien ajouter. L'organisation définitive du gouvernement monarchique, avec les Conseils, les secrétaires d'Etat et les intendants, Tinslitution de la cour comme un organe même de la royauté, tout cela lui appartient en propre : c'est son œuvre personnelle.

« Dès l'enfance même, disent les Mémoires^ le seul nom de rois fainéants et de maires du palais me faisait peine quand on le prononçait en ma présence... Surtout j'étais résolu à ne point laisser faire par un autre la fonction de roi pendant que je n'en aurais que le titre. » C'est là l'idée maîtresse du gouvernement personnel de Louis XIV ; il ne voulut pas avoir de premier ministre, il voulut être son propre premier ministre. Bien que ces mots s'entendent assez d'eux-mêmes, il n'est pas inutile d'insister sur le changement profond qu'ils caractérisaient. Depuis la mort de Henri IV, la monarchie avait eu deux représentants : le roi et son ministre; depuis 1624 en particulier, le ministre avait usurpé la place du roi. Louis XIV entendit que le roi et le ministre fussent la môme personne, et il jeta sur toutes les affaires « non des yeux indiCférents (c'est lui qui parb ainsi), mais des yeux de maître ». S'il est vrai que Mazarin lui ait donné le conseil de gouverner par luimême, jamais conseil ne fut mieux suivi. Depuis la mort du cardinal jusqu'à sa propre mort, pendant cinquante-quatre ans, il voulut avoir le litre et les fonctions de roi. Au milieu de l'année 1715, Torcy voulut lui insinuer qu'il pourrait faire préparer les affaires par le plus ancien ministre. « Qu'est-ce donc que ceci? s'écria-t-il. Me croit-on trop vieux pour gouverner? Qu'on ne me propose jamais chose semblable! » Le 24 août, déjà très gravement malade, huit jours avant sa mort, il présida encore le Conseil des finances et travailla avec le chancelier, comme s'il eût été en parfaite santé.

LiOuis XIV et ses ministres. — Pour mettre à exécution son plan d'être lui-même le chef unique et le seul maître de ses afifaires, Louis XIV entendit partager sa confiance entre plusieurs ministres, sans la donner tout entière à personne. De savoir sMl ne s*est point laissé duper par les apparences, s*il a pu suivre lui-même la recommandation instante qu'il fit à Philippe Y d'être le maître, de n'avoir jamais ni favori ni premier ministre, la question serait délicate et complexe ; car il faudrait étudier dans le détail ses relations avec ses principaux collaborateurs. Pour Saint-Simon, qui satisfait sa rancune à le répéter, il fut toujours gouverné par ses ministres, même par les plus jeunes et par les plus médiocres, et toujours persuadé qu'il réussissait pleinement à ne le point être. Qu'il ait subi certaines influences, que Louvois par exemple, en le prenant par son biible pour la gloire, l'ait poussé vers une certaine politique, il est difficile de le nier; mais il faut ajouter que ce fut toujours contre sa volonté expresse et qu'il fit tout pour se sous* traire à ce qu'il appelait cette < misérable condition. »

Voysin l'apprit à ses dépens. Devenu secrétaire d'État et ministre après la disgrâce de Chamillart, il présenta un jour au roi divers projets militaires, en le priant de décider lui-même ; car, pour lui, il se sentait encore trop nouveau dans sa place. A quoi Louis XIV répondit, d'un ton de maître, qu'il voyait bien qu'il était neuf, de prétendre décider jamais de quelque chose; il devait savoir une fois pour toutes que sa fonction était dej prendre les ordres et de les expédier, et que la sienne, à lui-même, était de décider de toutes choses, des plus grandes et des plus petites. Voysin n'avait pas su trouver le biais qui avait réussi à Louvois pour la guerre, à Mansart pour les bâtiments, de ne paraître exécuter que ses ordres, alors qu'ils avaient Tadresse de l'amener à partager leurs propres idées en les lui présentant comme siennes.

La défiance de Louis XIV était extrême. 11 était toujours sur ses gardes. Le Tellier disait à un de ses amis, qui était venu le prier pour une aflaire de son département, qu'il ne savait pas s'il pourrait la faire réussir ; car de vingt affaires que ch^^ae ministre portait au roi, il y en avait toujours dix-neuf

qui passaient tout droit, mais toujours aussi une qui ne passait jamais. Quelle serait celte aflaire malheureuse? Impossible au ministre de le deviner. Cela dépendait uniquement de la fantaisie du roi, qui entendait montrer par < ces coups de caveçon» qu'il était le maître et qu'il n'était pas gouverné.

Ce n*est pas au sujet de telle affaire qu'il faut envisager les rapports de Louis XIV et de ses ministres. A considérer les idées maîtresses du règne, celles qui ont présidé à l'organisation nouvelle du gouvernement, aux relations de la France avec l'étranger, ou bien celles qui ont inspiré le développement de la civilisation nationale et qui ont justement valu à cette époque, en dépit de l'exagération de la formule, le nom de c siècle de Louis XIV 9 y qui pourrait prétendre qu'elles ne portent pas, pour ainsi dire, le sceau du « grand roi »? De telle sorte qu'encore qu'il n'ait pas exécuté, qu'il n'ait pas même conçu, i lui seul, tout ce qui s'est fait sous son règne, et que l'injustice serait criante à ne pas rendre à des hommes comme Colbert ou Louvois, comme Torcy ou Desmarets, la place à laquelle ils ont droit, cependant jamais souverain n'a porté davantage, pour le bien ou pour le mal, la responsabilité de son règne, parce que jamais règne ne fut plus personnel et que jamais Tapologue de « l'œil du maître » ne mérita mieux de caractériser un système de gouvernement.

Exclusion des ecclésiastiques et des nobles. — Ne point avoir de premier ministre, ce fut la première règle de Louis XIV; ne point admettre dans son Conseil d'ecclésiastiques ni de personnes de qualité, ce fut la seconde, à laquelle il ne resta pas moins fermement attaché.

L'instinct d'autorité qui était en lui se défiait des gens d'Église, à qui leur costume, leurs fonctions, leur caractère donnaient Une sorte de consécration religieuse. Leur influence ne devait pas s'étendre en dehors des affaires religieuses; ils pouvaient figurer dans le Conseil de conscience ou à la rigueur dans le Conseil des parties, mais jamais dans le Conseil proprement dit, où se discutaient les affaires politiques. Son parti était pris, il n'eu varia jamais. Le cardinal de Janson gérait les affaires de France à Ronié avec autant d'habilclé que de succès;

le roi fit un jour son éloge en public et dit qu^il aurait fait un excellent ministre. Torcy lui demanda alors pourquoi il ne le faisait pas entrer au Conseil. « Parce que, répondit-il, je me suis fait une règle de ne jamais mettre d*ecclésiastique dans mon Conseil, et un cardinal moins encore; mais cela ne m*em-^ pèche pas de regretter que le cardinal de Janson n*en puisse être excepté. >

Ce qu'il y avait à redouter vis-à-vis d'un noble, c'était moins son caractère que son nom, son rang, sa famille, ses alliances; un noble pouvait représenter les intérêts de ce parti qui, tout récemment encore, avait tenté de faire revivre la guerre civile comme au temps de la féodalité ou des guerres de religion. Donc, pour les nobles aussi, les portes du Conseil restèrent fermées. Elles s'ouvrirent une fois, une seule, pour un gentilhomme, le duc de Beauvillier, à qui ses vertus autant que son titre de gouverneur des enfants de France assignaient une place à part; il fut chef du Conseil des finances et, plus tard, ministre d'État.

L'éloignement instinctif et invincible du roi « pour la naissance distinguée » s'appliquait, avant toute autre personne, aux membres de sa famille. Les princes du sang eurent des dignités, des pensions, quelquefois, — rarement, — des commandements militaires, mais jamais de part personnelle aux affaires politiques. Ses enfants naturels, pour lesquels Louis XIV eut toujours une préférence si marquée, furent soumis à la loi coqi mune; a cet égard il ne faisait pas de différence entre le duc du Maine et le prince de Condé. Seuls, deux membres de sa famille s'assirent à son Conseil; mais ils ne pouvaient pas ne pas en faire partie puisqu'ils devaient continuer sa politique, et leur docilité naturelle, qu'il connaissait bien, ne leur permettait pas d'y jouer un rôle personnel : le grand dauphin entra au Conseil d'en haut, en 1691, à trente ans, et le duc de Bourgogne, en 1702, à vingt ans.

a Le règne de la robe. » — C'est dans la noblesse de robe que Louis XIV alla toujours chercher les membres de ses Con^ seils. En choisissant des magistrats ou des intendants, il voulut avoir des ministres qui, n'étant rien par leur naissance, leur

position sociale ou leur passé, ne comptant que par la place qu'il leur donnait, mettraient tout leur intérêt à le bien servir pour ne pas retomber, par une disgrâce soudaine, < dans le néant d'où il les avait tirés ». Qu'il s'agit d'organiser les finances ou l'armée, de visiter les places fortes ou les ports, de traiter avec l'étranger ou d'embellir les maisons royales, ce fut toujours à des gens de « pleine et parfaite roture » qu*il délégua une partie des services de l'Etat. L'élévation de cette noblesse de robe ou de plume a arraché a Saint-Simon un cri de colère et de mépris : < C'était le règne de la robe pour tout. » Et, en effet, qu'étaient les plus illustres de ces ministres ou de ces < gens d'aflaires », comme le roi les appelait? Colbert était le fils d'un marchand drapier de Reims ; Louvois, le petit-fils d'un officier de justice au Chàtelet.

Non seulement Louis XIV ne prit pour ministres que des gens de la boui^eoisie; mais à la fin, comme dit encore Saint- Simon, toujours « en garde contre l'esprit, l'instruction, surtout contre le nerf et contre tout homme qui se sentait », il ne choisit que des gens médiocres pour mieux les dominer et les tenir sous sa main. Ghamillart, qui fut chargé ou plutôt accablé du contrôle général et du secrétariat de la guerre, et cela pendant la guerre de la Succession, n'eut guère en effet d'autre titre, à côté de sa qualité d'honnête homme « à mains parfaitement nettes », que son incapacité même et l'aveu qu'il en faisait; cependant le roi, tout orgueilleux qu'il fût de le dresser, finit par ouvrir les yeux et se séparer de lui. Pour ces hommes éminents comme Le ïellier, Louvois , Colbert, Lionne, s'ils restèrent en fonctions jusqu'à leur mort, c'est qu'ils surent dissimuler leur génie, répéter au roi qu'il était le maître, lui prodiguer les flatteries, et gagner ainsi sa confiance. Voilà par quels artifices les « cinq rois de France » (le contrôleur et les secrétaires d'Etat) purent monter à une « insupportable hauteur ». Tout n'est pas faux dans ce jugement passionné; et qui songera, d'une part, à l'exclusion systématique des gens de qualité, d'autre part, à l'élévation exclusive de la bourgeoisie, comprendra que la noblesse d'épée ait essayé, au lendemain de la mort du roi des roturiers, de prendre la place de la noblesse de robe.

Conseils *. — La monarchie de Louis XIV a mérité d*être appelée la monarchie administrative, et un historien a appelé le grand roi Louis TAdministrateur. En effet, si la théorie de Tomnipotence royale n'a jamais trouvé d'expression plus haute et plus complète qu'en Louis XIY, jamais, d'autre part, la machine administrative n'a été organisée avec un art plus savant et n'a mieux répondu aux intentions de celui qui la fai> sait mouvoir. Au centre, le roi, entouré des Conseils, des secrétaires d'Etat, du contrôleur général, du chancelier; aux extrémités, les agents provinciaux, et avant tout, les intendants; et du centre aux extrémités, comme des extrémités au centre, mouvement continuel, va-et-vient incessant, circulation ininterrompue et régulière.

La pièce capitale et comme le cœur du mécanisme, ce sont les Conseils; là sont apportées, discutées, résolues toutes les questions intéressant l'État à n'importe quel titre; de là partent les ordres qui font mouvoir jusqu'aux moindres rouages. On put faire remonter l'origine des Conseils aux origines mêmes de la royauté française, en ce sens qu'ils n'ont été que des démembrements de l'ancienne Cour-le-roi et que le nom de Conseil d'Etat qu'on leur appliquait indistinctement est une preuve de la communauté de leur origine*. La nouveauté administrative de Louis XIV fut de distinguer les divers services publics et d'affecter à chacun d'eux un organe spécial. Dès lors le travail politique et administratif fut et resta réparti entre quatre cornmissions : Conseil d'Etat, Conseil des dépèches, Conseil des Gnances, Conseil privé, les trois premières n'ayant qu'un rôle purement consultatif sous la présidence immédiate et constante du roi, la quatrième tranchant elle-même les affaires sous la présidence du chancelier représentant du roi.

Le Conseil d'État. — Conseil d'Etat d'en haut, Conseil d'Etat, Conseil d'en haut, ou simplement Conseil, ces mots s'appliquent à une réunion de conseillers discutant les affaires politiques, qui offre certaines analogies extérieures avec les conseils des ministres dans les Etats parlementaires. « On

1. Voir ci-dessus, t. IV, p. 140 et suiv., el t. V, p. 356 et suiv.

Page 1