Voir ci-ilossiis. p. 2«i
les rigueurs d*un ascétisme passionné lui inÛigeaienl, il ^parait les matériaux d'une apologie complète de la reliai catholique. Ces matériaux, que sa mort (1662) Fa empêché
coordonner en un livre, ont été réunis par ses amis sous ^tilre de Pensées. C'est un des plus beaux ouvrages de la lérature française. Inspiré de Montaigne, en grande partie, ^ livre fait tourner au profit de la foi tous les arguments du japticisme, en montrant, par l'incapacité où est Thomme de 0i savoir sur quoi que ce soit et sur lui-même, la nécessité m simpose à lui de croire à une révélation d'en haut. Le ^ris radical de notre néant, la pitié profonde de nos misères. Il cri d'espérance, de foi et d'amour jeté du côté du ciel, les )0ffiïï& d'humilité et d'espoir, sont le fond de ces pages limites et ardentes, un des plus beaux monuments d'éloquence et même de poésie que possède, non seulement la France, mais rfcomanité.
Port-Royal lutta encore après avoir perdu ce grand champion. Antoine Arnauld batailla sans cesse avec une énergie indomptable. Poursuivi, exilé, il était toujours l'àme inquiète et inviocible du parti. Après sa mort (1694), le parti, comme iécapilé, montra moins de cohésion et de vigueur, et Ténergie qui ranimait se réfugia dans les deux communautés féminines le Port-Royal de Paris et de Port-Royal-des-Champs *. Les ri^eurs de l'autorité, de plus en plus dominée par les Jésuites, se concentrèrent sur elles.
De l'influence littéraire du Jansénisme nous dirons qu'il iocIiDales esprits à la lecture et a l'étude des Pères, qu'on lisait peu auparavant; qu'il donna à toute la littérature (ou à peu près) un sérieux, une gravité, une élévation morale dont elle se souciait peu jusque-là; que les plus grands esprits, et aussi qui fut les plus délicats du siècle. Corneille (Polyeucte), Boileau, Racine, élevé à Port-Royal, M"' de Sévigné, Bossuet ont subi l'influence des grands solitaires et leur doivent tous quelque chose qui n'est pas ce qu'il y a de plus mauvais dans leurs œuvres. On peut presque dire que le Jansénisme, et plus précisément,
'• Voir ci-dessus, p. â66 el siii\ .
310 LA LITTÉRATURK FRANÇAISE
Tesprit de Port- Royal est la dernière tentative que la France intellectuelle ait faite pour être sérieusement religieuse.
Les historiens. — C*est à cette époque encore que le genres historique non seulement a brillé d*un éclat très vif, mais a. presque été créé en France. Jusque-là on n*avait eu chez nous* et du reste ailleurs, que des chroniqueurs. Mézeray, s'il n'a pa& inventé l'histoire philosophique, a du moins inventé l'histoire^ scrupuleuse. Un soin diligent pour démêler la vérité et pour s'entourer du plus grand nombre possible de bons documents, une grande clarté, une ordonnance nette et assez savante, un excellent style, et^même, malgré une certaine familiarité, un modèle de style historique font de son Histoire de France (1651) un ouvrage digne de considération et même très digne d'être lu encore. Bossuet n*est pas sans avoir pris dans Mézeray quelques leçons d'exposition claire et bien suivie.
L'histoire littéraire naissait à la même époque sous la plume de Pellisson, qui rendait ce service à l'Académie française d'écrire dès 1652 son histoire, c'est-à-dire ses souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il les rédigeait avec conscience, diligence et agrément. Son ouvrage, les premiers registres de l'illustre compagnie ayant été perdus, reste des plus utiles comme de& plus curieux.
Les romanciers et nouvellistes. — Le roman de cette époque avait, comme il arrive toujours, le même caractère que le théâtre. Ce n'étaient, dans les longs récits des romanciers de cc^ temps, qu'aventures extraordinaires, péripéties innombrables^ équipées héroïques, grands plis de cape et grands coups d'épée- L'Alexandre Dumas de ce temps-là était La Calprenède, né dans ce Périgord si fécond en écrivains copieux, en grands orateurs et en hommes d'esprit. A a l'humeur gasconne > que Uoileau lui a reprochée, La Calprenède unissait un certain sentiment de l'héroïsme et de la grandeur. M"** de Sévigné, qui, en son goût très éclectique, faisait ses délices de La Calprenède comme de Corneille, et do Nicole comme de saint Augustin, trouvait dans ces romans « des sentiments qui lui plaisaient et qui remplissaient son idée sur la belle àme ». La Calprenède paraît être le premier qui, sous prétexte de raconter
LES DBRNltoES ANUBBS DE' MAZÂlilN 311
une histoire empruntée à Fantiquité, peignit ses contemporains a.v6c une Gdélité assez exacte. Les principales œuvres de La Calprenède sont Cléopdêre (1648), Cassandre (1642), Faramond ^1661). Le personnage d'Artaban, de la Cléopâtre, est resté populaire ou au moins proverbial.
M"* de Scudéry, sœur de l'écrivain que nous avons nommé plus haut, et qui avait plus d'esprit que lui, suivit la voie ouverte par La Calprenède. Avec plus de talent psychologique, mais d'une plume abandonnée et d'un style merveilleusement diffus, elle fit les portraits de toute la société de son temps dans des histoires qui étaient censées se passer à Rome ou en Perse. C'étaient le fomeux Cyrus (1649-1653), la Clélie (1656), où l'on trouve cette célèbre Carie du pays de Tendre qui fit l'admiration de son temps et la risée de la génération suivante, Ibrahim ou l'Illusêre Bassa (1641), une foule d'autres. La < Sapho » de 1650, malgré les railleries de Boileau et de Molière, eut des partisans jusqu'à la fin du siècle, et a encore quelques curieux.
Gomberville, romancier ingénieux à construire et à maintenir l'échafeudage d'une intrigue laborieuse, faisait dans le même temps (1632) admirer sa Polexandre, qu'il plaçait au Mexique, sans un très grand respect de la couleur locale, mais cependant en s'inquiétant des travaux qui avaient été publiés sur ce pays. La Polexandre^ quoique moins célèbre que les Cléopàtre et les Cyrus, est cependant la plus lisible des œuvres de cette école.
Il y en avait une autre, en réaction contre celle-ci, qui s'amusait à parodier les grandes prétentions et les grands airs des romanciers à la mode. La France a eu à cette époque ses petits Cervantes, essayant, dans leurs romans, de tourner en ridicule 'e romanesque. Scarron le faisait déjà, comme nous l'avons vu, ^ns son Roman comique et quelques nouvelles. On a déjà parlé JeCliarles Sorel. On peut considérer Sorel et Scarron, malgré 'horreur de Boileau pour ce dernier, comme les avant-coureurs ^^ la campagne que Molière et Boileau allait mener contre l extravagance romanesque, au service et au profit du naturel. ^6 petit siècle de Mazarin, avec sa lilléralure indisciplinée et
un peu folle, son. anarchie littéraire amusante et gaie, toute pleine de promesses brillantes qui ont abouti, est un chapitre infiniment curieux de l'histoire de Tesprit français.
//. — Les premières années de Louis XIV.
Caractère de cette période. — En 1661, Louis XIV i vingt-trois ans. Il est ardent, fastueux, et amoureux de U gloire. Il aime tous les plaisirs, toutes les pompes et tous ks arts. Il n'est pas encore dévot. U accueille et encourage ki grands artistes, ne les entrave point et ne leur demande que d'avoir du talent. Sa cour devient une réunion de gens d'esprit, excellents juges en choses de goût. Au même moment. Molière, qui a Irente-neuf ans, revient d'un long apprentissage de soi métier à travers les provinces; La Fontaine, qui a quarante ani et qui n'avait jusque-là que de l'esprit, s'avise d'avoir du génie; Boileau, qui a vingt-cinq ans, promène son regard curieux sur Paris et lance ses premières satires; Racine, qui a vingt-denz ans, revient d'Uzès, décidé à ne pas être d'Eglise et écrit ses premiers vers en consultant Molière sur sa vocation. L'école littéraire de 16G0, notre plus grande école classique, est toute formée.
Celle école fil une révolution. L'imagination, soit emphatique, soit bouffonne, régnait en maîtresse dans la littérature. La Fontaine, écoulant au château de Vaux, chez Fouquel, les Fâcheux de Molière, s'écria : « Voilà mon homme. Et maintenant il ne faut pas quitter la nature d'un pas, » Ce fut la devise de toute la nouvelle école. Le retour au naturel fut sa constante préoccupation. Connaître l'homme, < étudier la cour et la ville », comme dit Boileau, et aussi la province, et tracer de l'homme, à l'usap^e et au profit de l'homme, des portraits vrais; subordonner 1 imagination à l'observation, par suite être plutôt clair qu'entraînant et prestigieux; par conséquent, distribuer nettement son ouvrage en un plan précis, rigoureux, bien suivi et môme symétrique : tels furent les princi|)aux traits de
LES PRBMIÈRBS ANNÉBS DE LOUIS XIV 3t3
leur méthode commune. Pour cela un peu, et surtout parce qu'ils se trouvèrent avoir du génie, ils ont fondé définitivement la liltérature classique française, celle qui instruisit, excita, inspira et émerveilla pendant un siècle et demi l'Europe entière.
Kolière. — Molière, qui n'est pas le chef d'une école qui o'eut pas de chef, doit cependant être nommé le premier ici, parce que, plus expérimenté que ses illustres contemporains, quand il revint à Paris en 1658, plus muni d'observations et de réflexions, révélant à La Fontaine l'art véritable, donnant les premiers conseils et peut-être des sujets de pièce à Racine, silué par Boileau comme un maître, il a donné au nouveau mouTement comme l'impulsion initiale. Molière parut à la cour, en 1658, rapportant de province quelques premiers essais de théâtre comique, et, en 1659, débuta à Paris par une petite comédie qui était un manifeste littéraire, les Précieuses ridicules^ où tout le jai^on de Cyrus, de Clélie et des salons littéraires parisiens était tourné pour jamais en ridicule.
Rapidement il donna ensuite Sganarelle^ simple comédie d'intrigue bouffonne, à l'italienne; Don Garde, tragédie assez loaleDcontreuse dont il devait tirer quelques scènes plus tard pour son Misanthrope; V Ecole des Maris, les Fâcheux, Y Ecole i^ Femmes (1662); Don Juan, sorte de drame irrégulier ou, comme nous disons maintenant, romantique, très inégal, mais wuvenld'une étonnante profondeur(1665);lei/tson(Arope (1666), modèle, au contraire, de la comédie classique, toute en peintures decaractères et en croquis des mœurs mondaines ; Tartuffe (1668), drame puissant et un peu sombre, où les tendances philosophiques de 1 élève de Gassendi se trahissaient tout en se réprimant; Amf^^iTjon, fantaisie féerique et mythologique en vers irréguliers d'une verve charmante (1668); Y Avare (1668); I^s Fourberies de •Vcaj)m(1671) ; les Femmes Savantes (1672), pièce à thèse, comme I* moitié des pièces de Molière, où l'auteur veut montrer l'inuwliléelles dangers de la science et même de l'instruction pour 'es femmes; le Malade Imaginaire (1673), bouffonnerie satirique <^nlre les médecins charlatans et les malades dupes.
Dans ces pièces merveilleuses de verve, de mouvement, de gaieté puissante, de style même, malgré quelques négligences.
314 LÀ LITTERATURB FRANÇillSE
Molière, en cela vrai poète comique et observant les Umîies(mi sépai^ent'la comédie de la satire, raillait plutôt les sottises lei hommes que leurs vices, et tâchait de leur apprendre plultll être raisonnables qu'à être vertueux. Il poursuivait raffecUlÎQB et rhypocrisie sous toutes ses formes : pédantisme, charlili. nisrae, préciosité, bel esprit, rigorisme religieux, dévei^nàgi scientifique. Il enseignait à être < honnête homme » dans h sens qu'avait ce mot au xvu* siècle, c'est-à-<lire sage, memi^ doué de discernement en toutes choses, et, comme nous dison de nos jours, < équilibré ». Il attaquait les savants bouffis for gueii, les babillards importuns, les gens du bel air avantages et impertinents, les faux dévots et leurs dupes, les charlatamc leurs victimes. Œuvre, non pas do haute raison, peut-ètn mais de raison pratique très éclairée, très judicieuse et M ferme, son théâtre est resté Técole de l'humanité moyeam et il convient que nous en ayons une autre ou plusieurs aatret mais celle-là est saine, salutaire, et suffirait presque, à coud tion qu*on la comprit bien et qu'on sût la suivre. < U noi aurait corrigés, comme a dit Voltaire, si Tesprit humain poun l'être. »
Autres comiques. — On comprend qu'auprès d'un t homme les autres poètes comiques de ce temps pâlissent coi plètement. II faut citer pourtant Boursault, homme spirita qui n'eut pas assez d'esprit pour s'abstenir d'être l'ennemi i Molière et de Boileau, qui fit contre Molière une comédie sal rique intitulée le Porlrait du Peintre, à laquelle Moliè répondit dédaigneusement et vertement par VImpromptu i Versailles, et contre Boileau une autre petite pièce intitulée Satire des Satires. Assagi plus tard, il fit représenter avec i grand succès le Mei^cure Galant, jolie « comédie à tiroirs », c'ei à-dire simple défilé de menus ridicules (1683), Ésope à la mi (1689) et Esope à la cour (1701), qui sont des comédi agréables, mais sentant un peu l'amusement de collège être trant dans le genre de la comédie pédagogique.
Monlfleiiry, comédien de l'hôtel de Bourgogne, et par cens quent non seulement rival, mais concurrent de Molière, sera inconnu si Molière ne l'avait pas attaqué par quelques allusioc
malignes et s'il n'avait pas fait une jolie comédie du genre bouffon, fort plaisante, La Femnie juge et partie (1669), dont quelques scènes sont dignes, sinon de l'auteur du Tartuffe^ du moins de l'auteur de Sganarelle.
La tragédie. — Le drame sérieux ne souffrit nullement pendant cette période du voisinage de la comédie triomphante. D'abord le grand Corneille n'était pas mort. Depuis 1652 jusqu'enl659, il est vrai, découragé parTéchecde jP«'/Aarï/e(1652), il avait abandonné le théâtre. Mais ces sortes de sécessions sont nrement irrévocables. Rappelé par Fouquet el surtout par le démon dramatique, il avait donné en 1659 Œdipe ^ avec un très grand succès; puis là Toison d'or y pièce féerique (1660); puis Sertmus (1662), sa dernière grande œuvre, contenant encore des scènes puissantes et des vers admirables ; puis Sophonisbe (1663), Othoii (1664), Agésilas (1666), Attila (1667), Tite et Béré- ««e(1670); Psyché (1671), en collaboration avec Molière, et où Corneille, à l'âge de soixcmte-sept ans, écrivait les plus beaux Tersd amour qui soient partis de sa main; Pulchérie (1672) et 5i*ré»a(1674). Ces pièces, très inégales entre elles et toutes inférieures à celles de sa jeunesse, honoraient encore grandement cette féconde et glorieuse fin de carrière.
Cependant on se disputait l'héritage d*Âlexandre. Quinault ivait failli le saisir. Il eut du succès, do 1660 à 1603, avec Agrippa ou le faux Tiberinus, et ÏAslJ^ate, dont Boileau s'est moqué si fort. Mais, inquiété peut-être par les succès du jeune Racine, il changea de voie, se porta d'abord vers la comédie, où il réussit avec la Mère Coquette, qui est une jolie œuvre, et ensuite se donna tout entier à l'opéra, genre tout nouveau alors, où il recueillit une véritable gloire.
Un autre héritier de Corneille, qui semblait désigné par la naissance, était le frère cadet du grand homme, Thomas Cor- ^ille, plus jeune que Pierre d'une vingtaine d'années. Il avait noe imagination féconde de roman-feuilleton, une bonne langue ^uand il se surveillait et une facilité prodigieuse en prose et ^n vers. Il fit de tout : des vers, des traductions, des opéras, de ** grammaire, des dictionnaires, le Mercure Galant presque à Ini tout seul, mais surtout des tragédies et des comédies. Ses
ouvrages dramatiques sont au nombre d'environ quarante, <
•eurent presque tous du succès. Il avait à merveille le flair i
•ce qui allait plaire au public avant que le public le sût lui-roèm
Son talent, c'était le sens du succès. Sa première tragédie, Tm
<rate (1656), fut un triomphe extraordinaire. La pièce lafl
•applaudie du xvii'' siècle ne fut ni le Cid ni Andromaqut : cel
Timocrate, Après cinquante représentations, chiffre fabule
pour Tépoque, les acteurs renoncèrent à la pièce, disant au pal
que, s'il n'était pas fatigué d'entendre Timocrate j ils Tétaient
le jouer. Parmi ses autres ouvrages il faut mentionner Ark
>(1672), qui est son chef-d'œuvre et qui est une bonne pièce
Comte (TEssex, qui renferme de très belles scènes et com
nombre de beaux vers; le Geôlier de soi-tnémcy assez boi
•comédie, ei\d^ Devineresse, pièce de circonstance assez amusai
Il succéda à son frère à l'Académie française et ce fut une o<
sÀon pour l'Académie d'avoir une belle séance : le noi
académicien était Thomas Corneille, le mort à louer i
Pierre Corneille, et ce fut Racine qui fut chargé de glorifier!
et de complimenter l'autre.
On ne parlerait pas de Pradon s'il n'avait pas eu Timpi nence de vouloir lutter avec Racine et la mauvaise fortuiu Jui être opposé par une cabale. On entre dans l'histoire, q quefois, par l'excès du ridicule. Pradon, du reste, n'était jnauvais; il n'était que médiocre. Sa tragédie de Pyram Thisbé Si\aii eu du succès en 1674. Pour ruiner Racine, on l'idée, en 1677, de faire écrire à Pradon un Hippolyte penc que Racine écrivait sa Phèdre, Phèdre eut peu de succès, e Hippolyte n'en eut pas du tout. Pradon fît encore un Rég\ (1688), qui est estimable, et (juclques autres tragédies assez oubliées. Il est temps d'en venir à Racine.
Racine. — Jean Racine était né en 1639, à la Ferté-M -en Champagne. Il avait été élevé, pendant quelques annéei ^noins, à Port-Royal par Nicole, une de ses tantes étant gieuse au Port-Royal des femmes. Il avait fait des vers 4'adolescence. Un instant destiné par sa famille au minis ecclésiastique, il quitta son oncle, le chanoine d'Uzès, pour o -à sa vocation et vint à Paris. Il reçut de Molière des le<
^^r[ dramatique et de Boileau des leçons de versification. Il s essaya d'abord dans quelques pièces où Tinfluence de Corneille me sent encore : les Frères ennemis^ Alexandre, Puis, maître degoo originalité, il donna en 1667 Andromaque, où il est déjà iDutentier. Dès lors les chefs-d'œuvre se succèdent : Briiannicus^ (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Mithridate (1673), Iphij^i>(1674), Phèdre (1677). Ajoutons-y les Plaideurs, comédie amusante, et surtout écrite d'un style qui est, plus que celui de Molière, le modèle du style de la comédie en vers. Le demiéchec de Phèdre et la guerre furieuse qui lui fut faite dans cette eirconstance, peut-être certains scrupules religieux, écartèrent dors Racine du théâtre. Il n'y revint que douze ans après par des tragédies religieuses : Esther (1689) et Athalie (1691).
Racine est le plus parfait de nos tragiques et peut-être de nos^ poètes. On a tout dit sur sa science psychologique, admirable dans la peinture des âmes féminines si l'on songe à Androwiaque, Bérénice, Bajazet, Mithridnte et Phèdre, plus merveilleuse encore dans celle des âmes masculines si l'on songe à Britannicus et à Athalie. On ne louera jamais assez son art de construire une pièce et même la moindre scène pour le plus grand effet d'émotion dramatique qu'une situation puisse rendre. L'orateur, le poète proprement dit et l'écrivain ne le cèdent paschez lui au moraliste et au dramatiste, si même ils ne les surpassent. Le temps glisse sur ces merveilles sans les diminuer, et même, comme il n'arrive que pour les chefs-d'œuvre de l'art, en rajoutant. C'est dans Racine et dans Molière que tout auteur dramatique doit apprendre son métier ou se décourager d'y prétendre. C'est dans l'un et l'autre, et l'un, du reste, corrigeant et complétant l'autre à souhait, que les Français doivent hire l'éducation sinon de leur cœur, du moins de leur esprit, <'e ieur style et de leur langue. Nous n'avons rien de supérieur a offrir à l'admiration des étrangers et nous sommes tellement *ûrs de notre jugement à l'égard de ces deux grands hommes 9we nous sommes ingénument fiers quand l'étranger les estime ^t lïialicieusement fiers quand il les méprise.
Il en est un pourtant que, sans l'estimer plus grand, nous fanons davantage encore, le jugeant encore mieux doué, d'un
^énic non plus fort, mais plus délicat, et qui représente pour nous la manière même qu*un Français a d'être poète, quand le ciel a voulu qu'il le fût : c'est Jean de La Fontaine.
La Fontaine. — La Fontaine, Champenois, comme Racine, né à Château-Thierry, fut longtemps un lettré de province et surtout un paresseux et un promeneur solitaire parmi les prés, les bois, les ravins et les garennes de son pays. Puis, vcn (rente-cinq ans, il vint à Paris, pensionné de Fouquet, causant beaucoup, rimant un peu et qualifié par Tallemant des Beaux « un garçon qui fait des vei*s ». La disgrâce de Fouquet (1661) lui inspira le premier poème où il ait mis de la poésie, YEléjk Htw nymphes de Vaux, et le força à aller voyager un peu par ordre du roi en Limousin, ce qui nous a valu un Voyage ei Limousin en vers et prose, qui est fort agréable à lire. En 166S, il publia le premier recueil de ses Contes et Nouvelles en wn, qu'il devait continuer, recueil par recueil,à publier jusqu'en 1695. En 1668, il donna les six premiers livres de ses Fables; en 1619, les cinq livres suivants; en 1690, le douzième et dernier. Outre ces deux grandes œuvres, qui restent ses deux titres de gloire, il écrivit un roman mêlé de vers avec une sorte de cadre autobiographique où est peinte la Société des quatre amis (La Fontaine, Boileau, Molière [ou Chapelle] et Racine). C'est le livre intitulé Les Amours de Psyché, On a encore de lui ylrfow/s, poème juythologiquc; — des comédies de peu de valeur : VËunuqw^ Clymène^ Ragolin, le Florentin y la Coupe enchantée y Je vouê prends sans vert; — des opéras, Daphné, Astrée; — des Epltres on vers, dont Tune, YÉpitre à Huet, exprime les idées littéraires de La Fontaine, surtout relativement à la querelle des Anciens et des Modernes ; — enfin une foule de petits ouvrages i\c circonstance que la sollicitation de ses amis arrachait à ce prétendu paresseux, justju'ù un poème sur le Quinquina, qui» Jout ennuyeux «ju'il dût être et qu'il soit, renferme encore uo^ cinquantaine de vers merveilleux.
C'était le génie le plus naturel qui ait jamais été, chez qui 1^ simplicité «4 l'élégance, la naïveté et la malice, l'abandon ^* l'esprit s'unissaient sans cesse spontanément sans trace d'effort î l'imagination la plus pittoresque avec une parfaite sobriété;!^
^Hument de la nature le plus exquis (chose rare a cette époque) Q^s étalage et sans faste; un art de conter brièvement, viveg^eot, complètement ignoré, à ce degré du moins, avant lui, autour de lui et après lui ; une connaissance exacte des mœurs hiunaines, qu*il a peintes sous prétexte de décrire celle des .^maux; une philosophie souriante et juste, non sans profon- Aur, faite d*un léger pessimisme corrigé par une continuelle IboDoe humeur; peu de sensibilité, mais encore une certaine Mmplaisance et affection pour les faibles, les humbles et les coffrants; tout cela dans la langue la plus riche, la plus succulente et savoureuse, légèrement archaïque, ce qui chez lui se trouve n'être qu*un charme de plus, mais d'une limpidité sou- Teraine; bref la réunion la plus extraordinaire des dons et des lilents divers qui font un grand poète, un ^rand conteur, un grand peintre et un grand écrivain.
Oa peut juger du goût d'un homme par celui qu'il a ou qu'il n'a pas pour La Fontaine : c'est une pierre de touche infaillible, n était très estimé en son temps. Les plus grands génies et les plus grands esprits, Molière, Racine, M™" de Sévigné, La Rochefoucauld, Saint-Evremond, Fénelon, La Bruyère, ont chanté ses louanges à l'envi. Boileau lui-même, qui n'a peutêtre pas osé, de peur de déplaire au roi, en dire tout le bien qu'il en pensait, lui a rendu témoignage. Les femmes les plus célèbres par leur grâce et leur esprit se sont disputé sa conversation, qui était nulle avec les gens qui l'ennuyaient et charmante avec ceux qui étaient dignes d'elle. Il eut des amitiés qui surent lui épargner le souci de la vie matérielle, où il était très mal propre, et qui le couvèrent d'une sollicitude maternelle. Il s'éteignit doucement dans un âge très avancé, en 1693, caressé par le jeune duc de Bourgogne (pelit-fils de Louis XIV), 1res glorieux, déjà imité, à jamais inimitable.
Boileau. — Boileau-Despréaux, de bonne famille bourgeoise de Paris, fils de greffier, après avoir fait un peu de droit pour obéir à son père, devint le greffier et aussi le procureur général de la République des Lettres. Il était spirituel, malicieux et d'un goût très sûr. Il n'eut, de bonne heure, que deux passions : l'amour des beaux écrits et « la haine d'un sot livre ».
Il s'établit presque au sortir des bancs dans Toffice de l{
lateur du Parnasse. Il y a dans ses œuvres deux parties vnin
distinctes : l*une spontanée, l'autre de parti pris et de pi^
volontairement formé. Ce qui est spontané, ce sont des si
contre les mauvais auteurs : son Art Poétique^ qui est en
une satire mêlée à une législation et un réquisitoire mêlé
code; son Lutrin, qui est une satire littéraire sous fonn
poème héroï-comique. Ce qui est « voulu », comme oi
maintenant et qui sent un peu Teffort, ce sont ses Satk
Épitres sur quelques points de morale. Dès qu'il se sentit
rique et dès qu'il se vit satirique très écouté, Tambilio
Boileau fut d'être l'Horace français, et, donc, si Horace
fait d'exquises causeries {Sermones) sur des questions moi
Boileau devait en faire aussi. Les siennes sont judicie
mais sans grâce et sans légèreté, sinon sans finesse, et i
Embairas de Paris, ni la dissertation sur VHonneur ne
dignes de l'admiration de la postérité. Ce qui reste à Thoi
de Boileau, c'est sa guerre au mauvais goût sous toute
formes : préciosité, fadeur, poésie langoureuse, emp
extravagance romanesque, trivialité, cynisme, burlesque;
sa lutte pour le bon sens, le naturel et le vrai; c'est T
vigoureux qu'il a prêté à Racine, à Molière, à Arnauld, à P
c'est la défense qu'il a prise de la gloire de Malherbe, de R
de Pascal ; c'est l'énergie aussi avec laquelle il a tou
affirmé comme nécessaire le concours de la belle litlér
et de la saine morale. — Ce grand honnête homme, droit,
et franc, cette haute conscience morale et littéraire donn<
dernier trait à la littérature classique française, qui, sam
tendre au rôle d'institution moralisante, a eu souci, du m
d'être à la morale et à la sagesse un utile auxiliaire et un I
allié. — Boileau survécut à la plupart de ses amis, qui él
nombreux, de ses victimes, qui l'étaient davantage, et d*
ennemis, qui l'étaient plus encore; car un satirique a
ennemis ceux qui sont attaqués par lui et ceux qui craij
de l'èlre. 11 vil mourir Chapelle et Furetière, qu'il aimait;
Benscrade, pour qui il avait eu de l'indulgence; puis Arn;
puis La Fontaine, puis La Bruyère, puis Racine, puis Rep
^o*U n^Avait pas voulu trouver « médiocre », jugeant a qu*il
0*était pas médiocrement gai >, et il expira en 1711, au seuil
^ xvm* siècle et quand Voltaire, qui, en choses de critique
littéraire, devait continuer son œuvre, rimait déjà Œdipe au
collège Louis-le-Grand.
Autres poètes. — Au-dessous de ces grands poètes, quelques-uns doivent au moins être rappelés. Segrais, que Boileau I nommé avec éloge, étant successivement secrétaire de iPdeMontpensier et de M"** de la Fayette, eut pour office de corriger les ouvrages de la première et de signer les ouvrages Je toutes deux. Il écrivait en vers de jolies Eglogues, dont deux Nirtout sont restées bien connues des amateurs : Timarette et Amirt. On a de lui encore un assez grand poème un peu fade, Ath\%\ un roman bien écrit, Bérénice \ et enfin les Nouvelles françaises ou les divertissements de la princesse Aurélie, où se trouve toute Thistoire de Bajazety et où il est bien probable que Racine la prise, à moins que les deux auteurs niaient puisé à une source commune. C'était un homme d*esprit, un poète aimable et un galant homme. Vers 1675, il était retourné à Gaen, sa ville natale, et il y mourut en 1701.
Si Saint-Pavin avait vécu au xvui° siècle, où Ton prisait surtout 1 esprit, il aurait une très grande réputation. C'était un épigrammatiste aigu et redoutable et un épistolier très amusant. Boileau sut quelque chose de ce premier mérite et M** de Sévigné du second. Il aura toujours sa place dans la liste des hommes d'esprit français, laquelle, malheureusement pour chacun d'eux, est assez longue.
M"* Des Houlières avait moins d'esprit et plus d'imagination. Elle n'est pas sans grâce non plus. Ses vers coulants, harmonieux, d'une trop grande fluidité, ont eu beaucoup de lecteurs et d'admirateurs jusque dans le xvm' siècle. On les trouve encore en bonne place dans quelques anthologies, un peu surannées. Elle a fait des Idylles, des Êpitres, des Chansons, un peu de théâtre sans succès. Deux choses qui ne lui font pas honneur la rendent immortelle : la guerre qu'elle a menée contre Racine à propos de Phèdre, le portrait que Boileau a fait d'elle dans la Satire sur les femmes, sous la désignation de « une pré-
HisTOiRC ocn£rale. VI. 21
cieuse ». C'était une précieuse en effet, mais qui n'était pas tous points une précieuse ridicule.
Les philosophes. — L*inQuence de Descartes n*a été ?n
ment forte sur la philosophie française qu'au xix* siècle,
l'époque de la réaction spiritualiste. Cependant il ne faut oublie
ni que Leibnitz, qui nous appartient un peu puisqu'il écrivit ei
français ses plus beaux ouvrages, est un Cartésien et que soi
système est une sorte de Cartésianisme agrandi, ni que lei
ouvrages didactiques de philosophie élémentaire, même éeriii
par des prêtres catholiques, — la Logique de Port-Royal, lei
Traités de Bossuet et Fénelon, — sont empreints de Tespii
cartésien et en portent la marque. Mais le disciple le pla
illustre et du reste le plus original de Descartes fut le prttr
de rOratoire Nicolas de Malebranche. Après avoir lu et relu ton
ce qu'avait écrit Descartes, il convertit les idées qu'il y avai
puisées en un système personnel et publia en 1674 son grau
ouvrage : la Recherche de la vérité. Nous n'avons pas à donne
ici notre opinion sur cet idéalisme extrême que Malebranche
nommé la Vision en Dieu et qui fait de Dieu « le lieu de
idées )», la source où nous puisons toutes les conceptions qn
nous avons du monde et de nous-mêmes; nous ne suivrons 1
subtil Oratorien ni dans son Traité de la Nature et de la Grâa
ni dans ses Méditations métaphysiques et chrétiennes^ ni mêm
dans son admirable Traité de morale. Nous rappellerons seule
ment que Malebranche, plus encore que Descartes, est rhommi
qui a fait entrer la philosophie dans la littérature, — commi
Pascal y avait fait entrer la théologie, — par son style adroit
très pur, très clair, très élégant, coloré même et toujours sédui
sant. Il écrivait contre l'imagination, avec une imagination char
mante. C'est notre Platon. Très spirituel par surcroît, il trouve
contre ceux qu'il n'aime pas, et par exemple contre MontaigDf
et son « pédantisme à la cavalière », des traits justes et perçanti
qui restent dans la blessure qu'ils font. C'est un de nos grands
écrivains, que peut-être l'opinion moderne ne met pas auss
haut qu'il devrait être mis, ou maintenu.
Les orateurs : Bossuet. — Cette époque est celle de l'élo quence française. Il faut dire d'abord qu'elle est presque tou
oratoire. Corneille était déjà orateur; Racine, Molière, Boileau ont aimé le discours bien fait, bien ordonné, étalé largement et emporté par un mouvement bien réglé et sur. Ce sont des orateurs autant que des poètes. La Fontaine seul est la poésie loule pure, et encore a-t-il fait magnifiquement parler le Paysan ju Danube. Mais l'éloquence dans son domaine propre, qui est le discours en prose s*adressant à un auditoire, est à son apogée à celle époque. Elle devient sobre et vigoureuse au Palais avec d'Ablancourt, Patru, François de Lamoignon, avocat général; elle devient précise, puissante, élégante sans les vaines recherches et frivolités du commencement du siècle, dans la chaire chrélieone. Ici le nom de Bossuet s*impose d'abord. Il a été bien autre chose qu'orateur ; mais, puisque nous en sommes à lui, nous le suivrons dans tous les développements de son génie et nous reviendrons ensuite aux autres orateurs chrétiens.
Il élait né à Dijon, en 1627, d*une bonne famille de magistrais. Il fut élevé d*abord à Dijon, puis à Paris, au collège de Navarre. Orateur précoce, qui étonna dès Tàge de seize ans quelques auditoires privilégiés, il passa ses thèses de théologie en 1648 et reçut la prêtrise en 1652. Il fut missionnaire, c est-à-dire chargé de convertir les protestants à Metz, et c'est là qu'il entra dans cette carrière oratoire qu'il ne devait quitter que cinquante-deux ans plus tard pour mourir. Ses sermons de Metz, dont quelques-uns nous sont restés, sont déjà d'une vigueur, un peu fruste et familière, mais pénétrante, qui devait faire prévoir le plus grand orateur du siècle. Il prêcha ensuite à Paris avec un élargissement singulier de son talent, puis prononça des Panégyriques de saints et des Oraisons funèbres (du P. Bourgoing, de Nicolas Cornet, de Henriette d'Orléans, reine d'Angleterre) en renouvelant ce genre oratoire par le soin qu'il prenait de faire de tout panégyrique ou éloge funèbre un véritable sermon contenant de grandes, salutaires, ou terribles leçons religieuses. Pourvu do l'évêché de Condom (1669), il fut presque en môme temps chargé de diriger l'éducation du dauphin, fils de Louis XIV. Devenu professeur, il fit œuvre d'historien, de philosophe et de politique. Il écrivit pour son élève le Discours sur Vhisioire universelle, le Traité de la connaissance de
Dieu et de soi-même et la Politique. Le Discours est le premier grand ouvrage historique qui ait été écrit en France. Poflf la première fois Thistorien s*est avisé, non seulement de pi^ senter les faits dans leur suite avec le plus de clarté possible, non seulement de faire revivre devant nos yeux, Tespril, |^ caractère, les mœurs et les institutions des peuples, mais encore de rechercher les lois qui ont présidé au développement de l'humanité et aux « grands changements qui sont arrivés dans son état ». Ces lois, pour Bossuet, sont providentielles et ne sont pas autre chose que les marques des desseins de Dieu sur le monde. Chercher à travers l'histoire le secret de Dieu, telle a été ridée maîtresse de Bossuet. C'était créer ce qu'on a appdé depuis la philosophie de l'histoire, ou du moins une philosophie de l'histoire; mais ce premier essai a été le modèle d'une foule d'autres, et depuis Bossuet il n'est personne qui, écrivant sur l'histoire, n'ait essayé de se faire une conception générale de& lois qui peuvent y présider, comme il n'est personne avant Bossuet qui y eût songé. La sobre magnificence de la forme garderait cet ouvrage de périr, quand môme tout ce qu'il con— tient et comme idées et comme faits serait jugé controuvé.
Nous avons dit de quel esprit procède le petit traité philosophique intitulé De la Connaissance de Dieu et de soi-même, Oim a parlé plus haut de la Politique tirée des propres paroles d^s C Ecriture sainte, livre qui pourrait être intitulé : « La monarchie absolue limitée par la morale et par l'amour ». Il a pou» complément naturel \qs Ave7*tissements aux protestante y où Bossuet combat la doctrine de la souveraineté du peuple que souIônaicnt depuis quelque temps les protestants, comme la soiatiennent, sous la monarchie absolue ou l'aristocratie, tousceu:?! qui ne gouvernent pas.
L'éducation du dauphin terminée, Bossuet fut pourvu i^ l'évôché de Meaux (1681), ce qui lui permettait de ne quitte m Paris qu'à moitié. En effet il y resta presque, fît entendre souvent sa voix éloquente, soit dans des Sermons encore (SermorM^ sur Vunité de rÉf/lise, 1681), soit dans des Oraisons funèbres (de Marie-Thérèse, 1683; de la Princesse de Clèves, 1685; de Michel Le Tellier, 1686; enlin de Louis de Bourbon, prince ci e
Condé, 1687). Mais dans cette partie de sa vie c*était surtout à des œuvres d*enseignement religieux et de polémique religieuse qu*il s'appliquait avec une puissance de travail et une ardeur qui croissait avec les années et avec les obstacles. Il donnait, en 1682, un Traité de la communion sous les deux espèces; en 1683, les Méditations sur f Évangile et les Élévations sur les fKjjstères. Il publiait, en 1688, cette merveilleuse Histoire des Yariations des Églises protestantes qui est d'un érudit infatigable, d'un historien scrupuleux, d'un théologien profond, d on dialecticien vigoureux, d'un écrivain nerveux et puissant. Cette histoire eut un résultat que l'auteur n'avait pas souhaité, et qui eût contristé son cœur, mais qui fait honneur à son génie. Elle donna au protestantisme sa dernière forme, celle qu'il a gardée depuis lors. Bossue t prouva si bien aux protestants que leur religion changeait, avait un caractère évolutif, qu'ils en prirent leur parti et bientôt s'en firent honneur, reconnurent et proclamèrent que leur croyance était capable de suivre l'évolution de l'esprit humain et que c'était précisément la marque de son excellence. Cet esprit est resté celui du protestantisme moderne et n'était pas celui du protestantisme avant Bossuet : d'où il résulte queBossuet est, sans le vouloir, un des fondateurs du protestantisme. Le génie ne fait pas toujours ce qu'il veut, mais il se reconnaît à ce qu'il fait quelque chose, et qu'il laisse sa marque même dans les œuvres où il serait désolé d'avoir contribué.
Les luttes se multipliaient devant Bossuet, et il les acceptait toutes. Il réfutait par ses Maximes sur la Comédie la théorie d'un moine obscur suspect de trop d'indulgence pour les divertissements du théâtre; il faisait condamner (1678) Y Histoire critique de C Ancien Testament de Richard Simon, très pieux catholique, mais exégète libre et hardi, fondateur de l'exégèse moderne. Il poursuivait cet adversaire, ou plutôt ce savant ingénu qui ne cherchait aucune querelle, par sa Défense de la Tradition et des saints Pères. 11 luttait contre Fénelon sur un autre champ de bataille, la question du Quiétisme, Il ne négligeait point son troupeau, prêchait à Meaux jusqu'à la veille ^® sa mort, écrivait des instructions pour les religieuses de
son diocèse, se donnait à toutes les tâches et à tous les devoirs sans compter ni les tâches, ni les devoirs, ni ses forces. D tomba enfln, le 12 avril 1704, laissant des œuvres qui sont unanimement reconnues pour le chef-d'œuvre de la prose française et Texemple de la vie la plus pure, la plus noble, la plus constamment appliquée à de grands objets. * Bourdaloue; Fléchier. — Plus constamment prédicateur que Bossuet, et uniquement prédicateur, le jésuite Bourdaloue fit entendre la parole sacrée depuis 1650 jusqu'en 1700. En 1669 seulement ses supérieurs lui permirent de prêcher à Paris. Grave, austère même dans son style, « ne songeant jamais & plaire », comme a dit Voltaire, il plut et même charma sans y prétendre. Ses succès dépassèrent, et de beaucoup, ceux de Bossuet. La cour et la ville, le peuple et les grands seigneurs et les grandes dames, à commencer par M"® de Sévigné, s'en engouèrent d'abord et ne s'en dégoûtèrent jamais. Son secret était d'abord son éloquence, et sa con\'iction; mais aussi le soin qu'il eut, et dont Bossuet l'a blâmé par allusion, de ne point faire de théologie dans ses sermons et de n'y faire que de la morale. Avec rudesse, mais avec habileté, il instruisait en chaire le procès des vices du temps. Aussi pourrait-on tirer de ses œuvres des « Caractères et mœurs de ce siècle ■% presque aussi piquants que ceux de La Bruyère. Ce fut un soldat infalivrable de la vérité et c'est un de nos bons écrivains.
Fléchier aussi prêchait alors, tout différemment. C'était le précieux de la chaire. De l'agrément, de la finesse, des grâces et de rapprèt,de l'esprit naturel et de l'esprit artificiel, quelque chose comme un Voilure ecclésiastique, voilà ce qu'il apportait soit dans ses Sermons, soit dans ses Oraisons funèbres qui furen* nombreuses, depuis celle de M™** de Montausier (1672) jusqu*^ celle du duc de Montausier (1690). On lit aujourd'hui ses di^' cours pour surprendre les premières traces, faibles encore, d^ la décadence de l'éloquence ecclésiastique; mais on lit ie^ ouvrage sin^^ulier de lui, moitié histoire moitié mémoires, i Grands Jours cV Auvergne, pour prendre un vrai et vif plaisir relie relation curieuse, plaisante et tragique, des mœurs de noblesse provinciale à cette époque. Ce bel esprit était un cœ
généreux. Sa bonté et sa tolérance dans ses fonctions d^évéque
de Mmes lui font le plus grand honneur. Les moralistes. — Les moralistes abondent à cette époque,
ce qui parait naturel quand on songe que les Bossuet et les
Bourdaloue avaient formé comme une école de psychologie. Les plus illustres sont Nicole, La Rochefoucauld et La Bruyère. Nicole, un des grands solitaires de Port-Royal, n*cst pas uil très grand écrivain. Joubert Ta appelé c un Pascal sans style ». C'est trop dire. C*était simplement un Pascal sans le style de Pascal. Ses Essais de morale sont d'un grand sens, d'une flnesse et d une pénétration peu communes. On trouve assez souvent, comme M"* de Sévigné, qu'il est « descendu dans le cœur humain avec une lanterne » ; on regrette seulement que sa lanterne ne soit pas magique. C'était un homme sensé, ingénieux, modéré, et une âme charmante. Il a eu ce grand honneur de collaborer plus activement qu'aucun autre solitaire de Port- Royal aux Provinciales.
La Rochefoucauld est un plus grand penseur et surtout un plus grand écrivain. Profondément misanthrope, il a, dans te& Maximes (1678), montré avec un entêtement féroce et une habileté inouïe que tout l'homme se réduit à Tégoïsme et à Tingénieux amour de soi se déguisant sous une foule de prétendues vertus et qualités. L'art, un peu sophistique, que M. le duc met à faire éclater cette vue de la nature humaine tient du prodige. Ce petit recueil amer et morose ne laisse pas d'èlre d'une salutaire lecture. Il nous rappelle à l'humilité. Il nous i»ré\dent, sans charité, du peu que vaut ce que nous estimons comme le meilleur de nous. Le chrétien l'approuve complètement, et dit que le christianisme commence où ce livre finit. Il pourrait avoir pour épigraphe ce mot profond et tou-' chant de Joseph de Maistre : « Je ne connais pas la conscience «1 un coquin; mais je connais la conscience d'un honnête homme: <îe n'est pas beau. » Fût-il mauvais comme fond, ce qui n'est pas, par la précision et la concision magistrale du style, par la vigueur brève du trait, par la merveilleuse condensation d'une Iwgue qui reste claire, ce livre serait un modèle où les plus pands écrivains auraient encore à profiter.
La Bruyère est moins tendu et plus varié, beaucoup qmài profond. C'est un « chroniqueur » de génie, dans le te moderne du mot, mais c'est un chroniqueur. Regarder 1& co et la ville, quelquefois le peuple, saisir les ridicules, deviner caractères, plus souvent s'arrêter à la physionomie extérien attraper le ridicule d'une mode, d'un préjugé, d'une convent mondaine ou d'une manie, rendre compte de tout cela i les ressources du style le plus varié, le plus souple, le j nouveau, très travaillé et qui souvent sent le travail, mais habile et réveillant sans cesse l'attention par l'impréni tours, telle fut son œuvre, singulièrement attachante, quia] amusé la malice des hommes que contribué à leur améliorti mais qui n'a pas cessé de les divertir et de les charmer, ouvrage est aussi nouveau aujourd'hui qu'il le fut alors qui prouve à la fois le talent de l'auteur et la persistance hommes dans leurs travers. La Bruyère était un élève el protégé de Bossuet. Il avait été placé par l'évoque cou précepteur chez les Condé. C'était un homme sûr, discn modeste. Il publia la première édition de ses Caractères enll Il fut élu de l'Académie française en 1693. Il mourut en !< Son ouvrage a beaucoup servi pendant près d'un siècle à poètes comiques qui, pour leurs études du cœur humain, besoin d'observations déjà toutes faites.
II faut placer parmi les moralistes le cardinal de Rel M""* de Se vigne. D'une très grande famille, destiné tout j( à l'étal ecclésiastique avec le caractère d'un condottiere, 1 de Gondi, cardinal de Retz, eut une jeunesse agitée, ba leuse, scandaleuse et presque criminelle. Il fut mêlé aux affî de la Fronde et, du reste, de 1645 à 1635 environ, à toutes 'intrigues européennes. Plus tard, il se rangea, paya ses énor dettes avec un véritable héroïsme d'économie opiniâtre, s aimer chèrement par cette bonté acquise où entre beaucou volonté et qui est la plus solide, et employa les loisirs d maturité à écrire ses Mémoires, Ils sont piquants, vivant pittoresques, quelquefois d'un sociologue, souvent d'un hi rien, souvent d'un conteur alerte et animé, plus souvent ( moraliste et d'un portraitiste avisé et clairvoyant. C'est
p^face de Saint-Simon. Le style en est inégal, mais parfois g*ttn relief et d'une puissance singuliers. Il y a là, comme a ijgt Voltaire, « une impétuosité de génie et une inégalité qui 0il rimage de sa conduite ».
Hais les vrais petits mémoires du xvn® siècle sont les Lettres IjM" de Sévigné. Cette femme, de cœur élevé et généreux, l'intelligence assez forte, d^instruction très vaste et variée, d'un nprit alerte, gai et amusant, d'une vive et riche imagination, itait tout pour faire les délices d'une société délicate et être un ehannant écrivain. Elle eut Tune et Tautre fortune à un degré Ipûnent. On se disputa sa conversation et ses lettres avec transport. Elle fut une sorte de reine de Tespril, sans le vouloir et nos en être vaine, et du reste sans s'en plaindre. Elle peignit tn jour le jour, pour M""* de Grignan, sa fille, ou pour ses amis, keour et la ville, toute la société de son temps, dans des lettres npides, entraînantes, pittoresques, quelquefois même élevées et pathétiques. Elle eut tous les styles au hasard de son humeur et des circonstances, et toujours une langue forte et drue qui sent un peu le xvf siècle ou le commencement du xvn', plus colorée que celle dont on usait d'ordinaire autour d'elle et d'une souplesse et aisance de tout point incomparables, a Qui je Toudrais être, de la mère ou de la fille? disait Joseph de Maislre. Mais la fille, s'il vous plaît, pour recevoir des lettres de la mère. » La postérité a considéré ces Lettres comme lui étant adressées ; elle a presque tout le bonheur de M"**^ de Grignan, et peut-être apprécie mieux ce bonheur.
Les romanciers. — Dans cette période de 1660 à 1690, la mode du roman s'affaiblit un peu : de quoi il n'y a pas lieu de se plaindre. Le roman dans le goût de 1650 avait été ridiculisé par Boileau et Molière ; il n'y en avait pas encore un nouveau modèle; et le goût public était soit au théâtre, soit aux sermons, soit aux maximes et portraits. Cependant deux noms sont à signaler qui représentent deux formes de roman destinées plus tard, toutes les deux, à une grande fortune. M"*** de la Fayette donne à cette époque le premier roman psychologique et Furelière le premier roman réaliste. Après avoir écrit quelques récils d'aventures dans le goût de la génération pré-
cédcnte, mais plus courts cependant et moins diffus, M*"' de la Fayette, Tamie de La Rochefoucauld et de M"* de Sévigné, éclairée du reste par les premières tragédies de Racine, écrivit la Princesse de C lèves (IdlS), simple aventure de cœur dont tort rintérêt est dans la peinture exacte et vraie des démarches des passions. Ce petit ouvrage simple et profond est resté la le^ ture préférée de ceux qui, même dans les fictions, conservent le goût de la vérité.
Et c'est une vérité aussi, mais d*un autre ordre, que Foretière cherchait et atteignait dans son Roman bourgeois. Il nou peignait les mœurs des gens de la classe moyenne à Paris avec précision et un sens juste de la mesure. Le roman comique de Scarron, renonçant à la caricature et à l'outrance, et se contriignant à une observation plus exacte et à une peinture ploi fidèle, devenait le roman réaliste, qui plaira toujours quand! sera manié avec art, parce que les hommes aiment sans doaie suivre les imaginations hardies d*un homme de génie, mail, quand celui-ci manque, aiment infiniment reconnaître dans il livre ce qu'ils ont vu autour d'eux, jouir de la fidélité de rimige et s'écrier : « Comme c'est bien cela! » Furetière, qui n'est pis un grand homme, a cette fortune d'avoir attaché son nom aux origines d'un genre littéraire considérable.
Les critiques. — Il faut dire un mot d'un autre genre qui devait devenir envahissant et encombrant, mais qui alors était modeste, s'il lui est possible de l'être. Nous avons parlé du plus grand critique de l'époque en parlant de Boileau. Mais il y co avait quelques autres. Saint-Évremond en est un. A la vérité amateur et dilettante, il s'est nonchalamment occupé un peu à tout. Il a fait des pamphlets politiques, des considérations hi^ toriques, comme ses Réflexions sur les divers génies du peup^ romain, des pamphlets de guerre religieuse, comme la Convei sation du Père Canaye cl du maréchal d'Hocquincourt; mais aimait surtout, de temps en temps, par une dissertation spiT tuelle et incisive de quelques pages, donner son avis sur ut question littéraire ou un nouvel ouvrage. C'est ainsi qu'on de lui des Réflexions sur la tragédie ancienne et nouvelle, di aperçus sur les Poèmes des anciens, une Comédie des Acad*
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LOUIS XIV 33i
mistes (en Ters), qui est un pamphlet burlesque sur ce qu'il y mil de futile dans certaines occupations de TAcadémie fran- (ûse. Il avait des connaissances, du goût, infiniment d'esprit et presque trop. A beaucoup d'égards, c'est une première € épreuve » de Voltaire. Il vivait à Londres auprès de la duchesse de Mazarin, ayant été exilé en 1659 pour une causereslée obscure. Il correspondait avec les plus grands écrivains de France, en particulier avec La Fontaine. Avec Voltaire il est peut-être le seul critique qui n'ait pas trace de pédantisme.
11 ne faut pas oublier les noms du Père Bouhours, dont les Entretiens d'Aristte et d'Eugène (1671) eurent un grand succès; deHé<lelin, abbéd'Aubignac, le héros des « règles » et des « trois imités », dont la Pratique du théâtre (16^9) intéressa tous les lettrés, inquiéta Corneille et fit rire Molière ; — de Ménage, esprit pointu et bizarre, mais savant, original et curieux, dont les Obtertatious sur Malherbe^ les Observations sur la langue franpttie, YAnti'Baillet (corrections des erreurs de Baille t en son dictionnaire) sont très dignes d'être consultés encore. Comme nous avons commencé par Boiieau, il faut finir par La Bruyère, dont le chapitre Des ouvrages de Cesprit est tout un ouvrage de critique et même un chef-d'œuvre de critique.
///. — Les dernières années de Louis XI V.
La littérature française déclina un peu, comme il est naturel *près un tel épanouissement, de 1690 à 1715. D'abord elle se fcnia un peu elle-même, si l'on peut ainsi parler. Petite-fille de Il Pléiade, fille de Malherbe, la littérature classi(|ue fran- ^se avait pour fond le culte et Timilation intelligente de l'annuité, à quoi elle ajoutait l'étude passionnée de l'homme tel <lttelle le voyait passer devant elle. II se trouva un certain nombre d'esprits, distingués du reste, qui furent pris d'une 8orle de défiance à l'endroit des anciens modèles et qui mirent incertain acharnement à les récuser. Ils furent contredits par 'es tenants de l'école de 1660, et ce fut la querelle des Anciens
et des Modernes j qui occupa les dernières années du xvn' siècle et les premières du xvul^ La querelle des Anciens et des Modernes. — A ht
vérité, cette querelle, en ses premiers épisodes, remontait loin. Dès 1674, Desmarets de Saint-Sorlin, cet esprit curieu^ -aventureux et paradoxal, avait, dans son Triomphe de Lounii de son siècle^ hasardé cette opinion que ses contemporains étaient supérieurs aux anciens. Il revint sur cette idée dans sa Com/» raison de la langue et de lapoésie française^ dans son Traité fm juger les poètes grecs, latins et français, dans sa Défense de h poésie française, dans les préfaces de ses poèmes héroïques. Soi idée essentielle, reprise plus tard par Chateaubriand, était qa antant la religion des modernes est au-dessus de celle des anciens, autant leur poésie doit naturellement l'emporter. De là ki colères de Boileau contre Desmarets et sa répugnance à Tégari du « merveilleux chrétien », qu'on retrouve assez marquée dam son Art poétique. La guerre fut continuée par Charles Perrault, homme d'esprit et d'imagination, auteur charmant de célèbm Contes, qui porta la question sur un autre terrain. Il affima la réalité du progrès, idée qu'on croit ancienne, et qui est toute nouvelle : je ne vois pas qu'elle ait été exprimée avant lui-D soutint que, si tout se perfectionne, la littérature et l'art doivent se perfectionner aussi, et qu'ainsi les auteurs du xvii** siècle sont supérieurs à ceux de l'antiquité. Si Desmarets était le Chateaubriand de 1G70, Charles Perrault était M"® de Staël en 1681. C'est à cette date, en effet, que Charles Perrault donnait son Siècle de Louis le Grand, où il mettait au-dessus des anciens tous les écrivains du xvu* siècle, excepté ceux qui imitaient l'antiquité. 11 continua par ses Parallèles des anciens et des modemf* (1688-1 692-1G97). Boileau riposta par ses Réflexions sur Longi» et des épigranimes, La Fontaine par son « Epître à Huet »,U Bruyère par certains paragraphes de son chapitre sur l^ Ouvrages de C Esprit, Perrault mourut (1703), mais eut des héritiers. La querelle se raviva entre les mains du spirituel La Mott^ lloudart, qui se flatta, en abrégeant Homère, de l'avoir corrigé ^ rendu digne des progrès du goût. Beaucoup moins spiritueVl^ et beaucoup plus savante. M'"*' Dacier répliqua avec assez ^^
m et infiniment de lourdeur. Prié de dire son avis, Fénelon idit en Normand dans les conclusions de sa Lettre à VAcaie française^ tout en laissant voir, par tout cet ouvrage, que n'était plus < ancien » que lui. La querelle s*apaisa par ntude vers 1715. Il en resta, on le voit dans Fontenelle, is Montesquieu même, une certaine irrévérence à Tendroit anciens et aussi de la poésie, considérée un peu comme lusement de Tenfance de Thumanité. C'est contre ces tendances ||pe Voltaire, qui s'est toujours considéré comme Théritier Hiect de Técole de 1660, réagit, non sans succès, dès ses comb|pe&cements et dans toute la première moitié de sa carrière, ^ar ses préceptes, ses polémiques et son exemple.
L'époque qui va de 1690 à 1715 n'en est pas moins une «ériode encore brillante de la littérature française. La poésie «est en décadence, comme elle le sera du reste dans tout l'âge fOiTant, mais la prose y brille encore d'un bel éclat.
Les tragiques. — Le théâtre était occupé alors par Gampis- Iron, très faible élève de Racine, aimé de lui, et qui chercha à l'approprier deux choses qui ne s'empruntent pas : son génie et ion style. Ses tragédies, représentées de 1683 à 1700, Virginie^ Andronic, Alcibiade^ Phraate, Phocion, Adrien, Tiridate, sont très bien composées, sagement écrites, quelquefois même élé- ~ gamment, mais froides et monotones. — Lafosse, parmi d'autres essais dramatiques tombés dans un juste oubli, donna en 1698 un Manlius, dont l'énergie et même l'éloquence, quoique inéf. gale, rappelle quelquefois Corneille. On le joua pendant tout i^ le xvm» siècle avec succès et même au commencement du xix% jj grâce à l'acteur Talma. Manlius est très digne d'être lu, et ' même d'être repris comme curiosité littéraire.
Les comiques. — La comédie ne décline jamais en France
aussi brusquement que le drame sérieux. Molière ne fut pas
remplacé et ne Ta jamais été. Mais son jeune ami. Baron, grand
acteur, « Roscius », comme l'appelait La Bruyère avec une
demi-ironie, fit plusieurs comédies agréables, dont la plus
goûtée fut (Homme à bonnes fortunes, une pièce quelque peu
autobiographique.
Dancourl, successeur de Molière comme directeur de théâtre.
donna une foule de petites comédies où étaient attrapés lei I* ridicules courants du jour et les caprices de la mode : leCk^ valier à la mode et les Bourgeoises de qualité sont le» ^ jolies. Il avait un dialogue très vif et beaucoup d^esprit.
Personne n*en avait plus que Regnard, la gaieté faite homi et dont le vers souple, élastique, bondissant et bariolé, est modèle môme du vers propre à la comédie. Chez ce jôyi épicurien, aucune profondeur d'observation ni même aoi souci d'observer; mais s'il a voulu montrer que la coni sance du cœur humain est inutile pour obtenir au théâtre succès môme durables et que l'art de l'intrigue et du dialogue la verve et la bonne langue comique y suffisent, il faut coDTeâ qu'il a gagné cette gageure. Ses meilleurs ouvrages, le Joum et le Légataire univei^sel, se jouent encore, et aussi les Foi»t beries amoureuses, qui sont au nombre des plus mauvais. Nooi retrouverons Lesage à sa date naturelle, vers 1720; mais! faut rappeler, parce qu'on l'oublie, qu'il a commencé en [M règne de Louis XIV, et que Crispin rival de son maître estfc 1707 et Turcaret de 1709. — Nommons seulement l'amusant Dufresny, et les premiers qui aient pratiqué au théâtre la collaboration, Brueys et Palaprat.
Les poètes. — En dehors du Ihcàire, les seuls poètes à citer ici sont La Motte et Jean-Baptiste Rousseau. Houdart de U Moite ou La Molte-Houdart, comme on l'appelait de son temps, était un homme de beaucoup d'esprit, d'humeur aimable, de relations exquises, touché, sans en être entêté, de quelques préju^a»s littéraires, comme nous l'avons vu plus haut. Il avait débuté par des opéras. 11 continua par des odes, des fables et des tragédies. Ses Odes sont froides et ressemblent trop souvent à dos dissertations; ses Tragédies sont en général très ennuyeuses, sauf quelques digressions où l'homme d'esprit, penseur assez distingué et plus propre à écrire des épitrec que du théâtre, se retrouve; ses Fables, trop apprêtées, trop laborieuses, où jamais les savantes négligences et les noncha.lances habiles ne se rencontrent, sont souvent très spirituelles-, piquantes et fines et adroitement conduites. C'est le meiUeui de son œuvre. Enfin, dans sa vieillesse, ou approchant, et
,il fit une très bonne tragédie, qui eut un succès immense :
de CaslrOy ce qui prouve qu'il ne faut désespérer de rien.
ean-Baptiste Rousseau, caractère assez méprisable, soup-
Dé et à peu près convaincu des pires méfaits, était un assez
u génie poétique. On a tour à tour trop loué et trop méprisé
Odes. Cela vient de ce que, depuis Malherbe jusqu'à Lamar-
, il fut à peu près le seul poète lyrique digne de ce nom
qu*il se trouva ainsi représenter tout le lyrisme français
ant près de deux siècles. On passe toujours pour un grand
me quand on est tout un chapitre. Par contre, depuis que nous
os eu de vrais lyriques, on écrasa sous eux Jean-Baptiste
sseau et on le dédaigna jusqua Tignorer. La vérité est
Ire ces deux excès. Rousseau a souvent le mouvement lyrique,
il est, au point de vue technique, un versificateur excellent.
est très digne, sinon d'admiration, du moins d'une étude
nte. Il ne faut pas non plus oublier qu'il avait un talent
eilleux pour l'épigramme. Les trois grands épigramma-
français sont Marot, Rousseau et Lebrun le lyrique. On
« remarqué que les poètes lyriques sont souvent de bons épi-
fiammatistes : < La flèche aussi a des ailes », a écrit Géruzez.
J'ai dit que les prosateurs l'emportent de beaucoup à cette
ipoque sur les poètes. Le plus grand est Fénelon, qui est un
des plus illustres noms de toute la littérature française.
Les prosateurs : Fénelon. — François de Salignac (ou SalagDac) de la Mothe-Fénelon, né en 1651 au château de Fénelon, en Périgord, était un cadet de grande famille et fut de bonne heure destiné aux ordres. Sulpicien, ordonné prêtre en 1615, il fut d'abord envoyé comme « missionnaire > en Aunis, Bas-Poitou et Saintonge, à l'efl^et de convertir les protestants, puis nommé directeur du couvent des Filles converties, puis chargé de l'éducation du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. De son office de directeur des Filles converties, il tira son admirable Traité de r Éducation des filles; pour son royal élève il écrivit les Dialogues des Mo7Us, les Fables en prose, les Aventures d'Aristonoixs^ le Traité de C existence de Dieu^ et les Aventures de Télémaque^ fils d'Ulysse, 11 fut, en récompense des soins apportés à cette éducation, nommé arche-
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vêque de Cambrai (1695). Mais déjà deux affaires graves, q^ devaient le désespérer, avaient commencé. D'une part, Vallâï^ de M™° Guyon et du Quiétisme. D'autre part, le Télémaq\u%!^ d'abord comme transpiré, puis avait été dérobé à son auteurcl publié (1699). On se dit d'abord à l'oreille, on reconnut w^j certitude ensuite qu'une bonne partie de cet ouvrage était «i portrait vrai et peu flatté de Louis XIV, sous le nom dldoménfc, et qu'une autre bonne partie était une satire du gouvcmemeri de Louis XIV en même temps qu'un programme de gouvem ment tout contraire. Fénelon fut t^nu comme en diagrftcej partir de ce moment, jusque-là qu'il n'était pas permis de pw noncer son nom devant le roi. — Il vieillit en ambitieux déf et inquiet, du reste en bon pasteur, en administrateur vigik et généreux, en bon patriote qui multipliait ses œuvr d'hospitalité et de charité lors des passages de troupes, si fi quents dans son diocèse, attendu et espéré « comme le Messie dit Saint-Simon, par un groupe fidèle d'amis et d'admiratmi enthousiastes, mais frappé au cœur par la mort prématur de son élève et mourant lui-même quelques mois avant la nu de ce roi qui l'avait tant fait attendre.
Outre les ouvrages que nous avons cités, il a laissé des D\ logues st/r /' éloquence (sacrée), un Examen de conscience sur ^ devoirs de In roijauté, des Mémoires concernant la guerre de succession d'Espagne, une Lettre à l'Académie française sur ! occupations de celte compagnie, des Sermons et des Lettres directiofi qui sont des chefs-d'œuvre de finesse psychologiqi comme d'élovation morale et d'onction. Ce « bel esprit chin rique », comme a dit Louis XIV, n'était pas sans chimère, m c'était surtout un grand esprit. Qu'il ait été mécontent du g( vernement de Louis XIV, cela ne prouve point un manque justesse dans son intelligence; que dans le gouvernement qi a rêvé il y ait un mélange curieux de « parlementarisme », « socialisme » et de « féodalité Ihéocratique », et qu'on y puii trouver (luelquescontradiclions, cela prouve qu'il avait beauco d'idées, quelques-unes très justes et pratiques, quelques-ui hasardées, toutes généreuses, et que le contact avec la réal aurait ramenées sans doute à un j)rogramme très applicable
l^s bon. Son mysticisme n est guère que « lamour de Dieu » ^mlslitué à la « crainte de Dieu », qui était un peu trop peut-^lre ^i^te la religion d alors. Celte àme, à tout prendre, et même =.♦11 tenant compte de certaines adresses que Ton peut accuser ,i|e ressembler à la duplicité, était grande, forte et généreuse. s4>mme écrivain, il a Timagination riante, le sentiment de la ': ^atui-e au moment où la littérature française allait complète- : ;.l8ent le perdre, une grâce facile qui semble quelquefois un ^. aeo molle, mais qui est d*un charme séduisant, toutes les caresses de la plume comme il avait toutes les caresses de ItToix et du regard. Personne n'a enchanté comme lui les I^Hnines, personne n*a conservé plus longtemps sur les imagi- ^ nations un insinuant empire. On sent qu'il faut se défendre un peu contre ces tendres prestiges; et Ton sent aussi que ce ne serait pas une marque de très bon goût que de s'en défendre trop ou de n'avoir pas à s'en défendre.
Fontenelle. — Est-ce ici que nous devons parler de Fonteoelie? Un homme qui a vécu un siècle et qui a écrit quatre-vingts ans embarrasse un peu à trouver sa place chronologique. Il était très connu déjà en 1680 et il fera les délices des salons de 1150. Des quatre siècles littéraires de la France, il n'y en a que deux auxquels il n'appartienne pas. 11 avait commencé dans le journal de ses oncles, les Corneille, dans le Mercure Galant, par des pièces galantes du plus mauvais goût; il avait continué par des églogues et des opéras d'un goût plus mauvais encore, t Composé du pédant et du précieux », comme dit La Bruyère. Les dames engouées de littérature l'adoraient. « Il n'est caillette en honnête maison qui ne se \n\\x\e à sa douce faconde; elles ont raison : c'est le pédant le plus joli du monde », disait Jean-Baptiste Rousseau.
Fontenelle laissait dire, et accomplissait lentement une évolution inattendue. Le fond était sérieux. Il aimait Descartes et les sciences. Il se découvrit vers 1686 une spécialité, lui qui, jusqu'alors, s'était senti une aptitude universelle. Sa vocation était la vulgarisation scientifique. Il la remplit du premier coup dans ses Entretiens sur la pluralité des MondeSy qui mettaient, dans un style aimable et presque simple, à la portée de
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tous, les découvertes et les hypothèses les plus récentes 4e la science.
Il suivit cette voie, presque sans s*en détourner, jusqu'à sa fii Secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences, il eut à hir les Éloges des savantSy membres de cette compagnie, à men qu'ils la quittaient. Il les fit avec compétence, avec clarté, ii de Tesprit sans chercher Tesprit, avec un art des mesures, i sous-entendus nécessaires, des réticences agréables, des malii de bon ^oût, qui font de ces articles autant de petits ch< d'œuvre, s*il est vrai que le style de pareils écrits doive être « d'une conversation brève, attentive et surveillée. Nous n'avi rien dans notre langue qui donne mieux le modèle de ce 4 les anciennes rhétoriques appelaient le style tempéré. Charm homme du monde, il amusa ses contemporains jusque daiu vieillesse la plus avancée par son égoïsme élégant, sa discret fine et ses audaces à demi-mot. On aurait pu mettre sui tombe : c'était un homme de bonne compagnie, un savant bonne compagnie, un philosophe de bonne compagnie, un A vain de bonne compagnie; et un seul de ces éloges est déjàn
Rollin; Fleury. — Rollin mérite qu'on ne l'oublie pas. ses Histoires, Ancienne et liomaine, écrites pour les écoliers riJnivorsiié de Paris dont il était le recteur, n'ont auci valeur scientifique, et même ont une valeur littéraire as médiocre, son aimable et sensé Traité des études est l'œu judicieuse, plus profonde qu'elle n'en a l'air, d'un cœur e» Icnl, d'uii esprit droit cl d'une réflexion assidue. On peul mettre à ccMé du Traité de réducation des filles de Féne sans qu'il pâlisse, et des œuvres pédagogiques de M'"*" de Ma tenon comme eu sa véritable compajrnie. C'est une des boni pièces de notre littérature d'éducation et d'enseignement, rich(* eu livres excellents et aussi en livres hasardeux. Roussi aurait pu y ap|)rendre et y désapprendre beaucoup de chos
Fl(»ury est aussi un écrivain pédagogique et l'on estime s Traité du choix et de la méthode des études, fort intéressi comme renseignements sur l'éducation au xvii" siècle. Mais grande œuvre est Y Histoire ecclésiastifjue (IGDi), vaste répertoi insuffisamment méthodi(jue peut-être, mais impartial, scru|
leux et exact, dont certaines parties, comme les Discours préliminnirfUy sont d'un écrivain très distingué. Son maître Bossuet et son ami Fénelon pouvaient se féliciter du successeur modeste, mais (ligne de tels commerces, qu'ils laissaient après eux. Il mourut en 1723.
Journaux littéraires. — Le plus ancien journal de France est la Gazette de France, fondée en 1631 par Théophraste Benaudot; mais, quoique contenant des nouvelles littéraires, «journal, qui eut presque dès ses commencements un caractère officiel, était surtout politique et administratif.
De 1630 à 1665, Jean Loret publia la Muse historique ou Gaieiie burlesque, qui rendait compte des représentations théâtrales et débitait en vers exécrables les cancans du jour. Plus tard vint la Gazette rimée Ae Robinet, continuée par Lagravète, qui était d'aussi mauvais goût et d'aussi mauvais ton.
On parlera plus loin du Journal des Savants.
Le Mercure Galant, dont les destinées furent presque aussi longues, fut créé en 1672 par de Visé et Thomas Corneille. Cest là que débuta Fontenelle. Tous les auteurs normands, du reste, y étaient bien accueillis. C'était un journal Paris-Rouen. Un peu réactionnaire, il représentait, contre l'école de 1660, sans animosité du reste, le parti de la < vieille académie ». 11 était copieux, très mMé, et en somme intéressant.
Pierre Bayle, protestant réfugié en Hollande, publia pendant trop peu de temps, de 1684 à 1687, les Nouvelles de la R&pu- %«e des lettres. Il se consacra ensuite à l'élaboration de son ^^\ï Dictionnaire historique, si savant, si ingénieux, si spirituel, où déjà, discrètement et sournoisement, toutes les audaces du x>V siècle, tempérées par un doux scepticisme, sont contenues.
Salons littéraires. — Le premier des salons littéraires était, comme il est encore, l'Académie française, qui eut tout Sabord l'habitude qu'elle a gardée de confondre dans ses rangs les hommes de lettres marquants, les grands seigneurs et les
illustrations nationales de différentes sortes. — Au-dessous
'Mie, l'hôtel de Rambouillet' resta une réunion littéraire bril-