LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE CROMWELL. —LA RESTAURATION
/. — La République (i64g-i66o).
Organisation de la République anglaise (1649). —
Quel gouvernement pouvait succéder à Charles P**, au roi décapité sans que la royauté eût été formellement abolie *? La République, le Commonwealth, Mais comment ce système nouveau d'aulorité allait-il se définir, s'établir, s'organiser? L'armée puritaine et les restes puritains du Long Parlement se trouvaient d'accord pour écarter les Stuarts ou une dynastie quelconque, mais leur accord s'arrêtait là. Le conseil des officiers aurait voulu renouveler, rajeunir le pouvoir constituant, faire élire par tous les chefs de famille payant la taxe des pauvres, c'està-dire par un suffrage non pas universel, mais très étendu, une chambre de quatre cents députés, où tous les centres importants de population seraient représentés. A ce projet d'une vaste et toute fraîche Convention nationale, les restes épurés du Long Parlement préféraient une prolongation indéfinie de leurs vieux pouvoirs. Ils restaient à peine une centaine, et plu-
\. Voir ci-dessus, l. V, p. 645.
LA ABPUfiUQUE 5S
sieurs ne venaient pas aux séances, mais ^Ecriture leur faisait un devoir de se dévouer au bien public, puisque ta fille de Pharaon chercha la mère do petit Moïse pour servir de nourrice à celui-ci : c Notre République aussi, disait Henri Martyn, est un nouveau-né fort délicat; personne n*est aussi propre-^ la nourrir que la mère qui Ta mis au monde », c*est-à-dir6 les héros survivants de la longue lutte engagée contre kl tvrannie.
Ce système dut être accepté, car les républicains, matérielle* ment tout-puissants, étaient une trop mince base populaire, 4^^ même se sentaient une trop grande faiblesse namérique« pouv qull fût prudent de se diviser. Le pouvoir exécutif fut coftfié, non pas à un homme, ni à quelques-uns, mais à un Conseil d*Ëtat de quarante et un membres, de provenances fort diverses, plusieurs d*une haute capacité, mais qu*nne position fausse et le peu de durée de leur puissance ont empêchés de produire bea4JH coup. L*àme de ce conseil, sir Henry Vane, la plue grande intet* ligence de ce temps après Cromwell, se trouva tout de suite en mauvais termes avec ses collègues régicides. Pourtant il s ar* rangea avec eux, et demanda au poète Milton, apologiste du régicide et excellent humaniste, de devenir le secrétaire en langue latine du Conseil. Alors fui promulgué Tacte définitif de la € République, gouvernée pour toujours par les représentants du peuple réunis en parlement sans le secours d*un roi ni d'une chambre des lords ». Le Conseil d'Etat réunissait les pouvoirs de l'ancien Conseil privé, de l'Échiquier, de l'Amirauté. Comité lui-même, dit M. Gardiner^ il avait pour auxiliaires Iç Comité financier chargé de subvenir aux frais de la guerre civile, Committee for ihe advance of Money (1642-1655), et 1^ Séquestration Committee (jusqu'en 1657), nom significatif, dont les royalistes n'eurent que trop lieu de comprendre le sens.
Lutte contre les partis en Angleterre. — C'est merveille qu'une aussi petite minorité soit venue à bout de là majorité anglaise, de l'Irlande et de l'Ecosse, des répugnance^ ou des résistances européennes. Elle le dut un peu aux vrais républicains, beaucoup au dictateur grandissant, à Olivier Cromwell. Trois partis formaient, dans le pays môme, /cette
majorité opposante : à droite les royalistes purs, à gauche les niveleurs, et les constitutionnels presbytériens au milieu.
Les royalistes décidés, pour la plupart attachés à Tépiscopa- U^me anglican alors supprimé, quelques-uns d*entre eux au catholicisme, furent terrorisés par le supplice de trois grands ^Qigneurs, le duc de Hamilton, lord HoUand, lord Capell. Les plus suspects d'entre eux étaient tenus en surveillance, obligés à des serments d'adhésion, à des déclarations circonstanciées sur leurs biens, et de ces biens souvent ils perdaient une grande part. Ils sentaient bien que c'était un temps à passer, mais ce temps était dur, et l'on devait ronger son frein. . Les NiveleurSy héritiers directs de la vieille Jacquerie biblique du temps de Richard II, disaient que Dieu voulait tirer son peuple de la servitude, et rendre aux travailleurs de la campagne les biens et les fruits de la terre. Ces théories partageuses faisaient des prosélytes dans l'armée et dans le peuple. Ceux de l'armée furent brisés par Cromwell au nom de la discipline, et le pamphlétaire du parti, Lillburne, qui décrivait de mordante façon rhypocrisie et la violence des puissants du jour, fut traduit devant le jury. Le malaise était grand dans Londres, et les femmes du peuple allèrent porter une pétition en faveur de Lillburne. Le parlement leur fit dire de retourner chez elles, laver leurs assiettes. < Nous n'avons plus d'assiettes, direntelles, ni de viande à y mettre. » Lillburne fut acquitté. Au fond les Niveleurs rendirent service à Cromwell, car ils le recommandèrent sans le vouloir à tous les conservateurs du pays, comme le défenseur de l'ordre social.
Enfin l'élément presbytérien, le vieux nerf de la résistance parlementaire, se montrait dans son ensemble réfractaire à la République, à tout ce qui dépassait son idéal de monarchie constitutionnelle limitée par un parlement et par un syaodc. Le régime des Indépendants lui paraissait un mélange de violence et d'anarchie. Un pasteur presbytérien composait YEikôn basilikèj « l'Image royale », singulier petit livre qui se donnait comme l'œuvre de Charles I" lui-même et qui répandait dans la Grande-Bretagne comme sur le continent le culte du « roimartyr ». Les presbytériens d'Ecosse appelaient Charles II.
Lutte contre l'Irlande et TÉcosse (1649-1651). —
Là, en Ecosse, le presbytéranisme était la religion de la majorité, rÉglise nationale. Mais ce vieux pays de guerre civile ne manquait pas à ses traditions, et des dissensions féroces le déchiraient. Saxons de race germanique et Gaêls de race celtique ; Basses-Terres agricoles et civilisées et Hautes-Terres ou se perpétuait le régime des clans rivaux ; partisans et adversaires du comte d*Argyle, ou, en style plus national, de Mac- Callum More; partisans et adversaires du royaliste et absolutiste marquis de Montrose; covenantaires stricts, modérés; épiscopaliens et catholiques : un fouillis de factions dans une population petite et pauvre. Presque tout le monde était hostile à la république des Anglais, mais sans que la haine commune produisit la concorde. Pendant que les délégués du parti parlementaire négociaient en Hollande avec le jeune Charles Stuart, le marquis de Montrose risquait une dernière tentative, succombait, mourait à la potence, martyr du pur royalisme (mai 1650). Les vainqueurs pouvaient maintenant dicter leurs conditions au jeune roi ; quand il arriva, ce fut en pupille, presque en prisonnier des presbytériens, conservateurs de la monarchie, mais d*une monarchie réduite à un simple ressort constitutionnel.
Si dangereuse que parût la situation de ce côté, les républicains anglais avaient senti la nécessité de commencer par Tirlande, où la lutte des religions aggravait la lutte des races. Les colons anglais survivants du grand massacre de 1641, traqués par la masse catholique et celtique, étaient en outre divisés en partisans ou adversaires du royaliste duc d'Ormond. Celui-ci éprouva un échec devant Dublin, et renonça à la lutte en apprenant la prochaine arrivée de Cromwell, qui venait « demander compte du sang innocent ». Cette reddition de comptes fut une nouvelle série de massacres en sens inverse : massacre de Drogheda, massacre de Wexford. Cependant on pressait le lord général de revenir combattre les Écossais, Fairfax répugnant à prendre le commandement contre une armée presbytérienne. La prise de Clonmel et une victoire sanglante remportée sur rirlandais 0*Neil permirent à Olivier d'obéir. II passa la Tweed et rencontra Tarmée écossaise à Dunbar.
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Un bon et prudent stratégiste, Leslle, la commandait. Sachant très bien que les soldats de Cromwell formaient la première armée du monde, il préférait décourager son adversaire en refusant la bataille. Les Anglais, décimés par une épidémie, songeaient à retourner dans leur pays, lorsque le zèle indomptable des pasteurs presbytériens décida le combat. Ce fut une prompte et complète déroute (3 septembre 1650). Les Anglais, presque sanft aucune perte, tuèrent 3000 Ecossais et en firent prisonniers 10 000. Ceux-ci ne furent nullement traités à la façon d'Irlande, comme ils s'y attendaient, mais au contraire comme les plus anciens champions de la bonne cause, momentanément égarés. Politique bienveillante, qui ne produisit pas immédiatement ses résultats. La bataille de Dunbar, dont Teffet fut immense en Europe, rendit plutôt service à Charles II en Témancipant de la tutelle des prédicants vaincus. Couronné roi sur la pierre de Scone suivant la tradition nationale (1^ janvier), il reforma une armée, et crut ses partisans tellement nombreux, dans Touest de T Angleterre qu'il pouvait risquer une invasion. Cromwell le laissa passer et l'écrasa à Worcester (13 sept. 1651). La fuite du prétendant déguisé, de refuge en refuge, montra combien le royalisme populaire pouvait produire de dévoue-, metils obscurs. La République et son redoutable capitaine n'en étaient pas moins les maîtres absolus des trois pays.
Lutte contre les Provinces-Unies de Hollande. — Le régicide avait creusé, on put du moins le croire sur le premier moment, un abîme entre l'Angleterre nouvelle et le continent monarchique, ou même républicain. Les royalistes réfugiés assassinèrent, à Madrid .et à La Haye, les ambassadeurs du gouvernement révolutionnaire sans que la poliée espagnole ou hollandaise s'occupât sérieusement de les sauver ni de les venger. En France, les troubles de la Fronde étaient faits pour compromettre l'idée populaire. Tant que vécut le prince d'Orange Guillaume II, gendre de Charles P% tout accord fui, impossible avec la république des' Provinces-Unies : vers la fin de 1650, tout changea par la victoire de Dunbar et la mort du prince Guillaume IL Cromwell parut aux grandes puissances un homme à .ménager, et le parti républicain, dirigé par le
grand pensionnaire Jean de Witt, revint au pouvoir. Pendant la plus grande partie de Tannée 1651, ce parti hollandais et le parti anglais des républicains civils, de Yane, réorganisateur de la marine, de Bradshaw, président du Conseil d'État, préparé^ rent une entente qui, si elle avait abouti, aurait modifié la politique des deux pays, et même celle de TEurope. Il ne s'agissait de rien moins que d'une confédération anglo-hollandaise avec un conseil commun siégeant à Londres. Ce projet de sir Henry Vane réunissait les deux plus grandes marines commerciales et militaires d'alors, — on sait combien Mazarin négligeait la flotte française, — pour la consolidation et du protestantisme européen, et de la forme républicaine des deux côtés de la mer du Nord. Les hommes d*Etat hollandais craignirent que cette confédération ne déguisât une annexion véritable de leur pays i l'Angleterre : finalement ils n'acceptèrent pas.
Les républicains anglais résolurent d'écraser cet allié rétif. La victoire de Worcester mettait le comble à la puissance de l'armée de terre et de son trop puissant général. Une guerre maritime, que conduirait victorieusement l'amiral républicain Blake sous l'administration républicaine de Yane, rétablirait au moins l'équilibre. On pouvait profiter de la situation pour déclarer au monde entier que le peuple anglais entendait redevenir, comme au temps d'Elisabeth, devenir plus que jamais un grand peuple de marins. Telle fut la portée de Y Acte de naviga^ lion du 9 octobre 1651. Cette loi, qui resta en vigueur pendant deux siècles, défendait à tout vaisseau étranger d^importer en Angleterre des marchandises autres que celles qui provenaient de son pays d'origine. Ainsi un vaisseau hollandais ne pouvait plus importer que des marchandises hollandaises, un vaisseau espagnol que des marchandises espagnoles, tandis que le vaisseau anglais pouvait importer des marchandises de tous les pays. Double résultat : les Anglais se forçaient eux-mêmes à devenir constructeurs de vaisseaux et à fournir l'équipage de ces vaisseaux; les Hollandais, habitués à transporter d'une contrée à l'autre les denrées de l'Europe entière, commerce évalué à un milliard par an, se trouvaient atteints dans leur principale richesse. La guerre éclata, en 1652, entre les d^ux
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«xcellenls amiraux Tromp et Blake. Âpres quelques avantages remportés par les Anglais, Tromp les refoula dans la Tamise, «t se promena sur la Manche avec un immense balai attaché au mât de son vaisseau amiral. Il expia cette vantardise par une défaite où lui-même perdit la vie (10 août 1653). Humiliées et ruinées, les Provinces-Unies virent encore les républicains anglais humiliés et ruinés par Cromwell avant de traiter avec lui.
Dissolution du Long Parlement (1653). — Le désac^ -cord entre le chef de Tarmée et le reste tenace, larrière-train {rump)y de la glorieuse assemblée, s'accusait de plus en plus. Les projets, parfois très bons et (rès sérieux, des parlementaires et de leur Conseil d*Etat n'aboutissaient pas, faute d'une bonne organisation du pouvoir exécutif. Forcé par eux de diminuer Teffeclif de larmée, Olivier Cromwell, homme de gouvernement s'il en fut, prenait sa revanche en leur démontrant leur impuissance, et en les pressant de s'en aller. Us se cramponnaient à leurs sièges, éternisaient les discussions d'une loi •électorale, puis, tout en convoquant à côlé d'eux des députés nouveaux, votaient le renouvellement de leur propre mandat : préoccupation contraire à celle qui devait inspirer nos Constituants de 91. Le général, dans sa pensée, condamna cetle assemblée, mais il ne savait comment la remplacer. Prendre lui-même la couronne et, une fois roi, rendre vigueur à l'ancienne constitution britannique, lui aurait paru le meilleur parti. Il en fut vivement détourné par ses colonels et par les hommes d'Etat républicains, tels que Whitelocke, auxquels il s'ouvrit. Alors il se rendit, en gros habits gris, le chapeau sur la tête, au sein de l'assemblée qui avait brisé le plus orgueilleux des rois; il la mit à la porte en insultant les orateurs qui défilaient devant lui, traitant celui-ci d'ivrogne, celui-là de voleur. Uesté le dernier, il donna un tour de clé et s'en alla de cette maison, sur laquelle un cavalier moqueur inscrivit la formule des appartements à louer : lo be let. A ce moment, des institutions de la vieille Angleterre, pas une n'est debout.
GromiT^ell Protecteur; ses parlements (1653-1655). — Quelques esprits doctrinaires partageaient l'opinion fièrement exprimée par Bradshaw : < Aucun pouvoir sous le ciel ne peut
LA RÉPUBLIQUE 6i
dissoudre le parlement, que lui-même ». Théorie que semblera justiGer Tayenir, puisque le Rump ressuscitera après la mort de Cromwell, mais pour le moment pure et vide théorie. L*épée reste le seul pouvoir constituant, et c*est l*épée d'une armée de sûots. Le dictateur de fait n a pas le choix de ses instruments : il yieot de chasser des politiciens vieillis en les accusant de corruption, il est obligé de puiser aux sources puritaines, de recruter uo personnel mystique. Les chiffres mêmes deviennent symboliques : un Conseil provisoire est formé de treize membres en mémoire du Christ et des apôtres. La place auguste revient naturellement à Cromwell; huit officiers et quatre civils se partagent le reste. Parmi ceux-ci on aurait voulu compter sir Henry Yane, mais il déclare qu'il préfère attendre le Paradis pour vivre avec les Saints. Le mode de recrutement de la chambre nouvelle fut en effet purement religieux : les listes forent dressées par les congrégations, et l'assemblée, formée de cent cinquante-six députés, presque tous des bourgeois puril&ins, reçut le nom d'un de ses membres, le marchand de cuirs Barebones. Braves gens après tout, grands admirateurs du lord général, et qu'en retour Cromwell déclara « pénétrés de l'esprit de Dieu ». Mais s'ils n'étaient pas dangereux au point de vue poUtique, ils l'étaient au point de vue administratif, car ils se mirent à remanier tout le système judiciaire et financier de la vieille Angleterre. Inquiet et impatienté, Cromwell, de plus en plus conservateur, allait renvoyer le parlement Darebones, s'il ne s'était dissous de lui-même en laissant après lui un Conseil d'Etat constituant. Alors l'homme tout-puissant recul le litre d& Lord Protecteur, avec le droit de faire des ordonnances, droit qui lui fournit l'occasion de se montrer excellent administrateur. La carte électorale de l'Angleterre était renouvelée sur UQC base plus équitable; l'Ecosse et Tlrlande, récemment réunies au grand pays, devaient être représentées chacune par Irenle députés.
Le parlement de 1654, très différent du parlement BareboDes, ramena en face du Protecteur certains chefs du personnel républicain, entre autres Haslerig, qui prit la direction des débals. Le gouvernement lut discuté sans relâche jusque dans
son principe. Le chef de TEtat n*admit point cette attitude. Gomme il n'avait accepté que par dévouement et par respect pour la volonté de Dieu, il crut pouvoir exiger de chaque député rengagement écrit de respecter son pouvoir. Haslerig et cent autres députés aimèrent mieux se retirer. Et comme cette nouvelle épuration à la façon du colonel Pride ne suffisait pas à rendre l'assemblée malléable, Gromwell vint la dissoudre en prononçant un discours extrêmement désagréable pour elle, mais très avantageux pour lui en ce qu'il se posait comme le sauveur de la société : « Ce qui a poussé sous votre ombre, ce sont les ronces et les orties. II vaut mieux que la République souffre de la main des riches que de celle des pauvres (il avait déjà rappelé son triomphe sur les Niveleurs). » On était en janvier 1655, et le régime du despotisme militaire commençait, plus énergique et plus heureux qu'au temps de Strafford.
L'Ecosse et l'Irlande depuis leur défaite. — Le grand homme n'éprouvait même pas, dans les deux petits pays vaincus par ses armes, les égralignures parlementaires qui, en Angleterre, s'usaient impuissantes sur son justaucorps de buffle. Déjà sir Henry Vane avait réussi, du côté de l'Ecosse, dans ses projets d'union manques du côté de la Hollande. Huit commissaires anglais avaient provoqué la réunion d'une Convention à Edimbourg. Par suite du vote, difficilement obtenu, de cette assemblée, et de la ratification par le Long Parlement, les deux rivales séculaires ne formaient plus qu'une nation. Sous le Protectorat, toute résistance cessait, même dans les Hautes- Terres, et le ferme gouvernement du général Monk, appuyé sur une armée et sur de récentes forteresses, faisait régner, avec la sécurité, une prospérité générale. Chose qui naguère paraissait impossible, le parlement commun, mais anglais aux neuf dixièmes, faisait des lois pour TEcosse, des juges anglais siégeaient en Ecosse, TEglise d'Ecosse elle-même semblait avoir oublié ses traditions indomptables.
L'Irlande, au contraire, subissait un cruel régime, adouci en quelque mesure par la bonne discipline des vainqueurs; mais si tout se faisait méthodiquement, tout se faisait sans pitié, sous la. direction du jeune Henri Cromwell, beaucoup plus
semblable à son père que son frère atné Richard. Aux meurtres juridiques succédaient les confiscations, les déportations, les horribles ventes déjeunes filles irlandaises comme esclaves à la Jamaïque, surtout, et plus en grand, les confiscations. Renonçant finalement à extirper la population celtique et catholique, on la parqua autant que possible dans le Connaught, les colons anglo-saxons et protestants s*établissant dans les autres parties de l'Ile. On doit reconnaître que, grâce à la supériorité de cette race comme colonisatrice, Tlrlande fit quelques progrès dans la civilisation matérielle. Maintenant le puritain parvenu était maître des trois anciens royaumes : ce que jamais aucun roi n*avait pu songer à obtenir.
Politique étrangère de GromT^ell. — La même fortune le suivait hors dès Iles Britanniques. Il désirait la réconciliation de toutes les puissances protestantes du nord de TEurope, et il y réussit, malgré les exigences nouvelles des intérêts anglais et du drapeau anglais, qui entendait être salué comme le maître des mers, suivant les principes de Selden. La paix conclue avec les Provinces-Unies satisfit ces exigences, et servit la République dans les deux pays en excluant à la fois les prétentions des Stuarts et celles de la maison d'Orange. Whitelocke négocia avec Christine de Suède, et les puissances Scandinaves, si royalistes, devinrent les alliées du Régicide. Un spectacle plus étonnant lui fut bientôt donné par les doux grandes familles royales, celle d'Espagne, celle de France proche parente des Stuarts, lorsqu'elles se disputèrent sa bienveillance et ses secours '. Cromwell préféra l'alliance française, soit par haine traditionnelle contre le pays de l'Inquisition et de l'Armada, soit pour profiter de la décadence maritime de l'Espagne. . Et il y gagnait en effet Dunkerque et la Jamaïque : un nouveau Calais, un nouvel empire colonial. Môme sur la Méditerranée, les Anglais voyaient avec orgueil leur flotte, si longtemps annulée dans les guerres européennes, punir les pirates algériens, et forcer le duc de Savoie à interrompre ses persécutions contre les VaudoiS du Piémont. Jusqu'au fond de la Transyl-
!. Voir ci-dessus, p. 38 et suiv:
vanie, la main de Cromwell protégeait le protestantisme. La politique d*Elisabelh revivait, amplifiée et triomphante.
Les « majors » et le dernier parlement de Cromi^ell (1655-1658). — Cependant le régime militaire ne pouvait tenir plus de dix-huit mois. Cette courte durée a suffi pour laisser aux Anglais de toutes les générations et de tous les partis une indestructible horreur pour le gouvernement du sabre. Cromwell partageait le territoire en dix commandements, livrés chacun au pouvoir discrétionnaire d*un major général. Les ressources nécessaires, à défaut de subsides régulièrement votés, étaient fournis par des exactions sur les royalistes, qui venaient de donner prise sur eux par des conspirations impuissantes. Les républicains, s'ils parlaient trop haut dans les cafés ou dans la presse, étaient mis en prison. Despotisme intelligent d*ailleurs, administration attentive et excellente dont se trouvaient bien le commerce, les postes, les voies de communication, et même les Universités, suspectes à Tesprit puritain, mais protégées par Tesprit conservateur du maître.
En • effet Cromwell, de plus en plus, cherchait appui dans le passé, et personne plus que lui, en ses dernières années, n'a préparé une restauration. La couronne et la pairie lui paraissaient les ressorts nécessaires de la vie nationale. Il songea donc à prendre Tune et à rétablir Tautre. Avant tout, il fallait faire des élections. Les majors généraux pensèrent les mener à leur guise. Ils n*y réussirent qu a moitié : contre les candidats royalistes, non contre les candidats républicains. Mais rien n*embarrassait le Protecteur : il exclut tout bonnement les députés auxquels son Conseil ne décernerait pas un brevet de zèle et de pureté religieuse. Cetle troisième épuration ne sortit pas Cromwell de tous ses embarras : il se vit obligé de sup* primer ses majors généraux, la Chambre même ainsi triée ne pouvant les supporter. En revanche, elle se mettait d'accord avec lui sur le rétablissement de la couronne et d'une seconde chambre. Hélas ! il était dit que le litre sacré le fuirait toujours : si le Parlement voulait le faire roi, ses colonels les plus dévoués le menaçaient de leur démission, préface évidente d'une guerre intestine. Donc on se rabattit sur un Pi*otectoral comprenant
tous les droits de la royauté sans le titre royal, avec la faculté de désigner un successeur, et sur la création d*une Chambre de soixante-dix membres (on n^osait pas prononcer encore le nom de Lords) au choix de Gromwell.
Dans le dernier hiver de sa vie (1657-1658), la constitution britannique parut fonctionner à nouveau. Précisément à cause de cela, il devenait impossible d'exclure des députés tels que flaslerig et Bradshaw. Ceux-ci firent, au nom des principes ^ulitaires du Long Parlement, une opposition mordante et méprisante à la Chambre haute, d'autant plus que le maître ne craignit pas de les provoquer en se servant cette fois du mot de Lords. Irrité et malade, il prononça au mois de février la dissolution du parlement. Il réussissait à tout dans trois royaumes et dans Tunivers, excepté à faire parler ou se taire comme il l'entendait ses anciens amis.
Fin des Gromiivell (1658-1659). — Il mourut pendant une affreuse tempête, le jour anniversaire de ses victoires de Dunbar et de Worcester, en prononçant, dit-on, le nom de son fils Richard. Il lui léguait une cause perdue d'avance, et dont mieux que personne il connaissait le peu de solidité ; mais il lui léguait aussi la terreur de son nom et ses habiles sous-ordres, en tète le secrétaire Thurloe. Cela valut à son fils six mois de règne (14 sept. 1658 — 2 avril 1659). Un autre Protecteur aurait peut-être duré quelques semaines de plus; mais mylord Richard, gentilhomme campagnard à moitié royaliste, avait tout ce qu'il fallait pour déplaire à l'armée, sans l'appui de laquelle le fantôme républicain s'écroulait. L'armée ne voulait à sa tète qu'un soldat de < la bonne vieille cause j> ; elle exigeait sa constitution à part, indépendante du Protecteur. Si découragé et sceptiijue qu'il pût être, Richard refusa, mais pour tomber d'armée en parlement. Les élections, faites sur les anciennes bases, amenèrent une majorité très mêlée, républicains, demi-royalistes, mais hostile à la mémoire d'Olivier, à son œuvre, à ses soldats (27 janvier 1659). Alors fonda sa réputation l'un des plus grands intrigants de Thisloire universelle, Ashley Cooper, le futur comte de Shaftesbury. 11 flétrit « Son Altesse de triste mémoire » et € les soudards conquérants de l'Angleterre ».•
Histoire otNtnALK VI. 5
L*axistocralisme tenace de Tesprit britannique reparut dans des attaques moqueuses contre « ces nouveaux pairs qui avaient besoin d^emprunter douze deniers pour acheter un ruban bleu », et dans ce propos du régicide Haslerig : < J'honore les anciens lords, je voudrais de toute mon âme les voir ici. » Des querelles éclatèrent entre les officiers et les députés. Richard voyait bien Timpossibilité de maintenir ces deux pouvoirs à la fois : il commença par dissoudre le parlement (avril), et finit par se retirer lui-même (mai). Son frère Ténergique Henri, Torganisateur de Tlrlande, suivit son exemple plus facilement qu'on ne Teût cru (15 juin). Les trois quarts d'une année avaient suffi pour engloutir dans la nuit historique cette dynastie parvenue.
Monk et la fin de la République (1659-1660). — L'armée demeurait seule une fois de plus, mais cette fois sans Cromwell. Un lieutenant du grand homme, le général Lambert, utile sur le champ de bataille, incapable dans la vie politique, la commandait en Angleterre; l'habile et mystérieux Monk, en Ecosse. Il parut impossible de se passer de parlement, et dangereux de convoquer les électeurs suivant une loi électorale quelconque, puisque visiblement toute l'Angleterre devenait royaliste. Le mieux était donc de ressusciter la bonne vieille assemblée, dévouée à la bonne vieille cause. Le débris d'un débris, le croupion du Croupion, fut rappelé dans la personne de ses quatre-vingt-dix membres purs et survivants. Du 8 mai au 13 octobre exista réellement une République anglaise, dirigée par de vieux républicains authentiques tels que Yane, Haslerig, Ludlow, assez puissante en Europe pour faire écarter Charles II de l'entrevue qu'eut Louis XIV avec Philippe IV lors du traité des Pyrénées. Mais un soulèvement royaliste réprimé par Lambert amena, une rupture nouvelle entre les parlementaires et larmée. Lambert renvoya l'assemblée, et les deux généraux restèrent seuls en présence.
Au républicanisme sincère de Lambert s'opposa bientôt le royalisme secret de Monk. Ce froid politique vint à Londres, et témoigna des égards ironiques aux tronçons, rejoints encore une fois, de la vieille assemblée. Seulement il la respectait tellement qu'il la voulait tout entière, avec les royalistes angli-
AS OU presbytériens qu'on avait expulsés afin de tuer le roi. était lui enlever toute signification et toute décision républiine. Elle offrit le pouvoir à Monk, lequel avait des visées os solides- : un duché, une grosse pension. Milton a dû bien imuser le jour où il lui proposa de perpétuer le Long Parleeut pour sauver la République : les deux choses étaient aus^i lies Tune que l'autre. Tous les croupions que Ton trouvait lei les bouchers rôtissaient devant les feux de joie, et cela ins les rues de la cité de Londres, naguère le foyer de la rande Rébellion. Lambert essaya une insurrection, qui échoua
permit à son collègue de l'envoyer à la Tour. Les électeurs >ininaient une Convention qui n'attendait que la sanction >yale pour prendre le titre de parlement. La majorité se comosait de royalistes presbytériens et partisans des réforines : il li fallait donc des garanties constitutionnelles. Pour mettre fin
toute hésitation, le chancelier Hyde, bientôt comte de Claendon, rédigea au nom d^ Charles II la déclaration de Bréda : e concours d'un parlement était proclamé nécessaire au K>iiheur du prince et du peuple (avril 1660). Les anciens Lords, mis la Convention déclarèrent que le gouvernement du roi 5t des deux chambres était le seul gouvernement légal de l'Anjleterre. On cria donc « Vive le Roi ! » en ressuscitant l'antique cérémonial.
Les Églises et la littérature sous la République. — Despotes en politique, Cromwell et ses soldats Indépendants représentent, relativement, la liberté religieuse. Minorité trop restreinte pour avoir la puissance de l'établir, ils ont pourtant appliqué une sorte de modus vivendi qui en tenait lieu, pour lors, dans la mesure du possible. Même en dehors de la masse confuse de l'Angleterre protestante et dogmatiquement orthodoxe, on voit Biddle, le chef des Unitaires, auparavant traqué comme impie et enfermé par tous les gouvernements précédents, blâmé sans doute par Cromwell, mais finalement à peu près toléré; on voit les catholiques moins malheureux qu'avant et après le règne du chef zélé de l'Europe réformée ; on voit les Juifs supportés et môme protégés, pour la première fois depuis le xiv" siècle; on voit les sectes excentriques, les partisans
C8 L'ANGLETËllRE
(le « la cinquième monarchie », c'est-à-dire de Tavènement du Christ, on voit aussi les Quakers et Fox, leur fondateur, libres dans leurs allures, honorés des audiences, parfois de Tintimité du Protecteur. Quant à la masse moyenne, divisée en anglicans, presbytériens, indépendants et baplistes, une commission, formée des représentants les plus qualifiés de ces formes ecclésiastiques, les faisait vivre ensemble d'une vie provisoire mais supportable, dans un partage équitable des cures, des écoles, des biens d'Eglise.
A côté de la prédication, la vie littéraire, dans la proscription du théâtre et dans la médiocrité générale de la poésie non dramatique, était due surtout aux écrivains politiques. Deux théoriciens célèbres, Hobbes et Harrington, exposaient, Tun, dans son Léviathan, le système absolutiste le plus dangereux, le plus méprisant pour la conscience; l'autre, dans son Oceana, l'utopie d'une république parfaite. Milton était, lui aussi, un utopiste républicain, s'arrangeant pourtant de Cromwell, dont il célébrait dans un sonnet superbe l'intervention en faveur des protestants piémonlais. L'une des idées de Milton pamphlétaire se réalisait d'ailleurs : la presse, le plus souvent, était libre. Cent journaux étaient venus au monde avant 1649, quatrevingts nouveaux parurent de 1649 à 1660. Beaucoup d'entre eux éphémères, il est vrai ; mais à ce mouvement considérable de presse périodique, il convient d'ajouter une multitude de brochures dont rien n'a jamais approché même de nos jours : la collection du British Muséum en compte des milliers!
//. — La Restauration (1660-1668).
La restauration des Sluarls, phénomène très complexe, doit, ou bien se raconter longuement, ou bien s'analyser en quelques pages. L'analyse doit pourtant être précédée d'un tableau des personnes royales, devenues plus importantes que jamais.
Charles n et sa famille. — Le jeune roi qui débarquait à Douvres au milieu du sincère enthousiasme de la nation et de
/'enthousiasme plus intéressé des poètes, présentait aux regards un visage non point beau ni sympathique, mais spirituel et passionné. Il était un des libertins les plus égoïstes de This- ^oire de tous les temps, mais non point un politique sans valeur, comme il a réussi à le faire croire, ce qui Tarrangeait très bien. Dix années employées à traîner la vie misérable de prétendant sans le sou lui avaient laissé une provision de rancunes
Cîontre presque tout le monde : presbytériens, qui en Ecosse l'avaient ennuyé de leurs sermons et de reproches sur la tyrannie de son père et Tidolâtrie de sa mère; républicains Indépendants ou autres qui l'avaient traqué après Worcesler; républicains hollandais qui Tavaient médiocrement reçu, puis a.bandonné; enfin son propre chancelier Hyde, dont il ne pou- ^-ait se passer pour le moment, qu'il faisait comte de Clarendon et tout-puissant ministre, mais qui lui était à charge avec son anglicanisme étroit, son austérité relative, ses allures avides et dominatrices. Pressé par-dessus tout de jouir, Charles II se rua dans tous les plaisirs, et prit une part dirigeante à l'immoralité de son temps. Se procurer de Tor pour ses plaisirs était sa première affaire, et pouvait Tentraîner à la haute trahison contre sa propre couronne, surtout s'il savait du même coup nuire aux nombreuses catégories de gens qu'il détestait : par là le tenait doublement son cousin germain et ami personnel liouis XIV. Avec cela, des côtés sérieux intermittents, du courage personnel, une vive intelligence des intérêts commerciaux, un goût sincère pour les sciences; et par-dessus tout, le ferme propos de vivre et mourir roi d'Angleterre, par conséquent sans lutte trop grave ni trop acharnée contre la vieille cons- (itution, dont il avait pu mesurer les revanches terribles. Nous verrons plus nettement dans un chapitre ultérieur le jeu compliqué de ces forces contradictoires.
La question religieuse dans la famille royale n'apparaissait
pas encore avec toute sa gravité. La reine, une princesse de
Bragance, qui n'avait pas et ne devait pas avoir d'enfants, était
catholique comme la reine mère Henriette-Marie ; mais celle-ci
allait bientôt mourir, et celle-là n'exerça jamais la moindre
inQuence. Elle se résignait même à voir s'allonger, avec la liste
des maîtresses, la liste des (ils illégitimes, dont Tun, le petit duc de Monmouth, jouera plus tard un rôle de prétendant protestant. Le frère du roi, son héritier, Jacques, duc d'York, n*a pas encore déclaré son catholicisme : gendre de Clarendon, il laisse élever ses deux filles, Marie et Anne, dans TEglise anglicane, à laquelle elles conserveront une fidélité qui les mettra Tune après l'autre sur le trône. Le roi lui-même dissimulait son aversion pour le protestantisme, anglican ou autre, et cette antipathie secrète, pas plus que son penchant pour la philosophie de Hobbes, ne Tempèchait encore de suivre Clarendon dans sa réaction religieuse.
Réaction ecclésiastique et politique. — Tant que siégea le parlement modéré qui avait rappelé le roi, et dans lequel la tendance presbytérienne était très forte, on parla de modération, voire même de conciliation. L'éminent pasteur Baxter imaginait un système ecclésiastique mixte, d'après lequel un conseil presbytérien assisterait chacun des évoques rétablis. Mais après les élections de 1661, où dominèrent les passions rétrogrades de la noblesse rurale, l'épiscopalisme le plus absolu et le plus intolérant, celui de Clarendon, l'emporta sur toute la ligne. On brûla le Covenant; on obligea chaque membre du parlement à communier suivant le rite anglican, s'il voulait conserver son siège ; on déclara l'ordination épiscopale indispensable pour exercer le ministère. En vertu de VAcle de Conformité^ daté du mois, d'août 1662 et flétri du nom de « nouvelle Saint-Barthélémy », deux mille pasteurs furent chassés de leur cure. Depuis lors, l'Eglise établie et le Dissent se sont partagé l'Angleterre religieuse. Mais en ce temps-là, pour les nonconformistes comme pour les catholiques, c'était la persécution : leurs pasteurs et leurs laïques remplirent les prisons. En 1665, VActe des Cinq Milles compléta leur misère : les pasteurs réfractaires ne pouvaient s'approcher à plus de cinq milles de leur ancienne paroisse. Leur détresse allait au point de travailler six jours de la semaine comme journaliers de campagne pour pouvoir nourrir leur famille et, le dimanche, édifier leur troupeau sous les menaces de la loi.
Le chancelier Clarendon, intraitable dans son anglicanisme.
aurait préféré, sur le terrain politique et social, les voies de la modération. Grâce à Tamnistie rédigée par lui, les cavaliers rentrèrent en possession des biens dont ils avaient été spoliés illégalement, mais non pas de ceux qu*ils avaient dû aliéner à vil prix pour satisfaire le fisc de Fusurpateur : c'était en petit ce que fut chez nous, cent cinquante ans plus tard, la question des biens nationaux. Là ne s'arrête pas la ressemblance des deux situations : irritation des ultras y colère contre le roi ingrat et les ministres constitutionnels. Chambre introuvable, d'un royalisme tel que Charles II se promit de la garder indéfiniment. Il la garda assez, en effet, pour qu'on l'ait quelquefois appelée le < second Long Parlement ». Le point de vue de Clarendon, s'il eût été tout à fait libre, aurait beaucoup ressemblé à celui de lord Falkland, de Hyde lui-môme dans sa jeunesse, de la minorité royaliste du véritable Long Parlement : le roi et les Chambres se faisant équilibre, ayant besoin de leur concours réciproque, l'idée d'un conflit écartée systématiquement. Mais cette doctrine était débordée par le zèle nouveau qui, d'accord avec l'épiscopat rétabli et les Universités presque fanatiques, prônait le principe de non-résistance, licenciait avec une facilité dont Clarendon s'étonnait lui-môme les vétérans du Protecteur, enfin livrait au bourreau, non seulement les régicides survivants, mais Henri Vane toujours opposé au régicide, et le cadavre du glorieux Cromwell.
Ni l'économie sociale, ni la presse n'échappèrent à cette réaction. Les gentlemen propriétaires, maîtres de la Chambre, effrayés de la baisse des fermages et du manque de bras, firent des règlements très durs pour les travailleurs de la campagne. La censure, le licensing act, arrêta net le mouvement de discussion politique dont nous avons signalé l'intensité. Le censeur ne laissa presque rien paraître en dehors des journaux officiels, le Nouvelliste du royaume {de 1661), la Gazette de Londres (de 1665). Cette législation sur la presse n'expirera qu'en 1679.
La réaction limitée par l'esprit moderne. — Voici maintenant l'heureux envers de cette laide médaille. La royauté décidément rétablie est malgré tout, décidément aussi, la royauté constitutionnelle, non pas avec tous ses savants res-
sorls, œuvre réservée à la révolution de 1688 ou même au demi-siècle qui la suivra, mais avec ses éléments essentiels : nécessité d'une chambre élue pour voler les lois et les subsides, garantie du jury pour tout accusé. Désormais nul ne pourra rien entreprendre, rien de durable au moins, contre Topinion générale de la nation : pas plus un nouveau Cromwell qu'un nouveau Laud. S'il y a persécution, du moins celle-ci est dirigée par la majorité contre des minorités; et même, en y regardant de près, comme l'a fait en dernier lieu M. Gardiner, on peut attribuer la réaction ecclésiastique à la crainte de voir le régime militaire de la minorité puritaine menacer de nouveau la vieille Angleterre sous prétexte de confréries dissidentes. Cette crainte ira s'afTaiblissant à mesure que disparaîtront les vieux guerriers des troubles civils, et nous verrons de tout autres préoccupations nationales prendre la place de celle-là. Aux discussions acharnées se substituent les expériences paisibles de la science : une admirable génération de savants fonde, sous la protection du roi, la Société royale, et l'un d'eux, que le roi subventionne pour aller étudier le ciel austral, donne à une constellation nouvellement observée le nom de « Chêne de Charles » en mémoire d'un arbre creux qui avait caché le prétendant fugitif. Ce nouvel esprit d'expérience pénètre la prédication anglicane elle-même, la rend tolérante, « latiludinaire », et plusieurs de ses éminenls représentants finiront par tendre aux non-conformistes une main pour le moins indulgente. Les bûchers d'impies ne sont point rallumés, les procès d'Eglise tombent en désuétude, comme aussi, peu à peu, les procès de sorcières. Les droits féodaux s'en vont, malgré quelques retours accidentels. L'Angleterre moderne souffre des crises de son berceau, mais elle est née. La Restauration en Ecosse et en Irlande. — Charles II comptait sur les deux autres royaumes pour servir de contrepoids aux malveillants d'Angleterre, surtout pour lui procurer l'armée permanente que lui refusaient les Anglais les plus royalistes, dans leur horreur pour tout ce qui était soldat. Des deux côtés il réussit assez médiocrement : seule la première mesure qu'il prit, en supprimant l'Union, en rétablissant l'indépendance de l'Ecosse et de l'Irlande, plut à l'une comme à l'autre.
En Ecosse, TEglise presbytérienne et ses champions furent traités de Turc à More. Le haut commissaire Middleton ayant découvert que la proclamation de Bréda ne concernait pas ce royaume, le redoutable comte d'Argyle monta sur Téchafaud, premier martyr qu'y suivra son fils. Un parlement, surnommé depuis le € parlement ivre », supprima d'un coup toute Torganisation synodale, rétablit les évèques et les appela à siéger dans son sein. Les courtisans écossais, presbytériens au fond du cœur, se prêtèrent à persécuter leurs frères pour faire fortune : Lauderdale, un des membres de la Cabale, est le type de cette race-là. Mécontente d'une indépendance qui l'asservissait à l'Eglise étrangère, la nation courba la tôle, n'ayant aucun espoir : de son mécontentement sourd surgiront de grands malheurs pour l'Ecosse et pour la dynastie sortie de son sein.
En Irlande, le roi désirait tenir en équilibre, pour son propre avantage et celui des deux partis, les protestants et les catholiques. Cette vue équitable et politique, son représentant, Ormond, la partageait. Mais comment faire? Les prolestants, divisés ailleurs, étaient tous d'accord dans celle île malheureuse. On leur demandait de rendre aux anciens possesseurs au moins une grande partie des terres confisquées. Après cinq ans de luttes, on ne leur demanda plus que d'en céder le tiers, et dans la réalité, il fallut se contenter d'un sixième. Les catholiques, qui se proclamaient royalistes, furent très mécontents. Ils remplirent l'Europe de leurs plaintes contre le roi ingrat. Ce dont ils pouvaient réellement se plaindre, c'est que leurs plus grands amis, dans la famille royale, s'adjugeaient des biens confisqués. Malgré tout, le roi Stuart pourra compter sur les Irlandais indigènes, surtout si lui-même se déclare catholique.
Guerre contre la Hollande. — La psychologie du peuple anglais pendant tout le xvu* siècle est dominée par cette passion : l'horreur de tous les étrangers. Et, par les étrangers, il faut entendre d'abord les Ecossais et les Irlandais, ensuite les Hollandais, en troisième lieu les Français et les Espagnols : donc, d'abord, les deux peuples, l'un protestant, l'autre catholique, soumis au roi d'Angleterre; ensuite, le peuple prolestant avec lequel on soutenait des rapports d'affaires continuels; en
troisième lieu, les deux grandes monarchies catholiques. Deux de ces objectifs allaient s'affaiblissant : TEspagne tombait en si visible décadence qu'on avait plutôt à veiller ce malade, à peu près comme Palmerston, de nos jours, surveilleia la décadence ottomane; les partis écossais se confondaient presque, maintenant, avec les partis de même ordre en Angleterre. On haïssait les Irlandais à proportion du mal qu'on leur faisait : l'avenir réveillera ce sentiment; pour Tinstant il sommeille. Restent Louis XIV et le républicain Jean de Witt. Charles II est constamment pour le premier, d'autant plus qu'il espère le voir se déclarer contre le second, qu'il déteste. Cet espoir ne se réalisera que plus tard; en attendant il peut faire la guerre, à lui tout seul, contre les Néerlandais. En 1664 et pendant les deux ou trois années suivantes, la nation ne l'en empêche pas ; elle Vy pousse au contraire, et cela malgré l'opposition de Clarendon. La rivalité commerciale et coloniale est intense, dans la mer du Noid, en Guinée, du côté de New-York. On aggrave Y Acte de navigation en exigeant que le capitaine et la majorité des matelots de chaque vaisseau anglais soient de nationalité anglaise. Le parlement vole d'énormes subsides en vue de la guerre inévitable; il en vote l'affectation spéciale à cet objet : nouveau progrès des principes constitutionnels. Mais le roi, toujours besogneux pour ses dépenses personnelles, espère probablement y trouver ses petits bénéfices, comme il Ta fait déjà en vendant Dunkerque à son cousin. Le duc d'York livre avec talent, courage et succès, une bataille navale près du Texel (15 juin 1665). Mais la France, assez à contre-cœur, secourt la Hollande, et la bataille de quatre jours (11-14 juin 1666) entre Monk et Ruyter reste indécise. La guerre se prolonge ainsi, pendant que tous les fléaux s'abattent sur la capitale.
Les « trois malheurs de Londres » : chute de Glarendon( 1665- 1667). — La peste ravage la malheureuse cité pendant tout un été. L'année suivante, un incendie, que plus tard la passion populaire attribuera aux papistes, détruit la plus grande partie de ses maisons et de ses monuments. La troisième année, Ruyter vainqueur remonte la Tamise, et Londres entend les canons ennemis pour la première et la dernière fois
(8 juin 1667). Humiliation profonde : on se demande où est le roi, qui avait montré dans Tincendie de la présence d*esprit et du courage. On se répond qu'il donne la chasse à un papillon avec une serviette chez lady Castlemaine. On pense à Olivier, à ses vétérans encore nombreux qui pourraient reconstituer une armée. La monarchie est menacée sérieusement : il faut une victime. — Ce sera le chancelier Glarendon, parfaitement innocent des trois fléaux. Le peuple dresse une potence devant son palais. Le roi paraît le sacrifier avec effort, et Timmole avec délices. Le parlement le déclare coupable de haute trahison pour plusieurs griefs dont quelques-uns ridicules : par exemple le crime d'avoir correspondu avec Cromwell. Déjà Clarendon s'est enfui : il mourra en exil (1674), longtemps avant \^ règne de ses deux petites-filles, les filles de Jacques IL Débarrassé de lui, Charles II, qui vient de conclure avec les Provinces-Unies l'insignifiant traité de Bréda, va suivre habilement sa politique personnelle.
Le sentiment national et la Triple Alliance (1668). — La haine populaire se détournait brusquement des Hollandais sur Louis XIV, parce que la guerre de Dévolution faisait tomber les Pays-Bas espagnols aux mains des Français. Deux hommes dirigent en ce moment la diplomatie anglaise : Arlington à Londres, l'ambassadeur sir William Temple à La Haye. Ils concluent la Triple Alliance pour arrêter Louis XIV, et ils y réussissent. N'est-ce pas une victoire de la politique patriotique sur la politique personnelle? Oui, en apparence : les Cavaliers sont heureux de voir le royaume d'Angleterre reprendre son importance en Europe, et bien davantage les Têtes-Rondes jouissent d'une alliance entre les trois pays protestants, dont l'un presbytérien et républicain. Non, en réalité : le but de Charles II était de séparer la France de la Hollande, de les brouiller ensemble et de se rendre par la suite nécessaire au roi de France : il y a réussi. Mais nul ne prévoit si loin, et l'harmonie est pour le moment parfaite entre le trône et la grande majorité de la nation.
Les arts et les lettres. — Pendant la première partie du règne de Charles II, les sciences ont jeté le plus vif éclat : elles
seront étudiées à part, pour l'Angleterre et le reste de l'Europe *. Les beaux-arts n'ont pas encore un caractère très national, puisque le délicieux portraitiste Lely, le peintre recherche des dames de cette cour licencieuse, est Allemand d'origine, comme son successeur Kneller, comme le sculpteur Cibher. Seul, l'architecte Christophe Wren est Anglais, d'ailleurs un Anglais profondément pénétré du génie classique : l'incendie de Londres va offrir un champ magnifique à son activité. La littérature, au contraire, est l'expression fidèle des passions et des partis qui déchirent l'àme britannique. La réaction abonde en gens de lettres, qui espèrent, souvent en vain, une pension, et qui risquent d'être bâtonnés par les grands seigneurs leurs émules, comme Dryden le fut par le comte de Rochester. L'un de ces deux poètes, Dryden, est destiné à une longue carrière; nous le retrouverons au plus fort de la mêlée politique. Pour le moment il chante VAnnus mirabilis, c'est-à-dire la guerre et l'incendie; il est le chef d'un groupe nombreux d'auteurs tragiques et comiques, qui prennent leur revanche, une revanche plus qu'abusive, du régime puritain et de ses sévérités. L'autre, Rochester, est le type des gentilshommes dissolus et pervers qui effaçaient à leur manière les souvenirs des Têtes-Rondes. Un autre satirique, Butler, ridiculisait dans son Hudibras ces hommes qui avaient fait trembler. Tout cela, pour la postérité, est effacé par deux œuvres immortelles qui sont la fière revanche du génie puritain vaincu : le Voyage du pèlerin, du chaudronnier dissident et prisonnier, John Bunyan; le Paradis Perdu de John Milton, grand prosateur, grand poète en latin, grand poète en anglais, qui avait perdu la vue à défendre avec sa plume ce qu'il appelait la « nation anglaise » : naguère une petite minorité au pouvoir, bientôt Télément invincible de la résistance.
BIBLIOGRAPHIE
On trouvera à la lin du chapitre Hévolution de ^688 la Bibliographie de rhistoire d'Angleterre pendant toute la période de 1649 à 1714.
h Voir, ci-dessous, les chapitres intitulés les Sciences en Europe et VArl en Europe,