‹ Histoire générale du IV siècle á nos joursChapitre 6 sur 167 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jusqu'au traité de Ryswick (1697).

/. — La diplomatie.

Lies agents diplomatiques. — Le xvii'' siècle est le grand siècle de la diplomatie française. Jamais les diplomates du roi très chrétien n'ont exercé plus de prestige, tenu un langage ni plus ferme ni plus fier; jamais ils n'ont déployé une plus grande habileté. Leur activité est incomparable. Leur rôle est de premier ordre. Ils sont chargés en effet de négocier les alliances princières, de suggérer les dispositions relatives aux testaments et aux traités de partage. A une époque où les Etats sont considérés comme le patrimoine des familles régnantes, où le sort des peuples est réglé par les convenances des souverains, sans <|ue les sujets intéressés soient jamais consultés, les diplomates ont entre leurs mains, plus peut-être encore que les hommes de guerre, les destinées de Thistoire.

Au xvn* siècle, les agents dipioniî^tiques sont de deux sortes : ce sont d'abord les grands seigneurs, qui, par les visites d'apparat, les conversations, les réceptions et les fôtes, cherchent à représenter dignement leur souverain et à faire accepter ses

vues : ce sont les ducs de Longueville et de Créquy, les maréchaux de Gramont et de Villars. Au contraire les simples envoyés ou résidents, conseillers plus modestes et plus utiles, sont choisis ordinairement parmi les administrateurs et les hommes de loi. C'est Abel Servien et le comte d'Estrades, c'est Courtin et Barillon, ce sont môme les ministres dirigeants : Hugues de Lionne, Arnauld de Pomponne et Colbert de Croissy. Ceux-ci traitent à fond les affaires, discutent avec âpreté les intérêts du prince, reçoivent ses instructions les plus secrètes, échangent avec ses ministres une correspondance presque quotidienne, rédigent les protocoles, préparent et signent les instruments et quelquefois même réparent les fautes commises par les grands seigneurs diplomates. Aux uns le prestige extérieur et l'honneur des résultats acquis; aux autres l'influence vraie et le mérite des services réellement rendus. Louis XIV se plaisait à confier à des roturiers, ou tout au plus à des hommes de la noblesse de robe, les missions difficiles et délicates. Les seigneurs de noble naissance servaient le plus souvent pour le décor, dans les ambassades comme à la Cour.

Les procédés de la diplomatie. — Les « Instructions » dont ils étaient porteurs sont connues. Beaucoup d'entre elles ont été ou seront publiées. Le langage en est précis et ferme sans prétention. Le but à atteindre est défini avec netteté. Mais une grande latitude est laissée à chaque agent à propos des moyens à employer. Chacun d'eux a une large part d'initiative et de responsabilité. Précaution indispensable dans un temps où les relations entre les différentes cours, quoique fréquentes, étaient lentes et difficiles. L'ambassadeur, envoyé de Paris à Stockholm en 1671, mit plus de deux mois et demi à faire le trajet (24 septembre-! 2 décembre 1671). Les voyages des ambassadeurs étaient souvent plus dangereux encore que fatigants. Il leur fallait traverser des Etats dont les princes étaient mal disposés ou hostiles et avaient intérêt à s'emparer de dépêches importantes; les courriers étaient souvent attaqués en route. Louvois suggéra môme au comte d'Estrades de faire enlever sous main le comte de Lisola, l'ambassadeur autrichien, adversaire acharné de Louis XIV; il ajoutait « que même il n'y aurait

pas grand inconvénient à le tuer » (1674). — Une fois à son poste, Tagent diplomatique doit être, selon le mot de La Bruyère, « un Caméléon, un Protée. » Il prend tous les masques et joue tous les personnages pour soutenir Tintérêt du Prince : « Il tend surtout par ses intrigues au solide et à Tessentiel, toujours prêt à leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. » Il doit être de bonne société, savoir tenir son rang parmi les rafCnés et les délicats. Ainsi Pomponne, en Suède, dispute la dépouille mortelle de Descartes à ses disciples. Ainsi Barillon entretient à Londres des musiciens français. Il doit éblouir par son faste : une suite de 80 personnes et une écurie de 30 chevaux représentent un train ordinaire pour un agent accrédité auprès d'une cour importante. Il voyage en temps de guerre avec toute sa suite; car il doit partout accompagner le souverain auprès duquel il est accrédité. Quand Targent manque, il doit recourir à ses propres ressources : ce qui fait que Louis XIV recherchait les diplomates riches, comme Louvois les ofQciers ayant du bien. Si la bourse était tout à fait vide, il fallait user d'expédients : « Je paierai de la grandeur de mon Maître, écrit un agent en Suède; et c'est à la vérité une monnaie de bon aloi et qui a cours partout. »

L'argent est surtout nécessaire pour acheter les consciences. Charles II a vendu Dunkerque pour cinq millions de livres, et signe en 1614 des quittances pour huit millions. Les rois de Suède ont un impérieux besoin des subsides de la France, et se détournent vers ses ennemis, quand les quartiers ne sont pas exactement payés. La diète de Pologne est un marché toujours ouvert, où le plus offrant est assuré de faire prévaloir ses volontés. Mais c'est en AU^ni^ne surtout que nul ne sait résister à la séduction des pistoles françaises. Les petits princes ne cessent de tendre la main; et les plus grands, le chapeau. Ainsi Lionne réussit à former et à renouveler l'Alliance du Rhin. Il fallut toute la morgue blessante de Louis XIV pour lui enlever cette clientèle à la fois si docile et si précieuse. Le diplomate achète les ministres, séduit à prix d'or les maîtresses ou les favoris, prodigue les cadeaux aux personnages influents, soudoie les pamphlétaires. Il est vrai qu'il ne fait point de dupes : chacun

sait qu'il est accrédité pour jouer le rôle « d'un espion honorable. » Chaque cour connaît Tart de décacheter le courrier de l'adversaire, de « perlustrer » ses dépêches; on arrive même avec un peu d'habileté à acheter le chiffre de sa correspondance secrète. « La politique s'abaisse jusqu'à s'avilir; la vieille Europe n'a point de scrupules et ne se pique point de fausses délicatesses. » (A. Sorel.)

Les maximes du droit des gens. — C'est cependant l'époque où les beaux Traités du droit des gens de Grotius (Hugues van Groot, 1627) et de Pufendorf (1672) commencent à être connus. Leurs maximes sont dignes en effet de tout éloge : « Ne faire la guerre que pour un juste motif et seulement pour se défendre; — ne pas faire au vaincu plus de mal qu'il n'est strictement nécessaire; — la force ne doit pas seule régler les relations des peuples: car il y a une justice entre les Etats, comme entre les individus; — observer les traités, c'est la pratique la plus sage et la plus grande force des souverains, etc. » Mais combien la pratique diffère de la théorie! Louis XIV imagine le droit de dévolution et les chambres de réunions, et c'est ainsi qu'il entend le respect des traités. Il excite le parlement anglais contre Charles II, quand ce prince semble devoir abandonner l'alliance française; et c'est ainsi que les souverains se soutiennent entre eux. Toute guerre doit être déclarée avant d'être entreprise; et cependant, avant toute déclaration, l'Angleterre, à deux reprises, capture les vaisseaux hollandais (1G65 et 1672). En somme, la raison d'Etat est le seul guide des diplomates. Ils ne visent qu'au succès. Tous les moyens leur sont également bons pour l'obtenir.

Les grands diplomates : Hugues de Liomie. — Pendant le règne personnel de Louis XIV, de grands ministres dirigent ce difficile service des affaires étrangères et continuent les traditions de Brienne, de Servien, et surtout de leur inspirateur constant, Thabile Mazarin. C'est d'abord Hugues de Lionne (lGll-1671). Nourri dès l'âge le plus tendre dans l'étude de la diplomatie, formé par son oncle, l'intraitable Servien, Lionne apprend de lui la technique de son art. Mais c'est par les voyages, par la connaissance des hommes, par la-

longue pratique des aiïaires, qu'il se forme complètement. Soxk long séjour en Allemagne, ses missions à Parme et à Rome^ sa négociation à Madrid avec don Luis de Haro, lui ont fait démêler les intérêts des principales cours et les passions des princes. Il n a pas Thumeur irascible de son oncle. Il est aimable et spirituel, au point d'être éloigné de la reine Anne, qui Tavait pris pour secrétaire de ses commandements : Mazarin, sur le point de partir en exil, craint d*être supplanté par un cavalier aussi accompli. Mais le souple cardinal ne tient pas longtemps rancune à ceux qui peuvent le servir utilement. C'est Lionne qui déconsidère Retz auprès du pape et l'empêche à jamais de devenir un cardinal papable. C'est lui qui conclut l'Alliance da Rhin, de façon à isoler complètement TEspagae ; c*est lui qui, dans le contrat de mariage de Louis XIV, insère la clause importante des renonciations conditionnelles, c'està-dire subordonnées au paiement de la dot. Sans doute Lionne est trop ami du plaisir, trop pressé par le besoin d'argent : c'est ainsi que Fouquet l'enrôle dans sa clientèle. Le spirituel abbé de Cboisy Fappelle le voluptueux. Mais ce voluptueux a toutes les séductions qui attirent. Louis XIV subit le charme. Pendant les dix premières années du règne, Lionne fut le ministre la plus écouté. Mignet prétend que Mazarin et Louis XIV lui oni € pris sa gloire. » Il y a là quelque exagération. Lionne est incomparable par la vivacité de l'esprit, la iînesse, la pénétration, la fécondité des ressources. Il fut un diplomate éminent : il n'a pas l'envergure d'un grand politique.

Amauld de Pomponne. — Tout autre était son successeur Arnauld de Pomponne (1618-1699). Il était homme de famille et homme de devoir. Sa fortune ne lit « qu'employer les vertus qu'il avait pour le bonheur des autres. On l'aimait surtout parce qu'on l'honorait inOniment. » (M™® de Sévigné.) Il savait à l'occasion sacrifier aux Grâces. L'hôtel de Rambouillet le vit un de ses hôtes les plus assidus et la célèbre Guirlande de Julie contient trois madrigaux signés de son nom. Dans ce siècle courtois, où la conversation était un art, nul ne fut causeur plus solide, plus agréable et plus écouté. Les grandes affaires ne le prirent jamais complètement. Il fut cependant dès le jeune âge inten-

HlSTOIHB OÉMilULK. VI. 6

dant d'armée et conseiller d*Etat. Sa vie était austère et grave; i! avait eu quatorze frères ou sœurs ; il eut lui-même huit enfants. Sa carrière diplomatique fut brillante, mais accidentée. Après avoir rempli des missions d'une importance exceptionnelle en Suède et en Hollande, il fut appelé à diriger les afTaires étrangères : « En recevant cette lettre, lui écrivait le roi, vous aurez des sentiments bien différents. La surprise, la joie et Tembarras vous frapperont tout ensemble, car vous ne vous attendez pas que je vous fasse secrétaire d'Elat, étant dans le fond du Nord... » C'était la preuve d'une éclatante réputation d'honnête homme et d'habile homme. Pomponne dirigea avec succès toutes les négociations de la guerre de Hollande. « Un art, une dextérité, un talent singulier à prendre ses avantages en traitant ; une finesse, une souplesse sans ruse qui savait parvenir à ses fins, sans irriter; une patience qui charmait dans les affaires, et avec cela une fermeté et, quand il le fallait, une hauteur à soutenir l'intérêt de l'Etat et la grandeur de la couronne que rien ne pouvait entamer » : telles étaient, d'après Saint-Simon, les grandes qualités de Pomponne. D'où vient que Louis en le disgraciant lui ait fait le reproche « que tout ce qui passe par ses mains perd de la grandeur, et qu'il ne sait pas tenir le langage qui convient au représentant d'un roi de France qui n'est pas malheureux. » Louis a été injuste envers Pomponne. Il voyait toujours en lui l'ancien ami de Fouquet, le janséniste convaincu; Pomponne avait refusé de plier devant Louvois; et Colbert réclamait pour son propre frère les affaires étrangères. « Quel chagrin! Quel changement! Quel retranchement! Quelle économie dans cette maison! huit enfants! n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! » s'écrie M'"' de Sévigné, atterrée de la chute de fami commun. Il subit dignement l'épreuve de l'adversité et sut en sortir grandi aux yeux de toute la cour. Dès la mort de Louvois (1691), Louis XIV le rappela au Conseil : ce qui prouve bien que le crédit de l'impérieux secrétaire d'Etat de la guerre avait surtout contribué à l'en faire exclure. Pomponne redevint même secrétaire des affaires étrangères (1696) et en exerça les fonctions jusqu'à sa mort (1699).

Colbert de Croissy. — Au contraire, son successeur Colberl «le Croissy (1625-1696), frère du grand Colbert, était, comme son aine, violent et brutal, âpre au gain, très jaloux de son autorité, ambitieux de la faveur du prince. Nul de ses contemporains n*a occupé plus de fonctions diverses dans les intendancesy dans les parlements, dans les conseils du roi. Très renommé pour son esprit, observateur scrupuleux dans les cours, infatigable dans le travail du cabinet, < personne n*écrivait mieux et toutes ses dépèches qu'il dictait lui-même sont admirables » (abbé de Choisy) ; « fort défiant, peu ouvert et ne parlant point à ses plus familiers » ; souple à l'égard des puissants et n*ayant nul scrupule à faciliter les amours du roi Charles II d'Angleterre pour M"" de Kéroualle, afin de mieux river ce prince à Talliance française : tel élait Colbert de Croissy. Il a pris une grande part au traité d'Aix-la-Chapelle; son ambassade à Londres (août 1668-janvier 1674) et le traité de Douvres de 1670 sont sa plus importante négociation. Il s'y fit remarquer par sa galante magnificence. Il l'a racontée dans une correspondance qui sort du cadre ordinaire des dépèches diplomatiques. C'est Louvois qui en recevait la primeur.

En 1671, à la mort de Lionne, Louvois avait été chargé de l'intérim des affaires étrangères; il ouvrit des relations, qu'il ne cessa plus d'entretenir et qui l'aidèrent à renverser Pomponne. Il aurait bien voulu le remplacer, mais Colbert fit agréer son frère : « on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux. » (M™* de Sévigné.) Colbert de Croissy fut un des négociateurs du traité de Nimègue. Il a eu la première idée des conquêtes par voie de saisie judiciaire; mais il ne put empêcher la Ligue d'Augsbourg : il chercha cependant malgré Louvois à retarder la guerre de 4688. Après la mort de Louvois, les deux anciens rivaux se réconcilièrent; le marquis de Torcy, fils de Colbert de Croissy, épousa même une fille d'Arnauld de Pomponne, et il devint à son tour un grand ministre, en réunissant à l'autorité de son père le charme des manières qu'il avait puisé dans le commerce de son beau-père.

Ainsi Louis XIV eut d'excellents diplomates, formés à l'école de ces maîtres incomparables, Richelieu et Mazarin ; il reçut la

France grande, forte, respectée. Il pouvait continuer les sages traditions de ses illustres prédécesseurs, patronner les faibles, jouer parmi les puissants le rôle d'arbitre respecté. Son orgueil Tégara; il crut qu'il pouvait impunément braver l'Europe. Après avoir suivi les inspirations du sage Lionne, il subit l'influence de son « mauvais génie », de Louvois, l'auteur des provocations les plus odieuses et les moins justifiées. Ainsi ses plus belles victoires devinrent stériles; toute l'habileté de ses diplomates se heurta à des déflances toujours croissantes. La Franche- Comté tomba, il est vrai, entre ses mains comme un fruit mûr; mais il ne sut pas même réunir toute la Belgique.

//. — Les forces militaires.

Les ministres de la guerre : Michel Le Tellier et Louvois. — Pendant la seconde moitié du xvn° siècle, les hommes de guerre valent les diplomates. C'est l'époque des plus belles victoires de l'armée française de l'ancienne monarchie. Cette armée, Louis XIV la doit surtout à Louvois. Sans doute l'œuvre de ce grand ministre a été préparée par son père Michel Le Tellier. Celui-ci était homme de robe, patient et laborieux autant que modeste et discret. Il apprit à connaître les armées, comme intendant de l'armée d'Italie en 1641. Il fut, à partir de 1643, secrétaire d'Etat de la guerre. Son long dévouement à Mazarin fit de lui un des personnages les plus en vue à la mort du cardinal. Il s'unit à Colbert pour perdre Fouquet. Grâce à lui, l'armée n'avait pas été compromise par les exactions du surintendant. De bonnes mesures furent prises pour organiser un contrôle sévère à l'égard des officiers. Les mortespaies, soldats impotents et inutiles des petites garnisons de l'intérieur, furent supprimées; les passe-volants furent recherchés et punis; des tentatives louables furent faites pour augmenter l'autorité du colonel sur son régiment, et l'autorité du roi sur l'armée. Les officiers des troupes licenciées après la paix furent conservés, et entrèrent avec une haute paie dans

les corps privilégiés de la Maison du roi, qui devint ainsi une pépinière do bons chefs. Ainsi ta réforme de l'armée était commencée. Les ordonnances de Michel Le Tellier contenaient en germe la plupart des grands changements qui devaient être opérés plus tard par son fils. Mais Michel Le Tellier eut plus d'intelligence que d'énergie : il indiqua seulement le mal et ne sut pas imposer le remède.

Son plus grand service est d'avoir formé Louvois. Celui-ci, dès l'âge de quatorze ans (1655), obtint la survivance de la charge de son père. Il fut élevé en vue des fonctions délicates qu'il devait exercer plus tard. Son père eut l'habileté de le placer auprès de Louis XIV, dont il partageait les jeux et les études. Louis s'imagina toujours avoir contribué à instruire le grand ministre; il le considéra comme sa créature et presque comme son disciple. Marié en 1662 avec une riche héritière, Anne de Souvré, Louvois obtint du roi, comme cadeau de noces, l'autorisation de signef avec le litre de secrétaire d'Etat. Déjà il avait cette volonté énergique, cette férocité de caractère dont parle Saint-Simon, qui lui valurent tant d'ennemis. C'étaient précisément les qualités qui manquaient à Le Tellier pour extirper tous les abus. Louvois n'avait pas lieu d'être tendre. Doué d'un sens droit et pénétrant, d'une vue très nette des difficultés et des moyens pratiques de les résoudre, il ne se plaisait que dans la société des gens d'affaires, leur demandait leurs conseils ou provoquait leurs objections, les écoutait en silence et faisait profit de tout. Intraitable à l'égard des fourbes et des fripons, il savait au contraire réserver les récompenses et les éloges pour les hommes de bien qui n'avaient d'autre appui que leur mérite. Il remit en honneur la probité. Il fit d'abord un apprentissage modeste de ses fonctions sous la tutelle de son père et sous la direction un peu hautaine du grand Turenne. Mais il s'afTranchit bientôt de toute surveillance, grâce à la faveur croissante du roi, qui subissait d'autant plus aisément son influence qu'il le croyait mieux soumis à sa propre direction. C'est à partir des manœuvres et des revues du camp de Breteuil (1666) que Michel Le Tellier s'effaça définitivement devant son fils et que Louvois parla et agit en maître.

L'armée avant Louvois : la vénalité. — A ce moment Tarmée n'était encore ni permanente, ni régulière. Elle appartenait par fractions à tous ses chefs : au capitaine, la compagnie; au colonel, le régiment; au colonel général, tous les régiments d'une même arme. L'autorité du roi était sans cesse méconnue; celle du secrétaire d'Etat de la guerre était complètement nulle. Le recrutement de l'armée était affermé comme la perception des impôts; les officiers composaient leurs troupes comme un adjudicataire de travaux publics organise des équipes d'ouvriers.

Quand des levées d'hommes ont lieu en vue d'une guerre, le secrétaire d'Etat vend les commissions de capitaine ou de colonel. L'officier pourvu de sa commission charge les sergents reci^leurs de raccoler les hommes qui doivent former la compagnie et le régiment. Tous les moyens sont bons pour obtenir l'engagement; souvent la recrue a donné sa signature en état d'ivresse; le contrat n'en est pas moins irrévocable pour quatre ans au moins. Il n'y a pas de limite d'âge. Les sergents recherchent les hommes les plus forts et les mieux faits et souvent se les revendent l'un à l'autre. Quand les hommes entre vingt et trente ans font défaut, ils les prennent au-dessous de vingt ans ; quand les Français à engager sont trop peu nombreux, ils vont chercher des hommes sur les marchés de la Suisse, de la Flandre ou de Francfort; mais alors la prime d'engagement est plus élevée. Les hommes enrôlés doivent avoir bon vêtement et bonnes chaussures. L'uniforme n'est pas encore en usage; les officiers sont tenus d'armer leurs hommes de la pique ou du mousquet suivant l'ordonnance. La compagnie se trouvant au complet subit l'épreuve de la montre^ c'està-dire de la revue, devant le commissaire désigné à cet effet. Alors seulement le capitaine louche la prime de levée : 10 écus par fantassin, 50 écus par cavalier. Ses appointements dans l'infanterie sont de 75 livres en temps de paix, et moitié plus en temps de guerre, les mois étant comptés comme étant de quarante-cinq jours. Tous les dix jours, le capitaine doit acquitter le prél, c'est-à-dire la solde des hommes de sa compagnie, fixée à cinq sous par jour pour le fantassin, onze sous pour le dragon,

quinze sous pour le cavalier. Le capitaine retient un sou par jour et par homme pour Tentretien de l'équipement.

Les abus de ce système étaient scandaleux : capitaines et colonels, ayant payé très cher leur brevet (de 8000 à 12 000 livres pour un capitaine, de 15 000 à 22 000 livres pour un colonel), cherchaient à rentrer dans leurs déboursés par toutes sortes de profits illicites. Malgré les ordonnances, ils traflquaient des chairs de lieutenants et de bas officiers; ils trouvaient mille raisons pour ne payer aux hommes qu'une partie de la solde ou ne point la payer du tout. Ils volaient le roi en n'entretenant que des effectifs incomplets. Dans ce cas, les jours de montre^ les capitaines affublaient d'une armure des valets d'armée, des vagabonds recrutés pour la circonstance ou des soldats obligeamment prêtés pour un jour par un capitaine ami. Ces faux soldats ou passe-volants comblaient les lacunes pour le temps de la revue; ils s'évanouissaient le soir même. De là des états de situation très élevés pour la solde, très faibles pour le service. Le danger de ce système en temps de guerre était grave. Un général croyait-il pouvoir disposer de 10000 hommes? Il en avait à peine 6000 à 7000 à mettre en ligne : les autres étaient portés malades. Le lendemain de la bataille ces malades de fantaisie devenaient des morts imaginaires. L'officier coul)able faisait valoir le nombre de ses morts pour prouver la belle conduite de ses troupes. Il obtenait ainsi le plus souvent quelque importante gratification, aux dépens de l'officier honnête, dont l'effectif était au complet et qui avait naturellement à aligner moins de pertes. Quant au soldat, prive en tout ou en partie de sa maigre solde, il était réduit à vivre de maraude. La guerre de Trente ans, en plaçant nos troupes en contact avec les bandes pillardes d'un Waldstein et d'un Jean de Werth, avait jeté parmi elles la désorganisation. Richelieu n'avait pas eu le temps de porter remède aux abus : Mazarin les avait tolérés, parfois même encouragés, parce qu'il en vivait. Dès lors plus de discipline à aucun degré de la hiérarchie : le soldat pille; le capitaine et le colonel volent le roi; les colonels généraux trafiquent de tous les grades. L'armée n'appartient plus au roi.

fJd LOUIS XIV

Transformation de l'armée : l^'le commandement. —

Louvois a rendu Tarmée monarchique ; il Ta mise dans la main du roi; il y a introduit la centralisation, comme Colbert dans tous les services qu'il a dirigés. Par là l'œuvre du ministre de la guerre ressemble à celle du ministre de la paix. Par là ils devaient plaire tous deux à Louis XIV. Tous deux, malgré leur rivalité, qui a dégénéré bientôt en inimitié, ont apporté dans cette œuvre le môme amour du bien public, la même énei^ique et inflexible volonté. Mais tous deux ont dû compter avec les vices inhérents à l'ancien régime. Ainsi Louvois laissa subsister la vénalité des grades : elle devaitdurer aussi longtemps que l'ancienne monarchie. Toutefois il en corrigea les abus. Les grades continuèrent à être achetés ; mais l'acquisition n'en fut autorisée que d'après l'Ordre du tableau, sorte de classement où Ton tenait compte de l'ancienneté et du mérite. Louvois força tous les officiers à remplir exactement les devoirs de leur charge. Il brisa les résistances des officiers de grande naissance, qui ne se croyaient pas tenus à l'obéissance. Il les força à résider auprès de leurs troupes, à choisir, comme il le disait, entre le métier de courtisan et celui d'officier. Il favorisa les officiers riches de préférence à ceux qui n'avaient d'autre titre que leur naissance et quelquefois même leur mérite. Dans ce temps où le budget de la guerre était presque nul, il était nécessaire qu'un capitaine ou un colonel pût pourvoir aux besoins de ses troupes. Cependant Louvois n'admettait pas que nul se ruinât au service du roi; et il rendait, sous forme de gratifications extraordinaires ou de pensions, les sommes ainsi dépensées. Les boui^eois riches et les officiers de petite naissance furent ses plus dévoués auxiliaires. D'ailleurs deux grades seulement se vendaient : à côté d'un capitaine, qui n'avait d'autre titre que son brillant état de maison, Louvois avait soin de placer un lieutenant d'expérience. II adjoignait à un colonel, enfant d'une grande famille, un lieutenant-colonel vieilli au service.

Les passe-volants furent pourchassés sans merci : la peine du fouet (1663), celle de la marque (1665), la peine de mort (4667), leur furent successivement appliquées. Plus tard le ministre provoqua les dénonciations contre les capitaines qui s'obstinaient

dans cet abus. On vit plus d*une fois, au cours d'une revue, un soldat sortir des rangs, désigner au commissaire royal les faux soldats qui avaient pris place parmi ses compagnons d*armes. Le dénonciateur obtenait son congé avec une prime. Les coupables avaient le nez coupé. Le capitaine en faute était interdit ^ Il était bon que les offlciers apprissent à obéir avant de commander. Une ordonnance de juin 1682 créa des compagnies de cadets à Metz et à Tournay. La presse fut énorme; il vint près de 4000 jeunes gens, nobles ou non, entre quatorze et quarante-cinq ans. Louvois fit un choix nécessaire, garda seulement le dixième environ de ceux qui s'étaient présentés; ils furent répartis en sept autres compagnies sur la frontière de TEst : à Yalenciennes, Cambrai, Givet, Longwy, Brisach, Strasbourg et Besançon. Ce furent de véritables compagnies modèles et une excellente pépinière d'officiers. Ils acquéraient jeunes leur premier grade, celui de lieutenant. Les grades de souslieutenant, d'enseigne et de cornette n'existaient qu'en temps de guerre et étaient supprimés pendant la paix. Le grade de capitaine continuait de s'acheter. Mais il n'y avait pas autant de capitaines que de compagnies; le colonel commandait la première compagnie, qu'on appelait à cause de cela lu colonnelle; le lieutenant-<^oloncl commandait la seconde. Il v avait en outre un capitaine sans compagnie, le major, chargé de Tadministralion du régiment. Les compagnies de Français étaient le plus souvent de 60 hommes; celles des contingents étrangers variaient entre 100 et 200 hommes et recevaient une solde plus élevée. Plusieurs compagnies se réunissaient en bataillons ou escadrons. Mais le bataillon n'avait pas de chef particulier. Audessus du colonel ou mestre de camp, Louvois institua un grade nouveau, celui de brigadier : Martinet, Vauban, Catinat, devinrent brigadiers sans avoir été colonels. Le brigadier commandait la brigade, composée de deux régiments; c'était le plus humble des officiers généraux.

Le maréchal de camp, et au-dessus de lui le lieutenanl-général, commandaient la division : les officiers de ces deux grades

I. La plupart des soldats obtenus par le raccolemeni étaient peu dignes de devenir oHiciers. Ils arrivèrent seulement à être sergents ou bas officiers.

différents pouvaient être appelés indifféremment à diriger un corps d'infanterie ou de cavalerie. Le titre de maréchal était une dignité plutôt qu'un grade. La charge de colonel général de Tinfanterie fut supprimée en 4661 à la mort du duc d'Epernon : le colonel général était le vrai chef de Tinfanterie, il nommait tous les officiers dont les grades ne s*achetaient pas : il était le capitaine d'honneur de la première compagnie de chaque régiment. La charge de colonel général de la cavalerie fut dédoublée par la création du colonel général des dragons. Enfin, le duc de Mazarin ayant résigne en 1669 ses fondions de grand maître de V artillerie, Louvois nomma à sa place le comte du Lude et réduisit presque à rien cette grande charge. Pour éviter les compétitions entre officiers généraux du même grade, il ordonna que le plus ancien aurait le commandement. Auparavant, quand il s*en trouvait plusieurs dans une même armée, ils commandaient chaque jour à tour de rôle. En substituant Vordre du tableau au roulement^ Louvois assurait la suite nécessaire à l'exécution d'un plan de campagne. Ce fut donc le commandement et non l'avancement, comme on l'a dit souvent, qui fut la récompense des longs services; mais peu à peu l'ancienneté devint aussi un titre à l'avancement et prima les privilèges de la naissance. Audessus des maréchaux, Turenne obtint, lors de la guerre de Hollande, le titre de maréchal général; mais il était lui-môme subordonné à i/. le Prince, Condé, et celui-ci à Monsieur, c'està-dire au duc d'Orléans, frère du roi. Ainsi la hiérarchie était rigoureusement fixée, depuis le plus humble soldat jusqu'au premier prince du sang.

2° Le contrôle : l'administration militaire. — Pour rendre cette autorité toujours présente, il fallait un contrôle efficace. Le nombre des commissaires des guerres fut augmenté : ils eurent à surveiller les vivres, les arsenaux, les fonderies d'armes, les transports, les haras, la remonte, les ambulances, les hôpitaux, le Dépôt de la guerre, c'est-à-dire tous ces services annexes qui furent pour la plupart créés ou réorganisés par Louvois. On l'a quelquefois appelé le grand « vivrier » de France ; c'est son plus beau litre de gloire : il organisa dans les places voisines de la frontière des magasins généraux, où l'on puisait en temps

de guerre toutes les subsistances nécessaires aux armées. Chaque place forte fut approvisionnée pour six mois. Louvois pourvut même à la nourriture des chevaux : des fourrages secs étaient mis à la disposition de la cavalerie; innovation excellente, qui permit a la cavalerie française d'agir en tout pays et en toute saison, tandis que la cavalerie ennemie ne pouvait être utilisée que dans les contrées où Therbe pouvait nourrir le cheval. Jusque-là, Tentretien des troupes incombait aux capitaines, qui étaient de véritables marchands d'hommes. Les services administratifs, qui constituent de nos jours Tintendance, n'existaient pas. Louvois en a le premier pressenti l'importance et commencé l'organisation. Il eut pour l'aider dans cette partie si délicate de, sa tâche des collaborateurs d'un réel mérite : son oncle Saint- Pouange, chargé surtout de l'administration ; Jacquier, des subsistances; Berthelot, des munitions. D'autres étaient des officiers et s'occupaient, avec le titre (ï inspecteurs, de surveiller les manœuvres et les progrès de l'instruction des troupes. Au premier rang, se place Martinet, inspecteur général de l'infanterie, le créateur du régiment modèle, qui portait le nom de régiment du roi. Le chevalier de Fourilles exerça les mêmes fonctions pour la cavalerie; Dumetz, pour l'artillerie; Vauban, le plus illustre de tous, pour le génie. Enfin Chamlay, avec le titre de maréchal des logis des camps et armées du roi, était chargé de régler l'ordre des marches, de préparer les campements. 11 rendit les plus grands services à Condé et à Turenne, auxquels il fut successivement attaché comme une sorte de chef d'état-niajor. A la mort deTjOuvois, Louis XIV offrit môme à Chamlay le titre de secrétaire d'Etat de la guerre. Par un scrupule qui Ihonore, Chamlay refusa de dépouiller le fîls de son bienfaiteur, Barbezieux, qu'il avait souvent accompagné et guidé dans les armées. Il se contenta de conseiller Barbezieux et rédigea les plans de campagne, exerçant ainsi en réalité les fonctions du chef d'état-major de nos années *.

Jamais la centralisation n'avait été plus complète; jamais

\. Nous avons reçu à propos de Ciiamlay communication d'un travail de M. Jules d'Auriac qui paraîtra sans doute sous forme de thèse. Nous en remercions son auteur.

non plus les améliorations ne furent plus nombreuses. Dans l'équipement : l'usage de l'uniforme se propagea à la suite de la paix de Nimègue : le roi distribuait comme grande faveur aux colonels le justaucorps à brevet; les colonels en habillèrent leurs hommes; et ce qui avait été d'abord la livrée du colonel devint l'uniforme du roi. Dans les manœuvres : l'usage généralisé de la marche au pas diminua les fatigues du soldat et permit de mesurer plus exactement la durée des étapes. Dans l'armement : l'infanterie formait deux groupes distincts de soldats, les mousquetaires, armés de l'arme si peu maniable du mousquet, tiraient de loin; les piquierSy munis d'une pique longue de 4 à 5 mètres, abordaient l'ennemi de près. Mousquetaires et piquiers étaient rivaux et avaient des intérêts opposés. Le fusil à silex, à tir bien plus rapide que le mousquet, lui fut substitué peu à peu. Déjà quatre soldats par compagnie étaient armés de la g7*enade^ sorte de petite bombe en fer remplie de poudre, dont on allumait la mèche pour la lancer dans les rangs ennemis. Les quatre grenadiers reçurent le fusiL Les avantages de l'arme nouvelle sautèrent à tous les yeux. Il y eut bientôt un régiment de fusiliers. Après la mort de Louvois, Vauban inventa la baïonnette à douille, qui se fixait au fusil sans empêcher le tir et qui en faisait à la fois une arme de jet et une arme blanche. Alors le piquier et le mousquetaire se confondirent en un seul soldat. L'armée ne fut complètement munie du fusil qu'en 1703.

S'' Composition nouvelle de Tarmée : la tactique. — Louvois avait songé à transformer l'armée, qui était encore composée de tant d'éléments étrangers, en une armée véritablement nationale. Il fallait pour cela rétablir l'ancien principe du service personnel obligatoire, en vigueur au moyen âge. Il essaya d'abord d'un retour en arrière, en convoquant l'améreban de la noblesse. C'était en 1674, au moment de l'invasion de l'Alsace. La moitié de la noblesse domiciliée à moins de cent lieues des frontières menacées par l'ennemi fut appelée au service pour deux mois. Mais les nobles de province étaient trop pauvres pour s'équiper, trop fiers pour se plier à la discipline. Ils se débandèrent pour la plupart sans attendre leur

congé. En 1615, quelques-uns se présentèrent encore. En 1616, ceux qui étaient passibles de la convocation de Tarrière-ban purent payer une taxe fiscale : « ne doutant pas, disait injurieusement Tordonnance, que notre noblesse ne soit bien aise, pour une somme si modique, de se dispenser de marcher en personne. » Au contraire Tidée de recourir à la milice était excellente. C'était un retour aux francs-archers de Charles VII; mais c'était aussi une sorte de prélude à notre conscription. Par une ordonnance de 1688, chaque paroisse dut fournir et équiper plusieurs miliciens, parmi les hommes non mariés, ftgés de vingt à quarante ans. On en forma trente régiments, comprenant environ 25 000 hommes, qui rendirent quelques services. Louvois n'eut pas le temps de tirer de l'institution nouvelle tout ce qu'elle pouvait donner. L'idée fut reprise et développée au xvni^ siècle. Elle contient en germe l'institution de nos armées actuelles.

Grande était encore la diversité des corps. La cavalerie restait Tarme noble par excellence et la troupe la plus sûre, parce que les piquiers ne pouvaient résister à une charge bien menée, elque le cavalier, en s'écartant davantage, pouvait, plus facilement encore que le fantassin, vivre sur Tennemi.

La maison du roi n'était pas alors ce qu'elle devint plus tard, un corps de parade. C'était au contraire un corps d'élite, le seul qui fût absolument permanent et toujours prêta combattre. Louvois en fit une troupe modèle pour la bravoure et la résistance. Elle comprenait : 1" les gardes du corps, qui, d'après une instruction de Louvois, devaient être tous « catholiques, bien faits, barbus, âgés de vingt-huit ans au moins et, s'il se peut, gentilshommes. » Leurs capitaines avaient rang de colonels. Une de leurs compagnies s'appelait encore compagnie des gardes du corps écossais; et, bien que composée en majorité de Français, elle était encore revêtue de l'antique Ao^we/on. — 2* Les deux compagnies de mousquetaires, mousquetaires gris ou noirs, d'après la couleur de leurs chevaux, qui chargeaient en tète de la cavalerie et combattaient à pied en tète des colonnes d'assaut. Les mousquetaires furent des premiers à recevoir le fusil et n'en gardèrent pas moins leur nom. -^ Puis venait la

gendarmerie^ « illustre héritière de la chevalerie féodale et des fameuses compagnies d*ordonnance » : en tout huit compagnies de gendarmes et quatre de chevau- légers.

Le roi avait en outre (en 1678) 90 régiments de cavalerie formant un ensemble de 47 000 chevaux. Louvois a créé la cavalerie légère des hussards^ le corps des dragons, qui ser\'aient indifféremment à cheval ou à pied, celui des carabiniers, qui furent armés de la carabine, très supérieure au mousquet. Il a doté toute la cavalerie du sabre au lieu de Tépée.

A la tête de Tinfanterie, étaient les 30 compagnies de gardes françaises (à 150 hommes) et le régiment des Suisses (dix compagnies de 200 hommes). Puis venaient les 12 régiments anciens d'infanterie, les 6 vieux portant des noms de province, et les 6 petits vieux désignés par le nom de leur colonel, qui se perpétuait ordinairement de père en fils. Le régiment du roi ne marchait qu'après ceux-ci.

En 1678, Tarmée française comprenait 100000 hommes de troupes de garnison et 122 000 hommes de troupes actives, dont 30 000 environ formées d'étrangers. A la suite de la Révolution de 1688, plus de 25000 Irlandais entrèrent au service du roi. Ils se donnèrent le sobriquet d'oies sauvages. Ils formèrent la « brigade irlandaise. »

En campagne, la cavalerie formait ordinairement le tiers de Teffeclif. L'ordre de bataille comprenait deux lignes, composées chacune d'un corps d'infanterie au centre et de deux ailes de cavalerie. En arrière était une réserve d'infanterie et de cavalerie réunies en un seul corps. Soit en tout sept corps différents : quatre de cavalerie, deux d'infanterie, et un mixte. Chacun de ces corps devait être commandé par un lieutenant-général, assisté d'un maréchal de camp, ou par un maréchal de camp seulement, s'il n'y avait pas à la fois sept lieutenants-généraux. Quand une armée ainsi constituée n'avait pas à sa tête un maréchal de France, l'ordre du tableau désignait le plus ancien officier général chargé du commandement. Les troupes d'élite avaient leur place d'honneur marquée : la maison du roi cl la gendarmerie à l'aile droite; les Suisses et les gardes françaises au centre de la première ligne. Quand les fusiliers remplacèrent

à la fois les pîquiers et les mousquetaires, un homme en valut deux ; Ton put étendre le front des troupes, diminuer le nombre des rangs et augmenter le nombre des files. Dès lors plus d'hommes pouvaient prendre part à Taclion. Ainsi Vordre mince commence à faire son apparition; Tinfanterie, jusque-là méprisée sous le nom de piétaille, peut résister à la cavalerie; elle commence à prendre dans les armées un rôle prépondérant.

L artillerie ne fut pas oubliée. Jusqu'alors, elle n'avait pas de troupes; ses officiers ne se considéraient pas comme des soldats, mais comme de simples entrepreneurs, qui établissaient à forfait un nombre donné de batteries. Des fantassins devaient leur être procurés pour construire et servir les batteries. Le roi payait les pièces en état de tirer, comme il payait les compagnies en état de servir. Le grand-maître de Tartillerie vendait tous les grades; dans toute ville prise, il avait droit à tous les objets en métal, depuis les cloches jusqu'à la batterie de cuisine, sauf les canons. C'était pour lui l'occasion d'obtenir des vaincus une rançon plus ou moins forte. A partir de 1669, sous le nom du comte du Lude, le nouveau grand-maître, Louvois, accomplit toutes les réformes qu'il voulut. Il fit entrer l'artillerie dans l'armée; il créa des compagnies de canonniers et de bombardiers ^ qui formèrent en 1693 le régiment de Royal- Artillerie et qui furent, ainsi que le régiment des fusiliers du roi, placés sous le commandement direct du grand-maître.

L'œuvre de Vauban. — Vauban était le vrai chef de l'arlillerie et il la dota de précieux engins, comme le mortier lanceur de bombes. Il lui apprit le tir à ricochet, qui permet d'atteindre un but invisible, en frappant sous un angle donné un obstacle résistant. Vauban a encore d'autres titres, plus éclatants, à la reconnaissance de la postérité : il a créé le corps du génie; il a été un merveilleux preneur de villes; il a constitué la défense de nos frontières de terre et de mer.

Dieu l'avait fait naître, comme il disait, « le plus pauvre gentilhomme de France. » Instruit charitablement par un bon prêtre qui lui apprit un peu de latin et lui inspira le goût des mathématiques, il fut enrôlé à dix-sept ans dans les troupes

de Condc; fait prisonnier par les royalistes, il fut deviné par Mazarin, qui lui donna une lieulenance. Sa vocation fut développée par les conseils du chevalier de Clerville; bientôt Vauban dépassa son maître. Son habileté dans la conduite des sièges de Gravelines, dTpres et d'Oudenarde, les belles fortifications dont il dota Dunkerque et Lille firent de lui le premier ingénieur militaire de son temps. Il était justement estimé de Turenne, de Condé, de Louis XIV, qui l'avaient vu à l'œuvre. Cependant il n'était encore que simple capitaine à Tâge de quarante et un ans, et obligé de solliciter du ministre l'exemption des devoirs de sa charge, pour pouvoir remplir de plus importantes missions. Le génie ne formait pas alors un corps distinct. Ses officiers sortant de Tinfanterie, détachés temporairement pour les travaux d'un siège, étaient dédaignés de leurs camarades, arrêtés au grade de capitaine sans pouvoir le dépasser. Ils avaient plus de peine et moins d'honneurs, c'étaient les « martyrs de l'armée. » Louvois rompit avec la tradition en nommant Vauban brigadier, puis, bientôt après, maréchal de camp. D'après les idées de Vauban un corps d'officiers ingénieurs fut créé : ils étaient divisés en deux classes : les ordinaires, employés à la construction des places, ne faisaient partie d'aucun régiment; les extraordinaires étaient, comme par le passé, détachés des régiments d'infanterie pour les travaux des sièges; ils recevaient outre leurs appointements une pension de 500 livres et conservaient tous leurs droits à l'avancement. Mais ce furent des officiers sans troupes; les projets destinés à créer des compagnies de sapeurs et de mineurs ne furent réalisés qu'au siècle suivant.

Vauban a dirigé les sièges les plus difficiles et n'a jamais échoué. Au siège de Maëstricht (1673) il perfectionne l'art des parallèles, connu déjà des Turcs. Au siège de Valenciennes (1677), il arrache à grand'peine l'ordre d'assaut en plein jour et emporle la place. Il invente, au siège de Luxembourg (1684), les cavaliers de tranchée, petits retranchements établis sur le prolongement des contre-escarpes pour protéger les crêtes. Il inaugure le lira ricochet pour forcer PhiIipsbourg(1688). Grâce à lui, l'ouverture solennelle de la tranchée, le tracé des trois parallèles, l'assaut final sont invariablement réglés comme les

cinq actes d*une tragédie classique. La place forcée capitule au son des violons et parfois, comme à Namur(1692), les dames sont conviées à la fêle. La guerre de sièges devient la guerre favorite de Louis XIV : il est sûr du succès; il ne risque pas son prestige; toute la gloire lui est attribuée.

Un adage commençait à courir : c ville assiégée par Yauban, ville prise; ville défendue par Vauban, ville imprenable. » Ses travaux de défense ont créé autour de la France, et surtout dans la partie la plus vulnérable, cette ceinture de fer qui nous a gardés jusqu'à la dernière guerre. Yauban devint après la mort de Golbert le maître absolu de son service, avec le titré de directeur général des fortifications. Son plan était bien combiné, d'après la nature même du sol français : établir aux lacunes qui ouvrent les trois grandes routes de TOise, de la Marne et de la haute Seine des places de première importance ; les relier par des places secondaires construites dans tous les points faibles; constituer en arrière une seconde ligne dé défense destinée à appuyer la première : tel était le programme. Vauban en a exécuté lui-même les principales parties. Dunkerque, Lille, Metz, Strasbourg, Besançon devinrent les centres de la défense du côté le plus vulnérable; Valenciennes, Maubeuge, Mézières et Luxemboui^, Sarrelouis et Phalsboui^, Brisach, Huningue et Belfort complétaient l'ensemble ; aux Alpes, Briançon et Mont-Dauphin ; aux Pyrénées, Perpignan et Montlouis. — Clausa Germanis Gallia, la Gaule fermée aux Germains, telle était Tinscription flatteuse d'une médaille frappée après l'achèvement des travaux de Vauban à Strasbourg. — Pendant quarante ans, il n'a pas cessé de traverser la France en tous sens, laissant sur chaque point menacé des traces glorieuses de sa féconde activité. En raison des progrès de l'artillerie, il était indispensable d'abaisser les tours, bastions et murailles, et d'enterrer tous les ouvrages. Vauban a perfectionné le système des foiHifications rayantes par l'emploi des bastions à feux croisés, des chemins couverts, des ouvrages avancés. 11 fut toujours préoccupé du soin de sauvegarder la vie du soldat et d'éviter les bombarderies inutiles. C'était un grand ingénieur et un grand homme de bien. « Il a prouvé par

HisTOinc oÉMinALK. VI. 7

sa conduite, a dit Voltaire, qull pouvait y avoir des citoyens dans un gouvernement absolu. » Saint-Simon a inventé pour lui le beau titre de patriote.

Caractère de l'œuvre de Louvois et de Vauban. — Louvois et Vauban étaient pénétrés de la nécessité d'améliorer, d*élever sans cesse la condition du soldat et de Tofficier. Louvois rétablit deux ordres de chevalerie tombés en désuétude, les ordres de Saini-Lazare et du Mont Carmel; il en distribua les bénéfices aux officiers nobles sortis du service (i672). Vauban, * apr^sja mort du grand ministre, fut Tinstigateur de la création de V ordre de Saint- Louis, dont la croix valait aux officiers un brevet de pension. La plus belle manifestation de la. reconnaissance royale à Tégard des vieux serviteurs de Tarmée fut la création de Thôtel des Invalides. Les c povres gentilshommes, capitaines et soldats estropiés, vieils et caducs » ne s*accommodaient pas du séjour des monastères, où ils^ étaient admis sous le nom de frères lais, pas plus que de Thôpital de Lourcine el du château de Bicëtre, où Henri IV et Hiçhelieu leur avaient donné asile. Il fallait à ces fiers soldats une retraite qui fût à la fois une caserne et un palais. Colbert trouva les fonds. Libéral Bruant et Jule^ Hardouin Mansart élevèrent le bel Hôiel des Invalides^ consacré à. toutes nos gloires militaires* Louvois rédigea lui-même le règlement et dirigea Tœuvre a ses débuts. Il a voulu que c ceux qui ont exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le soutien de la monarchie... jouissent du repos qu'ils ont assuré aux autres sujets et passent le reste de leurs jours en tranquillité. »

Telle fut la première institution de Tarmée de la vieille monarchie. Avoir détruit dans Tarmée Tesprit féodal et nobiliaire, pour en faire un instrument docile entre les mains du roi; avoir puni € roidement » toutes les injusliccs et les prévarications des entrepreneurs de soldais-, leur avoir montré Tavanlagc qu'il y avait à être < honnête liomme » ; avoir commencé Torganisation de tous les services de l'administration militaire en les dotant en même temps d'un contrôle sérieux; avoir préludé à la réforme de l'armement et de la tactique ; avoir pressenti, par l'ordonnance sur les milices, la création d'une armée nationale;

avoir fait de la France un grand camp retranché de 20 millions d'hommes, offrant à Tenvahisseur jaloux un front inattaquable : telle est Tœuvre commune de Louvois et de Vauban. On leur attribue souvent plus qu^ils n*ont fait : dans beaucoup de leurs réformes, ils ont seulement posé les principes et montré à leurs successeurs la voie qui devait être suivie. Mais les ouvriers les plus méritants sont ceux de la première heure. L*énergique volonté de Louvois, Tinaltérable dévouement au bien public de Vauban, ont triomphé de tous les obstaclei que leur suscitaient les intérêts lésés. Notons que Vduban seul était un offîcier; Louvois ni ses coUaboIrateurs n'ont Jamais eu aucun grade. On croyait et l'on crut, jusqti'au milieu du xvni* siècle, que Tadminislration de la guerre et le commandement des armées devaient ôtre absolument séparés. Grâce à Louvois et àVauban, Louis XIV eat les forces les plus compactes, les armées les plus nombreuses et les mieui^ préparées de l'Europe. On s'explique l'entraînement qui poussa le roi à les faire agir.

Armée de Inér : rœuvi^ militaire de Golbert. — < On

ne peut, sans la marine^ ni profiter de la paix, ni soutenir la

guerre >, avait dit Richelieu danë rassemblée des notables

de 1626. Il avait commencé la création d'une marine de guerre.

Mais il n'eut ni le temps ni les ressources nécessaires pour

exécuter le programme qu'il s'était tracé. Sous Mazarin, la

marine royale déclina rapidement. Le secrétaire d'Etat Gué-

négaud ordonnait aux navires marchands français d'arborer le

pavillon suédois, hollandais ou anglais, pour échapper aux

pirates (16i3-1662). Lionne, son successeur, tout occupé à ses

belles négociations, négligeait la marine et se contentait d'acheter

aux Hollandais les navires indispensables. Golbert, depuis i669,

ajouta la marine à toutes ses autres attributions. Louis XIV lui

dut sa flotte comme il dut son armée à Louvois.

CSonstraction de vaisseaux. — Le roi n'avait plus que trente bâtiments qui pourrissaient dans ses ports. Il fallait constmire toute une flotte, et Golbert la fit construire avec des bois français, dans des ports français, par des maîtres de la hache français. Les bâtiments étaient de deux sortes : 1° sur la Méditerranée, la flotte de l'Orient était constituée par les galères

OU vaisseaux de plat-bord qui marchaient à la rame. Deux rangées parallèles de bancs, séparés par une plaie-forme, régnaient dans toute la longueur de la galère. Chaque aviron, ayant 12 mètres de long, était mû par 4 ou 5 rameurs. Un bastion de proue, un château de poupe, quelques chambres au-dessous des bancs des rameurs, de petits canons appelés < pierriers » et deux petils mâts à voile latine, utilisée quand le vent était favorable, complétaient Tarmement. Une galère bien montée pouvait faire deux lieues à Theurc. 2^^ Sur TOcéan, la flotte du Ponent était formée par les nefs ou vaisseaux de haut bord, qu'on désignait suivant leur importance par les noms de goélettes, flûtes, corvelles, frégates, vaisseaux de ligne. Ceuxci portaient deux ou trois élages de batteries; les plus gros avaient de 60 à 120 canons. Us avaient une mâture et une voilure très compliquées. Les galères, avec leur forme allongée de poissons, évoluaient rapidement et fournissaient la meilleure flotte de guerre. Les nefs, semblables à des oiseaux nageurs, avec leurs lentes et majestueuses allures, semblaient plutôt destinées aux transports. Un grand artiste, le sculpteur Puget, travaillait à décorer magniflquement les unes et les autres. En 1664, lors de l'expédition de Djidjelli, on n'avait pu armer que 15 bâtiments. En 1672, le roi en eut 196; à la mort de Colbert, 276; et jusqu'à 300, à la mort de Seignelay. Les constructeurs français avaient acquis une telle habileté qu'un gros navire pouvait être commencé et gréé en un an.

Chiourmes et équipages. — Le personnel des galères et des nefs était 1res différent. Les galériens étaient divisés en chiourmes : c'étaient ordinairement des condamnés, contrebandiers, faux-saulniers, déserteurs, ou simplement des mendiants et vagabonds. Colbert excitait les juges à prodiguer la peine des galères pour peupler les chiourmes du roi. Un intendant s'excusait un jour de ne lui envoyer que cinq galériens : c II n'a pas tenu à moi qu'il n'y en eût davantage; mais on n'est pas bien maître des juges. » Ces malheureux étaient ordinairement retenus bien au delà du temps fixé par leur condamnation : on cite des condamnés à deux ans et à cinq ans, qui restent sur les galères, l'un seize ans, l'autre dix-neuf ans!

LES FORGES MILITAIUES ' iOi

Encore le nombre des condamnés était-il absolument insuffisant. Au lieu de voler des sujets à ses voisins, ôo-trime faisait le roi dlEspagne, Louis XIV s*entendit avec le duc 'de-'.Savoie, qui n'avait pas de marine de guerre, pour que ses formats .servissent surles galères françaises : on y ajoutait des esclaves-dçbetés sur les marchés orientaux ou des prisonniers faits sur lêsr Èar-. baresques. Les Turcs étaient les plus estimés pour le ser\ice . des galères, parce qu'ils étaient les plus forts et les mieux résir> *..* . goés. A partir de 1685, les protestants, qui cherchaient à fuir • ' la persécution, furent envoyés en masse sur les galères. Revêtir la casaque rouge, avoir la tète, les joues et les sourcils rasés, s^asseoir au milieu des déserteurs au nez et aux oreilles coupés, au milieu de misérables que rongeaient la gale et la vermine, être enferré à son banc par une chaîne de trois pieds de long, n'avoir pour vivre que du pain et de Teau, ramer pendant douze à quinze heures par jour; se bâillonner la bouche à l'aide du iap (morceau de liège qui pendait toujours au cou du galérien), pour empêcher, pendant le combat, que la manœuvre ne fût troublée par les cris des blessés et des mourants; recevoir à tout instant sur le dos les coups de nerf de bœuf appliqués par le garde chiourme, sorte de charretier féroce de cet attelage humain : telle était la destinée du galérien.

Les matelots des nefs étaient, avant Colbert, recrutés par la

presse : on enlevait pêle-mêle dans les ports de mer, marins,

pécheurs, tous les jeunes hommes valides que Ton pouvait

trouver. Colbert créa un recrutement régulier au moyen de

ïinscription maritime, La population côtière en état de fournir

le service maritime fut divisée en trois, quatre ou cinq classes,

suivant les régions, suivant l'état civil : chaque classe devait,

tous les trois, quatre ou cinq ans, six mois de service soldé sur

les vaisseaux du roi et pouvait en outre être requise suivant

les nécessités. Ce système n'a pas cessé d'être en usage de nos

jours. Colbert a trouvé ainsi, avant Louvois, le principe de

recrutement national pour l'armée de mer. Deux régiments,

Royal-marine et Vermandois, servirent de troupes de combat.

Desgentilshommes, enrôlés dans le corps royal de marine ^ furent

appelés à commander. Ils apprirent leur métier dans les com-

pagnies des gafdpirniarines^ qui étaient Véquivalent des cadets de Tarmée àé^i^ve. Une école fut instituée pour TartiHerie de la marine^'iine école d'hydrographie pour rétablissement, des cartes marines. Les roturiers ne pouvaient servir que dans les grades'ihférieurs, comme officiers matelots. Au-dessus venaient le liêuienant de vaisseau, le capitaine de frégate, le capitaine . de''4^aisseau, le chef .d*escadre, le lieutenant-général^ le vice- . '..*• amiral. La charge de grandramiral était ré^rvée à des enfants • ' •' du sang royal, comme le comte de Yermandois et le comte de Toulouse. Le grand-amiral n*avait guère d*autre attribution que de nommer les juges des tribunaux d*amirauté. Au contraire le secrétaire d*Elat de la marine, qui était en même temps surintendant général de la navigation, nommait tous les officiers. Le combat naval commençait ordinairement par les décharges des pierriers ou canons et se terminait par Vabordage à la hache. Bernard Renau d!Eliçagarray construisit les galtoieSy bâtiments plats, armés de mortiers destinés à envoyer de la mer des bombes sur une place ennemie, et qui furent utilisés contre les Barbaresques et contre Gênes. Dunkerque, Brest, Toulon, avaient été légués par Richelieu. Golbert, avec Yauban, en augmenta les défenses et les rendit imprenables. Au Brouage, qui s'ensablait, il substitua Rochefort sur la Charente. Il songea à fortifier Cherbourg. Vauban fit en 1688 des études pour y constituer un arsenal et un port. Mais les ressources manquaient et les travaux ne furent pas entrepris. Des intendants présidaient à tous les services de l'administration de la marine. De grandes ordonnances les améliorèrent. Celle de 1665 organisa l'inscription maritime. Celle de 1681, qui est un code maritime, s'applique surtout à la marine marchande : celle de 1689, à la marine militaire. Ainsi grâce à Colbert et à Seignelay, la France eut pendant un quart de siècle l'empire de la mer.

///. — Guerre de la Dévolution.

Louis Xrv et TEurope. — Le règne personnel de Louis XIV, qui commença à la mort du cardinal Mazarin (9 mars 1661), s'ouvrit sous les plus heureux auspices. L'Europe était

divisée et sans direction ; elle avait cessé de trembler devant les Habsbourg : cette puissante famille sortait d*une guerre de quarante ans (1618-4659), humiliée et sans ressources. Les princes dltalie et d'Allemagne, sauvés de la tyrannie espagnole et autrichienne, saluaient en Louis XIV leur libérateur. Charles II d'Angleterre lui tendait la main. Les Hollandais redoutaient sa force naissante. La Suède restait son obligée. La Pologne semblait disposée à accepter un roi de sa main. La Turquie le respectait comme < le vice-empereur des chrétiens d'Orient. » La France, protectrice des faibles, victorieuse des puissants, était partout aimée autant que respectée. Jamais elle n avait exercé en Europe une plus complète suprématie. Jamais elle n'avait été mieux administrée à l'intérieur, ni plus glorieuse par le génie de ses enfants. Louis XIV, servi par les plus habiles ministres et les meilleurs généraux du temps, était luimême un roi c introuvable », la Majesté faite homme. Il donna à la France pleine conscience de sa jeunesse, de sa vigueur, (lu glorieux avenir qui lui était réservé.

Louis XIV devait être naturellement conduit à user de ses forces. Le malheur voulut qu'il en abusât. Paris était trop près de la frontière ; l'Alsace était annexée sans être véritablement incorporée. à la France; la Lorraine n'était qu'occupée militairement; la Belgique paraissait une proie facile à saisir sràce au dénûment extrême de TEspagne. Il semblait aisé de ilisputer la mer aux Hollandais, d'enlever la Méditerranée aux pirates barbaresques, d'agrandir et d'organiser l'empire colonial dont Richelieu avait tracé les premiers linéaments. Louis XIV donna pleine carrière à son ambition. Annexer ce que Ton appelait encore « le cercle de Bourgogne » et s'emparer de l'empire de la Méditerranée, tels furent au début les deux objectifs de sa politique, politique purement défensive. Il s'agissait de faire de la France un organisme complet et respecté.

Les droits de la reine; le droit de dévolution. — Marie-Thérèse, en épousant Louis XIV, avait dû renoncer à la succession de son père, Philippe IV, moyennant le paiement d'une dot de 500 000 écus d'or. La dot n'avait pas été payée dans les délais fixés; grâce au fameux moyennant^ inséré par

i04 LOUIS XIV

Lionne dans le contrat Je mariage, les renonciations étaient donc nulles en droit. D'ailleurs avaient-elles jamais été valables? Une souveraineté de droit divin n*est-elle pas, par son essence même, inaliénable? Marie-Thérèse, mineure au moment de son mariage, avait-elle pu légalement renoncer? Celte renonciation était contraire au droit castillan; elle n*avait été discutée, ni acceptée par aucun des grands Conseils de la couronne d*Espagne. Philippe IV lui-même se rendait bien compte de rinanité de la clause des renonciations. Louis XIV avait donc bien le droit de les considérer comme caduques. Des négociations furent entamées sans succès avec la cour de Madrid (janvier-juillet 1662) pour faire reconnaître « les droits de la reine » et annuler les renonciations. Lionne eut plus de succès auprès des puissances du Nord. Avec Charles II d'Angleterre, la négociation prit tout de suite le caractère d'un négoce. Pour cinq millions de livres, il vendit à Louis XIV Dunkerque et ]!^rdick, les précieuses conquêtes de Cromwell. En outre Charles II maria sa sœur Henriette d'Angleterre au frère de Louis XIV, Philippe duc d'Orléans, et il se laissa lui-même marier, au gré de la politique française, avec l'infante de Portugal. L'Angleterre fut donc étroitement enchaînée à la politique française. Au contraire les défiances de la Hollande étaient déjà éveillées par la rivalité commerciale des deux nations. Colbert voyait avec peine que, sur les 20 000 navires qui pratiquaient le commerce maritime, les Hollandais en avaient pour leur part environ 46000. Il consentit cependant à abaisser de moitié pour les vaisseaux hollandais le droit de 50 sous par tonneau qui frappait tous les navires étrangers à l'entrée et à la sortie des ports français (traité de Paris, 27 avril 1662). Mais tous les efforts pour faire accepter de la Hollande le droit de dévoluliort échouèrent. On appelait ainsi la coutume de Brabant, d'après laquelle les biens patrimoniaux appartenaient aux enfants nés du premier mariage. Un second mariage leur en transmettait la nue propriété ; le père marié en secondes noces n'en gardait que l'usufruit; les enfants du second lit n'y pouvaient prétendre à rien. Louis XIV, en vertu de ce droit de dévolution, voulait s'assurer l'héritage des Pays-

Bas. La reine Marie-Thérèse était, en effet, la fille unique de Philippe IV et d*Élisabeth de France, sa première femme. Le grand-pensionnaire, Jean de Witt, eût préféré voir triompher ridée du cantonnement, c'est-à-dire l'érection des Pays-Bas espagnols en une république indépendante. Il proposa seulement le partage de la Belgique entre les Etats-Généraux et la France, avec une république indépendante au centre, qui servirait de tampon entre les deux États. Mais la négociation n'aboutit pas selon le gré de Louis XIV.

Pour tenir en respect la maison d'Autriche, l'Alliance du Rhin fut prorogée à deux reprises (traités de Francfort du i3 août 1661 et du 25 janvier 1663). L'alliance avec les Cantons suisses fut resserrée. La Suède fut amenée à soutenir la candidature au trône de Pologne du duc d'Enghien, fils du grand Condé (traité de Fontainebleau, 1661); le Danemark conclut avec la France un traité d'alliance et de commerce : il devait contenir la Suède, dans le cas où l'amitié de ce pays pour la France viendrait à se refroidir. Enfin un corps français, commandé par Schomberg, passa en Portugal et contribua aux victoires d'Ameyxial et de Villaviciosa (1663-1665), qui assurèrent l'indépendance du Portugal. Partout le faisceau des alliances françaises contre la maison d'Autriche se resserrait.

Premières provocations. — Cependant l'orgueil du roi croissait avec ses premiers succès; il voulait dans toutes les cours affirmer sa préséance sur toutes les souverains de l'Europe, comme un drgit. A Londres, à l'occasion de la réception solennelle d'un ambassadeur suédois, les ministres de France et d Espagne avaient envoyé leurs carrosses pour figurer dans le cortège. Les gens de l'ambassadeur espagnol, Watteville, voulurent prendre le pas sur ceux du comte d'Estrades, ambassadeur français. Il y eut une bagarre : plusieurs Français furent tués ou blessés, et les Espagnols, restés vainqueurs grâce à l'appui de la populace anglaise, arrivèrent seuls au palais du roi. Louis XIV exigea immédiatement réparation. Philippe IV dut rappeler Watteville et ordonner à ses ambassadeurs de s'abstenir désormais de concourir avec les nôtres (1661-62). Charles II d'Angleterre avait évité toute réclamation en expri-

mant ses regrets et en châtiant ses sujets coupables. Mais il dut accorder satisfaction dans Taffaire du pavillon. Sur une réclamation énergique du roi de France, il renonça à exiger le salut du pavillon français sur les quatre mers britanniques (1661).

Pour renouer avec Rome des relations ' diplomatiques interrompues depuis dix ans, Louis XIV s'avisa d*y envoyer en ambassade le duc de Créqui, rude soldat, d'humeur peu endurante. On rappelait « moustafique, comme qui eût dit butor. * Avec le pape « le premier entrelien fut froid, le second fut aigre, le troisième fut orageux. » Les questions d'étiquette provoquèrent des conflits journaliers; Torage, qui grondait depuis l'arrivée de de Créqui, éclata le 20 août 1662. La troupe à demi sauvage des gardes corses tira sur le carrosse de l'ambassadrice et sur rhôtel de l'ambassadeur, tua un page de la duchesse, blessa mortellement un laquais et un gentilhomme du duc. Il eût fallu calmer par les plus grandes prévenances la juste colère du roi. Mais à Rome le pape fut maladroit, et en France, le roi impérieux et dur. Avignon fut confisqué. Louis XIV n'eût peut-être pas reculé devant un schisme. Alexandre VII se soumit enfin, et, par le traité de Pise (1664), consentit à la suppression de la garde corse, à l'érection d'un monument expiatoire sur la place où l'attentat avait été commis, et à l'envoi d'un légat porteur des excuses du pape. Les ducs de Parme et de Modène reçurent du pape satisfaction à propos des territoires de Castro et de Comacchio. Le neveu du pape, le cardinal Flavio Chigi, chargé de la mission de réparation,» s'en acquitta avec une adresse et une dignité singulières, qui tournèrent à l'honneur de la papauté, tandis que Créqui retournait à Rome avec cette recommandation de Lionne « de ne laisser rien à désirer au pape en la profondeur sans chicanes do ses génuflexions. » Les conditions de cette paix étaient de celles qui laissent le vainqueur mal satisfait et le vaincu profondément ulcéré.

L'idée de croisade : Turcs et Barbaresques . — Louis XIV se souvenait cependant à l'occasion qu'il était le fils aîné de l'ÉIglise. On verra plus loin la part qu'il prit aux guerres de Hongrie (bataille de Saint-Golhard) et à la guerre

de Candie '. C'étaient là des espèces de croisades qu'avait dirigées Louis XIY. Il les poursuivit dans toute la Méditerranée, avec plus de réel profit pour la France, contre les pirates barbaresques. Depuis un siècle et demi, toute la population algérienne vivait de la course '. Les rets ou chefs de pirates formaient à Alger, à Tunis, et dans les autres ports des Barbaresques, une corporation puissante, la Taîffe; ils élisaient les deySy qui ne reconnaissaient plus que la suzeraineté purement nominale du sultan. La piraterie avait cessé d'être une guerre sainte pour devenir une opération purement commerciale.

Les chevaliers de Malte avaient dès longtemps combattu les pirates ou racheté leurs prisonniers par les soins des Rédempiorisies. Saint Vincent de Paul installa les Peines de la Mission au consulat d'Alger, et leur fit construire un hôpital. L'argent «lu rachat était confié directement aux Rédemptoristes ou expédié par l'Espagne à Ceuta ou par l'Italie à Livourne. Les grands- Mues de Toscane avaient établi dans cette ville un bagne, où les esclaves chrétiens à libérer attendaient la somme libératrice, sauf à être réexpédiés en pays barbaresque si elle n'arrivait pas.

La France, garantie par sa vieille alliance avec le sultan et par la bravoure de ses marins, souffrait moins que les autres Etats méditerranéens. Cependant Saint-Tropez, Antibes, Marti- «nies, Agde, Narbonne, reçurent à plusieurs reprises les visites des pirates. Pendant deux ans (1661-1662), ils firent des îles dTIyères leur quartier général. Il fallait châtier leur insolence.

Des croisières françaises commencèrent dans toute la Méditerranée. Le chevalier Paul, né d'une lavandière et devenu viceamiral, Vivonne, Tourville, surtout le duc de Beaufort, le facétieux c roi des Halles», se distinguèrent dans cette rude guerre. Sur le conseil de Colbert, Gigeri (aujourd'hui Djidjelii) fut occupé. C'était un premier essai d'établissement sur la côte algérienne. Mais il fallut bientôt abandonner cette petite place. L'année suivante, Tunis et Alger furent bombardés; les captifs

Page 1