‹ Histoire générale du IV siècle á nos joursChapitre 56 sur 167 · HI9T0I1IK OÉKÉRALC. VI · texte numérisé non relu

HI9T0I1IK OÉKÉRALC. VI

les provinces, le brigandage est organisé comme une insiituiioiv régulière, où les soldats et les moines s*engagent sans hésite k*« et les routes sont si peu sûres qu*on arrête les courriers ju. as^ qu'aux portes de Madrid.

Sous un pareil gouvernement, Téconomie est un vice, le ga-ss

pillage une vertu. L*Espagne, déclare un haut fonctionnain^i^ ne voudrait pas d'un Colbert, parce qu'il est indigne d'un graii^ prince comme son roi de vivre avec parcimonie. Aussi le» charges du palais s'accroissent-elles à l'infini; il y a pour certaines deux ou trois titulaires à la fois. On distribue chaque* jour aux portes de la résidence royale quatorze mille rations. Le nombre des pensions et des dons est prodigieux. On dépense J ainsi 3 à 4 millions de ducats par an. Les pensions se traosmettent comme un majorât. Pas une famille gi*ande ou petite qui n'aspire à vivre aux dépens du souverain. Le désordre est incroyable. Parfois, on ne sait où passe l'argent du Trésor. Aucun ministre n'a pu obtenir un état au vrai des dépenses et des recettes. « C'est le chaos, dit Foscarini, Tobscurité impénétrable. » Les concussions sont regardées comme un privilège des fonctionnaires et des sujets. Frauder les droits du roi est une habitude tolérée et môme respectée. Les ordres religieux ne dédaignent pus d'y prêter la main. « Une partie de l'Espagne vil de ce commerce, tandis que l'autre vit des offices de linance et de justice » (Villars). Aussi n'entre-t-il pas dans les coffres du roi le tiers et parfois le neuvième des impôts. Et puis, les ressources de l'empire espagnol diminuent. Les Flandres, ritaliequi alimentaient jadis le Trésor de l'Espagne, suffisent à pein^ à leurs dépenses. Les arrivages des Indes sont dévorés d'avance par les engagements. Sur un revenu total de 44 millions ^^ diicuts (le billon, (jui s'abaisse vers la lin du siècle à 27 **^^ 32 millions, c'est à peine s'il en reste 8 ou 9 dont le prii^*"*^ puisse disposer. Pour parer aux besoins croissants «le l'Etat* faut recourir à des movens extraordiiuiires : altérer les u"**^**^' naies, établir des taxes somptuaires, retrancher une partie ^^^ gag^es des fonctionnaires, vendre les domaines publics et ■ biens conununaux, recourir à des souscriptions volontaiB^*^ saisir à bord des galions l'argent des particuliers, réduin*

LESPA6NË 515

75 p. 100 le capital de la dette. La grande ressource est Temprunt, mo^is les banquiers génois ne prêtent plus qu*à des taux usuraires qui varient de 25 à 40 p. 100. Pour vivre, le roi doit engager les joyaux de sa couronne, les tableaux de son palais, Targenterie d^s églises. Malgré ces expédients, la détresse est poignante. L»^«irgent manque, même pour la subsistance de la famille royale. I-*os gardes déguenillés tendent la main dans les rues et aux portes des couvents. Les domestiques, les palefreniers de la ^Otir désertent faute de gages. Les marchands refusent le crédit Nécessaire à la table du souverain. Il ne peut faire les voyages exigés par l'étiquette qu'en vendant quelque charge. Quand le ^oi meurt, le Trésor est si pauvre que le cardinal Porto-Carrero Joît faire célébrer à ses frais les 10000 messes demandées pour le repos de son àme.

Faute de ressources, TEspagne n'a plus qu'une ombre d'armée et de flotte. A peine peut-elle mettre sur pied, pour protéger (ant de frontières, 15 000 à 20 000 hommes en temps de guerre, 8000 à 9000 en temps de paix. Ce sont des troupes étrangères, qui, en partie soldées par elle, gardent ses possessions extérieures : à peine, en 1696, y trouve-t-on 4000 soldats espagnols. L'esprit militaire semble partout éteint. Les recrues, aussitôt enrôlées, désertent, et les vieux soldats les imitent à la première occasion. On enrôle tout ce que l'on peut trouver : des enfants de dix à treize ans, des vieillards de soixante. Les effectifs ne sont complets que les jours de revue. Ce qui reste sous les drapeaux ressemble plus à des bandes de gueux qu'à des troupes réglées. Point d'habillement autre que des guenilles; des armes en mauvais état. A peine trouve-l-on dans chaque compagnie trois ou quatre officiers qui aient apparence de soldats. La solde est iouiours arriérée, souvent de deux à trois ans, et les régiments vivent de brigandage ou de mendicité. Rien n'égale l'ignorance des chefs. Les grands ne veulent servir que dans les grades supérieurs. « Un Espagnol, dit à leur sujet le proverbe, naît jrériéral dès le sein de sa mère. » Aussi le nombre des généraux d^passe-t-il celui des régiments. Pus de troupes de réserve. Il y ^ sur le papier 42 régiments de milice; c'est à peine si aux 'Moments critiques on en peut tirer 4000 hommes de troupes

5i6' L'ESPAGNE

régulières. On se borne deux fois par an à passer les miliciens en revue. Leur aspect est risible. On les voit en habits aussi râpés que de la ficelle, en souliers de cordes, jambes nues, 1( petit chapeau orné d*une plume de coq, une fraise de gueoill au cou, parader fièrement avec une épée sans fourreau. Le garnisons, même dans les places frontières, sont si faibles c qu des femmes, dit un contemporain, les battraient avec leur quenouilles ». Les remparts tombent en ruines. L'artillerie gj démontée sur les glacis. Les magasins sont vides. Tout manque la poudre, les armes, les fourrages, les grains. La marine et à peu près anéantie. 11 n'y a plus ni chantiers de construction ni arsenaux, ni dépôts, ni personnel de marins et d*officie] capables. L*Espagne, obligée par ses traités avec le pape d en tretenir 160 galères dans la Méditerranée contre les Turcs, e possède à peine 26 ou 30, dont 8 seulement sur ses côtes, et I plupart ne sont que des navires de plaisance ou de transport. L flotte de rOcéan compte seulement 7 à 8 vaisseaux. Medini Celi, en 1681, fait un grand effort : il la porte à un effectif de 1 à 20 gros bâtiments, avec 900 canons et 8000 hommes d*équipag( Puis, on laisse pourrir ces navires dans les ports. En 1700, en reste à peine 2, outre les galions destinés au service de Indes. Aussi les corsaires insultent-ils les côtes sans défense et ce sont les Hottes anglaise et hollandaise qui, en temps d

guerre, protègent TEIat dont la marine au xyi*" siècle avait fa trembler l'Europe.

La société : TÉglisevles grands, le peuple : la miser publique. — Un seul corps conserve dans cette société moi rante quelque vitalité : c'est le clergé. Le nombre de ses men bres, l'importance de ses richesses, ne cessent de s'accroîtr quand tout décroît autour de lui. Les donations affluent; chacui suivant l'usage espagnol, veut faire « son àine héritière » < enrichit l'F^^lise, en dépouillant les créanciers. « Il n'y a pa dans la chrétienté, dit un envoyé vénitien, d'Etat où les eceh siasli«|ues ai)sorhent davantage les rev(»nus publics, et où le ordres religieux soient jdus nombreux. » En elTet, les moines comme dans l'Eglise d'Orient, pullulent et accaparent presqu tous les évi'^rliés. Seuls, ils gardent quelque culture au miliei

du déclin des études, tandis que le clergé séculier vit dans la corruption et croupit dans une telle ignorance que la plupart des prêtres ne comprennent pas leur bréviaire. Les évoques et les dignitaires des ordres envahissent les hauts emplois, disputent aux grands les hautes charges. On voit en ilOO un cardinal premier ministre, colonel des gardes et lieutenant général de la mer; un archevêque président de Castille; un prêtre juge de commerce à Séville; un autre vice-roi de Mexique. Un moment, on parle de confier la direction de la guerre à Tévêque de Jtalstga. L'Eglise maintient ses privilèges et brave le pouvoir civil- En 1680, le président de Castille est disgracié pour s*être opposé à l'intervention du nonce dans une élection monastique. Le duc de Veraguas, vice-roi de Valence, est révoqué pour avoir fait exécuter un moine chef de brigands. L'Inquisition domine loiit par la terreur, et continue ses autos-da-fe. Une € junte de réforme », instituée en 4695, signale vainement ses abus, ses empiét^'n^nts aux dépens de la justice ordinaire, les privilèges de ses familiers, les inconvénients de son droit d'asile. Les inquisiteurs menacés ripostent en accusant le parti autrichien d'3-^oir ensorcelé le roi. Charles II se soumet à leurs exorcLdines, et les projets de la junte disparaissent dans l'éclat d*on procès scandaleux.

li'aristocratie, au contraire, décline rapidement. Dans la

déiresse de l'Espagne ont grandi des générations qui n'ont

conservé des ancêtres que les vices sans les vertus. Les grands

vivent dans une ignorance crasse, dans l'oisiveté et la débauche

de Madrid, occupés uniquement de fêtes, de courtisanes et d'in-

trig-uesde cour. On ne trouve plus parmi eux ni hommes d'Etat,

iî généraux, ni écrivains. Perdus de mollesse, criblés de dettes,

dissipant avec des filles les débris de leur patrimoine, aggra-

va^r^t leur détresse par leur prodigalité effrénée, ils courent à la

■*uâne qui les guette. Déjà se trahit la gêne dans leurs palais.

n» c)nt 50 chevaux dans leurs écuries, et point de paille ou de

^>i«:ï pour les nourrir. Ils vivent au jour le jour, laissant leurs

>^ *::Mtilshommes et leurs dames de compagnie, sous le satin et le

'"^lours, tremper leur pain aux cuisines publiques et se nourrir

* ^i^il et de ciboule. Ils vendent à bas prix leurs tableaux, leurs

objets d'art, les meubles précieux de leurs palais. A voir les files de chariots qui emmènent à l'étranger ces débris de leur opulence, Madrid ressemble à une ville prise d*assaut. L'aristocralie, ruinée, sans esprit militaire, sans instruction, sans talents, na plus pour subsister que les pensions, les charges civiles et railitaires, à Tassant desquelles elle se rue avec un emportement famélique, troublant le palais de ses cabales, vivant dans le mépris du mérite et des lois, < détruisant enfin, suivant le mot profond de Foscarini, la royauté qui la détruite ».

La masse de la nation, hidalgos, artisans, gens du peuple, végète dans le dénuement. L'agriculture est presque anéantie. Le désert gagne partout, et les campagnes de TEspagne, au dire d'un contemporain, ressemblent aux sables de la Libye. Les dernières fabriques ferment leurs portes; à peine en subsiste-t-il quelques-unes à Ségovie, à Séville, à Grenade, à Tolède. Unt?? multitude d'ouvriers étrangers accaparent les métiers et les5 salaires : on en compte 60 000 à 70 000 rien que d'origine fran — çaise. Le commerce espagnol décline au point que Texportatioim est réduite à 24 millions de livres, tandis que la France failL 30 à 40 millions d'affaires dans l'empire de sa rivale, tandis que? l'Angleterre retire de l'Espagne 400 000 livres sterling par an^ le cinquième de ses profils. Les Génois, les Hollandais, le^ Uambourgeois, les Portugais, les Flamands s'enrichissent des?, dépouilles d'un peuple qui n'a môme plus la force d'exploilerles richesses de son sol. La famine, les pestes, l'émigration, \tm guerre ont réduit la population à 5 millions et demi d'habitants ^ d'après les uns; à 4 millions, d'après les autres. Leur aspec "• excite la pitié. Ils sont d'une maigreur affreuse, si abattus e € si misérables « qu'ils no paraissent subsister que de ce qu'or'B appelle ici fomar cl sol (humer le soleil) », écrit la marquise de Villars. Et son amie M"'* de Sévigné ajoute : < Elle nousdi M (|u'il n'y a qu'à ôtre en Espagne pour ne plus avoir envie d'w^ bâtir des châteaux ». C'était cependant dans cette masse stoïqurr et fière, brave, capable d'élans soudains et de dévouementî= héroïques, i\ue se trouvait la réserve de l'avenir.

BIBLIOGRAPHIE

V*eu de documents publiés; les pièces publiées proviennent presque toutes *\es publications étrangères.

I* lk»euiiient«. — Un nombre encore restreint de pièces d'ordre militaire

eUliplomatique, surtout pamphlets et courts mémoires, se trouvent dans le

Semunario erudilo de Valladares de Stomayor, 34 vol. in-i, 1787. — La

Colmon lie iloc. ined. para la hist. de Espana^ t. LXVII, LXXIV, XCV. —

h Mémorial historico-eapanoL — La Reviata de archiroa y bibliotheca^. — La

H'vue El Archiva. — La Gaceta de Madrid (depuis 1660). — La Novisaima Hfco-

pt/acion. — Voir, ci-dessus, la bibliographie du chapitre xiv, t. V, p. 680.

^Documenta et relations cl*oi*lflrine étransere. — Relazioni dei

atuti Europei^Sp^LgnsL^ par Berchet et Barozzi, t. II, 1862. — Mémoires du

/narquis de Villars, sur la cour d'Espagne (1679-81), la meilleure édition

par Morel Fatio, 1894. — lettres de M- de Villars à M™^ de Coulanges,

ia iTieill. éd. par Courtois, 1868. — Saint-Simon, édit. Boislisle, t. I à VII.

--Relation dès différends arrivés en Espagne entre don Juan d'Autriche et le

carfiinal Nithard, 1677, Paris. — Muret, Lettres écrites de Madrid en

i(JftO-67, édit. Morel Fatio, Paris, 1879. — Carel de Sainte -Garde, Mémoires

^urê^ux envoyés de Madrid, Paris, 1670. — Relation du voyage d* Espagne,

>ar M"^ d'Aulnoy, Paris, 1693. — Les Mémoires de la même sur la cour

^^s^jjagne, 1693 (réédités avec le Voyage par M'"** Carey, 1874), ont peu de

al«>\ir. — Voyages faits en divers temps en Espagne et en Portugal, Amster-

*-«^i, 1699. — Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne,

'^*ol. in-i (jusqu'en 1678), Co//. doc, inédit, hisl, de France. — Recueil des

^^ ructioiis données aux amb. de France en Espagne, par Morel Fatio et

^-^)nardon, in-8, t. I*'', 1894. — Correspondance inédite du duc d'Harcourt,

^ • t. llippeau, Paris, 1875. — Voyage en Espagne d*un ambassadeur marocain

^JO-91), édit. Sauvaire, 188i. — Mémoires du ield-maréchal comte de

"Westerloo, Bruxelles, 1840. — Correspondance de lord Stanhope,

bliée sous le litre de Spuin under Charles the second (1690-99), édit. lord

bon, Londres, 18H. — .Mémoires et négociations secrètes du comte <le

, éd. par La Torre (authenticité suspecte), La Haye, 1720.

3'^ Onvragres grénéraiix et iiartieuliers |MMitéi*iear«. — Les

^stoires générales de Rosseeuw Saint-Hilaire, t. XII (sans valeur),

L*Ortiz et de Lafuente, t. XVII (suflisante au point de vue narratif;. —

histoires de la civilisation (en esp.) ducs à Tapia, 18*9, et à Moron, 18U. —

Sh. ^ITeisB, VEspagne de Philippe II à Vavènement des Bourbons, 1844 'insuf-

%sant pour cotte période). — Les ouvrages de Noorden, GsBdecke, Heigel,

^eynald, et surtout de Legrelle (le meilleur), sur la question de laSucces-

==iion ivoir ci-dessous, bibliogr. du chapitre xx). — La monographie de

Mftaldonado Macanaz, sur les dernières années de Charles II (Rev. de

Kspana, 1889-90). — A. Legrelle, La mission de M. de Hébenac, etc.

C\r»88-1689), Paris, I89'k — H. Kûnzl, Leben und Briefwechscl des Land-

-^nifen Georg von Hessen-Darmstadt, Vienne, 1877.

Page 1