‹ Histoire générale du IV siècle á nos joursChapitre 7 sur 167 · Voir, ci-dessous, le chapilre Empire ottoman · texte numérisé non relu

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2. Voir, ci-dessus, l. IV, p. 818, sur ces corsaires, et p. 824, la bibliographie, Irès complète, afférente à ce sujet.

chréliens furent mis en liberté. Le roi songea un moment à délivrer les Grecs et les Lieux-Saints. Leibnitz lui proposa un plan raisonné pour occuper l'Egypte, « cette Hollande de rOrient. » On peut regretter que Louis XIV n'ait pas détourné de ce côté ses projets de conquête. Déjà le pavillon français régnait en maitre dans toute la Méditerranée. Il y eût acquis à jamais une incontestable suprématie.

Le droit de dévolution. — Mais déjà la lutte contre la maison d'Autriche avait recommencé. Celte lutte était une condition nécessaire de la formation territoriale de la France : « Qui empêche la guerre de Flandre, disait déjà Coligny au siècle précédent, n'est pas bon Français : il a la croix rouge d'Espagne dans le ventre. » Ainsi pensait Louis XIV. Il profita de la mort de son beau-père Philippe IV pour rechercher la conquête de la Belgique. Les négociations en vue de cette acquisition étaient engagées depuis plusieurs années. Une guerre de plume avait commencé entre Duhan, auteur du Traité de^ droits de la Reine y et le jésuite Nithard, conseiller de la régente d'Espagne. Bientôt Lionne fit valoir le droit de dévolution. Tel était le prétexte juridique : en réalité, la raison d'Etat était en jeu et Louis XIV trouvait l'occasion bonne pour se tailler dans les Pavs-Bas « une dot à la reine et une frontière à son royaume. »

La guerre de la Dévolution. — Au mois de mai 1667, les armées se mirent en marche sans déclaration de guerre. « Nous prétendons, disait le manifeste du roi, entretenir très religieusement la paix, mais nous tâchons d'entrer en possession de ce qui nous est usurpé. » La Belgique était dégarnie de troupes, ïurenne, à la tête de 35 000 hommes, enleva Armentières et Charleroy. Son lieutenant, le maréchal d'Aumont, conquit Bergués. Fumes, et tout le sud de la Flandre maritime. Leur jonction opérée, ils entrèrent sans peine à Tournay, à Douai, à Courtray, à Oudenarde. Lille, assiégée, se rendit au bout de neuf jours (août 1667). Vauban avait dirigé le siège. Louis XIV s'y était conduit bravement et animait tout de sa présence. C'était comme une promenade militaire, « où les valets auraient suffi pour ouvrir les portes. » Les succès de la diplomatie

n^étaient pas moins signalés que ceux des armes. L*ambassadeur à Vienne, le chevalier de Grémonville, réussit à faire reconnaître à Tempereur Léopold, le principal co-intéressé de Louis Xi Y dans la succession d'Espagne, les droits du roi de France. Un traité de partage éventuel, en cas de mort de Charles II, fut signé très secrètement le 20 janvier 1668. L'Empereur devait avoir dans sa part, TEspagne, le Milanais, la Sardaigne et les colonies espagnoles; le roi de France, les Pays Bas avec la Franche- Comté, la Navarre, Naples, la Sicile, les Philippines.

La Triple alliance : traité d'Aix-la-Chapelle (1668). — Les Hollandais s'unirent avec la Suède et l'Angleterre pour arrêter les progrès menaçants de la France. Dès le mois de janvier 1668, une entente se produisit contre la France entre les trois gouvernements. La réponse de Louis XIV à ce projet de coalition ne se fit pas attendre. Des troupes avaient été réunies en grand nombre dans le gouvernement de Bourgogne, qui appartenait au prince de Condé. Le 3 février, Condé envahit la Franche-Comté. En dix-huit jours, Besançon, Salins et Gray tombent au pouvoir des Français. Dôle ouvre ses portes au maréchal de Gramont, qui a su persuader à ses habitants « que c'est une opération épouvantable d'être passé au fil de l'épée. » Louis XIV vient rejoindre Condé, pour « se montrer à la Fortune qui faisait tout pour lui. » Cette brillante chevauchée hâta la conclusion définitive de la Triple alliance de La Haye. L'Angleterre, les Provinces-Unies et la Suède contractèrent une alliance Jéfensive et proposèrent leur médiation entre la France et I Espagne : elles s'engageaient par des articles secrets à contraindre Louis XIV à la paix, au besoin par les armes, et à ramener ses frontières à celles qu'avait stipulées le traité des Pyrénées. L'accord, signé le 25 avril, ne fut complété par l'acfîession de la Suède que le o mai. Déjà les conditions de la paix avaient été discutées à Saint-Germain entre la France et 'Espagne (15 avril). Louis XIV comprit la nécessité de s'arrêter ^n plein triomphe. Le pape offrit son arbitrage. Le congrès pour la paix définitive s'ouvrit à Aix-la-Chapelle. Là « un fantôme <1 arbitre discuta avec des fantômes de plénipotentiaires » des conditions de paix déjà fixées. Louis XIV rendit la Franche-

no LOUIS XIV

Comté; mais il garda ses conquêtes en Flandre, c*est-à-dire Bei^ues, Furnes, Armentières, Courtray, Lille, Douai, Tournay, Âth, Binch, Oudenarde et Charleroy. Les positions obtenues formaient des enclaves en territoire ennemi. C'étaient des places d*attente, dont la situation aventurée impliquait la possession des territoires avoisinants. La paix d'Aix-la-Chapelle (2 mai 1668) préparait donc de nouvelles conquêtes.

Préliminaires de la guerre de Hollande. ■— L*oi^ueii de Louis XIV avait été profondément blessé. Il voulut tirer des ilollandais une vengeance éclatante. Tout se réunissait pour les lui rendre haïssables ; ils étaient protestants et il songeait déjà à rétablir dans ses États l'unité catholique. C'étaient des républicains, qui accueillaient avec faveur tous les adversaires du droit divin, qui imprimaient toutes les gazettes, libelles et pamphlets, où le « grand rûi » était attaqué sans mesure. Anciens clients de la France, à qui ils étaient en grande partie redevables de leur indépendance nationale, ils faisaient cause commune avec ses ennemis. Colbert leur reprochait d'avoir, en représailles des tarifs protecteurs de 1667, élevé les droits d'entrée sur nos vins et nos eaux-de-vie. Ils étaient hostiles au développement de notre marine, hostiles à nos agrandissements en Belgique. Louvois démontrait au roi que la conquête de la Hollande était la voie la plus sûre pour l'acquisition des Pays-Bas espagnols. L'on parlait à la cour de France d'une médaille, que personne n'avait jamais vue pour la bonne raison qu'elle n'exista jamais, où aurait été représenté Josué arrêtant le Soleil ; d'une inscription fastueuse où les Hollandais se vantaient « d'avoir réconcilié les rois, fait régner la paix sur la terre par la force des armes, et pacifié l'Europe. » Ainsi guerre d'intérêts, mais surtout guerre de principe et guerre de vengeance, telle fut la guerre de Hollande. Les trois grands ministres du roi rivalisèrent d'activité pour donner à Louis XIV, Lionne des alliés, Colbert des ressources, Louvois des armées.

LA 6UERRB DE HOLLANDE itl

Il fallait d'abord faire le vide autour de la Hollande en retournant contre elle la Triple alliance. Le nœud de la question était à Londres. Le parlement anglais était hostile au roi de France; mais le roi Charles II ne songeait qu'à obtenir de la France de Tau^ent pour ses plaisirs. Avec lui, la politique était devenue un jeu de dames. Colbert de Croissy, frère du grand Colbert, prépara Talliance; Madame Henriette» sœur de Charles II et duchesse d'Orléans, vint à Douvres signer le traité déflnitif, et sa jolie dame d'honneur, Louise de Kéroualle, resta auprès de Charles H, pour l'affermir dans ses sentiments français. Charles U s'unit à Louis XIV contre les Provinces-Unies moyennant un subside annuel de trois millions; il devait recevoir l'ile de Walcheren et les bouches de l'Escaut, pour sa part dans la conquête. Par des articles tenus secrets, il s'engageait en outre à embrasser le catholicisme et à le rétablir dans son royaume, en retour d'un subside supplémentaire de deux milUons. L'Allemagne entra de même dans la sphère des intérêts français. L'empereur Léopold, prince ondoyant et versatile, incapable de vouloir, était comme < une statue que Ton porte où l'on veut et que l'on redresse à son plaisir. » « Avec lui, disait l'ambassadeur français Grémonville, il fallait toujours raccommoder l'horloge. » Il était lié à la France par le traité de partage de 1668; il réclama cependant un fort subside, c comme ces principicules qui cherchent a faire bouillir la marmite. » D*ailleurs Louis XIV pouvait toujours provoquer contre lui de nouveaux soulèvements des Hongrois et l'arrêter dans sa marche vers Voue8l{Lh'ang nach Weslen) à l'aide de l'Alliance du Rhin. Dos traités particuliers furent conclus : 1^ avec l'Ëlecleur de Brandebourg (31 décembre 1669), s le très humble et obéissant serviteur du roi, » qui, en retour de la promesse de la Gueldre espagnole, devait fournir a la France un secours de 6000 fantassins et de 4000 cavaliers pour l'aider à conquérir la Belgique; 2* avec l'Electeur de Bavière (17 février 1670) : la fille de l'Électeur devait épouser le « grand daupliin » quand tous deux seraient en âge d'être mariés. Dans un urlicle secret, l'Electeur promettait de contribuer à faire élire Louis XIV empereur d'Allemagne à la mort de Léopold, à condition que

lui-même deviendrait roi des Romains. Ainsi reparaissait ce rêve de domination universelle en Europe grâce à Tacquisition de TEmpire, caressé un moment, puis bien vite rejeté par le sage Mazarin en 1658.

En Suède la négociation fut commencée par Arnauld de Pomponne; après lui, Courtin, « le courtisan le plus retors, Tesprit le plus raffiné, le favori le plus modeste » (Fomeron), signa le traité définitif (14 avril 1672). Moyennant 400 000 écus une fois payés et un subside annuel de 60000 écus, la Suède s*engageait à fermer, de concert avec le Danemark, la Baltique aux flottes hollandaises et à faire une diversion par le nord. L*alliance suédoise, tout intermittente qu*elle fût, était utile à la France. La Suède pouvait tenir en respect l'Empereur, grâce aux voix dont elle disposait à la diète de Ratisbonne, et les Hollandais, en dirigeant de Brème une expédition sur leur territoire. Ainsi Louis XIV avait opéré autour de la petite république des Provinces-Unies une sorte de circonvallation diplomatique.

Louvois n'avait pas moins activement préparé la guerre : la Lorraine occupée en 1670, un secours envoyé à l'évêque de Munster et Tinstallation d'une garnison française à Neuss assuraient aux troupes françaises le libre accès vers la Hollande, sans violer la neutralité des Pays-Bas espagnols. Des magasins furent disposés tout le long de la route. Les Hollandais vendirent même au roi de la poudre et du plomb : ils n'avaient souci que du gain commercial immédiat. 35000 étrangers furent levés en Italie, en Suisse, en Allemagne. Pour la première fois on vit, grâce à Louvois, une armée de 120 000 hommes, dont 12 000 cavaliers, avec 100 pièces de canon, réunis sans confusion sur un même point, ayant leurs approvisionnements assurés, leur marche et leur destination fixées à l'avance. Louvois suppléait, suffisait à tout. Condé commandait l'avant-garde, Luxembourg et Ghamilly les deux ailes, Turenne le gros de l'armée. Le roi présidait à cette belle chevauchée : il se flattait « d'aller voyager tranquillement en Hollande. >

Invasion de la Hollande. — Pour ôter à l'Espagne tout prétexte d'intervention, la Belsrique est tournée; l'armée s'avance

en bon ordre par les terres de l'évoque de Liège, de TElecteur de Cologne, de l'évêque de Munster. Le Rhin est passé une première fois à Wesel; il Test de nouveau à Tollhuys. Combien de voix enthousiastes ont chanté cette merveille du passage du Rhin ! (12 juin 1672.) < Opération de quatrième ordre », a écrit cependant Napoléon, toujours un peu suspect, quand il juge les capitaines ses devanciers. Mais n'était-ce donc rien d'avoir laissé à gauche le Wahal, adroite le profond Yssel, d'avoir trouvé un gué presque complet, qui donnait accès dans le Betaw, d'avoir tourné les 25000 hommes du prince d'Orange, de se trouver d'emblée en plein cœur du pays de Hollande ? L'imprudence du jeune duc de Longueville, qui attaqua les 1 200 hommes de Wûrtz, au moment où ils proposaient de se rendre, lui coûta la vie ainsi qu'à quelques Français ; quelques autres se noyèrent. Mais les résultats furent immenses : l'abandon de la ligne de l'Yssel par le prince d'Orange, la prise de Schenck, de Nimègue, d'Arnheim, de Devenler, de Zwolle, l'occupation de tout le Betaw, la reddition d'Utrecht. Les villes hollandaises n'attendaient qu'une c semonce » pour se rendre. Quatre soldats furent maîtres pendant quelque temps de Muyden, centre des écluses du Zuyderzée, dont on ignorait l'importance. A Amsterdam, le conseil de la ville discuta si l'on ne se rendrait pas immédiatement pour adoucir les exigences du vainqueur. Le boui^mestre, qui était vieux, avait sommeillé pendant la délibération. Lorsqu'il connut la décision prise : « Avez-vous reçu, s'écria-t-il, sommation de rendre les clefs? — Pas encore. — Attendez au moins pour les offrir qu'elles vous soient demandées. » Cette observation de bon sens sauva Amsterdam. La panique était générale : les plus riches bourgeois songeaient à mettre à la voile avec leurs trésors vers le Cap ou Batavia. Sur mer, à la suite de la bataille indécise de Solebay, le grand Ruyter avait peine à empêcher le débarquement de l'ennemi. Celait un effondrement complet de la glorieuse petite république.

Jean de Witt adressa à Louis XIV des propositions de paix désespérées. Tous les pays de généralité seraient cédés au roi, c'est-à-dire Maestricht et les places de la Meuse, Berg-op-Zoom, Bréda, Bois-le-Duc avec tout le Brabant hollandais; une

HitTOnS GiMiMAUU VI. 8

indemnité de 6 millions serait payée pour les frais de la guerre. Louis XIV aurait dû signer sur-le-champ. Mais il croyait les Hollandais à bout de forces : il exigea d'eux la cession de tout le Betaw, une écrasante indemnité de 25 millions, le rétablissement du catholicisme sur le pied d'égalité avec le protestantisme; enfîn l'envoi chaque année d'une ambassade solennelle, qui viendrait lui rendre grâce « d'avoir laissé aux Provinces-Unies l'indépendance que les rois ses prédécesseurs leur avaient fait acquérir ». Les Hollandais ne pouvaient répondre à un si outrageant défi que par un soulèvement national. Les frères de Witt furent assassinés au palais national du Binnenhof, à La Haye, et leurs corps mis en pièces par une populace en délire. Pour concentrer la défense en des mains énergiques, Guillaume d'Orange fut élevé au stathoudérat. Il devint l'âme de toute TEurope dans sa résistance à Louis XIV. Debout derrière la dernière digue, il ne désespéra pas du salut de la patrie : il mit la Hollande sous les eaux. Louis XIV avait commis la faute de disperser ses garnisons dans les différentes villes prises. Il dut reculer devant l'Océan. Après une vaine tentative de Luxembourg pour surprendre Amsterdam sur la glace, pendant l'hiver de 1672-1673, l'armée française évacua la Hollande.

Deuxième coalition : la « grande alliance ». — Déjà

la guerre avait changé de caractère. En même temps que les

grandes ambitions venaient à Louis XIV, le secours des grandes

coalitions venait aux Hollandais. Guillaume d'Orange chercha

partout des ennemis à opposer au roi. Il eut bientôt avec lui

presque toute l'Europe : l'empereur Léopold, qui regrettait le

traité de partage de 1668, le Grand Electeur, même les ducs

de Brunswick et de Hesse, anciens adhérents de l'Alliance du

Rhin, le roi de Danemark, le roi d'Espagne, ce dernier qui

allait payer seul pour tous les autres. Cette seconde coalition,

dirigée contre la France trop puissante, s'appelle la Grande

Alliance de La Haye. Turenne, détaché en Allemagne, rejeta,

par une marche téraiéraire, au delà du Weser et de l'Elbe,

l'Electeur de Brandebourg et le força à signer une trêve, qui fut

rompue presque aussitôt. Sur mer, les deux batailles de Wal

cheren et du Texel tournèrent à Tavantage des Hollandais. L'Angleterre frémissante réclamait à grands cris la guerre contre la France. Son roi, dominé par Louise de Kéroualle, devenue duchesse de Portsmouth, eut bien de la peine à maintenir son peuple dans la neutralité. La Suède seule restait ralliée agissante de la France (1673-1674).

Les opérations militaires se répartissent dès lors entre deux théâtres principaux : la Belgique et la région du Rhin moyen. Louis XlVy qui avait annoncé la résolution de commander seul Tarmée, n*osa cependant risquer que la guerre de sièges. Il s*empara de Maêstricht grâce à Vauban (1673). La campagne de 1674 débuta par Tinvasion de la Franche-Comté, aussi rapide et brillante que celle de 1668. Le roi investit Besançon, et Vauban força la place â se rendre, en hissant des canons sur les montagnes de Bregille et de Chaudanne qui dominent la ville. Cette (ois, c'est le duc de Navailles, et non plus Condé, qui avait conduit la marche de larmée. Condé était, dans le Nord, opposé à Guillaume d*Orange. Il infligea au chef ennemi un sanglant échec sur le plateau du Fay près de Sénef . Malgré les pertes énormes des Français (8000 Français contre 10 000 ennemis), cette victoire n'eut d'autre résultat que « d'outrer la gloire de Monsieur le Prince. »

Campagne du Palatinat et d'Alsace. — Turenne était de ces généraux prudents, qui ne laissent rien au hasard. Son génie croissait avec les années : ses plus belles campagnes furent ses deux dernières, dans le Palatinat et en Alsace. Avec une petite armée, il était chargé de couvrir le Rhin moyen et darrèter les Allemands de Caprara et du duc de Lorraine, les Brandebourgeois et Prussiens du Grand Electeur, et les Autrichiens de Beurnonville. Deux fois il les surprit au delà du Rhin el les battit à Sinzheim et à Ladenbourg (juin-juillet 1674). Louvois ordonna à Turenne de ravager le Palatinat pour interposer un désert entre TAUemagne et l'Alsace. C'était une sauvage exécution militaire, mais c'était aussi une mesure de représailles : les habitants du Palatinat refusaient obstinément J acquitter aucune réquisition ; les paysans exerçaient toutes sortes de cruautés sur les soldats français qu'ils pouvaient sur-

prendre. Ils en brûlèrent quelques-uns à petit feu, en pendirent d'autres la tête en bas, arrachèrent à d'autres le cœur et les entrailles, ou les exposèrent sur les grands chemins après leur avoir crevé les yeux et les avoir mutilés de diverses manières. Turenne ne put arrêter ses hommes déchaînés. L'Electeur palatin protesta non contre l'usage, mais contre l'abus des incendies : « Il me semble, écrivait-il, qu'on ne met le feu qu'aux lieux qui refusent des contributions. » Au xvn* siècle, la coutume de la guerre autorisait toutes ces atrocités. « Jamais accès de fièvre n'ont été si réglés que notre coutume de brûler de deux jours l'un ceux qui sont assez sots pour nous y obliger », écrivait Luxembourg en 1672.

Ces sanglantes exécutions furent inutiles. La ville libre de Strasbourg livra son pont aux ennemis. Caprara, le duc de Lorraine et Beurnonville passèrent successivement. Turenne accourut des bords de la Lauter, les arrêta au combat d'Enzheim (4 octobre 1674) et les rejeta sous le canon de Strasboui^. Mais l'arrivée de 20 000 Brandebourgeois du Grand Electeur changea la face des choses. Turenne n'avait que 35 000 hommes à opposer à 60 000 ennemis. Il fit semblant de prendre ses quartiers d'hiver dans la Lorraine, comme s'il renonçait à l'Alsace. Les Allemands crurent la campagne finie, se dispersèrent tout le long de l'Ill, de Strasbourg à Altkirch, et ne songèrent, plus qu'à passer en fêtes la mauvaise saison. C'est làdessus que comptait Turenne. Malgré l'opposition du roi et de Louvois, qui lui prescrivaient d'attendre, il résolut de reprendre l'Alsace : « Quand on a un nombre raisonnable de troupes, on ne quitte pas un pays encore que l'ennemi en ait beaucoup davantage.... Je connais la force des troupes impériales, les généraux qui les commandent, le pays où je suis. Je prends tout sur moi. » Ainsi osait résister Turenne à l'arrogant ministre de Louis XIV; le moindre échec l'eût perdu. Mais il ajoutait -pour ses officiers : « Il ne faut pas qu'un seul homme de guerre reste en repos, tant qu'il y aura un Allemand en deçà du Rhin en Alsace. » Turenne s'arrange donc pour laisser aux défilés des Vosges un simple cordon de troupes, destiné à tromper l'ennemi. Il fait filer le reste vers le sud, en plein hiver, malgré la

neige et les chemins impraticables, concentre vers Belfort ses divers détachements et tombe à Timproviste sur les Allemands dispersés. Il les bat successivement à Mulhouse, à Colmar, à Turkheim et les force à repasser le Rhin dans le plus grand désordre. L'Alsace avait subi de leur part d'affreux ravages, qui ne peuvent être comparés qu'à ceux du Palatinat. Elle respira délivrée. Louis XIV, saisi d'admiration, appela Turenne à Versailles. Sur tout le parcours, celui-ci fut l'objet d'une ovalion enthousiaste : on saluait en lui le sauveur de la Lorraine et de la Champagne, le père commun de tous ceux qu'il avait mis à l'abri des maux de la guerre. Pour que le triomphe du plus modeste des vainqueurs fût complet, Louis XIV fit lire en présence de la cour, muette d'admiration, la lettre écrite par le maréchal à Le Tellier le 30 octobre, où il avait tracé d'avance tout le détail des opérations de son admirable campagne.

Mort de Turenne; retraite de Gondé. — Turenne se déroba bientôt à ces ovations : il avait hâte de reprendre la campagne contre Montecuccoli, qui cherchait à repasser le Rhin et à reconquérir l'Alsace. De savantes manœuvres commencèrent au delà du Rhin. < Turenne et Montecuccoli luttaient dans toute la liberté de leur génie sur un espace de quelques lieues carrées. Chacun d'eux devinait ce qu'allait faire son rival par ce qu'il eût fait à sa place. » Après deux mois d'efforts, Turenne se préparait enfin a livrer bataille à Salzbach (Sasbach) : « Je les tiens; ils ne pourront plus m'échapper », avait-il dit. Au moment où il observait une dernière fois les positions ennemies, un boulet le frappa en pleine poitrine (27 juillet 1675). « Un homme est mort qui faisait honneur à l'humanité », s'écria Montecuccoli. Il chercha à profiter de la disparition de son adversaire. Les Français, privés de leur « père », étaient dans le plus grand désarroi. De Lorges et Vaubrun se repliaient en désordre par le pont d'Altenheim. L'Alsace allait être foulée de nouveau par le pied de l'ennemi. Condé fut appelé des Pays-Bas pour la sauver : < Plût à Dieu, disait-il, que je pusse causer un quart d'heure avec l'ombre de M. de Turenne. » Il s'inspira du moins de ses exemples et, dans une campagne savamment menée, força Montecuccoli à repasser sur la rive droite du Rhin. Ce fut

le dernier succès du prince de Condé. Il alla achever dans sa belle retraite de Chantilly, au milieu des artistes et des lettrés, sa glorieuse vie de soldat. Montecuccoli se retira de même, déclarant qu'après avoir eu Thonneur de battre Kuprilû, Turenne et Condé, il ne voulait pas compromettre sa gloire avec la « monnaie de M. de Turenne *. »

Luxembourg et Gréqui. — La < monnaie » de Turenne et de Condé, c'étaient les six maréchaux nommés par Louis XIV en 1675. Mais Créqui et Luxemboui^ n'étaient pas de médiocres continuateurs de ces deux grands chefs. En outre, Louvois et Yauban restaient. Cependant Créqui fut battu à Consarbruck par le duc de Lorraine; Trêves et Philipsbourg furent perdus. La guerre de sièges réussit mieux dans le Nord. La prise de Condé, de Valenciennes, de Bouchain, de Cambrai, assura c ce pré carré si désirable, selon Vauban, sans quoi le roi ne pourrail jamais rien faire de solide. » Le duc d'Orléans, frère du roi, et le maréchal de Luxembourg aussi impétueux et inspiré que son maitre Condé, gagnèrent sur Guillaume d'Orange la grande victoire de Cassel et le forcèrent à lever le siège de Charleroi. « Le prince d'Orange peut se vanter d'une chose, disait-on. C'est qu'il n'y a point de général qui, à son âge, ait levé plus de sièges et perdu plus de batailles que lui. » En même temps, le maréchal de Créqui, imitant Turenne, réussit à devancer sans cesse, par des marches habiles et imprévues, son redoutable adversaire le duc de Lorraine, Charles V. U l'empêcha d'attaquer Metz, de se joindre à Guillaume d'Orange en descendant la Meuse, au prince de Saxe en remontant entre les Vosges et le Rhin. Il le battit à Kochcrsberg, près Strasbourg, passa le Rhin, et enleva Fribourg en Brisgau (1675-1677).

Expédition de Sicile. — Sur mer, la marine française ne remportait pas de moins beaux succès. Messine s'étant révoltée contre le gouverneur espagnol, Diego Soria, fit proposer à Louis XIV la suzeraineté de la Sicile. C'était une diversion inattendue. Duquesne, placé sous les ordres du brillant, mais

1. Montecuccoli clait très indépendant à Tégard de la cour de Vienne. Un jour Tcmpercur Léopold lui demandait comment il avait exécuté ses instructions : « Sire, je les ai mises dans ma cassette et je vous les rapporte. »

indoleut, Vivonne, fut chargé de combatlre la flotte hollandaise de Ruyter, envoyée au secours des Espagnols. Il gagna sur eux les batailles navales de Stromboli, d'Agosta et de Palerme. Ruyter mourut dans la seconde de ces rencontres et Louis XIV s'honora lui-même en faisant rendre à son glorieux ennemi les honneurs militaires sur le passage de sa dépouille mortelle. Ces victoires assurèrent au pavillon français l'empire de la Méditerranée. Mais Louis XIY avait quelque répugnance à soutenir des sujets révoltés contre leur prince. Il ordonna Tévacuation de Messine. Le vice-roi La Feuillade, n'osant annoncer cette trahison, donna des fêtes brillantes et fit appareiller la flotte en prenant pour prétexte une attaque contre Palerme. La flotte leva Tancre au milieu de l'allégresse générale. Mais, en pleine mer, La Feuillade fit appeler les jurats, pour leur signifier qu'il avait ordre de rentrer à Toulon, qu'il attendrait vingt-quatre heures pour laisser aux sénateurs et à leur famille le temps de s'embarquer avec lui. Messine fut livrée à la colère du roi d'Espagne. Louis XIV avait le double tort de mépriser les Italiens et de le leur laisser trop voir (1616-1678).

Négociations : les traités de Nimègue (1678-1679). — Cependant la prolongation de la guerre causait en France des ruines cruelles. On avait dépensé 93 millions en 1674, 111 millions en 1676; 300 millions avaient été obtenus par des expédients et par des augmentations d'impôts. L'extrême misère amena des révoltes contre les impôts en Normandie, en Bretagne, en Guyenne. Les parlements de Bordeaux et de Rouen furent dissous à cause de leur indulgence. Nos seuls alliés, les Suédois, avaient été battus à Fehrbellin dans les marais du Brandebourg, par le Grand Electeur (1675) : c'était le premier succès des armées prussiennes et comme Taurore de leur fortune. L'Angleterre coûtait plus cher que jamais : il fallait augmenter la pension du roi, payer les ministres, soudoyer les membres influents du parlement. < Ceux qui ne donnent rien en ce paysci seront mal servis », écrit Ruvigny. Cependant, selon le témoignage de Courtin, successeur de Ruvigny, les Anglais nous haïssaient et ne cherchaient que des prétextes pour témoigner ouvertement leur animosité. En 1677, Guillaume d'Orange

épousa la princesse Marie, fille du duc d'York et nièce de Charles U. Il espérait bien entraîner la nation anglaise dans la guerre contre la France. Louis XIV comprit la nécessité de traiter.

Des négociations s'ouvrirent à Nimègue. Colbert de Croissy et le maréchal d'Estrades y représentèrent la France ; Arnauld de Pomponne dirigeait tout de Versailles. En vain Guillaume d'Orange et l'ambassadeur anglais William Temple cherchèrent-ils à rompre les pourparlers. Les négociations aboutirent à quatre traités signés par la France, du 10 août 1678 au 5 février 1679, avec les Provinces-Unies, l'Espagne etl'Empe-^ reur. Deux traités furent conclus avec les Provinces-Unies : le premier traité, exclusivement politique, leur restituaitMaêslricht; le second, qui était un traité de commerce, abolissait eu leur faveur les tarifs de 1667 pour leur substituer les tarifs plus, modérés de 1664 *. L'Espagne céda la Franche-Comté, et elle fit aux Pays-Bas un échange de places avec le roi de France : Louis XIV obtint Aire et Saint-Omer, Cassel, Bailleul, Poperinghe, Warneton, Ypres, Cambrai, Bouchain, Valenciennes, Condé, Maubeuge, c'est-à-dire des positions indispensables pour assurer le respect de notre frontière du Nord. Au contraire, il rendit Courtray, Oudenarde, Gand, Ath, Binch, Charleroi, Limbourg, c'est-à-dire toutes les positions avancées et aventurées. Enfin, le 5 février 1679, l'Empereur et l'Empire se décidèrent à traiter. Louis XIV renonça au droit de tenir garnison dans Philipsbourg, mais il garda en échange Vieux-Brisach et Fribourg. La Lorraine fut rendue au duc Charles V, à condition qu'il céderait à la France Nancy, Long\^'y, Marsal et la disposition de quatre routes stratégiques à travers son duché. Le duc refusa de subir ces conditions, et la Lorraine resta occupée par les troupes françaises. Les Suédois ne furent pas abandonnés comme l'avaient été les Siciliens. Créqui franchit le Rhin et le Weser, pour forcer l'Electeur de Brandebouiç à traiter. Par la

1. Le prince d'Orange avait été informé de la conclusion de la paix le 13 août. Le 14, il attaqua Luxembourg à Saint-Denis près Mons, et se flt battre. U protesta, le 15 aoiU, dans une lettre au grand-pensionnaire Fagel : • Je déclare deTant Dieu que je n'ai appris qu*aujourd'liui que la paix était faite. •• Sa protestation « n'est vraie qu'au pied de la lettre et n'est pas exempte de sophisme ».

LA LIGUE D'AUGSBOURG 12i

paix de Saint-Germain, Frédéric-Guillaume restitua aux Suédois la Poméranie citérieure et les bouches de TOder, sauf la petite ville de Damm (29 juin 1679). Enfm le roi de Danemark, par le traité de Fontainebleau, rendit au roi de Suède les conquêtes faites à ses dépens dans la Scanie et dans la Baltique (26 septembre 1679). La paix était rétablie dans TEurope entière.

Ainsi finit cette longue guerre de Hollande, qui a donné à la France la Franche-Comté. Louis XIV y acquit une gloire incomparable, chantée aux cent voix de la Renommée par les éloges hyperboliques des poètes et par les acclamations enthousiastes des peuples. Jamais la France n'avait été plus grande, ni semblé plus forte. Mais elle n'était plus aimée. Son patronage à Tégard des petits États s'était changé pour eux en sujétion. Les coali* tiens qu'elle faisait naguère mouvoir à son gré s'étaient tournées contre elle. D'ailleurs il y avait une leçon dans la paix de Nimègue : c'est que la Hollande, que Louis XIV avait voulu écraser, se relevait; c'est que Maëstricht lui était rendu; c'est que les tarifs qui gênaient son commerce étaient abolis. La Hollande vivait : la victoire de Louis XIV n'était donc pas com^ plète. La paix de Nimègue était grosse d'orages pour l'avenir.

F. — La Ligue d'Augsbourg.

Les chambres de réunion. — Louis XIV ne comprit pas la leçon contenue dans le traité de Nimègue. Il ne se souvint que des victoires de ses généraux, des provinces réunies par ses diplomates. Toute la cour était à ses pieds. La ville, la province l'admiraient et l'adulaient à l'envi. Le « corps de ville » de Paris, en l'appelant officiellement Louis le Grand (1680), ne fit que consacrer un nom qui lui était attribué communément. Tout contribuait à l'enivrer. « Ne considérant ni Etat, ni vie, ni repos public, ni foi jurée à l'égal de son honneur, quand il le croyait blessé », Louis XIV se laissa égarer par un orgueil démesuré, tel qu'on n'en avait pas vu depuis Xerxès. Les provocations se multiplièrent et amenèrent bientôt les revanches impitoyables. L'apogée du règne était proche de la décadence.

Sur le conseil de Louvois, son mauvais génie politique, qui eût voulu perpétuer la guerre afîn de se rendre indispensable, il inaugura un système de < paix rongeante et envahissante. » Toutes les provinces et villes acquises par le roi depuis 1648 avaient été cédées < avec leurs dépendances. » Louis XIV ordonna aux magistrats des cours souveraines de rechercher dans les anciennes chartes, quelles pouvaient avoir été, à une époque quelconque, ces dépendances. C'était confier à des hommes du roi le soin de commenter les traités sans Taveu de leurs signataires. Il n'y eut à vrai dire qu'une chambre de réunion^ créée spécialement au parlement de Metz pour les Trois- Évëchés. Le parlement de Besançon prononça pour la Franche- Comté; le conseil supérieur de Brisach, pour l'Alsace. Les réunions opérées furent : Lauterbourg, surl'évêque de Spire; Germersheim, Sarrebrûck, Sarrewerden, Sarrelouis, Falkenbei^ à l'Electeur de Trêves, Veldcntz, sur l'Electeur palatin ; Deux- Ponts, sur le roi de Suède; Blamont, Montbéliard sur le duc de Wurtemberg. On avait invoqué des titres qui remontaient au temps do Dagobert! La diète de Ratisbonne protesta. Le duc de Wurtemberg, l'Electeur palatin, et surtout le roi de Suède, Charles XI, devinrent des ennemis irréconciliables. Louis XIV ne s'arrêta pas là. 11 fit occuper le même jour Casai et Strasbourg, double défi à l'Allemagne et à l'Italie (30 septembre i681).

Annexion de Strasbourg. — L'afTaire de Strasboui^ mérite d'être étudiée à part. En vertu des articles 76 et 76 de la paix de Munster, la France obtenait la ville de Brisach, le landgraviat de Haute et de Basse-Alsace, le Sundgau et la préfecture provinciale d'Alsace en toute souveraineté, sans qu'il fùl fait mention de Strasbourg. L'article 89 établissait pour les dix villes et pour Strasbourg, cette réserve qu'elles seraient laissées dans cette liberté et immédiatelé à l'égard du Saint-Empire, dont elles avaient joui jusqu'alors « de telle façon, toutefois, que rien ne soit considéré comme distrait par cette déclaration de tout le droit de souverain pouvoir qui a été accordé plus haut. » Cela faisait réserves sur réserves. En réalité, ces clauses contenaient des obscurités voulues, qui devaient permettre, plus tard,àLouis XIV d'étendre ses prétentions; à l'Empereur, de revenir sur les ces-

LA LI6UB D'AUGSBOURG i23

^oDS ccrnseaties. Les diplomates allemands soutenaient que les ^ts du rot en Alsace restaient subordonnés à ceux de TEmpire; les diplomates firançais, au contraire, que Louis XIY jerait senleneat garantir aux dix villes les franchises municipiles et coauDerciales dont elles avaient joui sous la dominatioo impériale. Mais Strasbourg devait-il partager le sort des dix rilies? Celait certainement un point litigieux.

Depuis 1648, le gooTemement français n'avait pas cessé de

procéder à rinoorporation progressive de l'Alsace. En vain

toutes les iastitiitioiis locales, les régences d'Ensisheim et de

Brisicli, le grand bailliage de Haguenau, les Etats de Colmar,

le corps de ville de diacone des cités de la décapole alsacienne,

afiieot opposé aux agents français une résistance chicanière.

Tootes ces résistaiices avaient été brisées. Strasbourg inquiet

s'était reioomé da cAlé de l'Autriche et avait, à deux reprises, livré

am Allemands raocès de son pont (1674 et 1677). Au traité de

Nimègiie, Louis XIV refusa de remettre en discussion ses droits

sur TAlsace et sur Strasbourg. En 1680, le conseil supérieur

de Brisach rendit deux arrêts (22 mars et 9 août) : l'un, qui pro-

ciamiit la souveraineté absolue du roi dans la Basse comme

dans la Hante-Akaoe; Tautre, qui prescrivait partout Thommage

au roi, conséquoice de cette souveraineté. Or Strasbourg était

la ca{Htale de la Basse-Alsace. Louvois se mit en mesure

d*exéciiterces arrêts, c Le 28 septembre 1681, trois régiments

de dragons sous d'Asfeld investissent Strasbourg. Le sénat fait

demander des explications au résident français, Frischmam ; il

ne sait rien; à d^Asfeld, il déclare attendre les ordres de Montr

clar; à Montdar^ il s>n réfère à Louvois ; à Louvois, il annonce

que la voicHité du roi est formelle : Strasboui^ doit se rendre.

Grand émoi dans la ville ; la population court aux canons; mais

le sénat [Mndent n a pas donné de poudre. Le 30 septembre,

l'armée française prend tranquillement possession de la place. »

(R. JalliCGer.) Strasbourg a-t-il cédé à la persuasion, comme

voulut le faire croire Louis XIV? A-t-il au contraire, selon Topi-

nion des Allemands, été vendu à la suite d'un vil marché ? Une

troisième hypothèse semble plus naturelle : c'est que Strasbourg

a cédé an prestige croissant du roi. « Lorsque compère Louis

424 LOUIS XÏV

sera Ammeislery loul ira bien mieux que cela ne va, écrit un Strasbourgeois peu avant Tannexion.... Certains artisans voudraient que la ville fût au roi, parce qu*il y a ici une loi qui empêche un artisan d'avoir plus de deux garçons.... etc. » L'aristocratie bourgeoise de Strasbourg était dure au pauvre peuple, qui espérait mieux du roi. En somme, l'Alsace une fois entre les mains de la France, l'absorption de Strasbourg devenait une fatalité historique. Louis n'eut à enfoncer que des portes déjà entre-bâillées. La force des choses a tout fait.

La guerre en pleine paix : le Luxembourg. — Tandis que Yauban commençait immédiatement les fortifications de la place ainsi conquise, l'Europe se réveillait de sa stupeur. Le jour même de l'occupation de Strasbourg et de Casai, Guillaume III et le roi de Suède Charles XI signèrent contre la France le traité d^ association de La Haye (1681); l'Empereur et l'Espagne adhérèrent bientôt à ce traité. Le roi d'Espagne, confiant dans la coalition qui se formait contre Louis XIV, osa mémo lui déclarer la guerre. Louis riposta en envoyant une armée dans le Luxembourg, en signant une alliance avec le Danemark, en soulevant contre l'Empereur les Hongrois et les Turcs. Mais, quand 200 000 Ottomans menacèrent Vienne, le roi suspendit le blocus de Luxembourg et mit à la disposition de l'Empereur une armée de 60 000 hommes. Il espérait, grâce à cette armée, peser sur les décisions de la diète allemande et faire élire le grand dauphin roi des Romains. L'Empereur refusa ce secours intéressé. Le salut lui vint d'autre part*. Après la défaite des Turcs, Louis XIV ne ménagea plus l'Espagne. Il investit Courtray, Oudenardc et prit Luxembourg. L'Espagne s'humilia et offrit satisfaction. La trêve de Ratisbonne, conclue pour vingt ans, laissa à Louis XIV Strasbourg, Kehl, Luxembourg, Oudenarde et toutes les places occupées avant 1683 eo vertu des an^èts de réunion.

Puissance et orgueil de Louis XIV. — Ce fut l'époque du maximum de la puissance du roi. A l'intérieur, il était le maître du clergé français par la déclaration de 1682. Plus heu-

\. Voir ci-dessous, dans les chapitres Pologne cl Einpire olloman, la délivrance d ^ Vienne par Sobieski, roi de Pologne.

reux, ou, si l*on veut, plus malheureux que Charles-Quint, il rétablit Tunilé du culte dans ses Etats par la révocation de Tédit de Nantes*. Le duc de La Feuillade érigea de ses deniers, sur la place des Victoires, une statue équestre du roi, en bronze doré. Le jour de Tinauguration, il fit irois fois le tour de la statue, à la tète de son régiment des gardes françaises. Le roi était représenté foulant aux pieds un Cerbère, symbole de la Triple alliance. Aux quatre coins étaient des esclaves enchaînés, dont Tun portait une couronne suédoise et ressemblait à Charles XI. Le Grand Electeur voyait humiliés dans ce même monument TElbe et TOder. Ce vaniteux trophée semblait contenir une injure personnelle à l'adresse de chacun des peuples européens. Ce n'était pas assez pour Louis XIV de dominer l'Europe : il prenait plaisir à Thumilier. Grâce aux réunionSj Louis avait fait en pleine paix un pas de plus vers l'acquisition de la Belgique. Il voulut aussi affermir sa domination maritime dans la Méditerranée. Les bombarderies recommencèrent en pleine paix, d'abord contre les Barbaresques. Duquesne poursuivit les corsaires de Tripoli jusqu'à Chios; Château-Renaud bloqua les ports du Maroc. Avec les galiotes à bombes^ inventées par Petit-Renau, Duquesne bombarda deux fois Alger. D'Estrées pourchassa les Barbaresques dans toute la Méditerranée (1681-1685). Les Anglais et les Hollandais n'hésitèrent pas à leur fournir de l'argent, des armes, des munitions pour prolonger la lutte. Cependant le dey se lassa : au prix de compensations pécuniaires, que fournit le commerce français et surtout celui de Marseille, les Barbaresques s'engagèrent à ne plus molester notre marine, et des consuls installés à Alger veillèrent à l'observation de cette convention (25 sept. 1687). Ce modus Vivendi a duré jusqu'à la Révolution française.

Gênes fut traité comme Alger. Cette république n'avait pas voulu obtempérer à un ordre du roi qui lui prescrivait de cesser de construire des galères pour le compte de l'Espagne. La riche cité aux palais de marbre reçut en dix jours plus de 13 000 projectiles. Louvois s'apprêlait à recommencer le bombardement

1. Voir, pour les aiïaires ecclésiasliques et pour la Révocation, les chapitres VI et VII.

par terre, pour n'être point en reste avec Seignelay. Les Génois, < ces Hollandais de la Méditerranée », durent se soumettre; malgré la loi, qui interdisait au doge en exercice de sortir de la ville, le doge Imperiali Lercari dut venir à Versailles présenter les humbles excuses de la République (1684). Terrible exemple de châtiment pour la plus légère offense au maître du monde!

La Ligue d'Augsbourg. — L'effet produit par ces violences, les craintes qu'excita parmi tous les Etats protestants la révocation de redit de Nantes, Taffaiblissement que causèrent en France les persécutions contre les protestants ranimèrent les espérances de tous les ennemis du grand roi. Guillaume lui en cherchait partout. Par ses soins, l'Empereur, l'Espagne, la Hollande, la Suède, les cercles de Bavière, de Souabe et de Franconie s'unirent pour assurer le maintien des traités de Westphalie. Ce fut la Ligue d'Augsbourg (17 juillet 1686). Une troisième coalition se nouait contre Louis XIV, bien plus formidable que celles de 1668 et de 1673.

Affaire des firanohises & Rome. — Louis XIY, au lieu de conjurer le danger à force de prudence, se livra à de nouvelles bravades. Le pape Innocent XI, vieillard d'une vertu stoïque et d'une inébranlable fermeté, était depuis longtemps en querelle avec le roi à propos de l'affaire de la régale. La déclaration des Quatre articles avait encore aigri les relations des deux cours. La question des « immunités » faillit amener la guerre avec le Saint-Siège. En vertu d'une vieille coutume, les ambassadeurs à Rome avaient le droit de franchise ou d'asile dans leur hôtel et dans tout le quartier environnant. Ainsi la moitié de Rome était devenue un repaire de bandits. Innocent XI, par une série de bulles, supprima les immunités et obtint facilement l'acquiescement des autres puissances européennes. A la mort d'Annibal d'Estrées, ambassadeur français, le pape fit savoir à Louis XIV qu'il ne recevrait pas son successeur, s'il n'avait pas au préalable renoncé au privilège des franchises. Il voulait faire rentrer dans le devoir « jusqu'à ce grand roi qui prétendait dominer le monde. » Louis XIV osa répliquer « que Dieu l'avait établi pour servir d'exemple aux autres et non pour le recevoir. » Le marquis de Lavardin, désigné pour représenter le roi, reçut de

véritables instructions de combat. Il entra à Rome à la tète de 600 hommes armés, nargua le pape enfermé dans son palais, et, malgré Texcommunication dont il fut frappé, trouva des prêtres, des évoques, des cardinaux pour le saluer et le faire communier. Le pape, ferme dans son bon droit, gagna facilement Topinion publique. Comme TEmpereur, il allait se rapprocher des Etats protestants contre celui qui justifiait si mal son titre de roi très chrétien et de fils aine de TEglise (1687).

AilBdres allemandes : succession de Cologne. — En même temps, Louis XIV recherchait des agrandissements dans la région du Rhin moyen. L*Elecleur palatin, Charles, de la branche de Simmern, mourut sans enfants en 1685* Philippe- Guillaume, duc de Neuboui^ et beau-père de TEmpereur, recueillit sa succession, en vertu des lois de TEmpire. Mais Louis XIV, déjà maître de l'Alsace, avait intérêt à s'étendre dans le Palatine t, qui est son prolongement naturel. Il réclama pour sa belle-sœur Elisabeth-Charlotte, seconde femme du duc d'Orléans, les alleux de la succession palatine et les biens mobiliers, dans lesquels il voulait faire comprendre jusqu'à l'artilierie de toutes les forteresses. Cette réclamation servira bientôt de prétexte à la conquête du Palatinat. Dans l'électorat de Cologne, Louis XIV chercha de môme à installer un ami sûr de la France, l'évéque de Strasbourg, le vieux cardinal Guillaume- Egon de Furstenberg. Le pape et l'Empereur soutenaient comme candidat au siège électoral de Cologne, qui était considéré comme un apanage des cadets de la maison de Bavière, le jeune Joseph-Clément, frère du duc Maximilien. Le chapitre se divisa de telle sorte qu'aucun des deux prétendants ne fut élu. Mais Louis XIV occupa militairement l'électorat et intronisa de force le cardinal de Furstenberg.

Les mariages espagnols. — Ennemi du pape, ennemi de l'Empereur, Louis XIV relevait ces puissances vénérables que la France avait eu tant de mal à affaiblir. Quel chemin parcouru depuis 1668! Combien on était loin du bon accord qui avait présidé au traité de partage éventuel de la succession d'Espagne entre Louis XIV et Léopold ! Chacun des deux souverains considérait ce traité comme annulé par suite de la survie

imprévue du roi d'Espagne Charles IL Ce prince, qui à Tàge de quatre ans < était porté encore sur les bras des femmes par nécessité et à qui Ton n'avait pas enlevé le lait des nourrices > (archevêque d'Embrun), s'obstinait à ne pas mourir. Louis XFV, pour chercher à regagner les Espagnols, lui avait fait épouser, après la paix de Nimègue, sa nièce Marie-Louise d'Orléans. Mais cette princesse, mal élevée, fantasque, ne fit rien pour se concilier les Espagnols et augmenta plutôt ce qu'on appelait alors c Tantipathie naturelle des deux nations. » L'annonce répétée de grossesses, qui n'aboutissaient jamais, avait exaspéré contre elle ses sujets. Quand elle mourut, d'un mal subit, comme sa mère Henriette d'Angleterre, on fit courir le bruit qu'elle avait été empoisonnée (1689). Il est probable qu'elle fut enlevée par une attaque de choléra : < elle ne mangeait que des saletés et à toute heure », disait le duc de Montalto. Le roi d'Espagne, devenu veuf, se remaria avec Marie de Neubourg, belle-sœur de l'Empereur. Celui-ci avait déjà opéré avec Madrid un rapprochement intime. Léopold avait fait épouser a sa fille Marie- Antoinette l'Electeur do Bavière Maximilien. Il imposa à sa fille de renoncer pour elle et pour ses descendants à tous ses droits sur la succession d'Espagne. Mais il promit en même temps au duc de Bavière de détacher pour lui de cette succession la Belgique, et il obtint du faible Charles II que son gendre fût nommé gouverneur et capitaine-général des Pays-Bas espagnols. La Belgique passait, du protectorat caduc de l'Espagne, sous le patronage plus vigilant de l'Autriche. L'Empereur réservait à son second fils, l'archiduc Charles, tout le reste de la monarchie espagnole. Mais Louis XIV la revendiquait tout entière pour le grand dauphin. Il croyait avoir prouvé juridiquement la nullité des renonciations de Marie-Thérèse. Il n'était plus lié par le traité de partage éventuel de 1668, puisque Léopold en avait violé une des principales clauses en installant son gendre à Bruxelles. C'était de nouveau la rivalité flagrante avec la maison d'Autriche.

Incendie du Palatinat. — Tout d'abord, en effet, la guerre de la Ligue d'Augsbourg fut une nouvelle guerre de rivalité avec la maison d'Autriche. Elle commença sur le Rhin et contre

rAIlemagne. Le 25 septembre 1687, le grand dauphin fut mis à la tète d*une armée chargée de conquérir le Palatinat : c Allez montrer votre mérite à TEurope, lui avait dit Louis XIV, afin que quand je viendrai à mourir elle ne s*aperçoive pas que je ne suis plus là. » Vauban força Philipsbourg à capituler après un mois de tranchée ouverte. Manheim, Frankenthal, Kaiserslautern furent occupés de même. Le Palatinat était conquis. Il fut traité avec une odieuse barbarie, c Manheim pris, écrivait Chamlay à Louvois, je mettrais les couteaux dedans et je ferais passer la charrue dessus. » Il insinuait qu'on pouvait traiter toute une province occupée comme une ville fortifiée, dont on rase les approches formant zone militaire, pour se garder contre Tennemi. Louvois accepta Tidée et en imposa l'exécution aux chefs loyaux de nos armées, avec une implacable rigueur. Tessé dut livrer aux flammes le magnifique château des Electeurs palatins à Heidelbei^; il sauva seulement les portraits des ancêtres de la duchesse d'Orléans et une belle Descente de croix qu'il offrit à Louvois, pour faire oublier au ministre la répugnance qu'il avait mise à exécuter ses ordres. Montclar ne laissa pas subsister pierre sur pierre à Manheim, et il s'étonna qu'on ne pût décider les habitants eux-mêmes à procéder à la destruction c pour éviter le désordre. » Mais pour empêcher les € chenapans » de reconstruire leurs demeures, un avis déclara que toute tentative à cet effet serait punie de mort. Spire et Worms furent détruits de fond en comble par Duras, quis'excusa de ses hésitations à accomplir cette triste besogne. Puis ce fut le tour de Bingen et d'Oppenheim. « Les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n'étaient que des étincelles en comparaison de ce dernier incendie. » (Voltaire.) Les habitants, violemment chassés de leurs villes, réduits au plus complet dénûment, allèrent porter dans toute J Allemagne la haine du nom français et la passion de la vengeance * (1688-1689).

1. Encore aujourd'hui Ton aUribue aux Français toutes les ruines qu'on rencontre à chaque pas dans ces régions, même celles qui sont dues aux bandes allemandes de Tilly en 1622; et Ton apprend à lire aux enfants dans des alphabets dont chaque vignette représente quelques-unes de ces horribles dévasla-

HlSTOIllK OiNillALK. VI. 'J

no LOUIS XIV

Guerre de la Ligue d'Augsbourg : guerre maritime ; Irlande. — La guerre de la Ligue d*Augsbourg n*a pas été seulement une guerre d'équilibre européen, où par la faute de Louis XIV tous les rôles étaient renversés. Ce fut surtout une guerre de principe, une dernière guerre de religion. La Révolution de 1688 venait d'éclater en Angleterre. Le roi catholique et absolu, Jacques II, avait été renversé du trône. Louis XIV Taccueillit en roi au château de Saint-Germain, lui monta une maison royale, accrédita auprès de lui un ambassadeur, comme s'il régnait encore souverainement. Au contraire, Guillaume III, appelé au trône d'Angleterre par le parlement anglais, fit entrer son peuple dans la coalition contre Louis XIV. La Ligue d'Augsboui^ devint la grande ligue (sept. 1689). Dès lors la guerre n'est plus qu'un duel entre deux hommes qui représentent deux principes opposés. L'un, génie étroit, rancunier, opiniâtre, cache sous le flegme hollandais son ambition patiente et calculatrice. Il est sombre, sec, retiré, silencieux, autant que son rival est somptueux et magnifique, ami de la pompe extérieure et de la gloire. Guillaume, calviniste austère, chef d'un petit peuple de républicains jaloux, roi constitutionnel en Angleterre , ose entreprendre la lutte contre le champion redouté du catholicisme, le maître absolu de la France, l'idole couronnée de Versailles. Vingt fois il manque d'être écrasé, bien qu'il ait l'Europe derrière lui : mais, vaincu toujours, il est toujours debout et il force à la fin le grand roi à s'humilier devant lui. C'est que cet homme représente les idées de l'avenir : le libre examen en religion, la souveraineté populaire en politique. Ces idées le soutiennent et l'entraînent; et dans cette lutte de l'avenir contre le passé, c'est toujours le passé, avec son cortège de principes surannés, qui succombe.

On a justement reproché à Louvois d'avoir poussé à outrance la guerre dans le Palatinat au lieu de conjurer la révolution d'Angleterre, soit en envoyant des secours à Jacques II, soit en faisant une démonslralion sur Maëstricht. Il fallut, au lendemain de la révolution de 1688, faire avec moins de chances de succès

lions, ou bien !*on donne aux chiens les noms de nos généraux d'alors : Duras, Lorges, Montclar, etc. Ainsi se perpétuent les haines!

ce qui avait été négligé la veille. Tout d^abord Louis XIV chercha à restaurer Jacques II. Il voyait en lui la cause de tous les rois. En lui confiant une armée qui devait envahir Tlrlande : € Je souhaite, lui dit-il, de ne vous revoir jamais. » Llrlande catholique se leva en faveur de Jacques IP. Château-Renaud battit dans la baie de Bantry Tamiral anglais Herbert, et Tourville resta vainqueur d*une autre flotte anglo-hollandaise près du cap Beachy-Head. Les protestants dTrlande, par leur vigoureuse défense à Londonderry, donnèrent aux Anglais le temps de lès secourir. Des réfugiés protestants de France, Schombei^ et le marquis de Ruvigny, accoururent les premiers. A la bataille de la Boyne, oh Guillaume battit complètement Tarmée de Jacques II, les Français, sous les ordres de Lauzun, firent seuls bonne contenance; Jacques II s'enfuit un des premiers, entraîna avec lui les Irlandais et revint à Saint-Germain. Llrlande fut bientôt reconquise par Guillaume : la dernière place qui résista fut Limerick, où le Français Boisseleau subit un siège mémorable (1689-1691).

La guerre continua sur mer. Avec 69 vaisseaux, Tourville garda constamment Tavantage sur Tamiral Russell, qui en avait 86. Il sut prendre Tavantage du vent, éviter la bataille dans une position défavorable, garder les côtes de France, et empêcher les Anglais d*y débarquer. Cette campagne du large taille plus grand honneur à Tourville (1691). C'est lui aussi qui fut chargé de préparer une nouvelle descente en Angleterre. H vaisseaux de guerre, oOO l>àtiments de transport furent préparés en Normandie. Un camp de 30000 hommes, sous le maréchal de Bellefonds et le roi Jacques II, fut constitué à Cherbourg. Les galères de Tescadre méditerranéenne, commandées par d'Estrées, reçurent Tordre de rallier la flotte de la Manche. Cet ordre ne put être exécuté à cause des vents con- 'raires. Pontchartrain, le nouveau secrétaire d'Etat de la marine, s impatientait : € Ce n'est pas à vous à discuter les ordres du roi, écrivait-il, c'est à vous à les exécuter. » Tourville obéit : il ^^sa, avec ses 44 voiles, attaquer la flotte anglo-hollandaise forte

i« Voir, ci-dessous, dans le chapitre xi, l'exposé de celte insurrection.

de 99 voiles, commandée par Tamiral Herbert : il remporta une brillante victoire à la pointe de la Hague, coulant deux vaisseaux anglais et cinq brûlots. Mais il ne pouvait pas renouveler cet effort le lendemain (19 mai 1692). Le port de Cherbourg n*était qu*une rade complètement ouverte et sans défense. Tourville se résigna à disperser sa flotte : 22 de ses vaisseaux franchirent les passes difficiles du Ras de Blanchard; un pilote inconnu, Thabile et brave Hervé Riel, réussit, alors que tous les marins traitaient de folie son entreprise, à les faire entrer dans le port de Saint-Malo*. La marée manqua aux autres. Sept d*entre eux parvinrent à Brest; trois autres furent brûlés par les Anglaisa Cherbourg. Les dix derniers vinrent s'échouer dans la rade de la Hougue. Bellefonds, jaloux de la gloire de Tarmée de mer, ne fit rien pour les sauver. Les Anglais les brûlèrent. Tel est le célèbre désastre de la Hougue succédant à la victoire de la Hague, « la plus glorieuse action qui se soit jamais passée sur mer. » Sans amener la ruine totale de notre marine, ce désastre lui porta un coup sensible. Tourville put encore, Tannée suivante, remporter la victoire du cap Saint-Vincent sur l'escadre de Tamiral Rooke. Mais les créateurs de notre marine, Colbert et Seignelay étaient morts. L'argent manquait pour entretenir la flotte. La France perdit la suprématie des mers.

liUxembourg et Gatinat. — Sur terre, les généraux français remportent de grandes victoires, mais stériles. C'est une guerre de marches et de contremarches, où Ton se dispute l'honneur d'un champ de bataille, sans chercher à poussera fond ses avantages et à forcer l'ennemi à la paix. Louvois met jusqu'à 300 000 hommes sur pied, sans concevoir un plan d'ensemble pour les utiliser. Il avait cependant pour commander ses troupes deux généraux de premier ordre. L'un, petit, bossu, maladif, mais l'œil ardent, l'esprit vif, illuminé de soudaines inspirations sur le champ de bataille, surpris quelquefois, jamais embarrassé pour réparer son manque de vigilance, rappelait Condé, dont il avait été l'élève et l'ami : c'était le maréchal de Luxemboui^.

1. D'Amfrcvillc, lieutenant de Tourville, offrit en recompense à Hervé RicI, du Groisic, tout ce qu'il voudrait. Il se contenta de demander un plein congé pour aller revoir sa femme, qu'il appelait Belle-Aurore.

LA LIOUE D'AUGSBOURG i33

Son caractère n'était pas à la hauteur de ses talents militaires; débauché, dépensier, cruel, il ne méprisait pas les profits du pillage et se plaisait à voir souffrir les Hollandais qu'il faisait < griller. » Il méprisait Louvois et en était méprisé, mais se montrait par ambition son courtisan le plus obséquieux. L'autre, Catinat, avait les hautes vertus et la grandeur morale de Turenne. Il en avait aussi les qualités militaires. Destiné au barreau, il le quitta à vingt-trois ans pour avoir perdu une cause qui était juste. Il était propre à toutes les plus hautes fonctions : € il eût été bon ministre, bon chancelier, comme il fut bon général. » Ses soldats l'appelaient le « père la Pensée » à cause de la profondeur de ses méditations. Il préparait lentement ses campagnes et savait frapper vite et fort, quand il le fallait, ménageant peu sa vie et son crédit, mais avare du sang de ses soldats. L'un fut envoyé dans les Pays-Bas contre le prince d*Orange, qui opposa son inébranlable ténadté à la fougue souvent inconsidérée de son adversaire. L'autre alla combattre dans les Alpes, et, par ses savantes manœuvres, déjoua les coups d'audace du duc de Savoie. Tous deux portent avec un égal bonheur le fardeau de cette rude guerre.

La guerre aux Pays-Bas. — Les armées de Louis XIY furent au début trop éparpillées. D'Humières opérait sur la Lys, Luxembourg sur la Sambre, BoufQers sur la Moselle, Lorges et le dauphin sur le Rhin, Catinat aux Alpes, Noailles dans les Pvrénées orientales. Le maréchal d'Humières se fît battre à Valcourt par le prince de Waldeck (1689). L'Electeur de Brandeboui^ s'empara de Bonn; le duc de Lorraine prit Mayence. Sur le Rhin, depuis l'incendie du Palatinat, les troupes restaient l'arme au bras, sans rien tenter. C'est donc aux Pays-Bas ^t aux Alpes que les grands coups furent frappés. A Fleurus, la position du prince de Waldeck fut tournée; Luxembourg le prit en flanc et l'enveloppa avec des forces inférieures : 9000 prisonniers et 100 drapeaux furent la récompense de ce glorieux fait d'armes (1690). Les drapeaux furent suspendus à Notre-Dame, et Luxemboui^ devint le tapissier* de Notre-Dame, La Belgique pouvait être conquise. Mais Luxembourg ne sut pas profiter de sa victoire : il se contenta de couvrir le siège de Mons, dirigé par

i34 LOUIS XIV

Louis XIV. Quand le roi assistait en personne aux opérations militaires, la guerre n'était plus qu'une parade pompeuse et sonore. Cependant Vauban prit Mons; Waldeck fut surpris dans ses quartiers d'hiver et battu à Leuze, dans une action c singulière » où 28 escadrons luttèrent contre 75 escadrons ennemis. Mais c'était la maison du roi qui avait chargé (1691). L'année suivante, le roi, sur la prière de Bl"' de Maintenon, emmena les dames pour les faire assister à la prise d'une ville. Il s'agissait d'enlever Namur, où le grand ingénieur hollandais Cohorn s'était enfermé. Vauban montra qu'il lui était supérieur en le forçant à capituler, bien que Cohorn n'eût commis aucune faute. Luxemboui^ avait tenu Guillaume en échec pendant toute la durée du siège. La place prise, il se garda moins bien. Guillaume, dans la nuit du 3 août 1692, se jeta à l'improviste sur le camp français à Steinkerque. Luxembourg eut un réveil merveilleux. Sachant le terrain trop resserré pour se prêter aux manœuvres de la cavalerie, il fit charger à pied les dragons et la maison du roi, lui-même en tête avec quatre princes du sang, Chartres, Bourbon, Conti, Vendôme : « Ne tirez pas, c'est avec l'acier qu'il faut faire la besogne. » Cette victoire fut très populaire; à Paris, pendant toute une saison, les modes furent à la Steinkerque) et l'on porta longtemps les cravates nouées négligemment autour du cou, comme celle de Luxembourg au sortir de sa tente. Le roi revint encore en 1692 à l'armée du Nord, mais les généraux déclaraient toujours « qu'il ne devait pas se commellre à un grand événement. * Sa présence paralysait tout; il quitta l'armée pour ne plus y reparaître. Luxembourg, ayant repris la liberté de ses mouvements, infligea une sanglante défaite à Guillaume sur le plateau fourré de Neerwinden. La cavalerie française resta plusieurs heures immobile sous le feu plongeant de l'ennemi, tandis que l'infanterie, baïonnette au canon, se jetait bravement à l'assaut des positions du roi d'Angleterre. Trois fois le village fui enlevé, trois fois il fut repris par les Anglais. € Oh! l'insolente nation! p s'écria Guillaume, quand il vit la maison du roi tenter une quatrième attaque, qui fut décisive. C'est l'infanterie qui avait gagné la victoire. Cette bataille

LA LIGUE D'AUGSBOURa i^Ho

fut très meurtrière, comme tous les combats à l'arme blanche : 14 000 ennemis, 8000 Français étaient hors de combat. La prise de Charleroi fut le seul fruit de la victoire. < Il est probable, dit Macaulay, que dans les 120 000 hommes réunis autour de Neerwinden, les deux plus faibles de corps étaient le nain bossu qui conduisait l'impétueuse attaque des Français et le squelette asthmatique qui couvrit la retraite lente des Anglais, p Ce fut la dernière victoire < du nain bossu. » Luxembourg mourut subitement, le 4 janvier 1694.

La guerre en Italie. — Du côté de Tltalie, il eût été bien facile d*éviter la guerre. Malgré la brusque occupation de Casai ea 1681, le duc de Savoie, Victor-Amédée, cousin du roi, prince à la fois fantasque et avisé, mais surtout dévoré d*ambilion, était tout disposé à vendre son alliance à la France. Au début de la guerre, il offrit un secours de 3000 hommes en retour d*un morceau du Milanais. Louvois exigea, comme gage de sa fidélité, la remise à des garnisons françaises de ses deux principales places fortes, Vérone et Turin. Victor-Amédée entra dans la coalition et il eut pour principal lieutenant un autre transfuge du parti français comme lui, le prince Eugène de Savoie, fils du comte de Soissons et d^Olympe Mancini. — Catinat débuta par un coup d*éclat. Victor-Amédée cherchait à couper ses communications avec la France; Catinat le battit à Slaffarde (1690), lui enleva 5000 hommes avec tous ses bagages et ses canons, et ne perdit lui-même que 500 hommes. L*année suivante, il prit ^ice, Villefranche et Montmélian, cette dernière place après un siège difficile. L'on put traîner à Versailles, devant le roi et toute la cour émerveillée, un bloc de rocher surmonté d'un relief de Montmélian, comme dans les triomphes jadis on promenait aux yeux du peuple romain les images des villes prises. Le comté de Nice et la Savoie étaient conquis (1696). — La campagne de 1692 fut moins heureuse. Catinat n'avait plus que 8000 hommes; Victor-Amédée avait 50 000 hommes, sous la conduite du prince Eugène, et, parmi eux, trois régiments de réfugiés protestants français, affamés de vengeance. L'ennemi franchit les Alpes à leur suite, ravagea Gap, Embrun, 70 villages et châteaux, en représailles des dévastations du Palatinat. Mais le$

braves populations du Dauphiné harcelèrent Tenvahisseur dans une guerre de partisans que dirigea une jeune et noble héroïne, M"" de la Tour du Pin *. La retraite de Victor-Ainédée fut désastreuse. Catinat le poursuivit en Italie , le força à lever le siège de Pignerol, alla lui-même assiéger Turin et culbuta Farmée de secours à la baïonnette dans la forte position de la Marsaille (Marsaglia, octobre 1693). U justifia ainsi la haute dignité de maréchal de France, que venait de lui conférer le roi, bien qu*il ne fût que roturier.

Fin de la guerre : les corsaires. — A partir de 1693, la guerre traîna en longueur. Louis XIY était obligé de remplacer Louvois par Barbezieux et Seignelay par Pontchartrain. A Thabile et heureux Luxemboui^, il donnait pour successeur le vieux compagnon des jeux de son enfance, Tincapable Villeroy, € qui si bien servit le roi... Guillaume », comme disait la chanson. Villeroy, pour ses débuts, laissa reprendre Namur par les Aoglo- HoUandais. Sur le Rhin, la guerre se réduisait à des escarmouches sans importance. En Espagne, Noailles pritUrgel(1691)et Girone(1694); mais ce fut son successeur, Vendôme, qui enleva Barcelone, malgré Tappui de la flotte ennemie (1697). La monarchie espagnole craquait de toutes parts.

Sur mer et aux colonies, les succès étaient partagés. Louis XIV n'avait plus, les ressources nécessaires pour entretenir de grandes escadres. La bataille du cap Saint-Vincent (1693) fut le dernier engagement sérieux des flottes royales. Mais nos hardis corsaires suppléèrent aux escadres disparues. C'était un jeu pour Nesmond, Pointis, Ducasse, Duguay-Trouin, Petit- Renau, de courir sus à Tennemi, de capturer ses flottes, de revenir dans nos ports chargés de dépouilles. Jean Bart, le plus audacieux et le plus heureux de tous, sortit un jour de Dunkerque bloqué avec 6 frégates et 2 c flûtes », pour aller au-devant d*une centaine de bâtiments de commerce, qui venaient de la Baltique chairs de blé pour la France. Apprenant que ces bâtiments avaient été emmenés par 8 gros vaisseaux hollandais, aux embouchures de la Meuse, il y courut, prit trois des navires

I. Le n>i honora (iigncment $a mèmoin? en faisant placer son portrait et ses armoiries à cAlê de ceux de Jeanne d'Arc, à Saint-Denis.

ennemis,, dispersa les autres et ramena le convoi intact à Dun-

kerque. On a calculé que la seule ville de Saint-Malo captura

pendant neuf ans 260 vaisseaux de guerre et 3480 bâtiments de

commerce. Les Anglais cherchèrent à se venger sur nos ports.

Dieppe seul, bâti en bois, soutTrit du bombardement. Mais leurs

attaques contre Brest, le Havre et Calais restèrent infructueuses.

Ils armèrent à grands frais contre Saint-Malo une effroyable

machine infernale, qui heureusement sauta, en se heurtant

contre un rocher. Ils avaient réussi seulement < à casser des

vitres avec des guinées. » Les Anglais échouèrent de même

dans toutes leurs attaques contre la Guadeloupe, la Martinique,

Terre-Neuve, Saint-Domingue. Le Sénégal et Gorée, perclus

pendant quelques mois, furent reconquis en 1694 et les forts

anglais de la Gambie furent bombardés. Aux Indes seulement,

Pondichéry resta entre les mains des Hollandais (1693), échec

presque unique au milieu de succès si glorieux.

A combattre ainsi seul contre tous, Louis XIY avait promptement épuisé toutes les ressources de la France. En dix ans, la guerre coûta environ 700 millions de livres du temps, qui vaudraient de nos jours près de quatre milliards. D'ailleurs Charles II d'Espagne, < cette ébauche imparfaite et dérisoire de la nature humaine », après avoir trompé la mort pendant près de quarante ans, était proche de sa fin. Louis XIV avait besoin de dissoudre la coalition avant la disparition de son beau-frère, pour empêcher que l'Europe entière ne lui refusât ^ part légitime de succession.

Premières négociations. — Pendant toute la durée de la îfuerre, Colbert de Croissy, ministre du roi, ne cessa pas un instant de travailler à la désunion des confédérés. La première négociation qui réussit fut avec le pape. Innocent XI était mort (1689); Louis XIV accorda à Innocent XII ce qu'il avait précédemment refusé. Il renonça au droit d'asile, rendit Avignon, qui avait été saisi à cause de l'affaire de la régale, et consentit à ce que les Quatre articles fussent enseignés dans écoles, non comme un point de doctrine, mais comme une nialière à discussion (1693). Louis XIV était désormais réconcilié avec le Saint-Siège. La même année, il offrit de recon-

naître la médiation des rois de Suède et de Danemark et de la république de Venise. Il proposait Tabandon de tout ce qu'il possédait au delà du Rhin, de ses conquêtes en Belgique et en Catalogne, une satisfaction équitable pour le duc de Lorraine, et même, en cas de mort du roi d'Espagne, il acceptait que la Belgique restât au duc de Bavière. Par cette énorme concession, destinée à gagner la Hollande et l'Angleterre, Louis XIY abandonnait le grand dessein de compléter la France vers le nord, afin de mieux assurer au dehors les chances de sa dynastie. Ainsi la modération singulière de la diplomatie française contrastait avec la sauvagerie inouïe de la guerre. Les Hollandais se montrèrent récalcitrants et hautains. Dans les négociations ouvertes à Maêstricht, ils demandaient que TAlsace fût replacée sous la suzeraineté impériale (1694). Rebuté de ce côté, Louis réussit à détacher le duc de Savoie. Victor-Amédée recouvra Suse, la Savoie, le comté de Nice, même Pignerol, qui appartenait à la France depuis 1630. Casai fut abandonné et démantelé. La fille aînée de Victor-Amédée, Marie- Adélaïde, fut mariée au duc de Bourgogne et ses ambassadeurs obtinrent les honneurs réservés à ceux des têtes couronnées. Un article secret promet^ tait à la France la Savoie, dans le cas où le duc obtiendrait le Milanais. Tel fut le traité de Pignerol, signé le 29 juin 1696, entre le comte de Tessé et Groppello. Ce succès diplomatique sembla compensé par un échec en Pologne. Grâce aux habiles instances de Tabbé de Polignac, le prince de Conti avait été élu roi par la diète. Jean Bart le mena jusqu*à Dantzig à travers les croisières ennemies. Auguste de Saxe, soutenu par la Russie et TAutriche, avait déjà réussi à conquérir à main armée le trône de Pologne. L'expédition française ne put même débarquer (1696).

Traités de Rysvrick. — Cependant la défection du duc de Savoie désorganisa la coalition. La médiation de la Suède fut acceptée par les alliés. Des conférences s'ouvrirent au château de Neubourg-Uausen, près du village de Ryswick, a peu de distance de La Haye. Arnauld de Pomponne et son gendre Torcy dirigeaient les afîaires étrangères depuis la mort de Col»bert de Croissy; Uarlay de Bonneuil, Verjus de Crécy et Cail-

lères représentaient la France; le comte de Kaunitz, l'Autriche; don Quiros, TEspagne; le comte de Pembroke, l'Angleterre; Heinsius, les Provinces-Unies. Le baron de Lilienroth exerçait au nom de la Suède les fonctions de médiateur. Les conférences de ilall entre Boufflers et le duc de Portland hâtèrent la cour clusion de la paix. Quatre traités furent signés, avec TAngleterre^ la Hollande, TEmpire, TEspagne (20 septembre) et l'Empereur (30 octobre 1697). Louis XIV se résigna à reconnaître Guil*laume III comme roi d'Angleterre et à ne plus donner aux Stuarts aucun appui. Les Hollandais rendirent à la France Pondichéry, mais obtinrent Tabolition des tarifs de 1664 et même du droit de 50 sous par tonneau. Louis XIV rendit aux princes allemands Trêves, Germersheim, Philipsbourg, Kehl, Vieuxr Brisach, Fribourg; la Lorraine fut restituée à son duc Léopold, moins les places fortes de Marsal, Longwy et Sarrelouis. Clément de Bavière conserva l'électorat de Cologne. Le comte do Neubourg garda le Palatinat, à condition de payer une rente annuelle de 200 000 livres à la duchesse d'Orléans. L'Espagne recouvra Luxembourg, Ath, Charleroy, Courtray et toute la Catalogne. De toutes les réunions opérées depuis la paix de Nimègue, il ne restait à Louis XIV que Strasboui^, mais sans aucune limitation à son droit de souverain.

En somme Louis XIV, malgré ses brillantes victoires, traitait en vaincu. Il perdait la Lorraine, précieuse conquête de Richelieu, occupée depuis 1633. Il était obligé de plier son orgueil à la reconnaissance d'un roi élevé au trône par la révolution, au détriment du souverain légitime. Malgré ses grands ministres, Louvois, Seignelay, Colbert de Croissy, malgré ses généraux heureux autant qu'habiles, Luxembourg, Catinat, Vendôme, malgré ses brillants marins, Tourville, d'Estrées, Jean Bart, Louis XIV était vaincu par le capitaine qui avait subi le plus de défaites en ce siècle, Guillaume III. La politique de l'unité catholique et de la suprématie universelle en Europe subissait en la personne du grand roi une défaite éclatante. Le dogme de la monarchie de droit divin était profondément atteint.

L'Europe et la France en 1697. — L'Europe, si souvent réunie depuis un siècle contre la maison de Habsboui^, se

tenait désormais toujours prête à se coaliser contre la maison de Bourbon. L'Angleterre, pour la première fois, avait soudoyé contre la France une ligue européenne. C'est le point de départ d'une nouvelle guerre de cent ans, terminée seulement en 1815, et qui assurera aux Anglais la suprématie sur toutes les mers et la ruine des colonies françaises. La Hollande, défiante et hautaine, reste encore grande puissance coloniale et maritime, mais, par suite de sa haine parfois inconsidérée de la France, va se perdre dans le sillage de l'Angleterre. L'Espagne, si souvent écornée par Louis XIV, jetée par lui dans les bras des ennemis de la France, semble plus disposée, lorsque l'heure sera venue, à aller chercher son roi à Vienne qu'à Versailles. L'Italie est toujours divisée mais hostile. Les princes de la maison de Savoie gardent avec plus de vigilance que jamais les portes des Alpes et dessinent déjà leur politique de bascule, qui n'a d'autre fin que leur agrandissement. L'Allemagne, si malmenée par Louis XIV, recherche de nouveau le patronage de Vienne. La révocation de l'édit de Nantes et les brutales agressions de Louvois ont eu pour résultat de grouper, sans distinction de culte, les protestants comme les catholiques, dans la clientèle de l'Empereur et de soulever dans les couches profondes la haine du nom français : le Français devient désormais, pour l'Allemand, YErbfeind, l'ennemi héréditaire. Les Turcs, désabusés, refusent de laisser régler par le roi de France, au traité de Ryswick, leurs différends avec l'Europe orientale. La Pologne, par l'avènement d'Auguste de Saxe, échappe à l'influence française. La Suède, depuis la confiscation de Deux- Ponts et la révocation de l'édit de Nantes, reste froide et menace d'être hostile. L'Empereur avait qualifié de honteux la paix de Nimègue, il avait sa revanche ^

En somme, le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse a été nuisible à la France. Il fit luire aux yeux du roi le mirage^ toujours prochain et toujours reculé, de l'annexion des innombrables domaines appartenant à la couronne d'Espagne. Cet espoir a fait dévier de bonne heure toute la politique de

1. Pour la fin des guerres de Louis XIV, voir ci-<]essous, le chapitre Guerre de la Succession d* Espagne,

et Gand, 1888-1892, 4 vol. in-8. — H. Reynald, Le baron de Lisola (Revue Historique^ 1885). — Targe, Ui^t, de ravèn, de la maison de Bourbon au trône d'Espagne, Paris, 1772, 6 vol. in-12. — P. Grimblot, Letteis of William lit and Louis XIV and of their ministers, Londres, 1848. 2 vol. ÎQ-S. — Sirtema de GroTestins, Guillaume III et Louis XIV, Saiiit-Germain, 1868, 8 vol. in-8. — G. Hippeau, Avènement des Bourbons au trône *V Espagne] Paris, 1875, 2 vol. in-8. — H. Reynald, Louis XIV et Guillaume III, Paris, 1883, 2 vol. in-8. — Gœdeke, Die Politik (Esterreichs in dtr spanischen Erbfolgefrage, Leipzig, 4877, 2 vol. in-8. — O. Klopp, Der FaU des Hauses Stuart, Vienne, 1875-1888, 4 vol. in-8. — Van Vloten, Allgemeine Geschiednis des Vaterlands, Harlem, 1878 (l. IV, consacré h l'histoire de la Hollande de 1650 à 1700 ; œuvre de vulgarisation). — W^ijnne, yégociations du comte d'Avaux en Suède, en 1693, 1697 et 1698, 188», 3 vol. — De Plépape, Béunion de la Franche-Comté à la France, Paris, 1880, 2 vol. in-8. — Rod» ReuM, Aufzeichnungen des Ammeisters P. Reisseissen, Strasbourg, 1880, in-8. — Reuss, Strassburg'ische Chronik 11657-1710), Strasbourg, 1879, 2 vol. in-8. — Ém. Bourgeois, Les chambres de réunion (Revue Historique, l. XXXIV, 1888). — Forneron, Louise de Kéroualle duchesse de Portsmouth {Revue Historique de 1885). — Valfrey, H. de Lionne (voir ci-dessus, p. 53). — De Galtier de Laroque, Le marquis de Ruvigny, Paris, 1873. — Comte de Moûy, Ambassade du duc de Créqui^ Paris,. 1892, 2 vol. in-8. — Marquis de Vogué, Vitlars d'après sa correspondance, Paris, 1888, 2 vol. in-8. — Auerbach, La diplomatie française et la cour de Saxe de 1641 à 4680, Paris, 1887, 1 vol. in-8. — Lefebvre- Pontalis (Antonin), Jean de WHt, grand pensionnaire de Hollande, Paris, 188K 2 vol. in-8. — Michaud, Louis XIV et Innocent XI, Paris, 1882, 4 vol. — Hallez Glaparède, Réunion de l'Alsace à la France, Paris, 1844, in-8. — S. de Qainoy, Histoire militaire de Louis-le-Grand, t. I, 1726. — Camot, Éloge de Vauhan, 1784. — H. Chotard, Louis XIV, Louvois, Vauban, Paris, 1890. — Michel, Histoire de Vauban, Paris, 1879, 2 vol. in-8. — Daniel, Histoire de la milice française jusqu'à la fin du régne de Louis-le-Grand, Paris, 1721, 2 vol. — Mouillart, Les régiments sous Louis XIV, 1882. — J. Gébelin, Histoire des milices provinciales, Paris, 1883, in-8. — Général Suzane, Hist. de innc infvnterie française, Paris, 1876-1877, 5 vol.; de la cavalerie, 1874, 3 vol. ; de V artillerie, 1874. — Général Favé, Éludes sur Varlillcrie, 6 vol. in -4, Paris, 1816-1872. — Fieffé, Hist, des troupes étrangères au service de France. — Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé (le t. VII et dernier comprend les trente dernières années de la vie de Condé). — J. Roy, Turenne, sa vie et les institutions militaires de son temps, Paris, 1884, in-8. — Marquis Campori, MontecticcoU, Florence, 1876, in-8. — R. Fruin, Nadere mededeeling betreffende WHhelm III, en den Slag van Saint-Denis (Cf. Revue Historique, t. VIII, p. 390). — De Grammont, Plantet, etc. (voir sur r Afrique, ci-dessus, t. IV, p. 824). — Eug. Sue, Histoire de la marine française, t. II et III, Paris, 1835-37. — Guérin, Histoire de la marine française, Paris, 18i4, 2 vol. in-8. — Gh. Bréard, Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, Paris, 188i, in-8. — Em. Voillard, Vî'e de M. Duguay- Trouin écrite de sa main, Paris, 1884, in-8. — Baron du Casse, L'amiral Dunisse, Paris, 1876, in-8. — Delarbre, Tourvilk et la marine de son temps, Paris, 1889, in-8. — Jal, Abraham Duquesne et la marine de son temps, Paris, 1«72, 2 vol. iu-8; Archéologie navale, 1839; Glossaire nautique, 18i8.

L'on trouvera Tindication précise de tous ceux de ces ouvrages qui ont paru avant Tannée 1884, dans la Bibliographie de Vhistoire de France de G. Monod, Paris, 188^.

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