CHAPITRE XVIII
Du dernier Vasa au premier roi saxon.
Élection de Jean-Casimir (1648). — Yladislav IV avait été brusquement enlevé à la Pologne au moment où Tinsurreclion des Kozaks mettait en péril les destinées mêmes de rÉtatMl eut pour successeur Jean-Casimir, second fils de Sigismond III et de Constance d'Autriche.
Cet héritier des Jagellons, des Vasa et des Habsbourg n*était guère préparé par sa vie antérieure au rôle qui lui incombait brusquement. Nous avons raconté plus haut comment, ayant abordé sur les côtes de Provence, il avait été arrêté par Richelieu et gardé deux ans prisonnier. Après avoir été rendu à la liberté, il s'était retiré à Rome et était entré dans Tordre des Jésuites. Sa piété et sa haute naissance lui avaient valu le chapeau de cardinal. C'était ce porporato qui, brusquement rappelé en Pologne, allait avoir à lutter contre les plus redoutables périls qu'elle eût jamais courus, au moment où < il ne restait Çu a considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé f^ tant de mains et frappé de tant de coups à sa racine ou qui
'• Voir ci-dessus, t. V, p. 122.
en enlèverait les rameaux épars » (Bossuet, Oraison funèbre (l*Anne de Gonzague). La République ne pouvait pas être gouvernée par un prêtre : Jean-Casimir se fît relever de ses vœux, renonça à TEglise et épousa sa belle-sœur, la reine douairièro Marie-Louise.
Insurrection des Kosaks : Bogdan Khmielnitskl. — Sur les deux rives du Dnieper, les populations oukrainiennes* étaient lasses de la domination polonaise. Les Kosaks, c est— à-dire la classe militaire indigène, étaient exaspérés contre lesyans^ c'est-à-dire la classe militaire polonaise. Après leurs révoltes de 1637 et 1638, la Diète polonaise avait réduit le nombre des Kosaks réguliers ou enregistréSj placé ceux-ci sou» le contrôle d'un commissaire spécial, menacé les autres de les traiter comme de simples paysans. La République royale se défiait à tel point de ces vaillants auxiliaires qu'on avait construit des forteresses pour les contenir et les surveiller. Le paysan d'Oukraine se trouvait, vis-à-vis du pan polonais, réduit à une servitude presque aussi dure que celle des paysans de Pologne. Enfîn Kosaks ou paysans avaient des griefs communs: l'oppression de leur foi orthodoxe par la Pologne catholique.
Les mécontents avaient trouvé un chef redoutable dans la personne de Bogdan Khmielnitski (ou, suivant l'orthographe {)olonaise, Chmielnicki). Gravement injurié par le pan polonais Czaplinsky, ne pouvant obtenir justice du roi Vladislav (très sympathique aux Kosaks, mais impuissant à les proléger), Khmielnitski jura de tirer vengeance des Liokhs; il avait passé chez les Kosaks Zaporogues, s'était fait remarquer par sa bravoure, et avait reçu le titre d'hetman. Pour satisfaire sa rancune, il n'hésita point à s'allier aux Tatars, vainquit les Polonais aux Eaux Jaunes (lolte Vody) sur les bords du Dnieper, poussa jusque devant Lwow (Lemberg) qui dut lui payer rançon (1648). Enhardi par ses succès, il déclara qu'il ne traiterait point pendant l'interrègne et qu'il ne négocierait qu'avec le roi élu.
Bogdan Khmielnitski n'était pas un adversaire facile à réduire. Il avait su grouper autour de lui tous les mécontents de rOukraine, aussi bien les Kosaks rayés du registre que les
pa3rsans exaspérés des vexations dont ils étaient l'objet de la psL'jrtdespanSy ou des juifs, auxquels les pans affermaient Fexploitation du pays et même les églises *. Leur pays était devenu pour le pan polonais un terrain de colonisation et ils voulai4^nt reprendre le sol dont ils avaient été dépouillés. La lutte dont rhetman était le chef avait un caractère tout ensemble religieux et social. Les aventuriers avides de pillage et de {ra^nches lippées y jouaient naturellement leur rôle accoutumé. To\is les paysans mécontents se joignaient aux Kosaks et exer- ^îent sur les pans, les juifs, les prêtres catholiques ou uniates, d'iinpitoyables vengeances. Les Kosaks réunis aux Tatars foriDaient plus de 300 000 hommes; ce n^étaient point des adversaires à dédaigner. En 1649, le roi lui-même dut se mettre à la tête d'une armée considérable; mais à Zborovo (Galicie), il fut complètement enveloppé par l'innombrable cavalerie des Kosaks et des Tatars; il eût été perdu sans la défection du khan de Crimée, qui lui vendit sa retraite contre une forte «omme et la promesse d'un tribut. Khmielnitski dut s'accommoder aussi avec le roi, à des conditions assez avantageuses. La guerre n'en recommença pas moins l'année suivante; le roi reparut avec toute la noblesse polonaise en armes, peut-être 100000 guerriers; cette fois les Kosaks, de nouveau trahis par le khan de Crimée, furent vaincus à Béréstetchko (16S1). Ce fut une des grandes batailles du xvn'' siècle. Elle dura trois jours et plus de 300 000 hommes se trouvèrent engagés. Kief f^it repris. La paix fut de nouveau signée, à la Blanche- %lise, bien plus défavorable aux Kosaks. Elle ne dura pas plus lue les deux autres. L'année suivante les Kosaks furent encore l^attus à Jvanets.
Négociations avec les Kosaks : ils se donnent & *^ Russie. — Le seul moyen de résoudre la question des
^- • Dans la glorieuse Oukraine ils ont affermé toutes les églises kosakes. Le l^osak ou le paysan qui veut baptiser son enfant, il ne va pas demander la "^nédiction du pope : mais il va au juif fermier, et il donne une pièce de mon- '^aie pour qu'il permette d'ouvrir l'église et de baptiser son enfant... Le Kosak '^u le paysan qui veut pêcher des poissons pour nourrir sa famille, il va chez '^ juif fermier, et il doit lui céder une part pour avoir la permission de pêcher, '•e nourrir sa femme et ses enfants. • (Antonovitch et Dragomanof, Chansons his- ^'^^ues du peuple russe, t. Il, p. 21-22.)
Kosaks, c*était de donner satisfaction à leurs griefs très légitimes. Il y avait parmi les Polonais des hommes d'Etat, par exemple le chancelier Ossolinski, qui comprenaient cette dure nécessité. En 1649, la convention de Zborovo avait fait aux rebelles d'importantes concessions; elle leur garantissait uo territoire où ne pénétreraient pas les armées de la couroime, promettait Fexpulsion des jésuites et des juifs, une place a» Sénat pour le métropolitain de Kief : les palatinats de Kief, de Bratsiaf et de Tchernigof devaient être spécialement résenés aux noji'Unis, c'est-à-dire aux orthodoxes. Ces concessions n'avaient pas suffi aux Kosaks. Après leur victoire à Béréstetchko, les Polonais avaient cru devoir les restreindre. Us prétendaient limiter à 20 000 le nombre des Kosaks enregutm; or plus de 60 000 Oukrainiens s'étaient armés pour Tindépesdance. < D'ailleurs les deux partis, dit fort bien M. Bobninski, ne voulaient pas ou ne pouvaient pas observer les conditioiu de raccord. La szlachta ne le voulait pas, car rien ne pouvait lui rendre les biens et les sujets perdus en Oukraine; sa vanilé ne lui permettait pas de considérer comme des égaux ces Kosaks qu'elle avait décidé de convertir en chlopy (paysans). Les évêquès ne le voulaient pas, car un faux zèle ne leur permettait pas de tolérer auprès d'eux dans le Sénat les prélats de rÉglise orientale... Khmielnitski ne pouvait pas observer la clause qui limitait le nombre des Kosaks, licencier les paysans qui s'étaient faits Kosaks, pour les rendre à leur antique servitude. »
Quand deux conjoints mal assortis ne peuvent arriver à un tnodus Vivendi, ils finissent par aboutir au divorce. Khmielnitski ne pouvait songer sérieusement à créer un Etat indépendant entre les Polonais, les Moscovites, les Turcs et les Tatars: mais à la domination politique des pans catholiques, à l'oppression économique des juifs, il devait préférer la suzeraineté p€tt gênante du sultan, ou, mieux encore, la protection du grand souverain orthodoxe, du tsar de Moscou *. En 1654, les envoyés d'Alexis Mikhailovilch reçurent à Péréïaslavl Tacte de sou-