Voir ci-dessous, chap. xix (la Russie
mission des Kosaks. Désormais entre la Pologne et la Moscovie Véquilibre était rompu. La Russie n'avait plus à craindre de ^oir les Polonais arriver jusque sous les murs de Moscou. Elle pouvait à son tour reprendre Toffensive. Les Polonais réussirent bien à battre Khmielnitski devant Okhmatof (1655), mais en Russie Blanche ils se virent enlever Smolensk (1654) et, en Lithuanie, Yilna (1655). Khmielnitski ne jouit pas longtemps de son triomphe : les Turcs ne lui pardonnaient pas d avoir trahi leurs espérances et accru la puissance moscovite ; en 1657, un agent du sultan le fit empoisonner. Sa statue s*élève sur une des places publiques de Kief. La Russie lui devait bien cet hommage : il a été, sans le savoir peut-être, Tun des instruments les plus utiles de sa puissance et de sa gloire.
Le « liberum veto ». — Pour conjurer les nouveaux dangers qui menaçaient la République, un pouvoir fort, une organisation puissante étaient absolument nécessaires. Les pans polonais ne surent pas le comprendre : même au plus fort de k lutte contre les Kosaks, ils ne surent ni voter les subsides nécessaires, ni les payer quand ils étaient volés; plus d'une fois leurs escadrons lâchèrent pied, tout simplement parce qu'ils n avaient pas reçu la solde; Tanarchie continua à régner dans les diètes, et ce fut cette époque tragique entre toutes qui vit s'implanter définitivement dans les mœurs politiques le dogme néfaste du liberum veto.
Le szlachcic polonais était essentiellement individualiste, par là mèfme orgueilleux. Si tous les hommes, tous les szlachcici s'entend, ont une même valeur et ont reçu du ciel les mêmes ions, de quel droit Topinion d'une majorité pourrait-elle prévaloir sur celle d'une minorité ou même d'un seul personnage? Depuis longtemps on avait imaginé que toutes les décisions 'levaient être prises à l'unanimité; une minorité turbulente et •piniàtre suffisait à paralyser toute la marche des affaires. Mais <^n n'avait encore jamais vu un seul nonce mettre en échec par ^ résistance la volonté nettement exprimée de tous ses collègues. Ce fait se produisit pour la première fois à la diète de *652. Le nom de celui auquel est due cette néfaste innovation 'hérite d'être conservé. Il s'appelait Wladyslaw Sicinski; il était
nonce (député) de la petite ville d'Oupita (Upita, gouverwment actuel de Kovno). Il s^agissait d'une affaire assez roisé> rable qui sans doute le blessait dans ses intérêts, un décr^ royal concernant l'administra tion de la boui^ade juive it Szawle (Chavl). Tout le monde était d'accord. Sicinski seul refusa son adhésion et quitta la salle. La diète se déclara hou d'état de continuer ses délibérations et se sépara.
Quand on a compris plus tard combien les excès de l'anarchie avaient été funestes à la Pologne, une légende s'est formée autour de cet obscur personnage. Elle raconte que Sicinski tut frappé de la foudre. Pendant longtemps il resta sans sépulture. On montrait aux passants ses restes momifiés. Ils reposent aujourd'hui dans l'église d'Oupita. Mickiewicz, qui les vit, t recueilli celle légende dans un de ses fobmes {L'étape d'Oupita): « Cet homme n'était pas coupable d'un seul, mais de tous les crimes à la fois : c'est par lui que la Pologne, ivre des poisons qu'il avait préparés, tomba dans le délire; c'est parlai que les mains du roi furent liées ; c'est par lui que le pays fut inondé de calamités. »
Il ne faut prendre à la lettre ni la légende ni la malédiction du poète. Le précédent créé par Sicinski ne fut pas toujours rifroureusement observé. Il y eut plus d'une circonstance où la diète continua de délibérer en dépit de robstruction d'un de ses membres. Mais ropinion publique, mal éclairée, pouvait considérer la délibération comme une atteinte à la « liberté dorée», et il suffisait en somme d'un traître ou d'un fanatique obstiné
pour compromettre le salut de l'Etat. Un parti tout entier n'aurait pas osé prendre sur lui l'odieux de cette obstruction, mais s'il trouvait un homme de bonne volonté pour. assumer cette responsabilité, il imposait sa protestation à la diète et l'obligeait à clore la session par respect pour la liberté.
D'ailleurs, même quand la diète avait abouti à prendre une décision, notamment en matière d'impôts, elle n'était pas encore sûre de la voir exécutée. Les nonces étaient tenus par le^ mandats impératifs dos diéi'mes d'élection {przedsejmov€);\\^ étaient obligés d'en référer ensuite aux diètes de relation (reiacijjne), 11 est tout naturel que l'élu rende compte de son manda
'électeur. Mais les diétines s'étaient peu à peu arrogé le prilège de reviser les décisions de la diète. Le roi n'obtenait en mme que ce que les diétines voulaient bien lui voter; et (talent elles qui se chargeaient de percevoir l'impôt et d'enfler les soldats. Pour comble de misère, le liberum veto finit ir s'introduire dans les diétines elles-mêmes. Assurément t tsar moscovite était mieux armé pour gouverner et pour lincreque le monarque « en peinture » qui régnait à Varsovie. Guerre contre la Suède : traité d'Oliva (1655-1660). - La Pologne n'avait pas seulement à lutter contre les Kosaks [leurs protecteurs les Moscovites. Elle avait de vieux comptes régler avec la Suède *. Elle n'avait conclu avec elle qu'une •ôve qui pouvait toujours être rompue. Dès 1652, un gentilomrae nommé Hieronyme Radziejowski, noté d'infamie et anni comme perturbateur du repos public, s'était réfugié à lockholm. Pour se venger de ses compatriotes, il excita les luédois à marcher contre son pays. En 1654, la reine Chris- Be avait abdiqué en faveur de Charles-Gustave. Jean-Casimir, m revendiquait la couronne de Suède, protesta contre l'avènelentdu nouveau souverain. Charles-Gustave envahit à la fois i Pologne et la Lithuanie (1655). Jean-Casimir était peu popuûre parmi ses sujets; il n'incarnait pas en lui, comme le roi e France ou comme le tsar de Moscou, l'idée de la patrie. Les lagnals affectèrent de croire que le roi de Suède faisait uniuement la guerre à Jean-Casimir et, au lieu de résister à l'enabisseur, ils traitèrent avec lui et se placèrent sous sa protecon.Les troupes suédoises occupèrent Varsovie sans coup férir, t, grossies en chemin d'une partie des armées polonaises, elles •rivèrent jusque devant Cracovie. Le héros des guerres suc- )ises et kosakes, Czarniecki, essava en vain de défendre l'anjue capitale : il dut capituler. Charles-Gustave « apparut à la )Iogne, surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie ns ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. 0"^^^ devenue tte redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces mar-
^oir ci-dessus, p. 48, 616; et t. V, p. 547-549, 756-779.
teaux d'armes lant vantés et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes oe sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. » (Bossuet, loe. cit.) Abandonné de tous, Jean-Casimir dut quitter le royaume et se réfugier à Glogau en Silésie.
Sa cause semblait perdue. La plus grande partie de la szlachta reconnaissait Charles-Gustave, sinon pour roi, du moins pour protecteur. Mais ce protecteur n'était pas précisément le roi soliveau si cher aux traditions nationales; il était représenté par des officiers pillards qui ruinaient le pays, par de fanatiques luthériens qui déshonoraient les sanctuaires. Les excès des Suédois devaient provoquer une réaction tout ensemble patriotique et religieuse. Maîtres de toute la plaine, les envahisseurs essayèrent de s'emparer du monastère fortifié de Czenstochowa. Fièrement campé sur les hauteurs de Glairmont (JasM Gora), célèbre par une image miraculeuse de la Vierge qui attirait chaque année des milliers de pèlerins, le couvent était occupé par l'ordre des Pauliniens. Ils avaient à leur tète un prieur intrépide, Augustin Kordecki. Ils résistèrent bravement aux Suédois et les obligèrent à se retirer après un siège de cinq semaines et de nombreux assauts vaillamment repoussés. La délivrance de Czenstochowa fut pour la Pologne du xvii* siècle ce qu'avait été pour nous au xv*^ la délivrance d'Orléans '. El de fait, entre les deux rois, l'un national, l'autre suédois, la Pologne était comme jadis la France entre l'Anglais et le roi de Bourges. L'exilé de Glogau reprit courage ; ses fidèles se comptèrent. Polocki et Lanckoronski formèrent à Tyszowce (décembre 1653) une confédération pour la défense de la pairie cl de la religion. La Grande, la Petite-Pologne et la Lilhuanie mirent sur pied des nouvelles troupes. Jean-Casimir pénétra en Galicie. Le 1" mai, à Lwow, il mit solennellement la Pologne sous la protection de la mère de Dieu et fit vœu d'améliorer la condition des paysans, dont les misères attiraient la colère divine sur le pays. Etienne Czarniecki obligea les SuéJoii^ a
1. Konlecki (•crivit lui-nu'^me le récil de ses exploits sous ce titre peu modesl?* La Giyantomachic. De son nom latin, Augustinus Gordeccius, un bel esp^^ patriote, fit l'anagramme : Tu Suecis duras ac ignU.
•eculer; le roi légitime réussit même à rentrer dans Varsovie. il dut bientôt Tabandonner (1656). Les milices polonaises étaient vaillantes, mais peu nombreuses et mal organisées. [Iharles-Gustave s*allia à TElecteur de Brandebourg, à Bogdan Biimielnitski, an Transylvain Ràkôczy, qui lança sur la malheureuse république 50 000 Valaques ou Hongrois, Tsiganes ou Cosaks. Pour lutter contre tant d*ennemis, il eût fallu de puissants alliés, et la Pologne ne pouvait compter que sur le khan les Tatars. L'Autriche ou la France étaient des appuis plus sérieux. L'Autriche, bien qu'on eût fait espérer à Ferdinand III la succession de Jean-Casimir, marchandait son concours; tout Ml plus consentit-elle à établir un corps d'observation en Silésie 0t i négocier une trêve entre la Pologne et la Russie. Vers la fin de l'année 1656, elle se décida cependant, et obligea les Suédois à évacuer Cracovie. Puis elle négocia la paix entre le Grand Electeur et la Pologne * : ce fut le traité de Wehlau (24 septembre 1651); le roi de Pologne lui concédait la pleine souveraineté sur la Prusse. Une alliance offensive et défensive était conclue entre la République et l'Électeur. Une convention supplémentaire, signée à Bromberg, assurait à Frédéric-Guillaume la possession d'Elbing, qui pouvait, il est vrai, être réclamée moyennant 400 000 thalers, mais qui ne le fut jamais. Libre du côté du Grand Electeur, la Pologne put agir énergiquement contre la Suède : Czarniecki poursuivit l'ennemi jusqu'en Danemark. Grâce à l'intervention combinée de la France et de l'Empereur, fut signée la paix d'Oliva (3 mai 1660) '.
Guerre avec la Moscovie. — Khmielnitski, mort en 1651, avait eu pour successeurs l'hetman Vygovski, sur la rive droite du Dnieper, et Martin Pouchkar, sur la rive gaucho. Le premier tua le second au combat de Poltava (1658), et resta seul maître de l'Oukraine. Les Polonais ne se consolaient point de la perte des pays kosaks; Vygovski était moins intraitable Ti8-à-vis d'eux que son prédécesseur. La république négocia *vec lui; par la convention.de Iladziacz (ou Gadatch, 1658), les Kosaks se détachèrent de la Moscovie. Les trois palatinats de
I' Voir ci-dessus, p. 48, 553, 616.
*• Consulter sur tout ceci E. Haumant, La Guerre du Nord et la paix d'Oliva.
Kief, Tchernigof et Bratslaf devaient former un Etat particulier, analogue à la Litbuanie, ayant comme elle ses hauts dignitaires, ayant de plus qu'elle un hetman électif pour chef politique. L'orthodoxie devait être la religion de cette nouvelle province, soustraite à VUnionj et ses prélats devaient avoir leur place dans le Sénat de Pologne.
C'était là pour la Pologne une combinaison fort avantageuse. La Moscovie protesta, comme il fallait s'y attendre, et envoya deux armées, l'une en Lithuanie, l'autre en Oukraine. Les Polonais les repoussèrent; mais bientôt les Kosaks et les Moscovites déposèrent Vygovski et le remplacèrent par Georges Khmielnitski, le fils du Libérateur. Georges trouve les Kosaks si difficiles à gouverner qu'il se fit moine sous le nom de Gédéon. Alors Tertéria fut élu sur la rive droite, et prêta serment au roi de Pologne. Sur la rive gauche Brioukhovétski fut élu et prêta serment au tsar de Moscou.
Misères intérieures. — Le paysan polonais était cruellement exploité. « Dieu, écrivait lo poète satirique Opalinski (f 1756), punit surtout la Pologne pour la cruelle oppression de ses sujets. Le cœur frémit en songeant à cette servitude pire que celle dos païens. Pour Dieu, Polonais, avez-vous perdu l'esprit? Vos biens, votre aisance, tout vous vient de vos sujets; leurs peines vous nourrissent, et vous les traitez si (Tuollemenlî » Os paroles confirment celles qne Skai^a prononrait quelques années auparavant : « Je ne connais pas d<? royaume dans la chrétienté où les paysans soient ainsi ma'traités. »
En lOoO, Jean-Casimir avait déclaré qu'il était résolu à réformer ces abus , à délivrer le peuple « de l'oppression injuste qui pesait sur lui ». Il ne put jamais y parvenir. Due fut pas plus heureux en ce qui concernait la constitution générale de l'Etat. 11 n'était pourtant pas seul à comprendre la misère « de cette infortunée liberté polonaise, qui permet, disait vStarowolski, de faire tout ce qui ne convient pas, d'insulter I)i<îu, son oint, son clergé, de piller les biens de l'Église ctd? la Itépublique sans aucun châtiment ». [La Réforme de quelques mœurs polonaises.)
Jean-Casimir n'avait pas d*enfant et, à sa mort, la Pologne avait de nouveau à courir les risques d'une élection. On avait songé tour à tour à un candidat autrichien, transylvain, même russe. En 1659, le Sénat avait offert au tsar Alexis Mikhaïlovilch la couronne héréditaire. Un tsar moscovite ne se fût pas longtemps accommodé de la liberté dorée. Un autre parti se tournait du côté de la France et songeait à lui demander un candidat, le duc d'Enghien, fils du grand Gondé. Il avait à sa tète la reine Marie-Louise. Un troisième subissait l'influence de l'Autriche. A la diète de 1661, Jean-Casimir souleva de luimême la question de son successeur et fît entendre des paroles douloureusement prophétiques '. Il précisait nettement le démembrement qui devait s'accomplir un siècle plus tard. En somme, cette diète d'élection n'aboutit à rien.
Gruerres civiles. — La Pologne n'avait échappé à l'invasion étrangère que pour être ravagée par ses propres soldats. Les troupes qui avaient fait la guerre contre les Suédois et les Moscovites n'avaient point été payées; elles entreprirent de s'indemniser en vivant sur les biens de la couronne et de TEglise. L'hetman de Lithuanie, Gosiewski, fut assassiné. Un magnat ambitieux, et peut-être encore plus déséquilibré qu'ambitieux, Georges Lubomirski, profita de ces circonstances pour faire échec à l'autorité royale, intriguer avec le Brandebourg et l'Autriche et môme lever les armes contre le souverain. Après la guerre étrangère, la Pologne connut une fois de plus la guerre civile : deux batailles sanglantes furent livrées devant Czenstochowa et à Matwe (ou Montwe). Le roi dut accorder 'amnistie à cet insolent rival et renoncer à poursuivre Télec- ^*on d'un prince français. Lubomirski se retira à Breslau, où
1. Jam vero ista mala imminent patriae {utinam sim falsus vates) sed certius "'t qmd absque prxmatw^a successoris electione Respublica ibit in direptionem 9^tium : Moschumj unius lingtue et majoH parte rsligionis, dominum sequerelur ^^iaet LUhvania; Brandeburgicum vicina Major Polonia et Prussia... Austriaca ^^»ius,licet rectissimas olat intentiones, tamen,in publica Regni direptione,a Minori '^oknia sibi non décrit, et forte mollet unusquisque partem Regni gladio partam ^mluto dominatu tenere quam integrum Regnum vetustis liberlatibus contra principes legibus tectum. Ce texte si curieux fait partie d'un discours prononcé ^la diète de Varsovie le 6 juin 1661. Ce discours figure dans un manuscrit de la pJblioihèque Barberini, n" 3503, f. 449. Il a été publié notamment dans le Recueil inlitulé Relacyje Nuncimzow^ etc, (Relations des Nonces et d'autres personnages sur la Pologne), publié par la Bibliothèque polonaise de Paris, Berlin et Posen, 1864.
il mourut en 1667. Il avait un instant failli jouer vis-à-vis du roi le rôle de Cromwell vis-à-vis de Charles II. Aucune humiliation n'avait été épargnée à Jean-Casimir.
Le traité d'Androussovo (1667). — La Russie devaii nécessairement profiter de toutes ces misères. La Pologne était impuissante à poursuivre contre elle une guerre sérieuse. Elle dut capituler. La trêve d'Androussovo (1667) laissa aox Moscovites Smolensk, la Sévérie, Tchernigof, TOukraine dek rive gauche du Dnieper; Kief fut cédé pour deux ans (et œ devait jamais être restitué). En 1664, Thetman de TOukraine occidentale, Dorochenko, avait imaginé de se mettre sous U protection de la Porte ottomane. En 1667, battu par Jean Sobieski, le futur roi, il consentit, moyennant le paiement d*an tribut annuel, à reconnaître la suzeraineté de la Pologne.
Au fond, malgré des succès partiels, malgré les exploits d'un Czarniecki, d*un Kordecki, d*un Sapiéha, ce règne de Jean- Casimir n^avait été qu*une longue série de calamités. Ni dans la szlachta, ni dans le clergé, il n^avait trouvé d*appui sérieux nulle part. On le tournait en dérision. Les initiales de son nom, I. C. R. étaient ainsi interprétées : Initium Calamilatt» Regni, En 1667, il perdit son épouse Marie-Louise, dont le courage Tavait plus d*une fois soutenu dans ses revers. Il lanit épousée « par économie, pour que la Pologne n'eût pas à eulrelenir deux reines », et n'avait pas eu à se repentir de cette union. Le dégoût du pouvoir le prit. Il abdiqua la couronne cl se relira en France. Louis XIV lui assigna les revenus des abbayes de Saint-Germain des Prés (à Paris) et de Saint- Marliu de Ne vers. 11 mourut dans celle ville. Un superbe mausolée lui a été élevé dans léf^Iise Saint-Germain des Prés. Le bas-relief principal représente la bataille de Béréstelchko.
Élection de Michel ^Wlsnowleckl (1669). — Jean- Casimir n'avuil pu régler l'élection de son successeur. En abdiquant il avait espéré faire arriver au trône de Pologne un candidat agréable au roi de France, le prince Frédéric-Guillaume de Neubourg; à la diète d'élection les voix se partagèrent entre le prince de Neubourg, le duc d'Enghien et le duc Charles de Lorraine, soutenu par l'Autriche. Tout à coup surgit une can-
Aidature nationale, celle de Michel Wisnowiecki(Vichnévétski).
U appartenait à une famille qui avait possédé de grands biens enOukraine et qui était assez opulente pour mettre sur pied jusqu'à 12000 hommes. Son père Jérémie s'était distingué dans les guerres contre les Kosaks et sa fortune avait sombré dans les catastrophes qui avaient détaché leur territoire de la République : le souvenir de ses sacrifices, de sa bravoure devait proflter à son fils. L'élection de Michel annonçait évidemment des idées de revanche contre les Kosaks. Le nouveau roi, ne pouvant être agréable à la France dont il avait supplanté le candidat, devait nécessairement s'appuyer sur l'Autriche. En effet, il épousa la sœur de l'empereur Léopold.
Pour résister aux revendications qu'il redoutait, le chef kosak Dorochenko s'allia aux Tatars et se mit sous la suzeraineté du sultan, qui déclara la guerre à la Pologne. Les Turcs envahirent la Podolie, s'emparèrent de Kaménietz (Kamienec) et poussèrent jusque sous les murs de Lwow. Par le traité de Buczacz (1672), l'Oukraine fut cédée à Dorochenko comme fief de la Porte; la Podolie et Kaménietz restaient à la Turquie: la Pologne lui payait en outre une indemnité de guerre et s'engageait à acquitter un tribu annuel. Humiliée à l'intérieur, la République était encore déchirée à l'extérieur par des confédérations rivales. Celles de Golomb, présidée par Etienne-Stanislas Czarniccki, se permettait d'intervenir même dans les affaires de l'Eglise et destituait le primat Prazmowski.L'hetman Sobieski, vainqueur des Tatars, formait la contre-confédération de Szczebrzeszyn * et réussissait à grouper de nouveau toutes les forces du pays contre les Osmanlis.
Le traité de Buczacz avait été une surprise ignominieuse. Revenus à eux, les Polonais comprirent qu'ils ne pouvaient ni ^^ devaient l'exécuter. Ils refusèrent de payer le tribut. Sobieski marcha contre les troupes ottomanes, commandées par Hussein- Pacha, et les défit auprès de Khotin (ou Chocim) en Bessarabie : 20000 Turcs périrent; 66 étendards, 120 pièces de canon resferent aux mains des Polonais (H novembre 1673). Au moment
^- Prononcez Stchébjéchine. Ce nom ne réunit pas encore, — on pourrait le croire,— toutes les difficultés de Torthographe et de la prononciation polonaises.
même où Sobieski remportait cette glorieuse victoire, Michel Wisnowiecki mourailàLwow(1673). Gomme son prédécesseur, il ne laissait pas d*héritier.
Élection de Sobieski (1674) : la France et l'Autriclie.
— Après une longue période d'humiliations et de défaites, la Pologne avait besoin avant tout d'un roi guerrier. Les candidats étrangers, Charles de Lorraine, soutenu par rAulriche, le prince de Neubourg, présenté par la France, ne pouvaient lutter contre le prestige militaire de Jean Sobieski. Le héros de Khotin avait rendu à la Pologne la conscience de sa gloire et de sa mission historique. Son aïeul, Marc Sobieski, avait joué un rôle honorable dans les guerres de Bàthory. Son père Jakob, castellan de Cracovie, s'était distingué comme soldat, comme diplomate, comme orateur; il a laissé quelques écrits politiques qui ne sont pas sans intérêt '. Jean Sobieski, néea 1624, était dans toute la vigueur de sa maturité; il avait succédé comme grand hctman de la couronne à Gzarniecki, comme grand maréchal à Georges Lubomirski. Depuis près d'un quart de siècle, il avait combattu sans relâche les Suédois, les Kosaks, les Tatars, les Osmanlis, et il venait de ramener sous les étendards polonais la victoire qui les fuyait depuis si longtemps. Dans sa jeunesse il avait servi en France. Il avait épousé une Française, Marie-Casimirc d'Arquien, venue en Pologne comme dame d'honneur de Marie-Louise de Gonzague. On pouvait donc espérer que son élection serait bien vue de la cour de Versailles. Elle le fut en elTet. Peu de temps après réledion, Louis XIV envoya comme ambassadeur en Pologne le marquis de Béthune, beau-frère de la reine Marie-Gasimire. « Lalliancc qui a toujours été entre la France et la Pologne n'a jamais été plus étroite que depuis que le roi qui règne aujourd'hui est monté sur le trône », disaientles instructions de M. de Béthune. Le 11 juin 1675, un traité fut conclu à Jaworowo : Louis XR^ s'engageait à fournir des subsides au roi de Pologne, qui, en revanche, promettait de soutenir les mécontents de Ilongrie
1. Voir le récit d'un voyapo en Allemagne et en France de 1607 à 1611, pulj'J'' en français <lans la PoJoqne historique de Léonard Chodzko, Paris, 1839.
contre la maison d'Autriche, de déclarer la guerre à l'Electeur de Brandebourg et de lui reprendre la Prusse ducale.
Les circonstances étaient favorables : une partie de la population de celte province était polonaise ou favorable à la Pologne et l'Electeur était en lutte contre la Suède. Sobieski ne put pas ou ne sut pas profiter des circonstances. La Pologne laissa échapper Toccasion de reprendre Toffensive contre le Brandebourg, de jouer un rôle dans les combinaisons politiques de l'Occident. Cette occasion, elle ne devait plus la retrouver.
La bienveillance de Louis XIY profita di| moins à Sobieski dans ses luttes contre les Ottomans. La guerre avait continué après l'avènement du nouveau roi. Les Tatars avaient été vaincus sous les murs de Lwow (1675) et Tannée suivante Sobieski, retranché dans le camp de luravna (Jouravna), avait repoussé toutes les attaques d'un ennemi beaucoup plus nombreux. La paix fut conclue à luravna sous les auspices de la France : elle restituait à la Pologne les deux tiers environ de rOukraine, rendait la liberté à plus de 10 000 prisonniers et mettait la Pologne à l'abri des invasions tatares. La question de la Podolie était réservée pour des négociations ultérieures. Les relations d'amitié entre la France et la Pologne ne devaient pas durer bien longtemps. Sobieski était follement amoureux de sa femme Marie (Marysienka) d'Arquien ; la reine aurait voulu que Louis XIV accordât à son père, simple marquis, le titre de duc et pair. Le « grand roi » s'y refusa. Marie jeta son époux dans les bras de l'Autriche, qui promettait à leur fils Jacques la main d'une archiduchesse.
Le parti français perdit peu à peu du terrain, et, à la diète de 1683, l'un de ses principaux chefs, André Morsztyn, grand trésorier du royaume et l'un des meilleurs poètes de l'époque, fut accusé de trahison, dépouillé de ses honneurs et dignités. Il se retira en France et acheta la terre de Châteauvillain, dont son fils prit le nom. L'Autriche, plus menacée que jamais par les Turcs, avait plus d'intérêt encore que Louis XJV à s'assurer 1 alliance de la Pologne. Grâce à Tinlervenlion du Saint-Siège, ^lle réussit à conclure avec Sobieski un traité d'alliance contre les Ottomans. Ce traité fut surtout utile à l'Autriche (1683).
HlSTOIllB QtninALK, VI. 4 1
La Pologne, la Turquie, l'Autriche. — Peu de temps après sa conclusion, le grand-vizir Kara-Musiapha mettait Je siège devant Vienne ; Tambassadeur de Léopold l" et le nonce du pape conjurèrent Sobieski de sauver la chrétienté. Le vainqueur de Khotin fit honneur à ses engagements; à la tête de 22 000 Polonais, il dispersa le camp de Kara-Mustapha et sauva la capitale '. L*enthousiasme fut grand dans toute la chrétienté. Les Viennois accueillirent en triomphe leur libérateur. Léopold montra une mesquinerie misérable. Nous avons, sur cet épisode si glorieux pour le roi de Pologne, si peu honorable pour TEmpereur, un témoignage peu suspect. Ce sont les lettres que Sobieski adressait au lendemain même de la bataille à a la seule joie de son âme, à la charmante et bicn-aimée Mariette ». La première débute comme un hymne : « Dieu soit béni à jamais ! 11 a donné la victoire à notre nation, il lui a donné un triomphe tel que les siècles passés n*en virent jamais de semblable. » Elle continue par des détails navrants sur Tiogratitude autrichienne : « On refuse d'enterrer nos morts; on pille nos bagages; on nous enlève nos chevaux restés en arrière. Nous serions moins malheureux si Ton avait la charité de nous construire un pont sur le Danube et que nous puissions passer en pays ennemi. Nous sommes ici sur les bords du Danube comme autrefois les Israélites sur les bords de TEuphrate. »
Ces tristes côtés de l'expédition se perdirent dans Tauréolo de gloire qui rayonnait sur le front de Sobieski. Les prèlres l'exaltèrent, les poMes le chantèrent. Kochowski écrivit to Délivrance de Vienne ou l'œuvre de Dieu (Gesta Dei). Il compare Sobieski à Godefroy do Bouillon et à Barberousse, et» dans sa Psalmodie polonaise, il chante un psaume de reconnaissance: « Leurs i)uissants sont tombés, eux qui disaient : Possédons la terre chrétienne, et ils ont eu le sort des Madianites. »
Le protît que la Polofrne retira de cette campagne ne fut pas en rapport avec la gloire qu'elle lui avait rapportée. La reprise de Kaménietz eût fait beaucoup moins de bruit en Europe qu^ la délivrance de Vienne ou la prise de Gran; elle eût été Leau-