CHAPITRE XI
A la fin de l'Ancien Régime ' .
/. — Antagonisme de la France et de l'Autriche.
Le trailé défensif du 1er niai 175G demeura pendant plus de trente ans la règle officielle des relations entre les cours de Versailles et de Vienne; il devint une sorte de pacte de famille après le mariage d'une archiduchesse avec le nouveau dauphin (1G mai 1770). Cependant il avait été moralement rompu dès 1763, après le triomphe des deux puissances contre lesquelles il était dirigé : l'Angleterre et la Prusse. Depuis cette époque, la France et l'Autriche restent adossées plutôt qu'associées l'une à l'autre, la première tournée surtout vers la Manche et l'Amérique, la seconde vers le Danube et le Bosphore. En dépit de protestations peu sincères de part et d'autre, un antagonisme secret grandit entre les deux Etats qui aboutira de nouveau, la Révolution de 1789 aidant, à une rivalité déclarée.
Louis XVI et l'alliance autrichienne. — Lorsque le gendre de l'Impératrice-reine s'appela Louis XVI (1774), on put croire à Vienne à un renouveau fécond de l'alliance de 175G„
I. Les «leux premières sections <!«• ir chapitre ont i te ri'-'ligëe< par M. L. Pingaii«i; la troisième, par M. A. \Va<l<lin^t<m.
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« Restez bonne Allemande », avait déjà dit Marie-Thérèse à sa fille. Elle ajoutait maintenant, et elle devait lui répéter en toute occasion : « L'intérêt de nos deux États exige que nous nous tenions étroitement liés d'intérêts comme de famille ». Le comte de Mercy-Argenleau, son ambassadeur, fut constitué en tuteur politique de Marie-Antoinette et sut discrètement, au jour le jour, faire de cette princesse, dans le têle-à-lèlc conjugal comme au seuil du Conseil, le porte-parole du gouvernement autrichien.
Dès le début, Louis XVI et ses ministres se tinrent sur leurs gardes. Le roi avait été instruit de bonne heure à se défier de Choiseul et des « Lorrains », et un mémoire rédigé par son père, qui lui fut remis le jour de son avènement, lui dénonçait l'Autriche comme l'ennemie naturelle et éternelle de la France. Gravier de Vergennes, appelé au ministère des affaires étrangères, se déclara tenu par conscience d'observer le traité de 175G, mais il n'entendait pas laisser un expédient, utile à son heure, aboutir à un système uniquement propre à relever la fortune des Habsbourg. Les instructions données par lui au nouvel ambassadeur à Vienne, le baron de Brelcuil, attestent l'interprétation qu'il donnait à l'alliance. « 11 n'est point d'équivalent, disait-il d'autre part à Louis XVI, qui puisse compenser le préjudice que causerait à Votre Majesté le moindre accroissement de la maison d'Autriche, quand bien même elle céderait à Votre Majesté tous les Pays-Bas. » Il redoutait presque autant l'Empereur, cet allié de circonstance, que l'ennemi héréditaire de Londres. En face de l'un et de l'autre, il ne souhaitait pour la maison de Bourbon aucun accroissement de territoire et, à 1 inverse de Kaunitz, aimait mieux proléger les faibles autour de lui que grandir à leur détriment. Circonspect et formaliste jusqu'à se faire traitera Vienne de « robin » et d' « intolérable pédant », réservé au point de laisser attribuer à la duplicité ses tergiversations et ses scrupules de conscience, il estimait que la France devait uniquement exercer son empire en Europe par l'ascendant de son arbitrage pacifique entre les autres nations. Le machiavélisme prussien lui faisait horreur, et il réprouvait les intrigues et les violences qui venaient d'aboutir à l'écrasement de la Turquie et de la Pologne, ces clientes séculaires de la France.
ANTAdONISMK l)K LA FRANCK KT l)K L At TRICIIK
A la cour, tout un parti secondait ses efforts. Beaucoup ne se résignaient point à voir oublier pour l'œuvre Je Demis l'œuvre de Mazarin. « Mesdames », tantes du roi, le comte de Provence son frère, le duc de La Vauguyon son ancien gouverneur, le vieux maréchal de Richelieu, les Hohan tenaient pour un retour à la politique traditionnelle du xvn° siècle. Leurs sentiments se trahissaient par une hostilité sourde contre la fille des Habsbourg; Mmo Adélaïde laissa la première échapper, dans un mouvement d'humeur, la qualification célèbre qui résumera un jour toutes les passions de la populace révolutionnaire : X Autrichienne.
Projets de Joseph II. — Cependant Joseph II, escomptant le concours ou tout au moins la neutralité bienveillante de son beau-frère, donnait carrière à son ambition capricieuse et désordonnée. Ce prince, qui avait vu avec dépit la réunion de la Corse à la France, cherchait des territoires à sa convenance par delà toutes ses fronlières : aux Pays-Bas, où il voulait humilier la Hollande; en Italie, où il convoitait les provinces maritimes de Venise; en Pologne, où il avait coopéré au partage de 1772; dans les Étals ottomans, dont il venait de démembrer la Bukovine (1775). Ennemi de Frédéric H par tradition de famille et néanmoins son admirateur au nom de la raison philosophique, il aspirait moins à rabaisser la Prusse qu'à accroître les possessions héréditaires de l'Autriche au détriment des princes de l'Empire et sa puissance personnelle au détriment des libertés germaniques. C'était reprendre à son profit la politique envahissante et sans scrupules des Hohenzollern.
De bonne heure il chercha à convertir les Français à ses vues, en moine temps qu'à resserrer des liens fort affaiblis depuis le partage de la Pologne. Dès Télé de 1775. son frère l'archiduc Maximilien parut à Versailles, mais sans y laisser guère d'autre souvenir que celui d'un fâcheux débat d'étiquette avec les princes du sang. Un peu plus tard, Thugut, le futur successeur de Kaunitz, vint inutilement proposer un pacte défensif contre la Russie. Enfin l'Empereur lui-même se montra en 1777. Comme souverain philosophe el philanthrope, le « comle de Falkcnslein » fut entouré d'une sorle de popularité passagère, sem-
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hlahle à celle qui allait caresser au loin l'amour- propre de Frédéric et de Catherine, mais ses desseins ambitieux n'inspiraient que méfiance. Depuis plusieurs années il convoitait une succession attendue, l'électorat de Bavière, cette avant-garde permanente de la France contre l'Autriche, que sa mère avait tenue un moment à sa merci. Il s'attaquait ainsi malgré lui aux traités de Westphalic, dont le successeur de Louis XIV restait le garant reconnu en Allemagne.
Affaire de la succession de Bavière. — Celle succès-
sion s'ouvrit peu de temps après son passage en France. L'Electeur Maximilien-Joseph, le bénéficiaire du traité de Fussen, mourut après une courte maladie, sans descendance directe, le 30 décembre Mil. Joseph II, qui épiait cet événement, fit immédiatement occuper par ses troupes toute la Basse-Bavière. 11 revendiquait ce pays, c'est-à-dire près de la moitié de l'héritage, au nom de droits « peu constatés et surannés » (c'est l'expression de Marie-Thérèse elle-même) remontant au xv° siècle, tanl comme roi de Bohême que comme chef de l'Empire. D'autres prétentions se produisirent : l'Electeur de Saxe réclama certains fiefs bavarois dont les femmes pouvaient hériter; le duc de Mecklembourg, un landgraviat promis à sa famille depuis 4502. L'agnat le plus proche était le chef de la branche aînée des Wiltelsbaeh, l'Électeur palatin Charles-Théodore.
Comme il était lui-même sans descendants directs et plus occupé de ses plaisirs que de ses intérêts, il avait d'avance cédé ses droits à l'Empereur. Quatre jours après la mort de son prédécesseur (3 janvier 1 778), il abandonna, par le traité de Munich, les territoires occupés et s'avoua prêt à entrer en pourparlers pour le reste de la succession. Mais son héritier présomptif, Charles, duc de Deux-Ponts, protesta contre les concessions faites à son détriment; il comptait sur de puissants appuis au dehors, notamment sur le roi de Prusse. Jadis Frédéric II avait troublé l'Allemagne par sa rabbin d'ambizionc: il s'était fait mettre au ban de l'Empire et avait remporté suides Allemands ses plus belles victoires : devenu vieux, satisfait de ses conquêtes, il lui convenait de se poser en défenseur des immunités et des droits du Corps germanique. Non con-
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tent d'exciter le duc de Deux-Ponts à la résistance, il provoqua adroitement l'intervention de la France, garante des traités de Westphalic, et celle de la Russie, intéressée à maintenir la balance en Allemagne.
Xi Louis XVI ni Vergennes n'étaient enclins à prendre parti pour l'Autriche. « L'ambition de vos parents va tout bouleverser » , dit le^roi à la reine à la nouvelle de l'invasion de la Bavière. Comme au temps de Belle-Isle, les étourdis de Paris, avoue Mercy, préparaient déjà leurs équipages; mais il fallait compter d'autre part avec Marie- Antoinette et son cercle autrichien. Marie-Thérèse n'approuvait pas l'entreprise bavaroise et se disait que, comme en Pologne, le bon droit n'était pas du coté de l'Autriche; elle voyait sa tin s'approcher: elle eut voulu mourir avec la paix en elle et autour d'elle. Puis, la raison d'État reprenant le dessus, elle tenta, par l'entremise de sa fille, d'obtenir de Louis XVI, sinon un concours armé, du moins des « ostentations », des démarches diplomatiques propres à la fois à prévenir la guerre et à satisfaire les intérêts de sa maison. Vergenncs l'emporta facilement dans l'esprit du roi sur Marie- Antoinette, qui n'était pas encore la mère du dauphin. 11 estimait qu'approuver la mainmise de l'Autriche sur le haut Danube, c'était ouvrir à celte puissance un chemin plein de tentations vers le Rhin. D'autre part, lui servir d'auxiliaire dans une guerre continentale, selon la lettre des traités, c'était, comme en 1756, se désarmer en face d'une guerre maritime imminente : c'était fournir à l'Angleterre la diversion qu'elle souhaitait sur le continent et reformer le concert anglo-prussien.
Aussi, la veille môme du jour où il devait secrètement s'unir aux iusurgents américains, Vergenncs envoya (o février) à tous les cabinets une note par laquelle le roi déclarait n'avoir eu aucune connaissance de la convention conclue entre Joseph H et Charles-Théodore, et n'y avoir pris aucune part. Après cette sorte de désaveu, il fit refuser nettement à l'Empereur le secours armé de la France (30 mars). Il rappelait ainsi que le traité de 17o6, purement défensif, n'avait garanti que les possessions de l'Autriche à cette date, et qu'il n'avait intirmé aucune des dispositions de la paix de Westphalie en faveur des
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libertés germaniques. Celle allitude de neutralité ouverlement |>risc, Vergennes, par un île ces tempéraments craintifs qui devenaient une tradition à Versailles, lit conseiller à Berlin de ne pas ouvrir les hostilités contre l'Autriche : puis il promit à Vienne de fournir en secret le subside de 15 millions stipulé par l'alliance en cas de guerre avec la Prusse, et de ne tolérer aucune attaque de Frédéric contre les Pays-Bas autrichiens.
Vergennes se sentait soutenu par l'opinion publique. Paris avait oublié l'Empereur philosophe pour faire fête au quaker républicain Franklin, et ceux qui songeaient aux choses d'Europe en revenaient à l'ancien engouement pour le monarque prussien. C'est à celte date de 1778 que Favicr publie, sous le voile de l'anonyme et la rubrique de Londres, ses Doutes et attestions sur le traité de Versailles et que Mably, dans Xotre f/laire ou nos rêves, dit que soutenir le conquérant de la Silésie, conserver la Silésie à ses nouveaux maîtres, c'est assurer à la France l'Alsace et la Lorraine.
Guerre de 1778. — Cependant, dans l'été de 1778, après une guerre de plume vivement soutenue contre la chancellerie aulique, le « vieux Fritz » entra en campagne. Deux armées prussiennes, tlanquées d'un corps saxon, commandées par le roi et le prince Henri, deux armées autrichiennes conduites par Lascy, Laudon, le duc de Saxe-Teschen, se déployèrent les unes en face des autres sur les frontières de Saxe, de Moravie et de Silésie. Frédéric entra en Bohême (C juillet) et trouva le gros de ses adversaires retranché autour de Kœniggrœtz, sur l'Elbe. Cette campagne, — la « guerre des pommes de terre », disait-on plaisamment à Paris, — se passa toute en escarmouches, en reconnaissances, en engagements d'arrière-garde. Il n'y eut ni siège régulier, ni bataille rangée. Frédéric, tourmenté par la goutte, mal secondé par ses généraux, hésilait à tenter encore la fortune sur le théâtre de ses premiers exploits; de son côté, Joseph II, présent à l'armée, redoutait de jouer sur le hasard d'une bataille la réputation militaire qu'il ambitionnait, et il laissa pendant deux mois les Prussiens ravager impunément la Bohême et la Silésie autrichienne.
Durant ces démonstrations belliqueuses, les pourparlers se
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continuaient. A l insu de son fils, Marie-Thérèse dépêcha au camp prussien Thugut, chargé de tenter une transaction au sujet de la Bavière : « Pourquoi, faisait-elle dire à son vieil adversaire, nous arracher l'un à l'autre nos cheveux blanchis par l'âge? » L'Empereur, instruit de cette démarche et encore ronlîant dans le succès définitif, se plaignit avec amertume à sa mère : « Si la paix se fait, je quitte Vienne et je m'établis à Aix-la-Chapelle. Nous ne nous verrons plus... »
La médiation franco-russe : paix de Teschen (1779). — C'est alors que la Russie entre en scène. Catherine II se savait près d'avoir, grâce à l'intervention intéressée de Vergcnnes, les mains libres du côté des Turcs. Elle se tourne alors vers l'Allemagne, et se déclare obligée, bien à contre-cœur, d'entrer dans le débat soulevé. En termes courtois, qui dissimulent mal une véritable sommation, elle prie l'Impératrice-reine de donner satisfaction aux princes de l'Empire, notamment au duc de Deux-Ponts; faute de quoi, elle enverra au roi de Prusse le corps de troupes auxiliaires qu'elle lui doit en vertu de ses traités avec lui. En d'autres termes, elle en appelle au maintien strict des traités de Wcslphalie cl de l'ancienne constitution du Corps germanique.
La surprise fut grande à Vienne. Joseph II eût voulu frapper en Bohême, avant la fin de l'automne, un coup qui abattit la force prussienne et rendit inutile la médiation étrangère. De son côté, Frédéric, même au moment où il croyait tenir les Autrichiens à sa merci, se refusait à livrer bataille, persuadé que la France, se rangeant aux côtés de la Hussie, allait assurer pacifiquement sa victoire. En cfi'el, Catherine II, pour compléter son triomphe, associait Louis XVI aux honneurs de la médialion. Kaunitz céda le terrain pied à pied, espérant jusqu'au bout qu'une nouvelle rupture se produirait entre la Hussie et la Porte; mais, la convention d'Aïn-Ali-Quvâq une fois signée (21 mars 1779), il jugea prudent de céder. On convint alors d'un congrès à Teschen, dans la Silésie autrichienne, pour dresser l'instrument définitif de pacification. Les médiateurs officiels furent, pour la France, le baron de Breteuil, qui se croyait un peu naïvement revenu au temps des d'Avaux et des
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Servien; pour la Russie, le prince Nicolas Repninc, avec l'autorité d'un double titre, comme commandant désigné du corps promis éventuellement à la Prusse et comme ministre chargé d'imposer la paix à l'Allemagne.
Le 13 mai, les divers traités entre les parties intéressées furent signés. L'Autriche recevait un lambeau de la succession bavaroise, c'est-à-dire la partie de la régence de Berghausen située entre le Danube, l'Inn'et la Salza, forte position qui faisait communiquer directement l'archiduché d'Autriche et le
Tyrol. Tout le reste demeura à l'Electeur palatin, ainsi maintenu malgré lui dans ses nouveaux domaines, avec substitution
au duc de Deux-Ponts. L'Electeur de Saxe reçut 6 millions de florins, au lieu de i7 qu'il demandait, pour se désister de ses prétentions. Frédéric enfin, qui ne s'oublia jamais, obtint de l'Autriche qu'elle approuvât la réunion éventuelle à sa couronne des margraviats de Baireuth et d'Anspach, dont il était l'héritier.
De celte pacification, le profil fut presque entièrement pour la Russie. Celte puissance avait pour la première fois, et avec une autorité acceptée de tous, imposé son arbitrage dans les affaires allemandes ; elle devenait, au même titre que la France et avec plus d'influence réelle, co-Etat de l'Empire. Ce résultat obtenu, elle s'éloigna de nouveau de la Prusse el se rapprocha de l'Autriche, dont elle ralluma les convoitises sur les frontières ottomanes. Quant à la France, elle avait écarté l'aigle autri-
chienne de son voisinage, sauvé un Etat qui lui servait depuis un siècle de boulevard et d'instrument, et maintenu en principe l'autorité à elle attribuée par les traités de 1648. Encore avait-elle dû payer ces avantages secondaires, en accédant à la convention qui marquait un nouveau pas des Russes sur le chemin du Bosphore.
Déeu du côté de la Bavière, Joseph II n'en poursuivit pas avec moins d'ardeur ses projets d'agrandissement. Dans l'Empire même, il trouva une demi-revanche de son échec en procurant à son frère Maximilien la coadjutorerie de Cologne, c'est-à-dire la succession éventuelle de cet Electorat. 11 s'associa ouvertement au « grand dessein » de Catherine II contre l'empire ottoman.