ANTAGONISME UE LA FRANCE ET 1>E L M TRICHE
des droits constitutifs de l'Empire ». Les écrivains politiques du temps se prononçaient avec passion pour ou contre la ligue. Une question d'intérêt national se posait en effet, mais on ne songeait pas, môme de loin, comme on a semblé le croire depuis, à l'unité nationale. Le ministre prussien Ileitzbcrg, dans un mémoire rédigé sur les instructions de Frédéric II, va jusqu'à regarder l'impuissance politique de l'Allemagne comme une condition de l'équilibre européen; il invoque la garantie de l'étranger, française ou russe, s'appliquant aux traités de Westplialie et de Teschcn. Que le roi de Prusse, par l'offre, d'ailleurs déclinée, de conventions militaires avec la Hessc- Cassel et le Brunswick, ait songé alors à faire du Fùrstenbnnd l'instrument de l'hégémonie prussienne; que le publicislc Jean de Millier ait cru y voir le premier acte d'une renaissance patriotique, il n'importe. Une fois la question bavaroise réglée, la Ligue des Princes, suspecte à Pétersbourg comme à Versailles, retomba dans le néant. Frédéric II étant mort l'année suivante, le Saint-Empire romain resta debout encore quelques années entre ces deux grands établissements politiques que le premier choc allait bouleverser ou transformer, la monarchie unifiée des Bourbons et la monarchie bigarrée des Habsbourg.
L'opinion à Vienne et à Versailles. — Les événements d'Orient en 1788 achevèrent d'accuser, entre les maisons de France et d'Autriche, la divergence des desseins et l'antagonisme des intérêts. Interprété sans cesse en sens contraire par les contractants, le pacte de 1756 aboutissait à une déception réciproque, et à Vienne comme à Versailles les sentiments exprimés dans les conversations et les correspondances diplomatiques ou privées contrastaient avec les protestations réitérées de bon vouloir et d'amitié. Marie-Thérèse elle-même est obligée de constater qu'autour d'elle le « levain contre les Français éclate en toutes les occasions ». (A Mercy, 1er septembre 1777.) — «J'ai passé à Vienne, écrit un Anglais, Goxe, l'hiver de 1777 à 1778 et j'ai eu fréquemment l'honneur de voir l'Empereur; il était rare qu'il négligeât l'occasion de lancer quelque sarcasme contre la nation française. » En France même, au milieu des flatteries qu'on lui prodiguait, il ne put déguiser ce sentiment. Tout en
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admirant Paris, il l'appelait à voix basse une Babylonc; en passant près de Ferncy, il négligeait d aller faire visite au roi Voltaire, et l'impression générale qui lui resta de son voyage à travers nos provinces se résuma en un sentiment de jalousie et de dépit, au spectacle de la prospérité renaissante du rovaume.
Tous ses parents, ses meilleurs sujets avaient été élevés comme lui dans la haine de l'ambitieuse maison de Bourbon. Le grand-duc Léopold appelle sans ambages les Français « des ennemis travestis en alliés ». Le prince de Ligne est autant en garde contre les hommes d'Etat de Versailles qu'en extase devant les beaux esprits de Paris. Enfin Joseph II ne se défend pas de considérer de loin chez nous, avec une joie maligne, les symptômes de la Révolution prochaine : « Ils ne peuvent se faire du mal que par eux-mêmes, écrit-il à son frère, et ils sont en bon train. »
En France, le « système autrichien » ne passait plus pour un chef-d'œuvre, mais pour un fléau public, et ce sentiment était nourri à la fois par le souvenir des hontes de la guerre de Sept ans et par la passion philosophique persistante pour le héros de Hosbach. Vergennes répond donc à une pensée générale comme à une appréciation exacte de la situation lorsqu'il affirme, dès 1783, que l'alliance franco-autrichienne est* menacée d'une révolution plus ou moins prochaine ». Malgré de nouveaux voyages des princes autrichiens à Versailles, de l'archiduc Ferdinand et de l'archiduchesse Marie-Christine en 1186, cette alliance n'exista bientôt plus que de nom. L'année où mourut Joseph II, le successeur de Vergennes écrit (22 janvier 1790) à l'ambassadeur français en Autriche, avec l'accent de l'impuissance découragée : « Il y a si longtemps que nous éprouvons des formes désagréables de la cour de Vienne, que nous devrions y ôlre accoutumés. » Et bientôt après l'ambassadeur réplique en définissant ladite cour une « alliée très exigeante pour ses intérêts, très inefficace pour les nôtres et en tout cas très vacillante dans sa marche. » (6 juillet.)
Ainsi tomba, en môme temps que la monarchie française, l'alliance de 1756. Marie-Antoinette devait en être une victime
RAPPROCHEMENT DE LA FRANCE ET DE LA Rl'SSIE
expialoire. Les subsides secrets envoyés à deux reprises à l'Empereur, par un reste de respect pour les engagements pris, grossirent d'une façon démesurée dans l'imagination populaire et, devant le tribunal révolutionnaire, Marie-Antoinette sera accusée d'avoir tiré du Trésor français des centaines de millions destinés à ses parents de Vienne. Pendant que les Jacobins l'écrasaient sous cette calomnie, ses plus fidèles courtisans allaient répétant sur les chemins de l'exil que Joseph II, par ses exemples, avait préparé, en France même, la destruction des ordres privilégiés, et par conséquent la ruine de la royauté française. L'émigré Langeron, faisant écho aux déclamations de Dumouriez et des Girondins, écrivait (juin 1792) : « La France voit maintenant les faits et l'opinion s'élever en France contre l'alliance de 1756, et elle a senti que celte puissance deviendrait encore et bientôt ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, son ennemie directe et implacable. »
//. — Rapprochement de la France et de la Russie.
Catherine II et la Neutralité armée. — Le rapprochement de la France et de la Russie, attesté en Allemagne par la double médiation qui présida à la paix de Teschen, s'accentue et s'affirme dans les affaires d'Amérique et d'Orient, sans cependant aboutir à une alliance.
Catherine II ne considérait point comme indifférente à ses intérêts la constitution d'une nation indépendante dans le Xouveau-Mondc; car cet événement portait atteinte à la grandeur maritime et commerciale de l'Angleterre, jusque-là son alliée. II lui servit de prétexte à se dégager du Système du Nord ', à essayer sur les mers, de concert avec le cabinet de Versailles, ce qui venait d'être accompli si heureusement dans l'Empire germanique.
i . Voir ci-dessus, p. 435.
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LA POLITIUIK Kl'RuPÉKNXE
Tout en niellant, sur terre et sur mer, les forces de la-France au service des insurgent* américains, Vergennes lâchait de provoquer un mouvement de réaction en Europe contre les prétentions despotiques de l'Angleterre en fait de navigation et de commerce marilime. On voulait à Londres considérer comme contrebande de guerre tout ce qui peut être utile de près ou de loin à des belligérants, même les grains, et rendre légal par un simple acte de l'amirauté britannique le blocus d'un port. Vergennes réussil, non sans peine et après une série de déconvenues partielles, à faire adopter à La Haye, à Stockholm, à Copenhague, son règlement du 26 juillet 1778. Ce règlement proclamait les principes suivants : le pavillon neutre couvre la marchandise, même quand elle appartient à l'un des belligérants; on ne peut considérer comme contrebande de guerre que les munitions et les armes; le blocus d'un port ne doit être reconnu que s'il est effectif.
Celte première entente entre la France et plusieurs pelils Ktals ébranlait sans guerre la coalition politique et économique des puissances du Nord contre les maisons de Bourbon et de Habsbourg; elle devait aboutir à l'isolement de l'Angleterre par l'accession de la Russie. Catherine II désirait non seulement développer au loin le commerce de ses sujets, mais reconnaître les services que la France venait de lui rendre en Orient, faire accepter sa médiation à Londres et pacifier les mers comme elle venait de pacifier l'Allemagne. Les Anglais firent de grands efforts pour prévenir ce résultat. L'ambassadeur Harris, appuyé par Potemkine, offrit à la Russie, moyennant le rétablissement; garanti par elle, de la paix de 17G3, Minorque, c'est-à-dire un avant-poste dans la Méditerranée pour le futur empire grec de Byzance. L'impératrice aima mieux écouler Panine et rendit sa célèbre Déclaration de la neutralité armée (!) mars 1780), suivie elle-même de conventions avec le Danemark (0 juillet), puis avec la Suède, la Hollande, la Prusse, l'Autriche, Naples, le Portugal. Elle ne donna à celle Ligue qu'une sanction imparfaite et se laissa aller un jour à traiter sa neutralité de « nullité »; du moins l'initiative de Vergennes, secondée par le génie à la fois pratique et Ihéàlral
H A P P HO C H E M E N T DE LA FHANCE ET OE LA Hl SSIE \m
de Catherine II, avait fait passer dans le droit international les principes fondamentaux du droit maritime moderne.
Le grand-duc Paul en France. — Celle démonstration faite, l'impératrice reprit envers la Turquie sa politique agressive. Depuis la disgrâce de Panine (octobre 1780), Potemkine et Bezborodko avaient la prépondérance dans ses conseils; ils l'éloignèrent de la Prusse et de l'Angleterre pour la rapprocher de la France. Dès le mois de mai, Joseph II avait eu avec l'impératrice une entrevue à Mohilef et s'était assuré d'avance sa part dans les dépouilles de la Turquie, confirmée par un traité d'alliance secret (mai 1781). A ces projets il fallait au moins l'adhésion complaisante de Louis XVI; et afin d'en assurer l'exécution, le grand-duc héritier Paul et sa femme partirent au printemps de 1782, en ambassadeurs officieux, pour Vienne et pour Versailles. Les illustres voyageurs, accueillis en France avec un empressement qui tenait autant de la curiosité que de la sympathie, s'étudièrent à plaire tant à la cour qu'à Paris et en province, aux ministres, aux académiciens, voire aux dames de la Halle. Le grand-duc ne négligea personne, rendant visite à Necker disgracié de la veille, ou se faisant lire le Mariage de Figaro interdit par la censure. Les gazeliers et les écrivains à la mode firent à l'envi le panégyrique du Comte du Nord, et Vergennes transmit à Pétersbourg l'expression de la complète satisfaction du roi.
En se laissant aller à de telles avances, Catherine II faisait violence à ses sentiments naturels : « Je n'ai jamais eu d'inclination pour les Français, disait-elle en 1780 à l'Anglais Harris; je n'en aurai jamais... Je puis rendre politesse pour politesse, mais je n'aurai jamais de la confiance... » De même Bezborodko avouait ne devoir s'habituer à eux que lorsque la nécessité les rapprocherait des Russes. Vergennes connaissait bien les sentiments secrets de l'impératrice : « Tant qu'elle existera, écrivait-il dans ses instructions à Ségur, la conduite du roi vis-à-vis d'elle doit se borner à de simples égards, p De ce côté donc, la confiance était aussi très limitée, fondée sur celle seule considération que l'ambition russe ne contrariait pas immédiatement, ouvertement les intérêts français. On était disposé, de part et
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d'autre, moins à conclure une alliance qu'à accepter des échanges successifs de lions offices; et nul ne savait encore lequel des deux Etats rendrait à l'autre les services les plus signalés, et paierait le plus cher ceux qu'il allait recevoir.
Dès la fin de 1780, l'impératrice avait offert sa médiation pour le rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre, tant par elle-même que par l'entremise de l'Autriche : Vienne fut un moment désignée, dans celle éventualité, pour le siège d'un congrès. Ni Joseph ni Catherine ne pouvaient être très empressés dans cette tentative de pacification générale, car ils estimaient la prolongation de la guerre maritime favorable à leurs projets sur l'empire ottoman. Les articles préliminaires qu'ils firent proposer à Londres et à Versailles trouvaient ici et là mauvais accueil; et ce devait être enlre elles, directement, que les puissances belligérantes devaient arriver au rétablissement de la paix.
Les Russes en Grimée. — Anglais et Français étaient encore en présence, lorsque Catherine II dévoila ouvertement ses projels sur la Crimée. De 1715 à 1779, cette péninsule avait été le théâtre d'une lutte indirecte entre les Turcs et les Russes, protecteurs des divers prétendants au Khanat. La « convention explicative » d'Ain- Ali-Qàvàq (21 mars 1779) parut apaiser le conflit, mais ne fut qu'une courte trêve. Le khan Chahin, après avoir été l'instrument des Russes, fut sacrifié par eux; ils soulevèrent contre lui ses deux frères (juin 1782), se donnant ainsi un prétexte valable d'intervention à main armée. En avril 1783, Potemkine fit irruption dans le pays à la tète de 70 000 hommes. Il était précédé d'un manifeste impérial portant que sa souveraine, pour maintenir la paix de 1774, était obligée de prévenir les attaques de ses ennemis. Il se rendit maître de la Crimée moins par des victoires que par des exécutions qui coûtèrent la vie à 30000 personnes. Il occupa le Kouban, imposa l'hommage au tsar de Géorgie et soumit ainsi tout le rivage septentrional de la mer Noire. Chahin fut interné en Russie, puis jeté à la frontière turque et conduit à Rhodes, où ses coreligionnaires, malgré l'intervention du consul français, lui tranchèrent la tète comme à un traître.
RAPPROCHEMENT l>E LA FRANCK ET DE LA RUSSIE liS'J
Convention de Gonstantinople (1784). — La guerre semblait de nouveau imminente sur le Danube, et elle n'avait pas encore cessé sur les mers, à l'occident de l'Europe. L'ambassadeur français à Pétersbourg, Vérac, agit par voie de représentations, et affecta de ne considérer l'occupation de la Crimée <jue comme temporaire. La tsarine, sentant Joseph II derrière elle, répondit qu'ayant des motifs légitimes pour opérer l'annexion de ce pays, elle ne saurait accepter la médiation française entre elle et les Turcs, mais qu'elle serait reconnaissante des bons offices qui décideraient la Porte à une cession volontaire. Vergennes comprenait si bien le danger que courait la paix continentale qu'il hâta de son mieux la conclusion du traité de Versailles avec les Anglais; mais ce n'était point assurément pour ramener vers les parages orientaux les flottes et les armées de la France. Il ne se décida jamais à être, sur le champ de bataille, ni l'auxiliaire de la Porte, ni l'adversaire de Joseph II : « Le roi, a-t-il écrit un jour, est trop éloigné de la Russie pour faire contre elle quelque diversion qui puisse être utile aux Turcs, et elle est trop attachée à l'Empereur pour entendre à des mesures dont ce prince pourrait être l'objet. » Aussi, tout en laissant annoncer des démonstrations militaires et maritimes dans la Méditerranée, il s'en tint à une action diplomatique vivement conduite à Vienne, à Londres, à Gonstantinople. A Vienne, il mit à son tour en avant l'alliance de 1756, et insinua à Joseph II que le moment était venu d'adresser en commun des représentations à la Russie. L'Empereur se déroba par des excuses qui équivalaient à des aveux de complicité dans les entreprises accomplies ou soupçonnées. D'après lui, la guerre allant éclater entre les Russes et les Turcs, il se verrait forcé d'y prendre part, en occupant la Moldavie et la Valachie. Pourquoi, dans cette éventualité, la France ne mettrait-elle pas la main sur l'Egypte? Vergennes, déçu et blessé, se tourna en désespoir de cause vers l'Angleterre, et là il lui fut brutalement répondu : « Nous ne pouvons ni nous mêler des affaires des Turcs, ni aerir de concert avec la France. » Du roi de Prusse, il n'y avait rien à attendre; Frédéric II, vieilli et près de sa fin, se bornait à protester platoniquement,
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sans être embarrasse par les souvenirs de la Silésie et de la Pologne , contre les empiétements de sa puissante voisine , « injustice criante et déshonorante », disait-il, n'y ayant pris aucune part. .
Ainsi isolé, le cabinet de Versailles usa d'un dernier expédient, destiné à masquer sa défaite. Il essaya de désunir les deux cours impériales, en adhérant avec empressement aux nouveaux agrandissements de la Russie : « Du moins, écrit Verpennes, l'Empereur n'a rien eu, et la satisfaction de la cour de Pétersbourg, qui à la vérité pèse éminemment sur les Turcs, n'est d'aucun préjudice pour la France. » Cette concession nouvelle à la raison du plus fort fut consacrée par la convention de Gonstantinoplc (8 janvier 1784). L'ambassadeur Saint-Priest décida les Turcs à subir le fait accompli; la Crimée, l'île de Taman et la plus grande partie du Kouban devinrent définitivement provinces russes, et perdirent jusqu'à leurs noms pour redevenir la Tauride et le Caucase. Saint-Priest reçut de Pélcrsbourgle cordon de Saint-André, et de Versailles un ordre de rappel. Sa récompense comme sa disgrâce apparente disent assez où régnaient alors, aux deux bouts de l'Europe, la satisfaction du triomphe et le mécontentement secret.
Choiseul-Gouflier en Turquie; Ségur en Russie. — La France avait alors lieu de se plaindre de ses antiques alliés, les Turcs, aussi bien que de ses amis d'occasion, les Russes. Elle ne jouissait plus sans conteste des privilèges inscrits dans ses Capitulations avec la Porte. La Russie et l'Autriche venaient d'obtenir à leur tour de sérieux avantages pour le commerce et la navigation de leurs nationaux, entre autres le passage libre pour leurs pavillons du Bosphore dans la Méditerranée. Le successeur de François I«r demandait à son tour et sans succès l'accès de la mer Noire pour les navires de Marseille, intéressés à aller chercher dans ces parages les blés de Pologne, les chanvres et les bois de mâture de la Russie. Tout au plus, de 1780 à 1781, l'initiative personnelle du Marseillais Anthoine avait-elle amené, avec la fondation d'une maison de commerce à Khcrson, quelques étrangers; encore les bâtiments frétés par lui devaient-ils rompre charge en rade de Constantinople et se
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rouvrir ilu pavillon russe pour pouvoir continuer leur roule.
L'esprit alors prédominant dans les conseils de Louis XVI donnait le pas aux intérêts économiques sur les intérêts politiques : et ce furent les questions commerciales qui préoccupèrent davantage les deux nouveaux représentants de la France a Constantinople et à Pétersbourg à partir de 4"î8i, le comte de Choiscul-Gouffier et le comte de Ségur.
Le premier était un pliilhellènc, un lettré qui dans son Voynrjc de Grèce avait déclamé contre le « slupide musulman », et était par conséquent suspect à la Porte. Pour mettre les Turcs en état de résister à de nouvelles attaques, il avait amené avec lui une troupe d'ingénieurs et d'officiers chargés d'améliorer les moyens de défense de l'empire; mais il s'attacha surtout, suivant ses instructions, à créer de nouvelles Échelles pour le commerce français dans le Levant. 11 ohtintdcs begs qui gouvernaient l'Egypte une convention (1785) ouvrant en principe l'accès de la mer Rouge et une nouvelle roule vers l'Inde : là, Magallon se tenait en avant-garde à Alexandrie, comme Anlhoine à Kherson; mais de la Porte et même de France vinrent des obstacles, soulevés par des intérêts politiques ou particuliers, qui rendirent ce traité lettre morte. A l'entrée de la mer Noire, la barrière qui s'était levée devant l'épéc russe ou autrichienne restait fermée pour nous : « Si des brigands nous ont enlevé notre pelisse, disaient les Turcs à Choiseul-Gouffier, ce n'est pas une raison pour que nos amis prétendent nous pillcràlcur tour. »
A Pétersbourg, Ségur, entraîné par l'opinion courante en France, remplissait un devoir en contradiction avec ses sentiments personnels, lorsque sur la Neva il s'appliquait de loin à protéger les « Barbares campés sur le Bosphore », et il ne devait guère réussir dans ses efforts pour contenir l'ambition surexcitée de la Russie. Par son esprit, il sut se faire bien venir de l'impératrice, et Polemkine fut pour lui un adversaire moins résolu que Bezborodko. Ségur prit facilement d'avance son parti de son échec dans la question orientale, et il chercha à prendre sa revanche sur le terrain commercial.
Le traité de commerce franco-russe (1787). — Depuis 1766, les Anglais jouissaient en Russie de privilèges
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équivalant à un véritalilc monopole. Deux mille de leurs bàtiînents apparaissaient chaque année clans la Baltique contre vingt navires français. Or Vcrgennes prétendait leur disputer toutes les avenues de ce grand marché, les rejoindre à Riga comme les devancer à Kherson. Aux premières ouvertures de Ségur pour un traité général, Polemkine répliqua par l'offre d'une convention partielle pour la mer Noire. Ségur s'en tint avec fermeté à sa première proposition, et déjoua l'opposition ardente et longtemps heureuse des Anglais. Un jour enfin, à bord d'une des galères qui suivaient la galère impériale sur le lac Ilmen, avec une plume et un encrier, malignement empruntés au ministre d'Angleterre, il rédigea, avec motifs à l'appui, les clauses essentielles d'un traité de commerce. Le 11 janvier 1787, il réussit là où tous ses prédécesseurs avaient échoué. La France et la Russie s'accordaient mutuellement le traitement de la nation la plus favorisée. Des consuls étaient établis de part et d'autre dans les ports et les principales villes commerçantes. Les navires russes étaient exemptés du droit de fret, du droit <!e 20 p. 100 prélevé à Marseille sur les marchandises provenant de la mer Noire, et profitaient de diminutions sur le tarif général des douanes pour leurs suifs, leurs cuirs et leurs fers. En revanche, à leur entrée en Russie, les savons de Marseille étaient assimilés à ceux de Venise et de la Turquie; les vins français étaient dégrevés, bénéficiaient mémo d'une double exemption de droits s'ils arrivaient par la mer Noire.
Négociations pour une quadruple alliance. — La Turquie devait payer ces avantages concédés par la politique russe au commerce français. Catherine multipliait à l'égard du Roi Très Chrétien et de son représentant les coquetteries sans conséquence; elle s'exprimait en termes flatteurs sur Louis XVI, « le digne rival d'Henri IV », et elle accordait à une mauvaise tragédie du ministre la faveur d'une représentation sur son théâtre de l'Ermitage. Potemktnc tantôt raillait celui qu'il appelait Ségur- Eflrndi de sa tendresse paternelle pour les Turcs, tantôt il cherchait à l'éblouir par des perspectives séduisantes de conquêtes à faire en commun dans la Grèce, l'Archipel et l'Egypte. Bezborodko, plus pratique, le sondait, dès novembre 178",