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LA PAIX DU NOM

rante sur la Baltique, avec sa capitale baltique Pétersbourg. Si toutes les ambitions de Pierre en Allemagne ne s'étaient pas réalisées, du moins, par les maris de ses nièces et de sa fille aînée, il tenait la Courlande, le Mecklcmbourg et le Holstein. Sur le trône de Pologne régnait un de ses clients, Auguste II, et ce pays, qui faisait autrefois trembler Moscou, était tombé dans sa vassalité : la constitution anarchique de Varsovie (1717), consacrée par le traité du 31 janvier 1717 (entre le roi et la république de Pologne, mais dont le tsar était garant), devait livrer comme une proie la Pologne à la Russie. Môme phénomène en Suède : malgré la clause du traité de Nystad qui interdisait au tsar toute intervention dans les affaires intérieures de ce pays, les circonstances allaient y justifier son intervention. Dès 1722, son ministre à Stockholm, Michel Bestoujef-Hioumine, écrivait à Pierre le Grand : « Ici, c'est une vraie Pologne ; chacun est son propre maître ; les subordonnés n'obéissent pas à leurs supérieurs; le désordre est complet. » Il s'était formé un parti du roi et un parti du duc de Holstein. A un moment, la Suède sembla vouloir se dérober à toute influence russe : Bcstoujef avertissait qu'on y rêvait de rétablir l'Union de Kalmar entre les trois royaumes Scandinaves; en réalité, il ne s'agissait que d'une triple alliance entre la Suède, le Danemark et l'Angleterre. En février-mars 1724, Bestoujef réussit à conclure une alliance défensive entre la Russie et la Suède : comme voies et moyens, la première fournirait à l'alliance 12 000 fantassins, 4000 cavaliers, 9 vaisseaux de ligne et 3 frégates; la seconde, 8000 fantassins, 2000 cavaliers, 6 vaisseaux et 2 frégates. Une des clauses secrètes, c'était la protection du Holstein contre le Danemark ; une autre consacrait l'entente entre la Russie et la Suède pour maintenir « la liberté », c'est-à-dire l'anarcbie nobiliaire en Pologne : comme si la Suède elle-même n'était déjà pas « une vraie Pologne », une dépendance de l'empire russe!

Pierre le Grand et la France : projets de mariages et d'alliance. — La France avait rendu un grand service au tsar par sa médiation dans le Nord; nous verrons qu'elle lui en rendit de semblables par ses médiations à Constantinople. Pierre le Grand aspirait à un rapprochement plus inlime avec

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elle. En mai 1721, il enjoignit à Vassili Dolgorouki, son ambassadeur à Paris, de négocier le mariage de sa fille Elisabeth avec le roi Louis XV. Il ne se rendait pas compte des objections que, dans les idées de la cour de France, devait rencontrer un tel projet : Elisabeth était une fille de roi barbare; et de quelle mère! Dolgorouki n'eut point à toucher ces points délicats : il put se borner à annoncer les prochaines fiançailles de Louis XV avec l'infante d'Espagne. Alors Pierre mit en avant un autre projet : pourquoi donc Elisabeth n'épouseraitelle pas ou le duc de Chartres, fils du Régent, ou le comte de Charolais, fils du duc de Bourbon? A son mari Pierre assurait la succession de Pologne (car toujours il disposa de ce pays comme d une province russe). Un tel mariage eût peut-être assuré le salut de la Pologne, en y contrebalançant l'influence russe par l'influence française, en fermant la voie aux ambitions des « copartageants »; il eût permis à la France, dans les luttes futures, de prendre, par la Pologne, l'Autriche à revers. La proposition méritait au moins d'être examinée ; le Régent fit attendre six mois la réponse que lui demandait Campredon. Dans l'automne de 1722 il lui fit parvenir des instructions dont voici la teneur : obtenir que le mariage du duc de Chartres fût précédé par son élection comme roi de Pologne; comme la Russie et le roi George étaient de nouveau brouillés, obtenir que, dans l'alliance à conclure, l'Angleterre fût admise comme partie contractante ; faire excepter la Turquie de tout casut /œderis, etc. Le tsar était alors occupé par la guerre de Perse. Dès son retour à Moscou, il s'empressa d'appeler Campredon. fit sortie tout le monde, même Oslermann, ne gardant auprès de lui que l'impératrice. Non découragé par les objections que présenta Campredon, tout de suite, par une double voie, il lit reprendre les négociations : à Moscou, Ostermann devait discuter sur l'alliance politique; à Paris, Dolgorouki, sur l'union matrimoniale. Dolgorouki faisait au Régent ce raisonnement : « Et si le roi de Pologne vit encore quinze ans, faudra-t-il donc qu'Elisabeth, pendant tout ce temps, reste fille? » Campredon n'était pas moins zélé dans sa correspondance avec sa cour : il faisait un portrait enchanteur d'Elisabeth. Qu'attendait-on pour

conclure? La mort d'Auguste 11? Mais o il ne faudrait qu'une maîtresse spirituelle et touchante au roi de Pologne pour rendre l'événement prochain »! Cependant près de deux années se passèrent; Dubois mourut; le tsar apprit, indirectement, le mariage du duc de Chartres avec une princesse de Bade. Puis le duc de Bourbon ayant succédé à Philippe d'Orléans, le tsar se reprit à espérer : Kourakine reçut de nouveau l'ordre de proposer la main d'Élisabeth pour le roi de France. Il ne devait pas voir la fin de cette négociation, pas plus que celle des négociations pour l'alliance. Pour celle-ci la difficulté consistait en ce que Dubois voulait y comprendre le roi George : ce ne fut que dans les derniers jours de sa vie, sur une démarche pressante de Campredon, que le tsar consentit. Encore mourut-il (28 janvier 1725) avant d'avoir signé le traité.

Rapprochement entre la France et l'Espagne. —

Revenons aux événements qui suivirent la soumission de l'Espagne envers la Quadruple alliance (Madrid, 26 janvier 1720). Dubois et le Kégent n'avaient pas de raisons pour ménager l'Empereur; d'autre part, Philippe V, gardant ses rancunes à l'égard de Charles VI, gardant ses ambitions italiennes, sentait qu'il ne pouvait, au fond et malgré tout, compter que sur la France; les deux branches de la maison de Bourbon comprenaient enfin que leurs divisions ne pouvaient faire que le jeu de leurs ennemis.

La France et l'Espagne se rapprochèrent par le traité secret de Madrid (27 mars 1721), par lequel elles s'engageaient à s'assister mutuellement, si l'une des deux était attaquée, de 10 000 fantassins et 5000 cavaliers, et à couvrir d'une protection efficace le duché de Parme. L'Angleterre eut vent de ce traité secret et s'en montra inquiète et mécontente. Dubois s'empressa de la rassurer par un autre traité de Madrid (13 juin 1721), qui comprenait trois contractants : la France,

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l'Espagne, l'Angleterre ». L'alliance, également défensive, avait pour but de garantir les traités d'Utrecht, de Bade, de Cockpit, et les décisions éventuelles que prendrait le congrès qui allait se réunir à Cambrai pour régler les questions non résolues dans le traité *. L'alliance avait pour corollaire des avantages que l'Espagne, sous la pression de Dubois, contre la remise des canons et vaisseaux capturés dans la guerre précédente, accordait au commerce britannique, un peu au détriment du commerce français. Toutes les faveurs promises aux Anglais par Alberoni, au traité du 15 décembre 1715 et lorsqu'il voulait les gagner à ses plans, furent confirmées. En outre l'Angleterre obtint d'envoyer tous les ans sur les côtes d'Amérique un vaisseau dit « de permission », qui, grâce à la fraude des permissionnaires, devint comme un entrepôt flottant, que d'autres vaisseaux britanniques approvisionnaient sans relâche.

L'Angleterre ainsi rassurée, le Régent crut pouvoir négocier les fameux « mariages espagnols » : deux filles du duc d'Orléans, M,,c" de Montpensicr et de Beaujolais, épouseraient Louis, prince des Asturies, et don Carlos, fils aîné d'Elisabeth Farnèse; enfin une fille de celle-ci, l'infante Annc-Marie-Vicloria, fut fiancée au roi Louis XV. Elle n'avait pas quatre ans, et, malgré ses longs corsets et ses paniers, le premier cadeau que lui fit son royal fiancé fut une poupée. L'échange de l'infante et de l'aînée des princesses d'Orléans, qui avait douze ans, s'opéra en grande cérémonie, sur la Bidassoa (9 janvier 1722). Les négociations matrimoniales avec la Russie promettaient de compléter le système familial du Régent : il voyait d'avance ses filles reines en Espagne et en Italie, son fils roi de Pologne et gendre du tsar.

Guerre probable contre l'Autriche. — Toute la politique espagnole et française semblait s'orienter dans une direction hostile à la maison d'Autriche. On revenait, par toutes les voies, à la politique traditionnelle, à la politique de la « vieille cour ».

1. Représentées par le marquis «le Maulevrier, le colonel Stanhope, le marquis <le Ci rima Mo, secrétaire d'Ktat.

2. A ce congrès furent représentées non seulement les trois puissances contractantes, mais le duc <lc Lorraine et presque Ions les Ktats italiens.

Les grands projets italiens revivaient : Parme, Toscane, mieux encore peut-être. A cette politique les branches cadettes des maisons de France et d'Espagne, les Orléans et les Farnèse, devaient trouver également leur compte.

Pour la réussite de ces desseins, il fallait profiter de la brouille qui s'accentuait entre l'Autriche et les Puissances maritimes. L'empereur Charles VI, jaloux de relever le trafic des Etats, avait obtenu de la Turquie des avantages commerciaux, créé les Compagnies de Fiume et de Trieste, jeté ses regards sur l'Indouslan. Enfin, en Belgique, comme Anvers et l'Escaut étaient frappés*d'inlerdit par les Hollandais, il créa, le 10 décembre 1722, la Compagnie d'Ostende. L'irrilalion fut grande à La Haye et à Londres. Pour étouffer celte naissante concurrence, on y parla de recourir aux armes; on réclama l'appui de la France, en vertu des stipulations précédentes; le duc d'Orléans, excité par les Farnèse, n'était que trop enclin à entrer dans le jeu. Une guerre autrichienne était en vue lorsque, coup sur coup, moururent Dubois puis le Régent (1723).

Politique du duc de Bourbon : le mariage polonais. — Rien de plus incohérent que la politique de leur successeur. Pour les mômes raisons de sécurité personnelle, il avait autant besoin qu'eux des Anglais, et à l'égard de ceux-ci il fut encore plus docile. C'est pour des vues purement personnelles 1 qu'il provoqua la rupture avec l'Espagne. Depuis son arrivée aux affaires il tachait de rompre en douceur, s'il se pouvait, le mariage espagnol ».

Un moment ces menées avaient été suspendues quand Philippe V, en janvier 1724, abdiqua la couronne en faveur de son fils aîné, Louis Ier, alors Agé de seize ans : le vieux monarque informa ses peuples de sa résolution, leur déclarant que, « ayant

1. Ajoutons que la marquis»' «1»; Prie avait clé profondément irritée île ce que Philippe V avait refusé à son père le titre de grand d'Espagne, parce que, «•«•rivait au duc de llourbon le maréchal de TVssé : « le roi Philippe V croit avoir connaissance que celle dame peut faire autre chose avec vous au delà • le dire son chapelet. -

2. On a un mémoire du comle de La Marck conseillant de gagner le P. Hermudez, confesseur de Philippe V, alin qu.' celui-ci inquiétât la conscience de son pénitent sur les dangers pour Louis XV d'un célibat prolongé et la nécessité de mellre promptement les mœurs du jeune souverain sous la protection du mariage, et qu'il amenât son maître à rappeler lui-même sa fil le.

«2 L'EUROPE AU LENDEMAIN DES TRAITES D l'TUEC.HT

depuis quatre ans considéré les misères de celle vie, causées par les maladies, guerres et troubles dont Dieu a voulu l'affliger dans le cours de son règne de vingt-trois ans, il entendait servir Dieu étant débarrassé de tous les autres soins, penser à la mort et chercher son salut ». L'Espagne rajeunie sous un jeune roi imposait plus de respect au duc de Bourbon que le sénile gouvernement de Philippe V. Parmalheur, quelques mois après, le roi de dix-sept ans, qui d'ailleurs abusait de la chasse et de tous les sports violents, fut pris d'une petite vérole. Il mourut le 31 août 1724. Comme le second fils de Philippe V, le prince Ferdinand, n'avait que onze ans, le vieux roi, malgré sa vive répugnance, sortit de sa retraite de Saint-Ildefonse, déclarant à ses peuples qu'il reprenait la couronne « comme souverain naturel et propriétaire », se réservant, si Dieu lui prêtait vie jusque-là, de la céder à don Ferdinand dès que celui-ci serail en âge de régner. Ce second avènement de Philippe V ne fit que confirmer le duc de Bourbon dans ses résolutions.

Depuis longtemps, et en grand secret, il faisait faire une enquête sur toutes les princesses à marier en Europe, et Fleuriau de Morville, son ministre des affaires étrangères, concentrait les renseignements et les portraits. On avait dressé une liste de 100 princesses, sur lesquelles on en choisit 17 : Elisabeth de Russie était classée la seconde. Un accès de fièvre du roi, en effrayant le duc de Bourbon, fit précipiter, par crainte d'un nouvel accident, le dénouement. Morville disait : « Il faut faire partir l'infanle, et parle coche, pour qu'elle aille plus vite » (février 1725). On avait bien négocié pour obtenir une fille du roi George, la princesse Anne, mais comment la maison de Hanovre, dont la raison d'être en Angleterre était son protestantisme, eût-elle pu consentir à ce qu'une de ses filles, même pour devenir reine de France, allât à la messe? On avait songé aussi à M,lc de Vermandois, sœur du duc de Bourbon, mais la marquise de Prie craignit de ne pas la trouver assez docile à son influence, et le duc de Bourbon, prévoyant la rupture avec l'Espagne, eut peur que la responsabilité ne lui en fût imputée par trop directement. Dans la haie d'en finir, sur les conseils donnés par le financier Pàris-Duvcrncl, Mmo de Prie et le duc

se décidèrent pour Marie Leszczinska, fille du ci-devant roi de Pologne, Stanislas, qui vivait pauvrement à Wisscmbourg : cette princesse, devant à la maîtresse du duc une fortune si brillante et si imprévue, en serait d'autant plus dévouée à ses intérêts. On brusqua les préliminaires, et Louis XV, qui avait seize ans, épousa le 4 septembre 1725, dans la chapelle de Fontainebleau, la princesse polonaise, plus âgée que lui de six ans.

Ainsi la combinaison espagnole avait été adoptée par le duc d'Orléans, parce qu'elle favorisait les espérances de sa maison en ajournant indéfiniment la paternité du roi; le duc de Bourbon décida un mariage hàtif précisément pour que les espérances des d'Orléans fussent confondues le plus tôt possible. De là ces •combinaisons où la fiancée était ou une enfant de cinq ans ou une femme plus âgée que le roi. Ainsi les intérêts du pays et le bonheur du roi avaient toujours été subordonnés aux intérêts el aux passions de ces princes et de leurs entours. Quant à l'opinion publique, le mariage polonais lui causa d'abord de la surprise, puis du mécontentement. Marais, quelques jours auparavant, écrivait dans son Journal : « On est toujours dans l'incertitude : l'un parie pour l'Anglaise, l'autre pour la Piémontaise, l'autre pour la Polonaise, l'autre pour la Lorraine. » Ouand la décision fut connue, Marais dit simplement : « Il faudra donc prendre la Polonaise et avoir une reine dont le nom est en ski. » Puis il fait ces constatations : « La cour a été triste comme si on était venu hier dire que le roi fût tombée en apoplexie... On verra, ajoute-t-il, les suites d'un mariage avec la fille d'un roi qui n'est plus roi. » Les avisés prévoyaient, pour le présent, la rupture avec l'Espagne; pour l'avenir, les complications polonaises et russes.

Rupture avec l'Espagne. — Philippe V et la reine Elisabeth furent profondément irrités de l'affront fait à leur fille (elle avait alors sept ans). La lettre d'explication signée de Louis XV, et dont l'abbé de Livry était porteur, ne fut pas reçue. Par représailles, on renvoya les deux princesses d'Orléans (l'une veuve de Louis Itr, l'autre fiancée à don Carlos), sans voir que ce coup frappé sur elles ne pouvait que réjouir l'ennemi de leur famille. L'abbé de Livry et les consuls de

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France furent expulsés. Les ministres espagnols furent rappelés de Paris et en partirent avec l'infante (5 aoùl). Le congrès de Cambrai, où d'ailleurs on ne faisait rien depuis quatre ans, se sépara, et la rupture entre les deux branches de la maison de Bourbon devint éclatante.

Nouveau groupement des puissances européennes : les deux Ligues. — Philippe V se jeta dans les bras du Habsbourg, l'ennemi héréditaire des Bourbons. Il fit partir pour Vienne son premier ministre, le baron de Riperda, sous prétexte d'y traiter directement ce qui devait être négocié au congrès de Cambrai. Le 30 mai et le 1er avril 1725, Riperda y signa quatre traités, comprenant : 1° les clauses de renonciations mutuelles; 2° l'octroi des investitures italiennes; 3° des stipulations commerciales; 4° une alliance défensive et offensive : l'Espagne apportait sa garantie pour Oslende; l'Empereur promettait de s'employer, par ses bons offices ou par toutes autres voies, à faire restituer Gibraltar à l'Espagne.

Contre cette alliance paradoxale du Bourbon d'Espagne et du Habsbourg, la France dut se rapprocher de ses alliés de rencontre, opposer à celte ligue une contre-ligue Ce fui l'objet du traité de Hanovre (23 septembre 1725), entre la France, l'Angleterre, la Prusse, traité auquel la Hollande n'accéda qu'une année après (automne de 1726). Il comprenait en substance les engagements suivants : maintien des traités d'Ulrecht et des traités qui les avaient complétés; promesse, si l'on était attaqué, de s'assister mutuellement de 8000 fantassins et 4000 cavaliers, etc. L'imprévoyance hautaine de « Monsieur le duc » venait de ménager à la ligue de Vienne le concours d'une nouvelle recrue.

Rupture avec la Russie : le traité austro-russe (1726). — La femme et le successeur de Pierre le Grand, Catherine Irc, avait réuni (15 avril 172;)) son Conseil privé pour délibérer sur la politique à suivre. Le prince Menchikof, Apraxine, Galitsyne, Tolstoï se déclarèrent pour l'alliance française, lors même qu'elle devrait impliquer l'alliance anglaise; contre elle, le chancelier Golovkine, Vassili Dolgorouki, ci-devant ambassadeur en France, le prince Repnine, Iagoujinski, procureur général auprès du Sénat. Osterman, président du Collège des

affaires étrangères, le seul Allemand de la réunion, garda la réserve. Ce qui décida Catherine à se prononcer pour la reprise des négociations avec la France, c'est qu'elle avait reçu, « par une voie secrète et sûre », la nouvelle du renvoi de l'infante. Le soir même, la tsarine chargea Campredon d'assurer le roi de France qu'elle préférait son alliance « à celle de toutes les autres puissances du monde ».

Le lendemain, le prince Menchikof informa Campredon que « si le roi ne s'était pas encore déterminé pour une autre princesse et qu'il voulût se marier avec celle de Russie, Sa Majesté pouvait compter sûrement sur toutes les forces et sur tout le pouvoir de la tsarine contre telle puissance qu'il voudrait attaquer; que cette alliance mettrait le roi en état de disposer de la couronne de Pologne et d'exécuter les autres projets qu'elle voudrait former, soit en Italie, soit dans l'Empire ». Il ajoutait que la princesse Elisabeth embrasserait la religion du roi. Deux jours après, Catherine revenait à la charge, proposant que le duc de Bourbon épousât la fille de Leszczinski, auquel cas il serait assuré de la couronne polonaise. Bourbon ne voulut pas entendre parler de mariage polonais pour lui, car il restait sous le joug de M,,,c de Prie, ni de mariage russe pour le roi.

La cour de Vienne sollicitait l'alliance russe avec une ardeur égale au mépris que semblait en faire le duc de Bourbon. Jusqu'au bout celle-ci persistait à espérer un revirement de la France. Aux instances de Iagoujinski en faveur de l'alliance autrichienne elle répondait : « Le roi de France est-il marié? » Elle apprit le mariage de Louis XV par le bruit public avant môme qu'une réponse eût été faite à ses propositions d'alliance matrimoniale. El le mariage polonais était le plus contraire qu'on pût imaginer aux intérêts de la Hussie.

Le duc de Bourbon multipliait à l'égard de celle-ci les mauvais procédés. D'abord dans l'affaire holsteinoisc : le duc de Holstein. le propre gendre de Catherine, revendiquait le Slesvig contre le Danemark; or, en 1126, la France et l'Angleterre avaient garanti cette province à la cour de Copenhague; Catherine demandait au moins qu'une indemnité fût accordée ; la France et l'Angleterre s'entendirent pour la refuser. Puis dans l'affaire

île Mecklembourg : la Russie demandait que le duché fut évacué par les troupes hanovriennes; nouveau refus. Enfin, en septembre l"72.v>, Bourbon faisait enjoindre à Campredon de cesser toute négociation en vue de l'alliance russe. D'Andrezel, successeur de Bonnac, continuait à employer ses bons offices pour maintenir la paix entre la Russie et la Turquie : il reçut l'ordre de les cesser.

La Russie, ainsi rebutée par la France, ne pouvait que se tourner vers cette autre puissance qui lui prodiguait les marques de déférence et d'amitié. Elle envova Laczinski à Vienne et ce ministre y conclut le traité du 6 août 1726 : la Russie promettait d'assister, d'un corps de 30 000 hommes, l'Empereur contre tous ses ennemis; les deux puissances marcheraient d'accord à l'avenir dans toutes les affaires polonaises, etc. Ainsi non seulement l'alliance russe, mais le salut même de la Pologne étaient sacrifiés aux calculs intéressés du duc de Bourbon et de MB0 de Prie. On leur doit cette alliance entre l'Autriche et la Russie qui devait peser pendant quatre-vingts ans sur toute la politique européenne. Dès maintenant la ligue de Vienne était renforcée. Aux casus beUi nés en Occident s'en ajoutaient de nouveaux : IJolstein, Mecklembourg, Pologne.

La guerre générale prête à éclater : avènement de Fleury. — Les deux ligues de Vienne et de Hanovre allaient s'affronter. Les Espagnols avaient saisi les marchandises anglaises et françaises, confisquaient le vaisseau « de permission », faisaient leurs préparatifs pour attaquer Gibraltar; une armée française et une Hotte anglaise se disposaient à marcher contre eux; une autre flotte britannique, sous l'amiral Wager, croisait sur les côtes de l'empire russe, devant Rcvcl. 11 était temps que le duc de Bourbon tombât (12 juin 1726). Voici dans quels termes Kourakine, l'ambassadeur russe à Paris, annonçait à sa cour l'avènement de Fleury : « Il ne songe qu'aux intérêts français et ne reçoit pas de pension anglaise. » Le même Kourakine, en signifiant à Versailles la nouvelle alliance austrorusse, renouvelait l'assurance du « désir inaltérable » qu'avait la tsarine de conserver les bons rapports avec la France. Le gouvernement de Fleury nous repose de celui des princes

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du sang, Orléans ou Bourbon. Sa politique est toute nationale : il voudrait « ôter aux Anglais toute occasion de reprendre la balance de l'Europe ». Elle est chrétienne, « européenne » : il croit au droit des gens et à « la société des nations ». Assurément il prenait les précautions nécessaires : traité suédois, 14 mars 1727; traité d'alliance entre la France, l'Angleterre et le Danemark (Copenhague, 16 avril 1727); traité de subsides avec la Bavière (12 novembre); par contre, la Prusse déserlait la ligue de Hanovre et se rapprochait de l'Empereur (12 mai 1727). Tous les efforts de Fleury furent cependant consacrés à empêcher la guerre, à ramener l'Espagne, à dissoudre la coalition formée contre nous. D'une part, malgré le désir qu'avaient les Anglais d'achever l'anéantissement de la marine espagnole, il s'entendait avec les Walpole pour calmer les ardeurs du roi et du parlement britanniques; d'autre part, il pesait sur les Etats germaniques pour les empêcher de suivre l'Empereur. Il envoyait à Vienne le duc de Richelieu, qui réussissait à empêcher l'entrée en campagne des Autrichiens; enfin il profitait de la chute de Kipcrda pour agir sur le roi d'Espagne, en réveillant en lui les convoitises italiennes et en reconnaissant secrètement ses droits à la succession de France. L'échec des Espagnols (février 1727), sous Gibraltar, acheva de les faire réfléchir.

L'Europe pacifiée provisoirement. — L'Empereur, abandonné par les Etats germaniques, mal muni d'argent et de soldats, craignant pour ses possessions belges, italiennes et rhénanes, céda le premier. Par les préliminaires île Paris (31 mai 1727), signés entre l'Autriche et les Puissances maritimes sous la médiation de la France, il fut arrêté que Charles VI suspendrait pour sept ans la compagnie d'Ostende; une trêve d'égale durée était conclue; les vaisseaux saisis de part et d'autre seraient rendus et les traités de commerce rétablis sur l'ancien pied; l'Autriche promettait d'agir sur l'Espagne pour qu'elle renonçât à l'attaque sur Gibraltar; un congrès se réunirait à Aix-la-Chapelle pour résoudre les difficultés pendantes.

A son tour, Philippe V consentit à signer les préliminaires de Vienne (13 juin). Il avait compté sur les troubles qui pourraient s'élever en Angleterre à la mort de George Ier (y 22 juin) ;

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mais George II succéda sans difficulté, et le ministère Walpole resta aux affaires. Fleury acheva de gagner le roi d'Espagne en destituant Morville, qui s'était compromis dans le renvoi de l'infante. Enfin une crise dans la santé de Philippe V effraya la reine Elisabeth, qui se hâta de faite signer le traité secret de Madrid (5 mars 1128), conclu avec la France, l'Autriche, l'Angleterre et la Hollande, touchant l'exécution du traité du 31 mai 172".

Le congrès qui devait se réunir à Aix-la-Chapelle se tint à Soissons. Toutes les puissances intéressées y furent représentées : même la Russie, par le chancelier Golovkine. Le congrès, à cause des difficultés suscitées par l'Empereur à propos de la Compagnie d'Ostendc, dura jusqu'en juillet 1729.

Nouvelle orientation contre l'Autriche. — Devant l'évidente mauvaise volonté de Charles VI, la France, l'Espagne et l'Angleterre se rapprochèrent plus étroitement par le traité de Sévillc (9 novembre 1729). Une alliance défensive était conclue entre ces trois puissances; l'Espagne retirait les privilèges commerciaux accordés aux sujets de l'Empereur; elle promettait d'appuyer les poursuites des alliés contre la Compagnie d'Ostende; en échange, on l'autorisait à remplacer par 6000 Espagnols, dans les places du Parmesan et de la Toscane, les 6000 Suisses prévus par le traité de Cockpit. L'adhésion de la Hollande à ce traité ne se lit pas attendre (21 novembre).

On s'était donc arrangé aux dépens de l'Autriche. L'Empereur, furieux d'avoir été pris pour dupe, menaça de recourir aux armes. Il renforça ses troupes dans le Milanais afin de s'opposer à l'entrée des Espagnols dans les places du Parmesan et de la Toscane. Mais, ne pouvant compter ni sur le Saint-Empire, à cause de l'action exercée par les agents français, ni sur le roi de Prusse, dont la versatilité lui était connue, ni sur la Russie, où venait de s'opérer un changement de règne (1727), Charles VI n'osa se risquer. De nouveau Fleury lit consentir les parlies à des négociations. Une année s'écoula (1730). Tout à coup, le 10 mars 1731, la succession de Parme s'ouvrit par la mort du dernier duc Farnèse. Il fallait se décider. L'Empereur, après avoir tenté de leurrer la France par l'offre du Luxem-

bourg, préféra traiter directement avec l'Angleterre : d'où le traité de Vienne (16 mars 1734), par lequel il renouvelait, à l'égard des Puissances maritimes, ses engagements pour Ostende et désarmait l'Espagne en autorisant l'entrée des 6000 Espagnols dans le Parmesan et en Toscane. En échange, l'Angleterre et l'Espagne, répondant au vœu le plus cher de l'Empereur, reconnaissaient la fameuse Pragmatique, c'est-àdire le droit de sa fille Marie-Thérèse à tout son héritage, mais avec cette clause secrète que l'archiduchesse n'épouserait ni un Bourbon ni aucun autre prince assez puissant pour que le mariage pût compromettre l'équilibre européen. L'Espagne donna, le 6 juin, son adhésion à ce traité; la Hollande, le 22 juillet; le grand-duc de Toscane, le 21 septembre. En novembre 1731, une flotte anglaise débarqua en Italie 6000 Espagnols, qui occupèrent Livourne, Porto-Ferrajo, Parme, Plaisance, au nom de don Carlos, comme duc de Parme et héritier présomptif du grand-duc de Toscane. La duchesse veuve de Parme mil alors fin à une comédie qu'elle jouait depuis plusieurs mois, sans doute à l'instigation de l'Autriche, et cessa de prétendre qu'elle portait dans son sein un héritier des Farnèse.

Grâce à Fleury, la pacification générale succédait partout à l'imminence de la guerre : l'Espagne avait atteint le but de ses ambitions italiennes au moins les plus modérées; la France échappait à une guerre fratricide contre les Bourbons de Madrid, puisa une lutte prématurée contre l'Autriche appuyée de la Russie; l'Angleterre et la Hollande, satisfaites des avantages obtenus pour leur commerce, restaient pacifiques. Il n'y avait de mécontent que l'Empereur : médiocrement rassuré par l'adhésion unanime de l'Europe à sa Pragmatique, il resta sur le pied de guerre jusqu'en 1733.

Maurice de Saxe en Courlande. — Dans le nord-est de l'Europe, un brandon de discorde venait d'être étouflé. Maurice de Saxe, le futur maréchal de France et le futur vainqueur de Fontenov, fils naturel d'Auguste II de Saxe et de la belle Aurore de Kœnigsmark (devenue chanoinesse de Quedlinburg), fut un de ces aventuriers comme en abonda le xvinc siècle et qui ne rêvaient que guerre et bouleversement. Né en 1696, il fit ses

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premières armes contre la France, pendant la guerre de la Succession d'Espagne, puis contre les Turcs, pendant les campagnes du prince Eugène; enfin il acheta, sur les largesses dv son père, un régiment au service de France, celui de Greder (1721). Tout en fréquentant les petits-maîtres, courtisant toutes les belles et jouant un jeu d'enfer, il fit de ce régiment un corps modèle. 11 se révélait déjà tel que le chevalier de Folard l'a défini (1725) : « Un des plus beaux génies pour la guerre que j'aie connus. » Avant qu'il eût trouvé le vrai chemin de la gloire dans le service de France, il fit les rêves d'ambition les plus singuliers : duc de Gourlande, tsar de Russie, roi en Corse ou à Madagascar, Moïse d'une colonie de Juifs dans le Nouveau-Monde. Il faillit en réaliser quelques-uns.

La Courlande était vassale de la Pologne, mais elle était alors gouvernée par une nièce de Pierre le Grand, Anna Ivanovna, veuve du dernier duc de la maison Kettler. Pour avoir le duché, il suffisait, semblait-il, d'épouser la duchesse. Or celle-ci, qui s'ennuyait fort dans la maussade cour de Mittau. répondit favorablement aux avances du vaillant bâtard de Saxe. Les États de Courlande eurent la même idée que la duchesse : eux aussi voulaient épouser Maurice. Ils lui envoyèrent une députation (il était alors à Varsovie) pour lui offrir la couronne.

Dans l'intervalle, son ami Lefort avait songé pour lui à la fille même de Pierre le Grand, Elisabeth : qu'il eût réussi à épouser l'une ou l'autre (toutes deux furent impératrices), on voit que Maurice était en passe de devenir quelque jouiempereur de Russie. 11 se décida pour l'affaire de Courlande. comme lui paraissant plus aventureuse, et de dénouement plus prompt. Il reçut des subsides de toute part : à la fois de sa mère la chanoinesse et de la comédienne française Adrienne Lccouvreur. Il comptait sur la connivence de son père, le roi de Pologne, et de ses ministres saxons. Un double obstacle, c'étaient les Polonais, qui ne se souciaient de voir leur roi fortifié grâce à l'intronisation de son fils, et les Russes, qui ne pouvaient tolérer que la Courlande tombât aux mains d'un prince indépendant. A Pétersbourg, les deux adversaires

les plus décidés étaient Menchikof, qui convoitait pour lui-même le duché, et le duc de Ilolstein.

Maurice, décidé à tout braver, partit pour Mittau, gagna le cœur de la duchesse par sa bonne mine, celui des Courlandais par ses manières a (Tables. Les États, malgré un inhibitorium arraché à Auguste II par la clameur des Polonais, élurent à l'unanimité Maurice. Aussitôt accourut Vassili Dolgorouki , sommant les Etats de casser l'élection et d'élire soit Menchikof, soit le duc de Holstein : sinon, la Courlande serait envahie par l'armée russe. Puis Menchikof arriva lui-même avec 300 cavaliers. Maurice, sans s'émouvoir, lui demanda une entrevue, s'y rendit avec une suite nombreuse et fit au prince celle bizarre proposition : celui des deux qui deviendrait duc paierait à l'autre 100 000 roubles. Menchikof, furieux, convoqua de nouveau les dignitaires courlandais et leur signifia cet ultimatum : si dans dix jours l'élection n'était pas annulée, 20 000 Russes en Courlande, la Sibérie pour eux. Les Courlandais tinrent bon. Ils coururent en foule au palais de Maurice, s'y barricadèrent avec lui : la duchesse lui envoya sa garde. Menchikof décampa.

Tandis que Maurice s'abandonnait à ses rêves de régénération pour la Courlande, la diète polonaise poussait les hauts cris; Auguste II, au moins en public, désavouait son fils; Catherine Irc, sollicitée par la duchesse Anna, hésitait à employer la force. Dès qu'elle fut morte (172*7), Menchikof, devenu tout-puissaut, fit entrer en Courlande Lascv, à la tète de 8000 Russes. Maurice avait peut-être compté sur la cour de Versailles; mais Fleury n'était pas homme à mettre l'Europe en feu pour un colonel étranger au service de France. Du moins, le nouveau duc, faisant appel à sa fidèle noblesse, à tous les aventuriers de France et d'Allemagne, avait espéré mettre sur pied 1000 hommes : au moment du péril il n'en trouva que 247, dont un capitaine français, de la Gascherie; avec eux il passa dans l'île d'Usmaùs, et s'y retrancha. Puis, jugeant la partie perdue, il les autorisa à capituler, ajoutant : « Quant à moi, on ne me prendra ni aujourd'hui ni demain. » Il s'échappa, tantôt à gué, tantôt nageant (19 août 1727), et trouva un refuge dans Windau, d'où il gagna l'Occident. La diète de Courlande dut

annuler son élection, son père le traita de « galopin »; et le duché, avec sa duchesse, resta sous la dépendance russe.

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