‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 124 sur 219 · LA RÉGENCE KT LA JEUNESSE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

LA RÉGENCE KT LA JEUNESSE DE LOUIS XV

sagement son diocèse de Clcrmont et à remanier minutieusement ses discours en vue de l'impression. Presque dépourvu de force, mais gracieux, disert, fleuri, abondant, d'un génie fécond et heureux, très bon moraliste et fort pénétrant, plein d'art dans la composition de ses discours, dont le progrès insensible et sûr semble nous soulever doucement pour nous mener où il veut qu'on le suive, il a toutes les qualités qu'on ne risque rien à essayer d'imiter, et quelquefois, du reste, comme dans le Sermon sur le petit nombre des élus, il a rencontré de ces traits d'imagination puissante qu'on n'imite point. C'est le dernier en date des grands orateurs de la chaire avant la renaissance de l'éloquence chrétienne au xix° siècle. La pléiade oratoire de l'époque classique (le père Joseph, Bossuet, Bourdaloue, Mascaron, Fénelon, Fléchier, Massillon) peut être fière de ce dernier éclat qu'elle a jeté.

La philosophie. — En l'absence de véritables philosophes, il y a lieu de signaler à cette époque un homme au moins qui fut le précurseur obscur et méprisé, mais trop méprisé, des philosophes et sociologues du xvm8 siècle. L'abbé de Saint-Pierre n'eut guère que le tort de déraisonner un peu avant que c'en fût la mode. Né en Normandie en 1658, il était l'aîné de Varignon le mathématicien, de Fontenelle, et, avec eux et quelques autres, « qui se sont dispersés de là dans toutes les académies », comme dit Fontenelle, il discutait, cherchait, imaginait, dans une petite maison de la rue Saint-Jacques. C'était un cénacle philosophique. Il était le plus chimérique de la compagnie et le plus candide. Il poursuivait le projet de paix perpétuelle. Cette paix devait être assurée par une espèce de diète internationale. On reconnaît là l'idée de « l'arbitrage européen » qui est prêché encore aujourd'hui par de très bons esprits ; car les idées de l'abbé de Saint-Pierre étaient, comme a dit le cardinal Dubois, « les rêves d'un bon ciloven ». Il recommandait la tolérance avec une raison un peu incisive, disant que l'État devrait bâtir des loges aux Petites-Maisons pour les théologiens fanatiques. Il délestait Louis XIV et en dit assez de mal pour que l'Académie française se crût obligée d'exclure de son sein cet excellent homme. Il recherchait une distribution plus équitable

68ti LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

de l'impôt, le moyen île supprimer le paupérisme, le moyen de perfectionner l'éducation et le moyen de simplifier l'orthographe. Toutes les nobles causes ont donc eu en lui un vaillant champion. Ses forces étaient loin d'être à la hauteur de son courage ; mais il a soulevé bien des questions qui étaient dignes de solliciter l'esprit des hommes et qui n'ont pas cessé de s'imposer à leur attention.

L'abbé Dubos embrassait un moins vaste horizon. Digne encore du titre de philosophe, il est le premier qui ait fait en France l'esquisse d'une esthétique. Ses Hé /levions critiques sur la porsie, la peinture et la musique, sans système, mais non sans vues d'ensemble, sont d'un homme de goût, de sens et très capable de ces idées générales qui font penser et habituent à réfléchir. Gomme tous les hommes qui ont de l'imagination dans les idées, il verse souvent dans le paradoxe, mais il y a des paradoxes qui sont vides et d'autres qui sont féconds, et les siens sont de cette dernière sorte. L'esthétique et la critique d'art datent de lui. Il fut aussi historien, et historien paradoxal. Il s'épuisa en trois volumes (1734-1752) pour prouver que les Francs se sont établis en France sans conquête et par les moyens les plus pacifiques. Ce mauvais a prophète du passé » était un meilleur prophète de l'avenir. Dans une brochure politique parue en 1 70 1 il annonçait que les colonies anglaises ne larderaient pas à se détacher de la métropole. Si se tromper pour l'avenir est plus facile que se tromper rétrospectivement, il faut tenir compte à Dubos d'avoir réussi précisément au plus difficile. Il écrivait bien, du reste, quoique avec des longueurs. Saint-Pierre et Dubos ont bien été un peu les éducateurs des « penseurs » du xvmc siècle. Ils ont tourné leurs esprits vers certains objets que l'on n'avait pas accoutumé de considérer. Ilsont eu le sort des professeurs qui ont des élèves brillants : c'esl celui des nourrices qui ont des « enfants drus et forts ».

Les romanciers. — Le roman avait eu des destinées un peu obscures et incertaines depuis M'"1' de La Fayette. On n'avait imité ni sa sobriété ni son goût pour les analyses morales. D'autre part, les légers essais de roman réaliste de Scarron et de Furctière n'avaient pas été imités non plus. On lisait,

Page 1