LA RÉGENCE ET LA JEUNESSE DE LOUIS XV
vers 1700, de prétendus romans historiques qui rappelaient La Calprenède et annonçaient, si l'on veut, Alexandre Dumas. C'étaient les écrits volumineux de Gourtilz de Sandras : les Intrigues amoureuses de France; les Mémoires du marquis de Montbrum; les Mémoires de M. d'Artagnan. Mais voici qu'un homme heureusement privé d'imagination, observateur tranquille, sceptique sans amertume, à l'abri de tout esprit systématique et excellent écrivain, c'est-à-dire ayant toutes les qualités essentielles et toutes les lacunes nécessaires du romancier réaliste, se mit vers 1705 à écrire avec le seul souci de peindre les hommes. C'était Lesage. Comme tous les hommes dont le bon sens est le fond, il avait commencé par un excès de modestie. Il n'avait songé d'abord qu'à traduire et, à peine, à adapter. Il avait donné en 1695 les Lettres galantes du Grec Aristénèle ; puis le Traître puni de l'Espagnol Francesco de Rojas, le Don Félice de Mendoce de Lope de Vega, le Don César Ursin de Caldéron, le Don Quichotte d'Avellancda. S'encourageant peu à peu, il fit jouer au Théâtre-Français d'abord un petit acte charmant, Crispin rival de son maître, puis un chef-d'œuvre en cinq actes, Turcaret, dont nous avons parlé en son lieu. Alors il s'abandonna à son génie, qui était de peindre « la cour et la ville » avec un petit déguisement exotique pour piquer la curiosité en l'égarant à moitié, et aussi pour mettre à profit la profonde connaissance qu'il avait des choses d'Espagne. Sous prétexte d'histoires espagnoles, il peignit les Français et surtout les hommes de tous les temps et de tous les lieux, dans le Diable boiteux d'abord et ensuite dans l'immortel Gil Blas. Ce grand ouvrage, publié en quatre parties, de 1715 à 1735, est un tableau de l'humanité. Depuis le mendiant et le voleur de grands chemins, le barbier et le docteur de petite ville, la camérislc et la gouvernante, le valet et le petit laquais, jusqu'au ministre et à l'archevêque, en passant, comme transition, par les comédiens, comédiennes et auteurs, tous les degrés du bâtiment social sont parcourus dans cette œuvre simple, aisée et sans prétendons. La Fontaine seul, avec plus de génie du reste, a eu autant de souplesse et de compréhension facile et de bonheur dans la peinture. Et la satire, ici aussi, est légère, sans fiel,
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sans insistance, et égayée en pleine et constante bonne humeur. Et la morale, ici aussi, est celle de l'expérience, sans illusion et sans rancune, inclinant à la résignation souriante et à l'apaisement indulgent, comme si, d'avoir exactement connu les hommes, le résultat était toujours une tendance à ne pas les aimer, à ne pas les haïr et à se passer d'eux. Ce livre vivra tant qu'il y aura des hommes ni tout bons ni tout méchants et curieux de se connaître les uns les autres.
Les historiens et auteurs de mémoires. — Après la forte impulsion donnée aux études historiques par le Discours sur l'histoire universelle et V Histoire des variations, la science historique ou au moins le goût de l'histoire ne devait plus s'éteindre en France. L'abbé de Saint-Pierre, dont nous parlions tout à l'heure, est autant un historien qu'un sociologue ; et Montesquieu, tout en les trouvant mortels, a lu ses livres. L'abbé de Vertot est moins paradoxal, quoique un peu fantaisiste. Sans aucune critique et peu soucieux de vérité patiemment cherchée, il était bon écrivain, plein de feu. d'éclat, déclaré par Bossuet digne d'écrire la vie de Turenne. Il avait quelque chose en lui du poète tragique. Son Histoire des révolutions de la république romaine, qui eut un succès prodigieux et fut traduite dans toutes les langues de l'Europe, peut se lire encore, sinon avec fruit, du moins avec intérêt. Il faut songer qu'elle parut en 1119, au moment où Montesquieu cherchait sa voie et tournait déjà les yeux vers ses chers Romains dont bientôt il ne « put plus se lasser ». Vertot, cet historien « agréable et élégant », comme dit un peu dédaigneusement Voltaire, a rendu à l'histoire et particulièrement à l'histoire ancienne le service de la faire aimer.
Le duc de Saint-Simon, pendant ce temps, dans la solitude de son château, rédigeait ses fameux Mémoires sur la cour de Louis XIV et les commencements de la Régence. C'était un homme très intolligent, tout rempli et comme pétri de préjugés ridicules, haineux, vindicatif, étroit, entêté et méchant; mais il était merveilleux pour écouter, pour entendre, pour regarder et pour voir. Sa curiosité passionnée devenait une redoutable perspicacité; il sondait les cœurs et soulevait les
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masques, rien qu'à regarder les hommes, et dans son style incorrect, embarrassé, quelquefois inextricable, il rencontrait des traits admirables, pareils à des éclairs, pour mettre en un relief étonnant des personnages, des groupes, des scènes. Il a peint toute la société qui s'est groupée autour de Louis XIV. du grand dauphin, du duc de Bourgogne, du Régent, avec trop de passion pour que l'historien puisse avoir en lui la moindre confiance, mais avec une verve, un éclat et une puissance qui le rendent cher à tous les artistes. Sa gloire, qui est immense à juste titre, a quelque chose d'immoral, comme beaucoup de gloires, parce qu'elle apprend aux faiseurs de mémoires que la passion éloquente a beaucoup plus de charmes pour le lecteur que la vérité.
Un Anglais, Alexandre Hamilton, est un écrivain français de grande valeur et qui fait honneur à celte époque. Il était venu de bonne heure en France, après la mort de Charles 1er, y avait été en partie élevé et, après un séjour en Angleterre, était revenu en France avec Jacques II, dont il fut le commensal et l'ami jusqu'à la fin. Il s'amusa à écrire les aventures de son beaufrère, Gramont, sous le titre de Mémoires du chevalier de Gramont. Une narration rapide et vive, de l'esprit, de la belle humeur, quelque chose de coquet et pimpant sans préciosité firent lire ce petit livre avec agrément par tout le monde, avec transport par Voltaire, qui s'y connaissait et qui s'y reconnaissait. Ce « modèle d'une conversation enjouée plus que le modèle d'un livre », comme a dit Voltaire, fit les délices d'une société qui, n'ayant ni les convictions du temps précédent ni les prétentions du temps qui va suivre, était un modèle de frivolité.
//. — L'époque de Voltaire (iy3o-iy5o).
De 1730 à 1750 le siècle délaissa plus que jamais la poésie pour se tourner du côté des spéculations philosophiques, morales, historiques, politiques et scientifiques. En poésie
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lyri(|uc nous n'avons rien à signaler, et en poésie épique la seule Henriade frappa, pour un temps, les esprits plutôt que les imaginations. Le théalre, sans être très éclatant, restait, du moins, l'amusement le plus cher à la société et le plus recherché. Il est encore intéressant pour la postérité.
Les tragiques. — Piron, le joyeux Piron , s'essayait à émouvoir dans Callisthène (1730), (ru&tave Wasa (1733) et Fernand Cortez (1744) et y réussissait passablement. De Bellov, avocat que le goût du théâtre lit comédien et auteur dramatique, échouait dans Titus (1758), mais réussissait dans Zelmire (1760) et surtout dans Je Sièfje de Calais (1705), pièce nationale et patriotique d'une assez Hère allure. Les autres tentatives tragiques, de 1730 à 1750 et même à 1770, ne valent pas la peine d'être mentionnées, et celte rubrique disparaîtra pour quelque temps de notre historique.
Les comiques. — La comédie semblait plus vivace, et la preuve c'est qu'elle savait se transformer. Avec Marivaux elle tendait au romanesque; elle y fut pleinement avec La Chaussée. Celui-ci fut l'inventeur de la comédie attendrissante, ou de la tragédie bourgeoise, bref, d'un genre intermédiaire entre la tragédie et la comédie, participant de l'une et de l'autre et qui consistait surtout à nous apitoyer sur les malheurs de gens du commun au lieu de nous attendrir sur les infortunes des grands. La comédie de La Chaussée est à la tragédie ce que les faits divers sont à l'oraison funèbre. Ces pièces, écrites en vers, par une sorte de transition entre la tragédie ancienne et le drame moderne, n'étaient ni sans habileté ni sans charme. Les fables qui en faisaient le fond étaient assez bien imaginées et assez neuves, les situations souvent bien trouvées, les caractères sans aucune profondeur, mais sympathiques, et la inorale en était édifiante. La Chaussée avait trouvé ainsi à peu près tous les éléments constitutifs et tous les éléments de succès <lu drame populaire dont s'alimente le public de nos jours. Qu'il ait réussi, il le méritait, d'abord; et cela prouve surtout que le théalre, après avoir été le divertissement d'une élite, devenait celui d'une foule. Le théâtre de La Chaussée est une date très importante de l'histoire du théâtre plutôt que de l'histoire de
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la poésie dramatique. Son Préj ugè à la mode (1735), son École îles amis ( 1 767), sa Mêlanide (1741), son Ecole des mères (1744), sa Gouvernante (1747) tirent couler des larmes et nous annoncent non seulement le théâtre de Diderot, de Sedaine, de Beaumarchais (en partie), de Pixérécourt et de d'Ennery, mais encore celle explosion de sensibilité qui marquera la seconde partie du xvui" siècle. La Chaussée est le point de départ d une foule de choses, et « petit comme source, il est grand comme fleuve s . Personne n'a eu plus d'affluents.
Cela n'empêche point Piron et Gresset, qui ont moins écrit et (jui ont été moins suivis, d'avoir écrit les véritables comédies de cette époque. Les quatre grandes comédies du xviw siècle sont Tnrearet, la Métro-manie, le Méchant, et le Mariage de Figaro. La Métromanie est de Piron et le Méchant de Gressel. Piron était un homme de beaucoup d'esprit et de verve, surtout en conversation, où il éteignait Voltaire lui-même. Il faisait, sans méthode, des tragédies, comme nous avons vu, des contes badins, des poésies légères, très légères, et des épigrammes jour et nuit. Sa Métromanie est un excellent portrait du poète un peu fou, c'est-à-dire de lui-même, cl une excellente comédie, où l'esprit va souvent jusqu'à la finesse, chose assez rare, et la verve comique jusqu'au lyrisme. Cet écervelé, qui n'a rempli ni sa destinée ni son mérite, vieillit et mourut assez misérable sans être jamais chagrin, s'étant consolé à l'avance par ce mot profond qu'on n'eût pas attendu de ce plaisantin : « A ce que nous sentons que fait ce que nous sommes? »
Gresset, lui aussi, promettait plus qu'il n'a tenu et contenait peut-être plus qu'il n'a donné. Son Vert-Vert (1734), conte en vers très plaisant, lui lit une réputation qu'il dépassa une fois, mais que dans toutes ses autres tentatives il n'atteignit pas. En 1747, il donna le Méchant, qui était une image véritable et très vive d'un travers du temps, et du resle de tous les temps, la médisance et le plaisir de faire s'entre-dévorer les gens sans avoir l'air de les exciter, parce que « les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs ». La comédie, bien faite du reste, et adroitement sinon vivement conduite, abonde en traits si exacls et si nets qu'ils sont devenus proverbes et qu'on est étonné, en
lisant l'ouvrage pour la première fois, de les y retrouver. Peu fécond, et du reste devenu morose, provincial et dévot, Gresset ne retrouva pas cette bonne fortune. Il eut cette mésaventure que Voltaire et les philosophes se moquèrent de lui. Far le Méchant il avait un peu répondu d'avance.
Les moralistes. — Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyère n'avaient pas plus de successeurs que Bossuet et Bourdaloue ni que Corneille et Narine. Ni Duclos, pourtant, ni Yauvenargues ne sont à mépriser. Duclos, Breton qui méritait d'être Normand, était venu tout jeune ii Paris faire de bonnes études au collège d'Harcourt et des bons mots au café Procope. Personne, disait d'Alembert en bon mathématicien, n'avait autant d esprit dans un temps donné. Il amusa bientôt les salons, et, très avisé dans sa conduite, a droit et adroit » comme disait Rousseau, entra en 1 "730 à l'Académie des inscriptions sans avoir rien fait de relatif aux occupations de cette compagnie, ce qui arrivait déjà quelquefois. Mais les récompenses ont cela de bon qu'après les avoir reçues on s'avise quelquefois de les mériter, et en 1745 Duclos donna son Histoire de Louis XI, qui, d'une information très superficielle, est fort intéressante à lire. Nommé en 1747 membre de l'Académie française et en 1755 secrétaire perpétuel, il fut un très grand personnage de la république des lettres, indépendant, de jugement ferme, de bon conseil et de haute autorité. Il publia en 1751 son meilleur ouvrage, Considérations sur les mœurs de ce siècle, qui est d'un homme clairvoyanl, spirituel et froid, sans aucune imagination ni dans les idées ni dans l'expression. Ce livre n'en est peut-être que plus instructif pour la connaissance des mœurs et surtout des tendances d'esprit pendant la première partie du xvin" siècle. Je dis de la première, car Duclos n'a pas assez d'imagination pour augurer ni de perspicacité pour prévoir. Il a dit pourtant des querelles entre gens de lettres : « Autrefois les hommes d'esprit faisaient combattre des bètes devant eux pour le spectacle; maintenant c'est le contraire j>, — et cette observation, au moment où elle a été faite, s'appliquait à l'avenir non moins qu'au présent.
Yauvenargues, dont le goût constant fut à l'action et à la
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gloire par l'action, fut d'abord officier, puis, épuisé par les campagnes, chercha une compensation qui lui fut refusée dans la diplomatie, et une consolation qu'il obtint dans la littérature. Ame très noble, malgré quelques défaillances dont il est rare que les plus généreuses soient exemptes, il avait un certain optimisme qui, étant données ses souffrances, lui fait honneur, et une certaine confiance dans la nature humaine par où il est en réaction contre les moralistes profondément pessimistes du xvii° siècle. « Aimez les passions nobles et ne craignez pas de vous y abandonner » était une de ses devises; « les grandes pensées viennent du cœur » en était une autre. Religieux du reste et d une aspiration morale très élevée, il donne, avec une chaleur éloquente et une sorte de passion communicative, les plus salutaires et les plus courageux conseils. Sorte de stoïcien sans philosophie, il a laissé une manière de manuel où l'on peut puiser la constance, la vaillance, la charité et le goût des hauts entretiens de l'Ame. L'air est pur dans ce petit volume. Il est composé d'une Introduction à la connaissance de V esprit humain (1746), que Vauvcnargues ne connaissait pas, et de Réflexions et maximes, d'un intérêt beaucoup plus grand, parce qu'elles sont l'analyse de son àme, qu'il ne laissait pas de connaître et qui méritait d'être connue.
Montesquieu. — Un plus grand esprit, et l'un des plus grands esprits de l'humanité, est Charles de Secondât de La Brède de Montesquieu. Il était né en 1689 au château de La Brède, près de Bordeaux, d'une vieille famille de magistrats. Président au parlement de Bordeaux dès 471 G, il se dégoûta très vite de la jurisprudence, pour laquelle il n'avait aucune aptitude, et « son chagrin, disait-il, était de voir à des bêtes un talent qui le fuyait, pour ainsi dire ». Il résigna sa charge, et se consacra tout entier à l'étude et aussi à l'administration de ses terres, pour laquelle il avait beaucoup de goût et de talent. Gomme membre de l'Académie de Bordeaux, il avait déjà publié quelques travaux historiques et scientifiques : un traité sur la Politique des Domains dans la religion (1716), un Éloge du duc de La Force, une Vie du maréchal de Berwick, un Discours sur les causes de l'écho, un autre sur la Transparence des corps , un
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projet d'une Histoire physique de la terre, projet qui devait être réalisé par Buffon.
Entre temps il venait à Paris, en observait les mœurs, méditait sur l'état de l'Europe et les différences de caractères et d'institutions qui existaient entre les différents peuples. De ces réflexions sortirent en 1721 les Lettres persanes, qui furent publiées sans nom d'auteur à Amsterdam. C'était une satire amère et souvent profonde des mœurs de Paris, de la France et même de tout l'Occident. Moins de perspicacité minutieuse et moins de ressources de style que dans La Bruyère, mais déjà plus d'idées générales et d'aperçus révélant le sociologue. On a remarqué que toutes les idées développées dans VEsprit des lois sont déjà, soit en germe, soit sous forme d'indications rapides mais très nettes, dans ce livre qui se donne l'air d'être frivole. C'est le badinage d'un grand penseur. Quand on lit les Lettres persanes, on a l'impression d'un homme qui va devenir Voltaire : le jeune auleur préféra être Montesquieu. Il ne fut pas grisé par le succès : les éditeurs demandaient à tous les écrivains des Lettres persanes; il était seul capable d'en faire, et il n'en fit plus. Nommé membre de l'Académie française, après quelques difficultés, en 1728, il compléta ses études par dos voyages en Angleterre, en Allemagne et en Italie, puis se confina presque continuellement en son domaine de La Brède et pendant trente ans écrivit Y Esprit des lois.
C'est, tout compte fait, le plus grand livre du siècle. Considérer la législation civile et politique, d'une part comme l'expression dernière du tempérament, du caractère et de la tournure d'esprit d'une nation, d'autre part comme le correctif nécessaire et salutaire de ce tempérament, de ce caractère et de cet esprit; étudier les dispositions naturelles et acquises des différents peuples, le secret des changements qui arrivent dans leur état économique, moral, politique; établir une sorte de pathologie sociale, de manière à saisir le germe morbide qui se cache sous la prospérité d'un grand État, les remèdes possibles à y apporter, les conditions probables du maintien d'un certain équilibre; do tout cela tirer, non des conclusions universelles et impérieuses, ce qu'il s'interdit, mais, pour les peuples
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ntodornes, tels qu'ils sont aujourd'hui, cl en tenant compte des différences naturelles qui sont entre eux, un certain modèle de constitution et de gouvernement, mixte, composé, savamment équilibré, dont ils devront, pour ne pas périr ou pour retarder leur décadence, savoir plus ou moins se rapprocher et savoir autant que possible maintenir en eux l'esprit et la règle, tel est l'immense effort, qu'avec quelques traces, cà et là, de fatigue, le plus souvent avec une aisance et même une grâce de bonne compagnie, avec une clarté suprême, avec une finesse incomparable, avec de l'esprit et même trop d'esprit, avec les ressources d'un style nerveux, sobre et subtil, et pittoresque même quand il lui plaît de l'être, Montesquieu a réussi à mener à bonne lin pour sa gloire et pour l'admiration et l'instruction des hommes.
Ce grand livre, publié en 1718, cul un médiocre succès en sa nouveauté. Voltaire le loua de mauvaise grâce et avec une foule de restrictions, Ce n'est pas étonnant, dit Montesquieu, avec esprit et avec beaucoup plus «le charité que n'en ont d'ordinaire les auteurs contestés, « Voltaire a trop d'esprit pour m'entendre; tous les livres qu'il lit, il les fait; après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait ». Ce que Voltaire n'avait pas entendu, par « trop d'esprit », la plupart des lecteurs ne l'entendirent point pour des raisons contraires. De pareils ouvrages sont écrits pour la postérité, qui n'a eu qu'une voix à l'égard de cette œuvre et qui ne prononce le nom de Montesquieu qu'avec celle admiration particulière, la plus llalleuse, où il entre du respect.
Au cours de son grand travail, Montesquieu avait détaché de son manuscrit un chapitre pour en faire un ouvrage à part. Ce chapitre, ce sont les Considération* sur les muses de la {fraudeur des Romains et de leur décadence. Kilos avaient paru en \T.\\. Elles sont restées classiques et estimées de tous, même après le grand travail scientifique du xixc siècle qui a complètement renouvelé l'histoire romaine. Les qualités ordinaires de Montesquieu, — perspicacité psychologique, généralisations précises, si l'on peut ainsi parler, et autant que peuvent être précises des généralisations, art de faire revivre des âmes et des caractères très différents des nôtres, ce qui est peut-être le plus difficile des
arts, — se retrouvent dans cette esquisse rapide et magistrale, et les qualités de style y sont supérieures à celles dont Montesquieu fait preuve en ses autres ouvrages. Ici, point d esprit, point d'épigrammes, point de boutades, point de curiosités presque inutiles et un peu frivoles; une gravité soutenue sans pesanteur et sans affectation, une vigueur et une solidité sans défaillances, un bas-relief antique aux lignes sobres, énergiques et élégantes, la perfection peut-être de la prose proprement française.
Ce grand homme, qui fut un bon homme au rapport de ses contemporains, simple, accueillant et enjoué, modeste, n'ayant pas en société ce grain de coquetterie qu'on surprend parfois dans ses ouvrages, aimant les maisons « où il s'en tirait avec son esprit de tous les jours », aimant surtout sa maison, ses bois, ses prairies, et ses beaux vignobles bordelais pour lesquels il avait une tendre sollicitude, épuisé, à ce qu'il dit, par son grand ouvrage, s'éteignit en lliio, satisfait de sa tâche, mais sans se douter peut-être que son livre était plus qu'un livre, était un grand acte historique qui devait descendre dans les faits, les modifier et y laisser pour un temps très long une profonde empreinte.
Voltaire. — Voltaire remplit le xvin0 siècle. Nous le plaçons ici comme à la date de sa pleine maturité, et parce que, pouvant raisonnablement commencer par lui encore la section suivante, on se trouvera l'avoir présenté ainsi, sans véritable interruption, dans toute sa suite. Il était né en 1G94 à Paris; fut très jeune mêlé au mouvement littéraire et à l'agitation mondaine; fit représenter à vingt-deux ans une tragédie qu'il avait commencé d'écrire à seize; fut mis à la Bastille au même âge pour des vers satiriques qu'il n'avait pas faits, mais qu'il était très naturel de lui attribuer; écrivit de vingt-deux à vingt-sept ans le poème épique qui devait donner à la France l'épopée qui lui manquait, ayant le bon sens du reste de le remanier et d'en relarder la publication jusqu'à ce que l'auteur eût atteint la trentaine; fut exilé à trente ans pour avoir ridiculisé un grand seigneur et avoir été bàlonné par la valetaille de ce gentilhomme. Et voilà une jeunesse qui promettait une vie active et
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accidentée. Elle le fui à souhait. Exilé en Angleterre, où il resta trois ans (1726-1729), Voltaire s'adonna à des études sérieuses, élargit son horizon, rentra en France en publiant la Ifenriade, qui eut un succès prodigieux, et en rapportant une provision d'idées philosophiques, littéraires et historiques et une nouvelle tournure d'esprit. La Henriade était plutôt une histoire en vers qu'un poème épique, et aussi bien Voltaire fut toujours surtout un historien; mais elle était intéressante, pleine d'idées justes et sages sur la tolérance, la liberté de penser, la douceur dans le gouvernement, et surtout absolument dans le goût de la génération la plus tine, la plus ingénieuse, la plus curieuse et la plus prosaïque qui ait été en France. Quelque temps après, par le Temple du Goût, il s'érigeait, sans pédantisme, en arbitre des choses littéraires et en successeur de Boileau. Possédé du démon du théâtre, comme d'ailleurs de tous les démons littéraires, mais plus particulièrement de celui-ci, il donnait avec un succès d'estime Brufus (1730), avec un succès éclatant Zaïre (1732), avec insuccès Adélaïde du (htesclin (1734), avec un magnifique retour de faveur Ahire (1736), Mêrope (1743). Il s'essayait dans la comédie, non sans esprit, non sans grâce, mais sans verve comique, par la Prude (1747), Nanine (1749) et quelques autres plus minces ouvrages. Le théâtre de Voltaire est fort intéressant à étudier. Il n'y faut chercher ni la profondeur psychologique de Racine, ni la puissance héroïque de Corneille, ni le style de l'un ou de l'autre. Mais une habileté d'agencement savant dans une parfaite clarté, du pathétique quelquefois, de l'éloquence souvent, des traits vigoureux qui s'enfoncent dans la mémoire, un sentiment vrai du spectacle, un effort souvent heureux pour varier les sujets, mettre à contribution l'histoire moderne, agrandir, comme on a dit spirituellement, la « géographie tragique », montrent dans Voltaire un homme au moins qui ne se trompait pas quand il se croyait né pour le théâtre, et que, si la postérité, qui n'admet que le sublime, peut le négliger, ses contemporains ont eu parfaitement raison d'applaudir.
Il n'oubliait pas du reste, avec Zaïre ou « l'américaine Alzire », qu'il était un penseur, et il donnait au public, sans compter
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l'Histoire de Charles XII (1731), les Lettres philosophiques sur l Angleterre (1734), qui sont tics espèces de Lettres persanes pour l'audace des idées, sans en avoir les agréments et la verve. 11 faisait paraître en 1737 ses, Discours sur l'homme, en vers, où il soulevait une fois de plus et remuait, souvent en très bon style, les problèmes de la destinée humaine et de la règle morale. Il commençait même, par Zadif/ (1738), cette série de conles et romans à tendances philosophiques, genre presque nouveau par la façon dont Voltaire l'a entendu, et qu'il devait cultiver assidûment plus tard. Tantôt en faveur à la cour, tan lot en disgrâce, aujourd'hui prié aux petits soupers de M",B de Pompadour et chargé d'écrire des divertissements pour le théâtre du roi, demain inquiété jusqu'à croire de sa sûreté de fuir au delà des frontières, il élait, pendant une période de honace, nommé de l'Académie française (1746). mais il vivait le plus souvent au château de Girey en Champagne, auprès «le M,,u du ChiUelel, à laquelle il avait donné le goût des poètes, sinon des vers, et qui lui avait donné le goût des mathématiques, de la physique, de la chimie et de la philosophie de Newton, si bien que le temps où il fut nommé de l'Académie française est celui où il communiquait par des mémoires de toutes sortes surtout avec l'Académie des sciences. — Il élait en pleine gloire comme en pleine maturité de son génie, peut-être en disposition d'achever sa vie avec plus de tranquillité qu'il ne l avait commencée, lorsqu'un coup imprévu le frappa, qui devait changer encore une fois le cours de son existence. En 1749, M™6 du Chalelet mourut subitement. Isolé, attristé, mal vu à Versailles à ce moment-là, sollicité depuis longtemps par Frédéric II de venir embellir la cour de Berlin, il se décida à quitter la France. — 1740 est une date très marquante de l'histoire littéraire de la France : Montesquieu vient d'achever son œuvre, Voltaire va partir pour Berlin, Y Knci/cfopêrlie va commencer sa publication, Rousseau surgit avec son Discours sur les lettres et les arts, premier manifeste de sa doctrine. Le siècle tourne, juste au milieu de sa carrière. Une nouvelle époque littéraire commence.
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///. — L'époque de Voltaire et de Rousseau
( ij5o-ijj8).
Voltaire après 1750. — Voltaire était parti pour Berlin tout plein d'espérances et d'illusions. Elles s'entretinrent quelque temps et se dissipèrent vite. Frédéric II était impérieux et Voltaire susceptible. On se brouilla. Voltaire revint en France en 1753, chercha pendant quelques années un lieu favorable à la retraite età l'indépendance et finit par se fixer àFerney en 1"60. Pendant son séjour en Prusse, il avait publié son Siècle de Louis XIV (1751) et les Annales de l'Empire. En 1756, il publia Y bissai sur les mœurs et l'esprit des nations. Les ouvrages d'histoire de Voltaire, d'abord, sont d'une lecture très agréable, comme tout ce qu'il a écrit, et ensuite sont ce qu'il a fait avec le plus de soin, de diligence, de conscience et de scrupule. Voltaire aimait les faits précis. Les erreurs historiques (de Montesquieu par exemple) le mettaient en colère autant qu'une injustice ou un acte d'intolérance. Chacun de ses ouvrages d'histoire a été refait vingt fois, avec une patience étonnante chez un pareil homme, un souci constant de réunir de nouveaux documents, de consulter de nouveaux textes et d'interroger de nouveaux témoins. Ils surprennent même les historiens modernes par la sûreté de l'information cl la perspicacité critique. Il faut remarquer du reste que Voltaire n'aime à faire que les histoires qu'on ne peut faire que sur les sources. Il n'a jamais écrit une histoire qui eût déjà été écrite. L'Histoire de Charles XII a été toute rédigée sur des pièces diplomatiques, des archives, des lettres, des récits de témoins oculaires. Le Siècle de Louis XI \', qu'il soit une histoire ou un panégyrique, question examinée dans tous les manuels d'histoire littéraire et qui nous parait assez oiseuse, est du moins une histoire prinerps, si l'on peut dire, faite pour la première fois, tellement pleine des échos directement recueillis par Voltaire, des papiers du temps immédiatement consultés par lui, des conversations avec les hommes de l'époque conservées par sa fidèle mémoire, qu'elle a la première des qua-
lités d une bonne histoire, à savoir qu'elle est vivante parce qu'elle semble avoir été vécue. Elle l'est si bien, et Voltaire se sent si bien vivre en effet dans l'époque de Louis XIV, qu'il ne manque jamais de placer comme instinctivement dans le « siècle de Louis le Grand » ses propres contemporains, pourvu qu'ils soient considérables : « On doit mettre cet ouvrage au rang des livres originaux qui ont illustré le siècle de Louis XIV. » Voilà ce qu'il dit de V Esprit des fois, paru en 1748. Pour lui le siècle de Louis XIV dure encore, tant il en est! A certains égards, c'est une vue très fausse; mais pour faire de l'époque de Louis XIV une histoire fraîche, pour ainsi dire, et dont on sente le plein contact, c'est une très bonne disposition ; c'est précisément celte histoire que Voltaire a faite.
h' Essai sur les tnœitrs est d'un tout autre genre, et ici Voltaire n'a pas craint d'abandonner son terrain ordinaire. Ce n'est pas l'histoire récente et explorée pour la première fois qu'il aborde ici : c'est l'histoire universelle, traitée, en conséquence, par grands tableaux et larges esquisses. Il n'y a réussi, à notre avis, que partiellement. Certains siècles, certaines époques au moins de l'histoire moderne, y sont résumées lumineusement et avec une grande sûreté; mais le sens de ce qui est très éloigné de l'auteur dans l'espace ou dans le temps lui manque par trop. Il ne connaît, il ne peut connaître ni une àme antique, ni une àme du moyen Age. Il est trop de son temps et trop satisfait d'en être pour respirer vraiment l'atmosphère d'un autre, et le vêtus fit (niitnus de Tite-Live est une transformation, nécessaire à l'historien, qui lui était interdite. Un autre reproche a pu lui être fait que nous ne lui ferons pas. Celte histoire universelle n'a pas de philosophie de l'histoire. Les grandes lois qui doivent régir impérieusement les faits n'y sont ni découvertes ni cherchées. Les grands événements y sont montrés comme sortant souvent de petites causes, ce qui est faire immense la part du hasard, ou comme nés de l'influence d'un grand homme, ce qui est encore donner le hasard comme gouvernant le monde, puisque la naissance d'un grand homme est encore un fait fortuit. Dans tout cela, rien de cette belle ordonnance d'un Bossuet ou «l'un Vico, où l'on voit l'histoire suivre un droit chemin