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L'EPOQUE DK VOLTAIRE ET UE ROUSSEAU TOI

qu'elle était prédestinée à parcourir et où elle ne pouvait pas ne point s'engager. Il est vrai. Mais c'est prudence de la part de Voltaire de n'avoir pas hasardé ces périlleux systèmes, et la philosophie de l'histoire, quand elle n'est pas une rhétorique, est une si aventureuse hypothèse que, sans nier ce qu'elle a de séduisant, on ne peut en vouloir à un homme de s'être gardé de ce qu'elle a de tentateur.

Voltaire poursuivait du reste toutes ses carrières à la fois. Dramatiste, il donnait en 17;k> VOrjdielin de la Chine; en 4 760. Tancrède;en 1763, Olympia', en 1764, Octave \ en 1767, les Sn/t/tes ; en 1770, SophonisOe; en 1773, les Lois de Minos; en 1778, Irène. Conteur, poussant dans la voie si brillamment ouverte par Zadiy, il écrivait Candide, Micronu-yas, Jenni, la Princesse de Bahylone, l'Ingénu, etc., sans compter de jolis contes en vers, plus courts, non moins charmants. Philosophe, il rédigeait le Dictionnaire philosophique, recueil d'impiétés frivoles, de pamphlets méchants et de dissertations pénétrantes et souvent profondes sur les plus hautes et les plus difficiles questions. Poète, sans parler de mille pièces de circonstance souvent ravissantes, il jetait sans compter des satires d'une finesse exquise, comme le Pauvre Diable, ou des épîtres gracieuses et spirituelles, comme YÊpitreà Horace ou YÈpitre à Boilean. Critique, il écrivait le Commentaire sur Corneille, un peu sévère, mais qui reste un des meilleurs ouvrages pour apprendre à avoir du goût, si cela s'apprend, et pour apprendre la vraie langue française si l'on lient encore à la savoir. Criminaliste, ou plutôt homme de bon sens réformateur d'une législation barbare, il accumulait les mémoires en faveur des La Barre, des Sirven, des Lally-Tollendal, des Calas, injustement condamnés sur des soupçons, des préjugés ou des rancunes. Et enfin il dictait à la volée ces lettres piquantes, gracieuses, bouffonnes, éloquentes, de tous les degrés et de tous les tons, toutes dans une langue admirable, dont le recueil est celte Correspondance en dix gros volumes qui suffirait à immortaliser un homme.

A quatre-vingt-quatre ans, après une telle vie, il devait mourir ou de vieillesse ou de fatigue. Il mourut d'une imprudence. 11 vint à Paris jouir de sa gloire. Le voyage, les émotions et les

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agitations «le Paris le tuèrent. Il expira sur son ancien champ de bataille, devenu champ de triomphe, le 30 mai MIS.

C'est une des plus prodigieuses activités intellectuelles qui aient existé. Son caractère, qui était infiniment au-dessous «le son génie, lui a fait quelque tort. Il fut susceptible, irascible, vindicatif, intraitable à l'égard de ses plus minces adversaires, trop trailahle à l'égard des puissants de ce monde. Il n'eut ni le courage ni la générosité qui lui étaient très faciles, son immense fortune lui ayant assuré de très bonne heure une parfaite indépendance. Cependant il avait de l'humanité, une pitié sincère pour les hommes foulés et meurtris et un véritable souci d'alléger leurs peines, dont il serait injuste de ne lui pas tenir compte. Ce serait lui ressembler que lui refuser toute qualité parce qu'on ne pense pas comme lui. Son intelligence lumineuse et prompte, encore que peu profonde, fait encore un singulier honneur à. l'humanité. Au point de vue littéraire, il ne faut pas oublier qu'a peu près seul, et en lotit cas seul de sa valeur, il a ramené son siècle, qui s'en éloignait, au culte des belles-lettres classiques et de la poésie telles qu'on les comprenait au xvne siècle. 11 fut le héraut convaincu et éclatant, cl autant qu'il put, le continuateur, non méprisable du reste, de l'école de 1GG0. Au point de vue philosophique, il n'a été que négateur, ou il a été très incertain et même contradictoire. 11 n'a laissé (pic des discussions, du reste très intéressantes. Aflirmatif et décidé seulement sur ce qu'il nie, il a repoussé de toutes ses forces l'idée de l'intervention du surnaturel dans le monde, l'idée du gouvernement du monde par Dieu, bref l'idée centrale de toutes les religions. L'abolition des religions a été sa pensée maîtresse. Bien des signes peuvent faire espérer, craindre ou prévoir, selon l'opinion dont on est, que l'avenir se rangera à cet égard du coté de Voltaire. Non pas que les religions doivent disparaître jamais; mais il est possible qu'elles deviennent l'entretien et la consolation d une minorité seulement parmi les hommes. Que l'avenir se range du coté de Voltaire, ce ne sera pas à dire qu'il lui donne raison. Une si immense dépression morale suivra nécessairement, quoi qu'on puisse dire, l'amoindrissement du sentiment religieux dans le

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monde, que, quelque progrès matériel que rhumanité puisse faire d'ailleurs, le règne posthume du « roi Voltaire » sera assurément une décadence. Quoi qu'il en soit, Voltaire reste un des plus éclatants esprits qui aient jamais éldoui le monde, et un des représentants les plus glorieux de la race française.

Diderot. — Denis Diderot, qu'on doit nommer avant Mousseau parce qu'il n'a pas été sans influence sur le philosophe genevois, déhutait à Paris, à la fois dans les lettres et dans les sciences, vers Mil}. Ses premiers ouvrages, Essai sur le mérite et la vertu, Pensées philosophiques, étaient d'un écolier intelligent qui cherche sa voie. La Lettre sur fes aveu y les, déjà toute pleine de la philosophie sensualisle qui devait être le fond de la pensée de Diderot, fit emprisonner son auteur au donjon de Vincennes. C'était en ce temps-là le présage et déjà la consécration du succès. Presque aussitôt commença l'œuvre immense de l'Encyclopédie, entreprise par d'Alembert et Diderot, continuée par Diderot seul entouré de collaborateurs jusqu'en 1712. Tout au travers de cette entreprise formidable, Diderot trouvait le moyen d'écrire vingt grands ouvrages, très mêlés, très inégaux, tous d'un grand intérêt : Jacques le fataliste, roman philosophique inspiré de Sterne; le Xeveu de Hameau, portrait mêlé d'anecdotes et de dissertations d'une verve magnifique;/'! Religieuse, roman à tendances irréligieuses ; le Iléoe de d'Alemhert, fantaisie philosophique brillante, profonde et ordurière, dont on peut dire ce que La Bruyère disait énergiquement de Rabelais; le Supplément au voyage de Houyainiille, paradoxe brutal et séduisant sur l'excellence de l'homme livré à ses purs instincts; Y Essai sur la vie de Sênèque et sur les règnes de Claude et Néron ; les Salons, entretiens curieux, amusants et non sans profondeur, sur les choses de la peinture et «le l'art en général; le Eils naturel, le Père de famille, Est-il bon? est-il méchant? essais dramatiques fort ennuyeux, mais qui étaient pour Diderot un prétexte à philosopher sur l'art dramatique et à recommander la substitution du drame réaliste à la tragédie et à la comédie. Ajoutez les Lettres à mademoiselle Volland, que Diderot écrivait au jour le jour sur sa vie, sur ses idées, sur ses projets et sur tous les

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sujets possibles et qui sont ce qu'il a fait de meilleur, parce que plus en écrivant il se rapproche de la conversation abandonnée, plus il a de charmes.

A considérer Diderot mémo en dehors de l'Encyclopédie, dont nous parlerons à part, il a été un des hommes qui ont remué le plus «l'idées. Sensualiste, naturaliste et Ton peut dire matérialiste sans lui faire tort, il a été le plus hardi des philosophes du xvmp siècle dans le sens antireligieux, à étonner et à blesser Voltaire lui-même. Très préoccupé de sciences et s'y connaissant, il a eu souvent des intuitions rapides qui ont devancé de près d'un siècle les découvertes ou les systèmes de la science moderne. Esprit bouillonnant et fumeux, il a roulé pèle-mêle des flammes, des clartés et des scories. Écrivain prodigieusement inéual, il a des pages obscures, des pages déclamatoires et des pages d une incomparable éloquence. C'est le plus grand esprit mal équilibré que nous ayons dans toute l'histoire de la pensée française.

L'Encyclopédie. — \À Encyclopédie, dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, devait, comme le disait la Préface, « rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre, et en exposer le système général... afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont et que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux ». L'Introduction, qui était tout un livre, avaitété écrite par d'AIemberl. Ce même savant se réserva la direction de la partie mathématique et physique. Diderot avait la direction de tout le reste et écrivait lui-môme les articles concernant la philosophie et tous les arts et métiers. Un peuple de collaborateurs fut appelé à prendre part à la tâche. Marmontel eut la partie proprement littéraire, d'où il tira plus tard ses Éléments tle littérature; Voltaire, Montesquieu, Buflbn collaborèrent. Citons encore Duclos, Condillac, Mably, Uelvétius, d'Holbach, Beauzée, Dumarsais, Morellet, Turgot, Necker. Les deux premiers volumes parurent en 1751. Aussitôt la publication fut suspendue par ordre supérieur (1752). Elle reprit l'année suivante et se continua jusqu'en 1757. Il y eut alors une nouvelle suspen-

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sion par arrêt du Parlement. Autorisée de nouveau en 1765, l' Encyclopédie continua à paraître sous la direction du seul Diderot, d'Alembert s'en étant retiré pour différentes raisons, dont la principale était un grand souci de sa tranquillité. Elle fut achevée en 1773, mais il parut encore des Suppléments en 1777 et des Tables en 1780. — Il est inutile de dire que Y Encyclopédie est une œuvre très inégale, puisque tous les ouvrages de ce genre le sont nécessairement; mais elle l'est aussi peu qu'il est possible, et certaines parties, comme abondance de renseignements et clarté d'exposition, sont de premier ordre. Ses tendances sont « philosophiques », comme on disait alors, c'està-dire exclusives d'esprit religieux; mais le matérialisme du directeur y est très soigneusement réprimé, et ce qui y est suggéré est à peu près un déisme sans théologie et sans théodicée, et une morale naturelle sans trop de naturalisme. En politique, Y Encyclopédie est, à peu près aussi, ce qu'on a appelé plus tard libérale, c'est-à-dire monarchique et ennemie du despotisme sous toutes ses formes. En littérature, sous l'influence de Marmontel, élève de Voltaire, et grâce à la tolérance, sur ce point, de Diderot, elle est très conservatrice et traditionnelle, et il est assez piquant d'y voir combattues les idées qui étaient chères à son directeur. A tout prendre, la vulgarisation philosophique dont Y Encyclopédie était l'organe fut très anodine, et partisans et adversaires durent lire un peu entre les lignes pour se délecter ou s'indigner. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire est beaucoup plus audacieux, sans parler des livres d'IIclvétius et de d'Holbach. Ce que Y Encyclopédie, et en cela elle fut excellente, a surtout dû exciter, c'est la curiosité pour les faits, scientifiques, techniques, naturels, historiques, ethnographiques, etc. A cet égard, encore que ces sortes d'influences soient difficiles à mesurer, on peut s'aventurer à croire que le goût du fait et par suite la tournure de plus en plus scientifique, antimétaphysique et antidéclamatoire qu'a prise l'esprit moderne remonte à Y Encyclopédie comme à son origine, la plus claire du moins et la plus saisissable. Buffon et Y Encyclopédie sont les deux grandes sources de l'esprit scientifique moderne, qui existait sans doute avant eux, mais chez des savants isolés ou dans

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«les groupes et compagnies de savants, non pas à l'état de tendances générales des intelligences.

Buffon. — Lcclercq, comte de Buflbn par anoblissement, se livra des sa jeunesse, c'est-à-dire depuis l'année 1735 environ, aux travaux de mathématiques et d'histoire naturelle. Il voyagea, observa, compléta ses connaissances: en 1739, Agé de trente-deux ans, il fut nommé membre de l'Académie des sciences et intendant du Jardin du roi, qu'on a nommé depuis Jardin des plantes, pour le distinguer sans doute des autres jardins, et à parlir de ce moment se livra sans interruption jusqu'à sa mort à la rédaction d'une vaste Histoire naturelle. Il eut un grand nombre de collaborateurs mais rédigea à lui seul les parties de son œuvre auxquelles il tenait le plus : la Théorie de la terre, VUisloire naturelle de l'homme, les Époques de lu nature, la Minéralogie. Ce grand travail, laissé inachevé, l'occupa toute sa vie. Le dernier volume même ne parut qu'en 178J). un an après sa mort.

C'est la plus grande œuvre scientifique qui ait été faite en France et en même temps c'est une œuvre littéraire et une œuvre morale. Le style, admirable d'élévation soutenue et de grandeur simple quand c'est Buflbn qui tient la plume, un peu emphatique et maniéré quand il se contente de remanier, peutêtre insuffisamment, la rédaction de ses collaborateurs, est toujours d'une haute qualité, et dans certaines parties, comme les h'/HHfues de ta Nature, le mouvement tranquille et puissant, le déroulement ample et magnifique des tableaux font de ce livre de science un poème imposant et majestueux. A ce titre Buflbn est un grand poète dans un siècle qui n'avait pas jusqu'alors connu la poésie, une manière de Lucrèce en prose qui a donné à André Chénier l'idée et l'ambition d'être un Lucrèce en vers, le plus puissant excitateur, plus même que Rousseau, du sentiment de la nature, qui dormait un peu chez nos pères du xvur siècle.

Comme moraliste (car Buflbn l'a été dans ses chapitres sur l'histoire naturelle de l'homme), par le haut rang qu'il donne

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