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et main lient à l'homme dans la nature, par le Imt élevé qu'il lui assigne, Buflbn, sans être doué do sentiments religieux, se sépare nettement de la majorité des philosophes du xvm° siècle. Il a une sorte de spiritualisme naturel, spiritualisme sans métaphysique, que les philosophes auront à discuter, mais qui le met à part dans le siècle. Autant certains penseurs aux prétentions scientifiques ont tendance autour de lui à rapprocher l'homme de la nature, c'esl-à-dire de l'animalité, et à le réduire à ses seuls instincts, autant Buffbn lui montre que son vrai destin est de s'éloigner de l'animalité, c'est-à-dire de toute la nature qui n'est pas lui. Profondément « intellectualiste », comme on dit de nos jours, il fait de la pensée le but et aussi le bonheur de l'homme, l'assurant que c'est là le fonds qui manque le moins et le seul fonds qui ne manque pas. Le sensualisme, en prenant ce mot au sens moral, n'a pas eu plus grand adversaire ni plus hautain contempteur. Ces leçons, trop oubliées, reprises presque textuellement par notre grand Auguste Comte, mettent Bufton au rang des philosophes comme il est au rang des plus grands savants, au rang des plus grands écrivains, et, pour faire court, au rang des plus grands esprits.
Rousseau. — Enfin Jean-Jacques Housseau parut, et ce fut décidément le point de départ d'une ère nouvelle. Il était de Genève, né en 1712, dans la classe ouvrière, n'avait fait que les études qu'il avait eu la fantaisie de faire par lui-même, avait eu une jeunesse d'aventurier, très accidentée, qu'on trouvera dans toutes les histoires de la littérature et qu'on fera mieux de lire dans ses propres Confessions, et vers quarante ans n'avait rien produit que quelques livrets d'opéra. Il était à Paris à cette époque, lié avec Béaumur, Fontanelle, La Popelinière, fermier général, Grimm, d'Holbach, Diderot. Il vivait péniblement en copiant de la musique. Un jour qu'il allait voir Diderot, enfermé au donjon de Vincennes, il lut dans le Mercure que l'Académie de Dijon mettait au concours cette question : « Si le rétablissement des sciences et des lettres a contribué à corrompre ou a épurer les mœurs. » II causa de ce sujet avec Diderot. Fut-ce Diderot ou lui-même qui eut l'idée de répondre à celte question par le paradoxe et de soutenir que les lettres et les arts avaient
dépravé l'humanité? La question, après beaucoup de textes invoqués et de controverses, reste obscure. Il faut remarquer du reste que l'Académie de Dijon elle-même sollicitait un peu à répondre par une accusation contre les lettres. Poser la question, c'était inviter à examiner de près l'opinion universellement admise et à se demander si elle était aussi fondée qu'elle paraissait l'être. Toujours est-il que ce fut pour Rousseau comme une illumination. Le fond obscur de sa pensée lui fut révélé. Il aperçut clairement ce qui s'agitait sourdement jusqu'alors dans son esprit : il n'aimait pas la civilisation, le inonde, la société, les compagnies ni même les villes. Il avait au fond de lui le rôve d'une Arcadie paisible, simple, affectueuse, aux plaisirs humbles. C'était l'invention des lettres, des arts fastueux, des plaisirs prétendus délicats qui avait écarté l'humanité de cet état heureux et vertueux. C'était le procès à toute la civilisation qu'il fallait faire. Un Fénelon plébéien, véhément et déclamateur dormait dans Rousseau, et se réveilla. Dès lors, sa voie fut tracée, il ne la quitta plus, et y courut d'un pas rapide.
Il écrivit d'abord le mémoire pour l'Académie de Dijon qui, du reste, est très faible, mais qui a la valeur d'un premier manifeste. C'est le Discours sur les lettres et les arts (1750). Élargissant la question, il donne, en 17o5, son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Là il cherchait à marquer le moment précis où l'humanité s'était trompée. C'était le jour où elle avait quitté la vie patriarcale, la vie par tribus dans chacune desquelles les biens sont en commun, l'aisance générale, la richesse inconnue, les luxueux plaisirs, les arts et les vices insoupçonnés. C'est ce qu'il appelle Y « état de nature ». mot très souvent mal compris, par lequel Rousseau n'entend nullement l'état sauvage, mais plutôt l'état mi-pastoral mi-agricole, l'état rustique rudimenlaire, l'état qui exclut les grandes nations, les grandes villes et la propriété, et qu'il appelle l'état de nature non pas parce qu'il le croit l'état primitif, mais parce qu'il le juge l'état le plus naturel à l'homme. A cet état il veut ramener l'humanité.
C'est à ce but qu'il tend dans sa lettre à d'Alemberl sur les
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sprchiclrs (H58), ouvrage contre la comédie d'abord, considérée comme la manifestation la plus brillante et la plus corruptrice de l'état de société, contre toute la vie urbaine, ensuite, et tout ce qui est urbanité et tout ce qui est civilisation.
C'est aux mômes tendances qu'il obéit dans son grand roman la Xouvelfa Ilrloïsp (1160). louchant du reste, brillant et charmant au travers de toutes sortes de déclamations, mais où ce que veut Rousseau surtout, c'est faire prévaloir la vie sentimentale sur la vie rationnelle. Comme les hommes se sont trompés en cessant d'être simples dans leur manière de vivre, ils se sont trompés aussi en cessant d'être simples dans leur manière de penser. L'homme qui pense subtilement est un animal dépravé. Il faut sentir plutôt que penser, se laisser aller au mouvement naturel du cœur, à la sensibilité, à la passion tendre, aux larmes de la pitié, de la reconnaissance, de l'amour. C'est le cœur qui ne trompe pas. La vie sentimentale, c'est 1' « état de nature » de l'àme. L'effet de ces nouveautés fut prodigieux : le siècle avait besoin de se détendre. Il était depuis soixante ans spirituel, subtil, raisonneur et sec. Il n'avait pas depuis soixante ans un poète, un orateur, un romancier qui eût remué le cœur et fait couler des larmes douces; car La Chaussée auprès de Rousseau n'est qu'un imbécile, et l'abbé Prévost n'a que trente pages touchantes. On avait comme désappris la passion; on n'avait que des goûts et des fantaisies. L'enfant câlin, rêveur, passionné, aventureux et qui aime à être caressé, qui est toujours au fond de l'homme, sortit soudain, sous celle caresse, «le l'ombre où on l'avait refoulé. 11 se livra impétueusement à l'enchanteur. Les femmes frémirent d'un transport comme voluptueux. Les hommes suivent toujours les femmes. Le siècle fut conquis. Rousseau devint une espèce de mage dont on attendait, réclamait, écoutait les paroles comme des oracles.
Il poursuivit par un livre sur l'éducation, Emile (1762), qui est la nouveauté la plus radicale de toute son œuvre ; car il enseigne surtout à ne pas enseigner. Si l'homme était bon, en elîet, et si la société et la civilisation l'ont gâté, il faut surtout le préserver du contact de ce que société et civilisation ont laissé derrière elles, et l'empêcher d'apprendre ce qu'elles ont
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inventé. Contenlez-vous donc de le laisser penser et surtout sentir par lui-môme, et aidez-le seulement à penser et à sentir selon son impulsion. Aidez seulement son initiative. Ainsi vous ferez de lui, ou plutôt il fera de lui, sous votre surveillance attentive et affectueuse, l'homme d'autrefois, l'homme libre sain et pur, fort par conséquent pour toutes les taches, surtout ouvert à toutes les passions naturelles, c'est-à-dire bonnes. Ce livre chimérique, excellent pourtant comme réaction contre l'éducation impérieuse et despotique qui ne laissait à l'enfant aucune démarche spontanée dans le développement de son esprit, fut accueilli avec enthousiasme et s'impose encore aux méditations des hommes les moins aventureux.
La môme année parut le Contrat social, c'est-à-dire la Politique de Jean-Jacques Rousseau. Hien n'était plus difficile pour Housseau que d'ajuster une politique quelconque à l'ensemble de ses idées; car elles vont toutes à l'absence d'organisation sociale. L'invention sociale est la négation même, non seulement de l'état de nature dans le sens courant du mot. mais même de l'état de nature comme Housseau le concevait. L'individualisme radical, l'autonomie individuelle, l'indépendance de l'homme à rencontre de toute association, de toute tradition et même de toute pensée commune, la raison étant un effort des hommes pour penser tous la même chose, et le sentiment étant au contraire ce qu'il y a de plus individuel et personnel, tout cela est le fond même et l'essence de la pensée, de la doctrine, de la conviction et de la passion de Rousseau. Et tout cela est antisocial par définition. L'homme libre et passionnément libre n'est pas sociable. Rousseau devait, en fait d'organisation sociale, penser qu'il ne doit pas y en avoir. — Mais il faut qu'il y en ait une, au moins provisoire, dans l'état actuel des choses, et Rousseau a toujours dit, ou quelquefois, qu'on « ne remonte pas vers les temps d'innocence et d'égalité » et que tout ce que l'on peut faire « est d'arrêter le progrès des peuples vers fa perfection de la société et la détérioration de l'espèce ». Soit; mais alors, s'il faut une organisation sociale, et s'il la faut de telle nature qu'elle retarde au moins « la perfection de la société », à savoir l'omnipotence sociale, la possession absolue de l'individu par l'Étal.