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L'ÉPOQUE DE VOLTAIRE ET DE ROUSSEAU

faisons-en une qui garantisse autant que possible l'indépendance individuelle, l'autonomie de chaque moi, la possession de l'homme par lui-même. Or c'est, dans le Contrat social, une société « parfaite », une société omnipotente, une société où l'homme est garrotté et emmuré, opprimé jusque dans ses opinions philosophiques et 'croyances religieuses, que Rousseau a constituée, recommandée et exaltée. La contradiction m'étonne; le lien entre le Contrat social et les autres ouvrages de Rousseau m'échappe. D'autres le voient et le montrent; mais je ne réussis pas à les comprendre. Le Contrat social est quelque chose, — il y a à peine exagération dans les termes, — comme un traité de l'Etat despote, écrit par un anarchiste. 11 part de cette idée que les hommes « nés libres » ont fait aliénation de leur liberté entre les mains de la communauté pour pouvoir vivre tranquilles; à partir de ce moment la communauté a tous les droits. Ce qu'elle décide, à la pluralité des voix, est la loi civile, la loi politique, la loi morale et la loi religieuse. Nous devons faire ce qu'elle ordonne, vivre comme elle vit, croire ce qu'elle croit. En d'autres termes, les àmessont supprimées; il n'y a plus qu'une àme sociale. Dans une pareille société il n'y a un peu de bien-être intellectuel, moral et même physique que pour ceux qui ont la chance de penser comme tout le monde, de raisonner comme le premier venu et de sentir comme n'importe qui. L'homme qui serait le plus malheureux, le plus étouffé, le plus opprimé, et qui pourrait le moins vivre dans la société rêvée par Rousseau, c'est Rousseau. Il sera toujours difficile à expliquer pourquoi Rousseau a écrit ce livre-là.

Peut-être, comme il arrive aux plus grands génies, Rousseau a-t-il fait cette œuvre sans en bien voir les conséquences. En remplaçant le despotisme d'un seul par le despotisme de la majorité, il a cru être libéral, comme en son fond et de toute son àme il l'était. Le despotisme qu'on sent, c'est le despotisme dont on souffre. On souffrait alors de la monarchie. Rousseau a pu croire que la volonté de la foule serait moins capricieuse, moins despotique et plus raisonnable que la volonté d'un roi, et il a donné pour une œuvre de liberté la théorie d'un autre absolutisme que celui qu'il connaissait. Cela fait

songer à l'épigraphe du premier livre qu'il ait écrit : Decipimur s pce ie récit.

Son œuvre était achevée : sociologie générale, critique de la civilisation, critique de la raison et apothéose du sentiment, pédagogie, politique, il avait parcouru tout le cercle des investigations essentielles. Il dit encore un mot, un peu vague, mais éloquent et touchant, sur la religion telle qu'il l'entendait, c'està-dire sur le sentiment religieux remplaçant les religions dogmatiques dans la Profession de foi du vicaire savoyard, puis ne s'occupa plus que d'œuvres autobiographiques. Il s'écoula vivre et épancha ses sentiments intimes dans les Jlëveries d'un promeneur sol ilaire; raconta sa vie dans les Confessions, la plus charmante en môme temps que la plus risquée et quelquefois la plus irritante de ses œuvres, comme il arrive à ceux qui. après s'être adorés et s'adorant encore, font eux-mêmes leur service divin; se discuta lui-même pour faire son apologie dans liousseau, juge de Jean-Jacques, dont le titre même, en son orgueil naïf, rappelle l'épigramme de Voltaire sur « l'estime que le comte de Bussy professait pour Rabulin ».

Il mourut la même année que Voltaire (4778), d'une mort restée mystérieuse, comme toute sa vie avait eu quelque chose d'aventureux, de tourmenté cl de tragique. Son influence fut prodigieuse. Ce n'est rien de dire, comme il est incontestable, que sa trace est marquée profondément dans la Révolution française : il faut ajouter que tout le xix* siècle est mêlé, pénétré, encombré, si l'on veut, de sa pensée. Sensibilité et imagination, c'est tout le romantisme, et c'est Rousseau qui a retrouvé les sources de l'imagination et de la sensibilité; sentiment de la nature, c'est, même en dehors de l'école romantique, le tour d'esprit, ou, si l'on veut, l'affectation la plus répandue dans le siècle qui va finir, et c'est Rousseau qui l'a fait renaître parmi nous. Esprit romanesque, plus encore, habitude de chercher dans les romans l'inspiration morale et pour ainsi dire la « direction » que l'on cherchait autrefois au pied des autels, cela date de la Nouvelle Héloïse, et dure encore. Toutes les racines du socialisme et l'on peut dire le socialisme tout entier est dans le Discours de /' inégalité parmi les hommes. Toutes les

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rêveries anarchiques d'une part, et d'autre part toutes les tendances anti-intellectualistes, malaises d'une société trop compliquée qui gémit sous le poids d'elle-même et d'une civilisation surmenée qui voudrait se ramener à un état plus instinctif ou au moins plus simple : cela est le fond môme de tout ce que Rousseau a écrit et est répandu comme une subtile essence exactement dans toutes les lignes qui sont parties de sa main. On peut dire brièvement que tout ce qui, au xixe siècle, n'est pas traditionnel, est du Rousseau. Tout esprit novateur en notre âge, jusqu'aux tout derniers venus, ou a pensé par lui, ou l'a repense inconsciemment, ou l'a suivi, ou l'a rencontré. Le génie luimême n'a pas droit de maîtrise sur la pensée des hommes, et personne n'est obligé d'acquiescer aux opinions de Jean-Jacques Rousseau; mais tout le monde doit reconnaître qu'il y a là une force immense, qui a si profondément remué le monde des idées et des sentiments qu'elle a modifié même le monde des faits.

Auteurs divers. — Après des noms comme ceux de Voltaire, Bu flou, Diderot, Rousseau, nous n'avons que quelques mots à ajouter pour compléter le tableau de l'histoire littéraire de 1750 à 1778. Il faut connaître Grimm, spirituel Allemand, qui fit, de 1752 à 1790, pour quelques princes étrangers, une Correspondance sensée, spirituelle, savante, infiniment instructive pour eux et pour nous. Il faut nommer ilelvétius et d'Holbach, radicaux un peu bornés de l'école philosophique et qui, le premier dans son livre do Y Esprit (1758), le second dans son livre sur le Système de la nature (1770), mettaient en formules claires le matérialisme et l'athéisme mondains de l'époque.

Il faut mentionner avec plus de respect Condillac, philosophe sérieux, au moins, très consciencieux et très grave, passionné non seulement pour la vérité mais encore pour l'exactitude, et qui, dans son Traité des sensations (1764), avec une clarté admirable, réduisait toute la science de l'homme à la connaissance des sensations transformées, modifiées et développées par une sorte de mécanisme qui leur serait propre, fondant ainsi une école philosophique qui a dominé en France, au moins dans l'enseignement, jusque vers 1815.

Les historiens sont peu nombreux. Cependant Kaynal, aidé par Diderot, donnait la brillante Histoire philosophique des fleuri Indes (1770 ; les moines bénédictins (Mabillon, Monlfaucon. Sainte-Marthe, Dom Hivet, Dom Dautine, Dom Calmet) publiaient de vastes travaux d'érudition, dont les principaux sont la Gallm christ iann (histoire ecclésiastique de la France), VArt de vérifier les dates, Y Histoire universelle sacrée et profane et surtout la colossale Histoire littéraire de la France.

Le théâtre, en dehors de Voltaire, n'était guère illustré qui; par l'aimable et spirituel Favart, auteur d'une foule d'opéras comiques et d'une jolie comédie : Les trois Sultanes (iltii); et par Sedaine, l'ami de Diderot, l'ignorant original, ingénu et spirituel, à qui Voltaire disait : « C'est donc vous qui ne volez rien à personne », et qui répondait : « Je n'eu suis pas plus riche. * Il mettait une sensibilité vraie et un pathétique naturel dans beaucoup de grâce et de finesse et composait de tout cela des comédies romanesques qui faisaient pleurer et sourire tout le monde, surtout Diderot, et dont les plus célèbres sont le Philosojdie sans le saroir (17G5) et la Gayenre imprévue (1768).

Un poète satirique, qui fut poète lyrique un jour, avait um; certaine notoriété, Gilbert, l'ennemi de tous les philosophes cl assez heureux à en donner quelques définitions concises et méchantes. Son ode sur sa propre agonie (1780) est vraiment belle et est restée dans les mémoires.

Marmontel, après quelques essais dans le romanesque, comme liêlisaire et tes Incas, et dans le dramatique, comme Cléojuitre cl les Hcraclides, chutes retentissantes, était devenu critique, comme nous le savons par sa collaboration à YEneyclopédie, et donnait des Éléments de littérature qui sont très dignes encore d'être lus. 11 terminait sa vie, comme la plupart des littérateurs, par la rédaction de ses Mémoires, qui sont charmants, surtout dans la partie relative à l'enfance de l'auteur, comme la plupart des mémoires.

D'Alembert appartient plutôt à l'histoire des sciences qu'à l'histoire littéraire. Cependant, ce savant mathématicien, « qui se crut un grand homme et fit une préface », comme disait celle mauvaise langue de Gilbert, a écrit, en effet, une préface qui

LA PIN M" XVIIIe SIÈCLK 71."»

est un livre : le Discours préliminaire de I Encyclopédie. Une classification, ou plutôt trois ou quatre classifications différentes des sciences, toutes un peu arbilaires, quelques pages sobrement et fortement écrites sur le mécanisme de l'esprit humain, un tableau assez fermement tracé de l'évolution de la pensée française depuis la Renaissance jusqu'au milieu du xvnf siècle, recommandent encore cet ouvrage, qui fit grand bruit en sa nouveauté, à l'attention de la postérité. La correspondance de d'Alemberl avec Frédéric II et avec Voltaire, qui a été imprimée, nous le montre comme un homme très sensé, très froid, très judicieux, de bonne tenue morale et de bon conseil.

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