IV. — La fin du XVIIIe siècle
La fin du xviu0 siècle a vu une renaissance éphémère de la poésie et du théâtre, et les premières approches du grand mouvement oratoire qui devait marquer d'une manière si éclatanle l'époque de la Révolution française. Dans ces différentes expressions, toutes nouvelles, du génie français, on peut voir ça et là, très apparentes, les traces de l'influence de Jean- Jacques Rousseau'.
Les poètes. — Rousseau avait appris aux Français à aimer la nature. Ils l'aimèrent un peu gauchement, d'abord, comme qui s'essaye, mais ils la chantèrent. Les Saisons de Sainl- Lambert, qui sont de 17G9, n'auraient jamais paru avant la Nouvelle llélolse. Roucher, en 1779, écrivait les Mois, poème didactique assez monotone, mais dont quelques passages sont d'un peintre et d'un poète. Delille publiait, dès 1782, son poème des Jardins. Léonard, dans ses Idylles morales et ses Saisons, avec une singulière vigueur quelquefois et une véritable émotion, décrivait des paysages de montagnes, chose
I. C.c n'est i|iie pan e <|u'il y aurait eu à cela, peut-être, un peu d'alTeclation de symétrie, que nous n'avons pas intitulé l'époque île 1 "30 à 1730 : Kpoque de Voltaire; relie île I7.">0 à I77S : Kpoque «le Voltaire et Rousseau; celle de 177s a I7SK : Kpoque de Rousseau.
absolument inconnue en vers avant lui, en prose avant Rousseau. Enfin, vers 1785, André Chénier se révélait, et c'était un grand poète.
Plusieurs sources, en quelque sorte, coulent vers lui et s'y réunissent. Par son adoration de l'antiquité grecque et de nos auteurs du xvic siècle, il est comme un homme de la Pléiade et en môme temps un contemporain de ce petit groupe d'hellénistes (Barthélémy, Choiscul-Gouffier, Guys, Brunck, Winckelmann) qui rendaient «à l'Europe le goût de la Grèce vers 1780. Par sa manière de sentir, d'aimer et de parler d'amour, il est un homme du xvnr siècle et d'avant Housseau, un Gentil-Bernard très supérieur. Par sa philosophie et ses essais de poésie philosophique, il est un disciple à la fois de Lucrèce et de Buflbn. S'il est si complexe, c'est qu'il avait beaucoup de génie et est mort très jeune, avant le temps où une de ses tendances et une de ses aptitudes l'aurait emporté et eût jeté les autres dans l'ombre de manière à paraître le constituer tout entier. Tel qu'il est, c'est un poète très brillant, quelquefois touchant, quelquefois capable de cette éloquence entlammée qui est le lyrisme même, ou qui en approche. Ses Idylles sont agréables, sa Jeune captive, trop vantée, est attendrissante, et ses ïambes sonl parmi les pages les plus ardentes, les plus passionnées, les plus vibrantes de toute la poésie française. C'était bien une résurrection de la poésie qui se faisait avec lui. Il fut victime, comme on sait, de la Révolution.
Elle en eut une autre moins illustre dans Florian, qui mourut de l'effroi et de la tristesse qu'elle lui inspira. Cet aimable nourrisson de Voltaire, tin, gracieux et gai, avait fait des romans poétiques qui eurent du succès et qui nous paraissent assez fades (Gonzaloe de Cordoue, Nu ma Pomjnlius), quelques contes en vers et des Fables très spirituelles, d'un joli tour, qui rappellent, avec plus de simplicité, celles de La Motte. Les enfants les goûtent plus que celles de La Fontaine : d'où il no faut rien conclure, sinon que La Fontaine n'a jamais écrit pour les enfants.
Le théâtre. — Le théâtre reprenait, lui aussi, vigueur et éclat. Il n'y a pas à parler beaucoup de la tragédie, quoique le
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nom de Ducis se rencontre dès celte époque et quoique La Harpe ait essayé de faire applaudir les Darmêvides en 1778 et réussi à faire écouter Ph iloclète en 1783; mais la comédie était souvent bonne et quelquefois remarquable. Sedaine continuait avec honneur. Gollin d'IIarleville commençait avec éclat. Son Inconstant, en 1786, son Optimiste en 1788, ses Châteaux en Espagne en 1789, son Vieux Célibataire en 1792 sont des pièces sans grande profondeur, mais pleines de jolies observations superficielles, ingénieusement conduites et écrites en vers aisés. Gollin d'IIarleville n'est pas un héritier de Molière, il n'est pas un successeur de Regnard, mais il est une seconde épreuve très bien venue de Destouches.
Quant à Beaumarchais, c'est un grand comique. Son Barbier de Séoille, en 1775, fut une révélation. Rien n'était très nouveau dans l'intrigue et encore moins dans les personnages, mais l'art du dialogue comique était retrouvé, et c'est au moins la moitié «lu mérite d une comédie. L'auteur pétillait d esprit et faisait parler ses personnages à la fois selon leur caractère, ce qui est quelque chose, et comme on doit parler au théâtre, ce qui est beaucoup plus. Depuis Regnard aucun comique, et du resle aucun tragique non plus, n'avait eu ce talent-là. Ces mêmes qualités se retrouvèrent dans le Mariage de Figaro (1784), avec une audace de satire politique et de revendications sociales qui furent loin de nuire au succès, et qui y ont aidé même depuis. Des procès très embrouillés qu'il avait eus lui furent l'occasion «le publier des Mémoires justificatifs qui sont des satires bouffonnes, éloquentes et atroces (1775-1787) et qui ajoutèrent encore à sa réputation de redoutable homme d'esprit. Il avait pour le drame larmoyant une tendresse qui étonne de lui, mais qui était profonde, puisque, après ses succès dans le comique, c'est à la tragédie bourgeoise qu'il revint par la Mère coupable (1792), où il n'y a aucune espèce de talent. Il traversa d'une manière assez accidentée la Révolution et mourut obscurément en 1799. Il avait comme élcclrisé le théâtre. On n'osa plus être lent après lui, et la ois comicay au moins apparente, fut désormais exigée par les spectateurs. A cet égard, tout le théâtre comique moderne procède de Beaumarchais.
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Les prosateurs. — Un historien archéologue très savant, très ingénieux, contribua plus que personne à cette petite renaissance d'hellénisme dont nous avons parlé plus haut. L'abbé Barlhélemv avait, dès son adolescence, étudié les langues orientales chez les lazaristes de Marseille, et fut, très jeune encore, un des bons érudils de l'Europe. Il reconstitua et enrichit le cabinet des médailles et, dès 1745, c'est-à-dire à trente uns, membre de l'Académie des inscriptions, il fut un des plus zélés aux travaux de celle compagnie. On a de lui des mémoires sur les monuments phéniciens, sur la Palestine, sur les inscriptions grecques. 11 fut nommé de l'Académie française en 1789, en considération d'un ouvrage savant auquel il avait donné très diligemment, et peut-être trop, une forme littéraire. C'est le Voyage du jeune Anacharsis eu Grèce vers le milieu du IV9 siècle, paru en 1788. La vogue de cet ouvrage fut immense; elle a duré à peu près un siècle. Elle est très méritée. L érudition très sûre, le goût juste, une résurrection complète de la Grèce en ses mœurs, en ses institutions, en ses monuments, en ses idées, font de ce livre, même aujourd'hui qu'il est dépassé, une œuvre extrêmement instructive, et la forme île roman que l'auteur lui a donnée, malgré les inconvénients inévitables de celle manière, ne laisse pas d'en rendre la lecture beaucoup plus attrayante. Un peu de coquetterie dans les procédés ingénieux d'exposition, des idées du xvm" siècle un peu trop souvent prêtées aux Grecs anciens, malgré la très grande conscience de l'auteur, ne sont que des taches assez légères. Le Fonlenelle de l'érudition ferme agréablement ce siècle que Uontenelle avail ouvert.
L'éloquence, qui avait été inconnue «lu xviii" siècle jusqu'à Rousseau, et qui allait êlre une des gloires cl un des fléaux de l'âge suivant, commençait à se montrer dans les livres avant de se montrer à la tribune. Mably, élève passionné de Rousseau, et poussant plus loin que lui les idées de réformation sociale, prêchait non sans chaleur et élévation de style l'abolition de la propriété et l'égalité absolue dans ses nombreux ouvrages : Entretiens de Phoeion sur les rapports de la morale et de ht politique; De la législation, observations sur le t/ouveme-
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ment et les lois des Ftats-f'nis d'Amerit/ue. Il mourut (1785) quelques années avant la Révolution, dont il aurait été certainement un des acteurs les plus énergiques.
Mirabeau père, dans C Ami don hommes ', les Economiques, les Devoirs, Lettres sur la lêyislation, en un style oratoire, obscur et emphatique, remuait les idées économiques et sociales les plus abstraites avec une sorle de fou«jpue ardente qui enflammait les imaginations plus qu'elle n'éclairait les esprits, pendant que son fils, le grand Mirabeau, au cours de sa jeunesse tempétueuse, montrait déjà, dans une foule d'écrits divers, la puissance d'assimilation et déjà la force de pensée qui allaient étonner l'Europe.
Mais, surtout au point île vue littéraire, le véritable héritier de Jean-Jacques Rousseau était Bernardin de Saint-Pierre. Il avait connu Jean-Jacques vieux et morose et avait presque réussi à l'apprivoiser. Officier de marine, ingénieur et naturaliste, intendant du Jardin des plantes, au cours d'une vie très agitée et qui ne lui fait pas toujours absolument honneur, il vit beaucoup de pays et beaucoup de choses, et ce fut prolït pour les lettres. Il fil «les nouvelles et petits romans qu'il place d'ordinaire dans un des pays qu'il a visités, et cela nous vaut les premiers tableaux de nature exotique qui apparaissent dans la littérature française. Le plus justement célèbre de ces petits ouvrages est Pnul et Virginie (1787). Il décrivit ses voyages ( l'oyat/e à C Ile-de-France, 1773 ; l 'ot/ayr en Silêsie, 1807). Enfin il philosopha sur la nature et en rechercha les « harmonies »,ou réelles ou apparentes, dans ses très célèbres Etudes de la nature (1784), mélange déconcertant de descriptions ravissantes, de rêveries un peu vagues, de raisonnements biscornus et de puérilités. La tendresse, la langueur caressante, la bonté douce qui sont partout dans ses écrits et qui n'étaient nulle part dans son caractère, un style délicat, séduisant, prestigieux, d'assez mauvaise qualité au fond, et qui, par ses impropriétés préméditées, ses affectations, son mélange de prose familière et de langue poétique, annonce très clairement la période dite romantique du