‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 134 sur 219 · I. V«»ir ri-i|» s>n<. t. VI, p · texte numérisé non relu

I. V«»ir ri-i|» s>n<. t. VI, p

LKS SCIENCES EN El HOI»E

Caractères généraux du mouvement scientifique pendant le XVHT siècle. — Au tableau du mouvement scientifique que nous venons d'esquisser, il manque encore un trait essentiel : c'est que la connaissance de la nature s'appelle toujours philosophie, et tous ceux qui en étudient les lois se qualifient de philosophes. Ce titre s'applique donc à tous les savants pour ainsi dire, car il n'y a guère de mathématicien qui se confine dans la science pure, et les autres spécialités, quoique se prononçant de plus en plus, n'excluent pas davantage les aperçus généraux.

La séparation tranchée qui s'était opérée, vers la fin du xvic siècle, entre les sciences mathématiques et physiques d'une part, les sciences naturelles de l'autre, cette séparation, dis-je. s'efface de plus en plus, les progrès de la chimie, même sous un système erroné, comme celui de Slahl, venant combler l'abîme. Laplace concourt aux expériences de Lavoisier sur la chaleur animale et la respiration, c'est-à-dire à la découverte de physiologie la plus importante depuis celle de la circulation du sang. Le savant du xviu" siècle peut n'être pas universel : néanmoins, par là même qu'il se considère comme l'héritier des anciens philosophes, il regarde sa compétence comme s'étendant à toutes les questions philosophiques. Euler, dans ses Lettres à une princesse d'Allemagne, traite de la théorie du syllogisme tout aussi bien que des hypothèses physiques de l'émission et de l'ondulation.

A coté des savants proprement dits, agit une classe de penseurs et d'écrivains que nous appelons d'ordinaire maintenant « les philosophes du xviu0 siècle », parce qu'ils s'occupent plus spécialement des questions concernant directement l'homme moral et la société. En réalité, il n'y a pas entre eux et les savants de distinction tranchée : ou bien, avec une éducation littéraire, comme Voltaire et Diderot, ils sont attirés par la science et s'efforcent de la vulgariser; ou bien, avec un fonds scientifique réel, comme le médecin La Meltrie ou d'Holbach, ils transportent dans le monde moral la doctrine mécaniste, désormais triomphante dans le monde physique.

Il n'y a pas, bien entendu, unité de tendances parmi les

LES SCIENCES EN El HOPE

savants ou les philosophes; les uns restent profondément religieux, les autres se bornent au simple déisme ou vont jusqu'à l'athéisme. Mais ils ont un lien commun, qu'ils le proclament hautement, ou qu'ils se contentent de le reconnaître. Tous sont pour la liberté de penser et d écrire, tous sont pour le progrès social, et ils admettent que la science y suffira.

La différence est très marquée avec le xvnc siècle, où les penseurs les plus hardis regardent une discipline extérieure comme nécessaire, respectent, à de très rares exceptions, les dogmes religieux, où celui qui touche de jdus près les questions morales et sociales, Ilobbes, se prononce en fait pour le despotisme. Qu'après les abus de ce système de gouvernement, une réaction dut se produire en France, cela était inévitable : mais il faut constater que le mouvement vint d'Angleterre, où la clôture de l'ère des révolutions avait amené, avec des libertés notablement supérieures à celles du continent, un scepticisme général, au milieu duquel les attaques contre les dogmes religieux avaient pu commencer sans difficulté.

Voltaire, comme on sait, fut un des principaux agents de la transmission sur le continent des idées qu'il avait appris à connaître en Angleterre, et dont il fut toute sa vie le courageux apôtre. Mais avant tout les Lettres anglaises sont un exposé de la philosophie de Newton, c'est-à-dire du système du monde tel que Newton le concevait, et il s'agit tout d'abord pour Voltaire de faire œuvre scientifique en propageant ce système contre les doctrines cartésiennes, qui ont en France retrouvé des défenseurs et qui ont fini par forcer les portes des collèges.

Diderot, comme partie du plan de son lùict/clopèdie, entreprendra une œuvre des plus utiles, la description exacte et raisonuée des procédés suivis dans les arts et métiers. Son nom, pas plus que celui de Voltaire, ne doit pas être oublié dans l'histoire de la science.

Au contraire, nous n'avons pas à nous arrêter sur l'éclosion des doctrines nettement matérialistes, que le mouvement intellectuel amena comme sa conséquence extrême. Cependant leur véritable signification est que la science du xvm* siècle ne reconnaît aucun domaine comme inaccessible : la connaissance com-

LKS SCIRNY.ES EN EHIOPK

l»lète de la nature doit mener à la connaissance de l'homme. Déjà, au reste, il y a un certain nombre de questions sociales qui sont unanimement reconnues comme pouvant faire l'objet d une étude scientifique immédiate; l'école des physiocrales s'y consacre et jette les premières bases de l'économie politique.

Le mouvement qui, de l'Angleterre, avait gagné la France se propagea bientôt dans les Etats du Nord, grâce à la faveur de Frédéric II et de Catherine. Les pays de l'Europe qui restaient soumis au despotisme monarchique et religieux, comme l'Italie. l'Espagne et l'Autriche, y échappèrent; mais en même temps ils se désintéressèrent du progrès scientifique, qui, comme nous avons cherché à l'expliquer, s'y trouvait intimement lié.

Deux hommes se levèrent en Europe et firent tète; leur action fut assez puissante pour faire dévier le courant et réserver un domaine qui fut désormais considéré comme propre à la philosophie, celle-ci se séparant de la science.

Quand Rousseau apparut au milieu des philosophes français, avec ses anathèmes contre la civilisation dont chacun était fier, avec ses mépris pour ce que chacun estimait le plus, il fit le môme effet que, dans la Grèce antique, Socrate survenant au milieu des sophistes. Il amusa d'abord, ennuya bientôt, finit par se faire haïr. Mais sa parole enflammée retentit au loin et les disciples qu'elle rallia devaient prouver à tous, par les faits, que l'heure était encore loin où la science gouvernerait le monde.

Avant cette terrible épreuve, s éveillant au milieu du « long sommeil dogmatique » de l'Allemagne, Kanl avait déjà soumis à sa critique les principes de la connaissance et la raison humaine, c'est-à-dire la science; il lui avait tracé théoriquement le cadre infranchissable qu'elle ne peut dépasser sans poursuivre autre chose qu'une vaine illusion '.

Telle apparaît, dans ses grands traits, l'évolution de la pensée humaine pendant le xvine siècle. Si nous cherchons mainte-

I. Il faut au reste remarquer que ni Rousseau ni Kanl n'ont, en fait, rompu avec l'étude «le la nature et commence le schisme regrettable qui s'est surtout accusé en France entre la science et la philosophie : le premier s'occupa activement de botanique, le second a eu, comme savant proprement dit. une valeur incontestable.

:r,0 LES SCIENCES EN EUKOPE

liant à cara< tériser plus particulièrement le développement scientifique, nous reconnaîtrons aisément qu'il suit une loi dont d'autres exemples historiques pourraient être multipliés.

A toute époque créatrice, comme le xvn" siècle, succède une période où se déroulent normalement les conséquences des principes dus aux génies novateurs. Pendant celte période, les efforts individuels divergent plutôt qu ils ne se concentrent vers un môme but; car il s'agit de reconnaître, dans toutes les directions, jusqu'où peut conduire le nouveau moyen à employer. Le terme du développement esl marqué par des tentatives de coordination de l'ensemble des résultats acquis, travail qui réclame des génies d'une autre nature, mais d'une puissance au moins égale à celle des novateurs proprement dits. Ces coordinations, satisfaisant l'esprit de recherche, ont à leur tour pour conséquences, soit un arrêt du progrès scientifique, comme on l'a vu dans l'antiquité, soit un changement de direction générale, quand il se produit heureusement en môme temps, ainsi que cela est arrivé à la fin du xvmc siècle et au commencement du xixr, une nouvelle poussée rénovatrice.

Pour la mathématique pure et pour la mécanique rationnelle, ce sera à Lagrange qu'il appartiendra de condenser et de résumer l'œuvre accomplie depuis Leibniz : la Mécanique céleste de Laplace mesurera de même, pour l'astronomie, les progrès réalisés depuis Newton. Enfin la grande histoire des mathématiques de Montucla (l"2t>-1799) correspond également à la tendance coordinatrice que nous signalons.

Cette même tendance apparaît plus lot, et dès le milieu du siècle, dans les sciences naturelles, pour lesquelles la période créatrice est en réalité plus éloignée; les grands génies de Bullbn, de Linné, de Haller cherchent à embrasser dans toute son étendue l'ensemble des connaissances sur la nature. Mais précisément à la même époque, la physique et la chimie sont en pleine période d'évolution. — En physique, les découvertes sur l'électricité ont commencé un mouvement qui est encore loin d'être terminé, puisque l'électricité dynamique n'est pas encore connue; il faudra près d'un demi-siècle avant qu'il soit temps de poser la question de l'unité des forces physiques. —

LKS SCIENCES EN Et KOl>E 7Gt

En chimie, la tentative malheureuse de Slahl n'est qu'un prélude de l'époque créatrice, celle de Lavoisier. De pareils essais plus ou moins heureux indiquent que le courant intellectuel se porte sur une question déterminée et sont comme le signe précurseur du progrès. — Ainsi les sciences, au xvur siècle, obéissent à l'ordre naturel de leur développement; leur marche en avant est déjà assez rapide et assez régulière pour que cet ordre puisse nettement frapper l'esprit et que l'on aperçoive le lien qui les réunit l'une à l'autre.

La tentative encyclopédique1 — Une des tentatives de coordination scientifique les plus curieuses et les plus intéressantes est sans contredit l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, en ce qu'elle montre à la fois, par le succès immense qu'obtint cette conception, le besoin marqué auquel elle répondait, et, par la façon dont elle fut exécutée, le caractère réel du mouvement scientifique de l'époque.

Le but, tel qu'on le comprendrait d'après le célèbre Discouru préliminaire, est absolument manqué; le monument grandiose, mais bien ordonné, que l'on attendrait, est en réalité une immense Tour de Babel où chacun est venu apporter sa pierre. Les articles d'un même auteur sont loin de présenter l'unité et l'accord nécessaires. La tentative était trop prématurée, et la confusion d'idées que cache le mot d'ordre philosophique éclate dans tout son jour.

L'œuvre n'en a pas moins exercé une influence énorme, par la diffusion qu'elle reçut, par l'esprit qui l'anime, par la valeur réelle et l'originalité de la majorité des articles. Mais son histoire est également intéressante parce qu'elle fait sentir quelles entraves subissait encore à celte époque la libellé d'écrire, qu'elle peut faire juger quelles précautions un Buffon par exemple devait prendre pour mener à bien, sans difficultés majeures, une œuvre comme celle qu'il entreprenait. Avant que parût le tome Ier (1751), Diderot avait été emprisonné trois mois à Vincennes, et une perquisition avait été faite chez lui sous le prétexte d'autres écrits de sa plume, mais, sans aucun

i. Voir d-<l»>ssus. p. loi.

LKS SCIENCES EN El IIOPE

<loute, pour niellre l'embargo sur un ouvrage dont la seule annonce avait excité les défiances du parti religieux.

Dès 17*51 , commentait une contrefaçon suisse, que suivirent plusieurs autres. En 1170, Panckoucke lançait en France une réimpression avec supplément lorsque, sur les plaintes de l'assemblée du clergé, les volumes en furent saisis et ne furent rendus qu'eu 177". Le morne Panckoucke tenta, dès 1781, une refoule par ordre de matières : c'est YiïnvychjMvfie mèthodiqm\ qui comprend loti volumes, et ne fut achevée qu'en 1832.

BIBLIOGRAPHIE

Pour les Histoires des sciences, voir t. III, p. ;{o8; t. IV, p. ."12*: t. V. p. »«(»: t. M, p. 129. — Ajouter : Bail, A short account ofthe History of Mathemutics, Londres. lSiS. — Cajori. .A History of Matlumatics, New-York. 18l»5.

Chasles. Aperçu historique sur l'oiit/ine et le développement des méthotlcs en yéométrie. 2° éd.. 1X75. — Gerhardt. (ieschichte dt-r Mathemalik in Dcutschland, 1877. — Rosenberger, (ieschichle der Physik, 1887. — Wurtz. Ilistoùedes doctrines chimiques. IKC.S. — Berthelot, La révolution chimique. Laroisier, 1XU0.

Homme monographies et ouvrais spéciaux : — Sur ilersehel. Fourier. Étoile historique, lxj:t. — Pfaff, W. Herschel's Entdcckunyen, 1828 et lN.io. — Arago. Annuaire du Bureau des lonyitudes. I8V2. — Holden. Sir W. Ilersehel, his. life and tcorks, New -York, 1881.

Sur BufTon : Flourens. Histoire des traniux et des idées de Buffon. 18 i k Des manuscrits de Buffon, l«i'»0.

Sur Franklin : Vies ou Êloyes. par Condorcet. 17%; Fauchet. 1701: Mignet, 18,8 et 1801); Schmultz (en ail.), 18J0; Weems, 1835. Philadelphie: Holley, i 8 'i 8 , New- York; Sainte-Beuve [Causeries, t. VII). — Par ton. Life and Times of Benjamin Franklin. New-York. 186V.

Sur le mouvement intellectuel : Barni. Histoire des idées morales et politiques en France au XVIII' siècle, 1807. — Brunet. Les philosophes et l'Académie française au XVIII' siècle. 188». — J. Bertrand. D'Alembert. s<t vie *l ses travaux {lier, des Deux Mondes, Mi oct. I8G5;. — Caro. ïm fin du XVI IF' siècle. 1X80. — Pascal Duprat, Les encyclopédistes, leurs t ruraux, h urs doctrines, leur influence, 1*66. — Raumer. Diderot und seine Werke. Merlin. 18V:t. — Rosenkranz, DideroCs Lebcn und Werke, Leipzig. 1866. — Morley. Diderot and the Encychpcdists. 1878 et 1880.

Sur l'histoire de la médecine, voir ci-dessus, t. VI. p 429.

Page 1