‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 143 sur 219 · I. Voir ci-dessus, t. V, p. t'i · texte numérisé non relu

I. Voir ci-dessus, t. V, p. t'i

824 L'ÉGLISE CATHOLIQUE

les esprits et que les Jésuites perdirent successivement devant les juges-consuls de Marseille et devant le parlement de Paris. L'arrêt, dit Barbier, fut accueilli par le public « avec une joie quasi indécenle » (1761).

Le procès commercial terminé, on en commença un autre. L'Ordre, invoquant imprudemment ses constitutions pour se soustraire à une obligation au moins morale, fournissait aux magistrats un prétexte tout naturel pour rechercher si ces constitutions ne renfermaient pas quelque principe contraire aux « maximes du royaume ». Sur l'appel comme d'abus interjeté par son procureur général (juillet 1761), le parlement de Paris commit plusieurs de ses membres pour examiner les statuts incriminés. En attendant, il "rendit un arrêt qui condamnait au feu plusieurs livres des Jésuites, défendait aux sujets du roi d'entrer dans l'Ordre et aux membres de la Compagnie d'enseigner (6 août 1761). Pour gagner du temps, le roi, par lettres-patentes, ordonna qu'il serait sursis durant un an à l'exécution de l'arrêt. Pendant ce délai, l'examen des constitutions se poursuivit simultanément au Conseil du roi, au parlement de Paris, et dans les divers parlements de province, également saisis. Le choix de certains rapporteurs fut significatif : à Paris, l'abbé Chauvelin, conseiller-clerc, qui avait été emprisonné comme janséniste; à Rennes, l'ardent procureur général La Chalotais, affilié aux encyclopédistes. En môme temps, quelques bénédictins et oratoriens jansénistes faisaient circuler une brochure intitulée : Extraits des assertions dangereuses et pernicieuse» </ue les Jésuites ont enseignées avec l'approbation des supérieurs, vérifiées par les commissaires du parlement. La brochure fit sensation.

Les Jésuites se défendirent comme ils purent. Ils publièrent

Y Apologie de leur institut, le Compte rendu des comptes rendus,

Y Appel à la raison, etc. Quarante évêques adressèrent au dauphin un Mémoire en leur faveur (nov. 1761). Le dauphin, qui était à la tête de ce qu'on appelait à la cour le parti dévot, plaida leur cause auprès du roi. Mais il ne put triompher de l'inertie de Louis XV, de l'influence de M"0 de Pompadour, de l'hostilité de Choiseul. Il obtint seulement qu'on demanderait

SUPPRESSION DES JESUITES

au général des Jésuites, Lorenzo Ricci, d'opérer des réformes et de se choisir un vicaire particulier pour la France. Ricci en référa à Clément XIII, qui refusa toute modification. C'est à cette occasion que fut prononcée, — par le général ou par le pape, on ne sait, — la fameuse parole : « Sint ut sunt, aut non sint. »

La trêve expirée fut suivie d'un déluge d'arrêts. Le parlement de Rouen déclare qu'il y a abus dans les constitutions, ordonne leur lacération, et enjoint aux Jésuites de vivre comme clercs séculiers sous la juridiction des Ordinaires (février 17G2), pendant que celui de Rennes prononçait la fermeture de leurs collèges. A Paris, la même mesure est prise en février et mars. Puis un dernier et long arrêt, rendu le 6 août, proclame, comme à Rouen, qu'il y a abus dans les statuts de la Compagnie de Jésus, la déclare dissoute, défend à ses membres d'en porter l'habit, leur interdit de vivre en commun, et ordonne la fermeture de leurs maisons. Dans les considérants de l'arrêt, il était dit que la Compagnie était dissoute parce qu'elle enseignait « une morale et une doctrine perverses » et qu'elle tendait à former un Etat dans l'Etal. Pour échapper au reproche de tyrannie, les parlementaires affectaient de dire qu'ils ne s'en prenaient point aux personnes, mais à l'Ordre seulement, que sa suppression n'était pour eux qu'une mesure de police, et que celte mesure ne pouvait avoir que des conséquences avantageuses pour l'Eglise et pour le roi. Les philosophes furent plus clairvoyants. Dès le 1 mai, d'Alembert écrivait à Voltaire « que les parlements croyaient servir la religion par cette mesure, mais qu'ils servaient la raison sans s'en douter, qu'ils étaient les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils accomplissaient les ordres sans le savoir ». Quelques jours plus tard (17 mai), Voltaire écrivait à son tour à La Chalotais : « Il faut espérer qu'après avoir purgé la France des Jésuites, on sentira combien il est honteux d'être soumis à la puissance ridicule qui les a établis. »

Les autres parlements mirent moins d'empressement et moins d'ardeur à se prononcer. Ceux de Metz, de Dijon, de Grenoble, et d'Aix admirent la suppression, mais les premiers

H26 L'Kl'iLISB GATHOLIQTE

avec certains ménagements, le dernier à la majorité d'une seule voix. A Douai el à Besancon, la suppression fut rejelée. 11 y avait donc contrariété d'arrêts : la décision définitive appartenait par suite au Conseil du roi. Louis XV, sollicité en sens divers, hésita longtemps. Il céda enfin aux instances de Choiseul, et rendit, au mois de novembre 17(>4, un édit portant « que la Société n'existerait plus en France; qu'il serait seulement permis à ceux qui la composaient de vivre en particulier dans les Etats du roi, sous l'autorité spirituelle des. Ordinaires des lieux, en se conformant aux lois du royaume ». C'était la reproduction, sous une forme adoucie, des arrêts de Rouen et de Paris. Les « ci-devant soi-disant Jésuites », établis en France au nombre de 4000 environ, ne fuient plus dès lors regardés comme formant une congrégation; ils purent toutefois, à titre individuel et sous l'autorité des évéques, continuer à exercer le ministère ecclésiastique. Vainement le pape Clément XIII conlirma-t-il une fois de plus la Compagnie (bulle Apostolicum pascendi, 7 janvier 1705); sa bulle demeura sans effet.

Mesures prises contre les Jésuites en Espagne, a Naples, à Parme. — Deux ans plus tard, l'Espagne suivait l'exemple donné par le Portugal. Le roi Charles 111, qui avait déjà pris à l'égard des Jésuites quelques mesures restrictives, les lit tous arrêter dans la nuit du 2 au 3 avril 17G7, conduire au bord de la mer, et transporter sur les côtes des Etats pontificaux. 11 rendit ensuite une ordonnance abolissant l'Ordre, sans information préalable et en se bornant à dire qu'il avait des motifs graves. — A Naples, où sous le nom de Ferdinand IV, fils de Charles III d'Espagne, régnait l'ancien ministre de ce dernier, Tanucci, la Compagnie fut également supprimée, sans autre forme de procès, le 20 novembre 1707. — A Parme et à Plaisance enfin, le duc Ferdinand adopta la même mesure en 1708.

Le pape, qui avait dû se borner à des protestations à l'égard des autres princes, pouvait agir plus vigoureusement à l'égard du duc de Parme, son vassal : il prononça sa déchéance. Tous les Bourbons, liés entre eux par le Pacte de Famille (1761), prirent aussitôt fait et cause pour le duc. Le roi de France s'empara

SL'PIMIKSSIUX DES JKSL'ITES

d'Avignon et du Comtat-Venaissin (juin 1768); le roi de Naples prit Bénévent et Ponteeorvo. Puis toutes les cours bourboniennes, auxquelles se joignit celle de Portugal, essayèrent d'arracher au pape l'abolition de la Compagnie (10 décembre 1708). Clément XIII mourut subitement, le 2 février 17G9, sans avoir pacifié le conflit.

Abolition de la Compagnie de Jésus par Clément XIV (1773). — Les ambassadeurs de France et d'Espagne réunirent leurs elTorts pour obtenir la nomination d'un pape favorable à leurs visées. Fait jusqu'alors inouï, ils notifièrent au Conclave jusqu'à vingt-trois exclusions. Grâce aux intrigues du cardinal de Bernis, le choix du Sacré-Collège finit par tomber sur le franciscain Lorenzo Ganganelli, qui prit le nom de Clément XIV (1769-1771). Le nouveau pape s'était montré, sous son prédécesseur, partisan d'une politique de conciliation vis-à-vis des puissances, avait donné par écrit au cardinal espagnol de Solis l'assurance « que le souverain pontife pouvait en conscience éteindre la Société de Jésus, en observant les règles canoniques », avait même laissé entendre au cardinal de Bernis que l'Ordre devait être sacrifié à la paix. Après son élection, les cours de France et d'Espagne exigèrent des promesses formelles. Clément XIV essaya d'apaiser les deux rois en supprimant la lecture de la bulle In cœnd Domini 1 et en leur proposant de travailler de concert à la réforme de l'Ordre. 11 chercha ensuite à gagner du temps, en demandant un délai pour informer contre les Jésuites. Les cours bourboniennes restèrent inflexibles.

Désespérant alors de pouvoir autrement rétablir la paix et recouvrer ses provinces perdues, le pape céda. Le 21 juillet 1773, il signa le bref Dominas ac llednnptor, qui abolissait la Compagnie de Jésus. Les Jésuites avaient la permission d'entrer dans d'autres Ordres, ou de se mettre à la disposition des évèques pour exercer le ministère comme prêtres séculiers. Ils pouvaient aussi demeurer dans leurs propres maisons, mais sous l'autorité de l'Ordinaire et sans y remplir de fondions.

Page 1