L'ANGLETERRE UES IMTT ET DE GEORGE III
que certaines villes triplaient de population, que certains bourgs Se dépeuplaient, sans que jamais la carte des circonscriptions fût remaniée. Maintenant 700 électeurs nommaient à 56 sièges, et six de ces derniers avaient seulement trois électeurs chacun. La majorité des électeurs de Shoreham se syndiquait pour vendre la députatiod au plus offrant : il est vrai qu'elle paya pour beaucoup d'autres, et que les délinquants furent frappés d'incapacité. Une Chambre ainsi recrutée n'aimait pas que les mandants vissent clair dans la conduite de leurs mandataires, et que les débats fussent publiés : ce qui soudait la question de la presse à la question parlementaire, L'équilibre devenait mensonger entre une royauté aux prétentions à moitié turques et une assemblée aux prétentions' à moitié vénitiennes.
Alors naquit le radicalisme anglais. En ce pays politiquo, lui aussi fut consérvateur, car il rétablit la constitution britannique fausséé. Le retour de Wilkes, élu par le comté de Middlesex, en fournit l'occasion. Londres illumine, le numéro 45 flamboie. Mais la cour du Banc du Roi condamne à la prison cet objet personnel de la haine du roi, et la majorité le déclare indigne de siéger. Mais voici que les électeurs du Middlesex le nomment une seconde, une troisième fois. La Chambre, non contente de casser encore son élection, déclare élu son concurrent le colonel Lutlrell. Toutes les passions se déchaînent pour ou contre Wilkes. Redevenu (jusqu'à sa dernière heure) orateur de l'opposition, Chatham s'écrie : « Pour les uns, c'est un grand patriote; pour d'autres, un vil incendiaire. Quant à moi, je ne le considère que comme un citoyen anglais à qui la loi confère certains droits que la loi seule peut lui enlever. » Pour faire respecter ce principe, on imagine les meetings, grandes réunions de citoyens affirmant directement les réclamations de la conscience publique. Horne Tooke organise la société des Champions du Bill des droits, qui impose à ses candidats le programme sui-» vant : représentation égale et complète du peuple; droit pour les Américains de se taxer eux-mêmes; suppression de la corruption parlementaire; exclusion des députés fonctionnaires.
Au milieu de cette effervescence parait, sous le pseudonyme de Junius, une série do lettres que ce masque, autant què
l'amer talent de l'auteur, a sauvées de l'oubli. Le duc de Grafton et autres ministres, le roi, Blackstone, etc., y sont invectîvés avec une passion froide. Les pages contre George 111 seraient trop longues à citer. Une phrase, moins connue, pourra suffire : « Tout est disproportionné chez ce ministre : il a les yeux trop gros pour leurs orbites, et la tête trop lourde pour ses épaules. * Qui est Junius* Il a satisfait les passions radicales, mais sur plusieurs questions il n'est point un radical, ni même un réformiste. On sent le grand seigneur ou le fonctionnaire haineux, peut-être avide de se faire acheter. Le nom? Temple! Sackville? Plus probablement Francis. Après tant de controverses on peut conserver des doutes. En tout cas, Junius a contribué au succès de deux justes causes radicales : le droit des électeurs et la liberté de la presse.
Toutes deux allaient triompher. Wilkes, sorti de la prison où viennent le trouver des friandises, des adresses, des visiteurs tels que Burke et Rockingham, redeviendra député, et fera biffer le vote en faveur de Luttroll.'Une loi de 1771 autorisera définitivement les comptes rendus et la discussion des séances parlementaires. La presse, sous la protection du jury, deviendra rapidement une puissance, d'autant plus que les cabinets de lecture, les sociétés, les conférences se multiplient. Elle se transforme : jusque-là les journaux donnaient simplement les nouvelles; les seules brochures discutaient. Désormais les journaux discuteront, et les feuilles aujourd'hui si puissantes de Londres vont bientôt se fonder sous les titres qu'elles portent encore.
Le ministère de lord North et du roi (1770-1782).-
Et pourtant, par un singulier contraste, George 111 réussissait enfin à gouverner personnellement. Les whigs de toute nuance s'étaient usés ou dégoûtés. Après le départ de Grafton, de Camden, du général Conway, le roi restait seul avec ses ami*. Le plus distingué d'entre eux, par son esprit, ses talents, sa clairvoyance malheureusement inutile, son dévouement sincère sinon désintéressé, était lord Xorth. Il consentit à couvrir longtemps de sa responsabilité apparente l'administration active et directe de George III contre une opposition encore éloquente,
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mais de plus en plus restreinte et découragée. La nation, qui alors savait gré au roi de sa politique américaine, le laissait maître absolu de l'Église et de ses bénéfices, de la magistrature et de ses sièges, de toutes les places, même de celles de ministres. Ghalham écrivait en 1771 que les Anglais contemporains ne ressemblaient pas plus aux Anglais qu'il avait connus que les monsignori romains ne ressemblaient aux Decius et aux Caton. Wilkes tournait au conservateur engraissé de sinécures. Les sarcasmes de Fox et do Sheridan sur son apostasie ne l'empêchaient pas d'aller faire sa cour. Un jour le roi lui demandait son opinion sur certain avocat radical. « Sire, répondit Wilkes, je ne l'ai pas bien connu; il était wilkiste, et moi je ne l'ai jamais été. » — Trois questions remplissent cette période : la tolérance religieuse, le réveil de l'Irlande, les fluctuations de l'opinion sur la guerre d'Amérique.
Tolérance et intolérance : l'émeute antipapiste de 1780. — Cette première question présente deux aspects différents : tolérance entre protestants, tolérance envers les catholiques. D'un coté, le courant général du siècle produit ses effets, malgré certains remous dus au respect britannique pour les lois vieillies. D'autre part, certaines améliorations sont interrompues par une surprenante explosion de fanatisme qui rejette brusquement l'historien un siècle en arrière.
Le pouvoir légal de l'Eglise anglicane sur ses propres fidèles continue à diminuer lentement. Le pilori saisit un dernier libre penseur, Pierre Anet (17G2). On voit de moins en moins les femmes coupables faire pénitence devant les églises de campagne et les refus de la dlme punis de l'excommunication, sans sépulture chrétienne. La haute société intellectuelle ne supporte plus le joug des 39 articles, bien que l'esprit conservateur se garde de les supprimer. Deux cents clergymen présentent une pétition à la Chambre des Communes pour que l'adhésion à cette confession de foi du xvi" siècle ne soit plus obligatoire. Dans la discussion, les partis se divisent : le tory lord Germaine vote pour, le libéral Burke vote contre, comme presque tous les amis du roi. Si la réforme échoue quant aux anglicans, elle va réussir quant aux non-conformistes. En 1769, on ne demande
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plus à leurs ministres cl à leurs professeurs que de se déclarer chrétiens et protestants. Lord Mansfîeld a déjà fait décider (1767) qu'ils ne peuvent plus être frappés d'amende pour refus de fonctions, quand ces fonctions supposent l'anglicanisme de leur titulaire.
N'allait-on pas adoucir le sort des catholiques? Le parlement, George III lui-même, si hostile à l'Eglise romaine, semblaient s'y préparer lorsque, par le Québec Act (1774), ils reconnurent officiellement le culte catholique au Canada. Mais le peuple de Londres n'approuvait pas cette mesure si politique. Il applaudissait Chatham, adversaire de la loi. Il criait : No popeiy! sur le passage du roi, que l'on comparait à Charles Ior pour sa complaisance envers les catholiques. Il voyait avec peine, que, depuis la condamnation du prêtre Malony (4767), on ne mettait plus de curés en prison pour avoir exercé leur ministère, et que les grands jurisconsultes lord Mansfîeld et lord Camden utilisaient les biais de la législation britannique en faveur de la liberté de ce culte. Et sir George Savile fait voter par les deux Chambres (1778) un bill supprimant les anciennes pénalités, permettant les achats et les héritages fonciers aux papistes moyennant qu'ils abjurent la cause du Prétendant et la juridiction temporelle du pape! Le mouvement wesleyen et le centenaire du complot papiste échauffaient les esprits.
Un jeune fanatique, lord Gordon, se mit à la tète d une association protestante. Une pétition demandant le rappel de la loi Savile se couvrit de 120 000 signatures (1780). Aux hommes de bonne foi s'ajoutèrent des coquins de toute espèce, et la procession légale dégénéra en insurrection contre les législateurs. La foule brisa le carrosse de lord Mansfîeld, qui dut la vie aux efforts de l'archevêque d'York. Le parlement fut bloqué par 60000 individus, que le député lord Gordon dirigeait de l'extérieur de la Chambre des Communes. La troupe finit par les disperser, mais elle n'empêcha pas l'incendie des chapelles des ambassadeurs. Le 7 juin, l'émeute se tourna contre les particuliers catholiques, brûla leurs maisons au nombre de 72, et parmi elles la fabrique d'un grand distillateur. D'affreuses scènes d'ivrognerie et de brûleries humaines se passèrent en cet endroit.
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300 personnes avaient péri dans ces journées, qui coûtèrent encore la vie à une vingtaine de coupables exécutés. Un plaidoyer de l'éloquent Erskine sauva lord Gordon. Double résultat: horreur des Anglais pour les scènes révolutionnaires chez eux ou ailleurs; retard indéfini de l'émancipation catholique.
Réveil de l'Irlande (1768-1784). — Deux mouvements différents agitèrent l'Irlande dès le commencement du règne de George III. Les masses rurales indigènes voyaient leur misère augmenter par suite des épizooties qui, dans toute l'Europe, mais en cette pauvre île plus cruellement que partout ailleurs, détruisirent une grande partie du bétail. Peu leur importait que l'économiste voyageur Arthur Young admirât les progrès obtenus çà et là par quelques agronomes anglais. Leur désespoir fit naître parmi eux la société secrète des Blancs Garçons ( Whileboys). Ces insurgés se proposaient de « rendre justice aux pauvres en restaurant les anciennes coutumes et en redressant les griefs ». Ni passions confessionnelles, ni visées séparatistes : certains protestants entraient dans le mouvement, certains catholiques se déclaraient contraires. Les Blancs Garçons étaient plus redoutables aux collecteurs de dîmes qu'aux clergymen. Ils ne profitaient pas non plus des guerres soutenues par l'Angleterre pour chercher à secouer sa domination. Ils manifestaient avant tout contre la tyrannie agraire.
D'autre part, la vie politique renaissait dans les villes, surtout entre Anglais d'origine et sur la base du libéralisme britannique. On ne pouvait indéfiniment refuser à l'Irlande un parlementarisme sérieux, une tolérance relative, Vhabeas corpus, le contrôle financier. Les protestants opprimés s'indignaient contre une oligarchie de protestants oppresseurs. Quel gouvernement! L*n lord lieutenant qui venait résider tous les deux ans pendant six mois, durée de la session d'un soi-disant parlement! Cette assemblée nommée par quelques « entrepreneurs » ! Les élections une fois par règne, soit une seule pendant trente-trois ans de George II! Les deux Conseils, celui de Londres, celui de Dublin, maîtres de tout et en conflit l'un avec l'autre! La Chambre des Lords anglaise décidant souverainement contre la Chambre des Lords irlandaise! En un mot, tous les inconvénients d une
aristocratie régnicole et tous les inconvénients d'une dominalion étrangère.
En 1767 commence une lutte patiente de quinze années, illustrée par l'éloquence de Grattan. Les lords lieutenants sont plus sérieux : ils résident; ils s'occupent activement de leurs difficiles affaires ; ce sont les lords Townshend, Harcourt, Buckirigham, Carlisle. Peu à peu, les pires énormités s'atténuent. Le parlement est renouvelé tous les huit ans. Les catholiques, sans obtenir l'égalité, peuvent acquérir le sol moyennant un serment spécial d'allégeance. Le commerce est rétabli entre les deux îles. Edmond Burke s'intéresse à son pays natal; pourtant il ne veut pas que le Irlandais prennent des mesures contre l'absentéisme, car ce serait admettre que l'Angleterre est pour eux un pays étranger; mais il est d'accord avec Grattan quant aux autres réformes. Les dissidents protestants sont relevés de leurs incapacités, les catholiques sont moins maltraités. La guerre d'Amérique faisant craindre une invasion française, les volontaires forment dans l'Ulster une véritable armée, exigeante autant que loyaliste. Les whigs d'Angleterre, maîtres du pouvoir en 4782, récompensent l'Irlande de son attitude en reconnaissant son indépendance sous la couronne et le drapeau britanniques. Autonomie gâtée par toutes sortes d'abus, et que nous verrons finir avec le siècle.
L'opinion pendant la guerre d'Amérique (1774- 1783). — Pendant neuf ans, la grande question intérieure est aussi la grande question diplomatique et militaire : l'Indépendance américaine.
11 faut le dire, bien que les contemporains et la postérité en aient voulu à George III de son obstination et de son malheur : la plupart des Anglais furent ses complices . L'orthodoxie whig se liguait avec le loyalisme tory : « Le principe whig essentiel, disait Grenville, est la souveraineté du parlement » ; or les colons méconnaissent cette souveraineté. Les élections de 1774 donnèrent une grosse majorité gouvernementale, hostile à toutes les réformes, résolue à soutenir la politique personnelle du roi. George est de plus en plus son propre ministre; lord North, son homme de paille constitutionnel; lord Germaine, son très actif