JOK
L ALLKMAtiNK
avait fait éclore une multitude de tribunaux spéciaux; les affaires traînaient en longueur, et les châtiments, barbares pour la plupart, étaient appliqués par des juges ignorants. Marie- Thérèse tenta de créer une législation uniforme pour tous les pays de la monarchie, et institua à cet effet une commission spéciale. Le plus célèbre des codes auquel son nom soit demeuré attaché est la Constitutif) cri maudis Theresiana, qui maintient des pénalités rigoureuses et admet encore la torture: mais celle-ci devait bientôt disparaître.
C'est surtout dans ses rapports avec l'Église qu'apparaissent les tendances absolutistes de Marie-Thérèse. On a vu quelles avaient été les principales réformes ecclésiastiques de son règne, et «le quel esprit elles étaient animées Elle se préoccupait assez peu de la distinction du spirituel et du temporel, et des droits de l'Eglise opposés à ceux de l'État. Il suffit de se reporter aux instructions envoyées aux capitaines des cercles, qu'elle oblige à « réprimer vigoureusement les scandales et les habitudes vicieuses qui attirent la colère de Dieu ». Sa répulsion poulies Juifs, « une engeance, disait-elle, qui est le pire Déau île l'État à cause de ses tromperies, usures et tripotages d'argent, et de son habileté à tondre le public », amena un ralentissement des transactions, car ils avaient accaparé presque tout le commerce. Trop sensible au souvenir des blessures faites à la maison d'Autriche par les protestants, elle se montra fort dure pour ces derniers. Ils personnifiaient à ses yeux l'esprit de révolte et de rébellion non seulement contre l'Église, mais contre le souverain légitime. Les commissions, dites de religion, instituées par elle, furent composées des hommes les plus connus pour leur intolérance.
Marie-Thérèse et les paysans. — Ou doit rendre hommage, bien qu'ils n'aient pas toujours été couronnés de succès, aux efforts qu'elle lit pour améliorer le sort des paysans. Vers le milieu du xvni0 siècle leur situation était misérable. Attachés à la glèbe, ils ne pouvaient, sans la permission de leurs maîtres, quitter le territoire, se marier, faire embrasser
i. Voir ci-dessus, p. $M.
I/AITRICHE
à leurs enfants une autre profession que celle de cultivateur. Ils étaient astreints à une foule de corvées et de redevances.
Secondée par François de Blanc, à l'instigation duquel fut créée, en 1768, une commission agraire, et par François-Antoine de Kaah, qui fut nommé, en 1776, directeur suprême des domaines de Bohême et des anciens biens enlevés aux Jésuites, Marie-Thérèse entreprit de réagir contre la dureté des Robolpatente (règlements de corvées). Le paysan commence maintenant à être regardé comme un homme, à être protégé pour lui-même, et non pas seulement en vue de l'utilité pécuniaire qu'il peut offrir. Les bons exemples que Marie-Thérèse donne sur ses domaines ne sont malheureusement guère suivis parla noblesse. Joseph II reprendra courageusement l'œuvre laissée inachevée par sa mère.
Les principaux ministres. — Marie-Thérèse fut secondée dans l'administration intérieure de l'Autriche par d'habiles ministres. Le plus célèbre de tous est le prince de Kaunitz.
Intelligent, instruit, doué de grands talents, mais très infatué do sa personne, de son génie, de ses principes surtout, et, au surplus, dépourvu de tout scrupule, Kaunilz, « qui unissait à la légèreté d'un Français la pénétration d'un Italien », nous apparaît comme un des hommes les plus habiles du siècle dans Fart de plaire et de tromper. Alliant l'impertinence de cour à la morgue «lu pédant, il affecte les grandes vues et les considérations élevées. Mais il est trop frivole, trop égoïste, et d'un esprit trop étroit pour comprendre les temps nouveaux. Il diffère, à beaucoup d'égards, de l'Impératrice. Mais, comme elle, il hait la Prusse, et, partageant ses visées d'alliance, il lui apparaît comme le seul homme capable de les transformer en faits. Il arrive à se rendre indispensable, et sait, pendant quarante ans, malgré ses «léfauts, ses ridicules et ses airs de « petit-maître parisien », se maintenir dans la plus haute fortune.
L'un des plus intelligents parmi les autres ministres de Marie- Thérèse fut le comte de Iïaugwitz, issu d'une famille protestante <le la Silésie, resté fidèle à Marie-Thérèse après la conquête du pays par Frédéric II. Dès 1712, il avait rédigé un remarquable mémoire où il dénonçait l'ambition du roi de Prusse. Marie--
L'ALLEMAGNE
Thérèse le chargea de réorganiser les finances. C'était en effet un tempérament reconstructeur qui possédait, à un haut degré, l'art d'élever sans secousse, avec des matériaux anciens, des édifices nouveaux. Ses plans de réforme financière impliquaient l'obligation pour les Étals de chaque province de renoncer à leurs franchises en matière d'imposition, d'élever l'ensemble de leurs contributions de cinq millions de florins, et de se désister, en faveur 'du pouvoir central, de tout droit de contrôle dans la nouvelle organisation. Mais ces projets soulevèrent une formidable opposition, qui fut dirigée par un autre ministre, le comte Frédéric de Harrach, un homme de valeur, mais d'un tempérament trop frondeur et d'un caractère trop raide. Marie- Thérèse soutint Haugwitz, qui parvint à donner au pouvoir royal plus d'élasticité et à simplifier son action.
Kœnigseck, aimé des soldats qui l'appelaient le général « Llepos », à cause de la lenteur de ses mouvements, eut. à défaut du don de commandement, un vrai talent d'organisateur. Ki ii.sk i, un grand seigneur de la vieille école, à l'aspect rébarbatif, au caractère violent, aux mœurs sévères, introduisit d'importantes améliorations dans les finances et fit une guerre à outrance à la fraude. Mais le meilleur collaborateur à cet égard de Marie-Thérèse, ce fut peut-être le comte Rodolphe Chotek. président de la commission des finances, qui l'aida à payer les dettes de l'Etat et à relever le crédit.
Quant à l'empereur titulaire, l'honnête et indolent François de Lorraine, sa personnalité est bien effacée. Grand ami de la chasse et du jeu, collectionneur passionné de médailles et de pierres, il eut certainement préféré à la perspective du trône impérial une fortune plus modeste, a L'Impératrice et nos enfants, disait-il, sont ceux qui composent la cour; moi je ne suis qu'un particulier. » Etranger à l'organisation politique de l'Autriche, à ses lois et à ses mœurs, François I" n'accepta ses nouvelles fonctions qu'avec le sentiment de son insuffisance. Bien que d'humeur pacifique, il sut à l'occasion se montrer brave jusqu'à la témérité. La simplicité de ses manières, son humeur toujours égale, sa générosité surtout lui ont valu de sincères sympathies.
L'AtTHICHK
Marie-Thérèse savait soutenir autrement que lui son rang d'impératrice; tous les contemporains vantent sa dignité, se plaisent à décrire ses charmes et à célébrer sa beauté. Sa popularité ne s'est pourtant point maintenue intacte jusqu'à sa mort, et ses obsèques (1780) provoquèrent, comme celles de Louis XIV, les insultes de la foule. Les déceptions qu'elle avait éprouvées avaient en effet aigri son esprit et altéré la droiture de son caractère. Trop docile aux conseils de Kaunitz, elle n'avait pas toujours su échapper à la tentation des compromis avec sa conscience. Elle souffrit certainement des infirmités du droit public et de la licence des mœurs politiques de l'Europe : le partage de la Pologne lui causa bien des angoisses avant la faute, bien des remords après. « Elle ne put, comme elle l'écrivit elle-même, dissiper l'inquiétude d'un cœur qui n'était habitué ni à s'étourdir soi-même ni à faire passer la duplicité pour la franchise. » On peut lui reprocher aussi de n'avoir pas voulu identifier ses intérêts avec ceux de l'Allemagne. Tantôt le protestantisme l'effraie, tantôt elle redoute l'Église catholique, mais uniquement parce que ses doctrines pourraient contrecarrer son pouvoir. Trop infatuée du lustre de sa maison, trop imbue des idées de centralisation, elle confondit souvent la notion d'autorité avec celle d'absolutisme. L'esprit national faisant défaut à cette monarchie incohérente, elle prétendit que l'esprit dynastique en tint lieu, et n'admit jamais ni les résistances opposées à ses ordres par ses sujets ni le bien fondé de leurs droits. Malgré les ombres qui planent sur sa mémoire, son règne est encore aujourd'hui regardé comme une ère de gloire, presque comme un âge d'or pour les peuples de la maison d'Autriche. Et Frédéric II, son plus constant adversaire, lui a rendu ce bel hommage : « J'ai donné, écrivit-il à d'Alembert, des larmes bien sincères à sa mort. Elle a fait honneur à son sexe et au trône. Je lui ai fait la guerre et je n'ai jamais été son ennemi. »
Joseph n (1765-1790); son éducation et son caractère. — Empereur d'Allemagne et co-régent de sa mère depuis la mort de François Ier (1765), l'alné des fils de Marie-Thérèse arrivait au pouvoir avec les meilleures intentions. Il avait, avec
L ALLEMAliNK
une mine un peu fière, une physionomie agréable. La nature l'avait doué d'une grande vivacité d'esprit et d'une ardente imagination, mais son éducation avait été négligée. Ses parents avaient fait preuve à son égard d'une tendresse excessive. Marie-Thérèse, dans les instructions qu'elle donna au maréchal «le Bathiany, son précepteur, disait : « Mon fils a été tellement dorloté depuis son berceau qu'on a beaucoup trop cédé à sa volonté et à ses exigences. A force d'entendre glorifier ses actes, à cause de sa naissance, par les gens de service, il a pris l'habitude de se faire obéir. Toute résistance le fâche : de là vient qu'il se rend désagréable cl incommode à autrui. » Un Irait surtout semble avoir inquiété sa mère. « On a observé, dit-elle, que l'enfant se refuse toujours à reconnaître ses torts et tente de les dissimuler par toutes sortes de faux-fuyants. » Bathiany, vieux soldat, n'était pas fait pour le rôle de précepteur. Il ne s'entendit avec son élève que sur un point : l'amour du militaire. Aussi ne doit-on pas être surpris de voir Joseph 11 abandonnant la politique de sa mère, si fidèle aux vieilles traditions de l'Autriche, se jeter inconsidérément dans les aventures et justifier ce que Frédéric II dit un jour de lui : « qu'il faisait toujours le second pas avant le premier ».
Peu de souverains ont provoqué des jugements plus contradictoires. Sa vie simple et active mérite l'admiration, car il n'en réserva rien pour les plaisirs et se regarda toujours comme le premier serviteur de son pays. Son amour du peuple fut sincère; mais on ne saurait approuver le zèle inconsidéré avec lequel, dès le lendemain de son avènement, il tenta de mettre en pratique les théories du « despotisme éclairé », pour constituer en Autriche une monarchie unitaire. En voulant aller trop vite en besogne et en poursuivant sans ménagement les buts les plus divers, il mérita d'être « malheureux dans toutes ses entreprises ». On a vu quelles réserves il convient de faire sur sa politique religieuse et comment il faut apprécier le système connu sous le nom de josêphhmc Ses procédés despotiques froissèrent surtout les populations catholiques des Pays-Bas, où