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àl supprima les couvents, multiplia les règlements sur les processions et les cérémonies religieuses, et, dans son désir « d'enlever à la tribu de Lévi le monopole de l'intelligence humaine », n'hésita pas à transformer jusqu'à l'enseignement théologique. S'il abolit la peine de mort, sauf pour les crimes d'Etat, il conserve les pénalités les plus sévères, prodigue la bastonnade, «confisque les biens des criminels sans égard pour les héritiers. Il proclame la liberté, mais il prohibe les marchandises étrangères, punit ceux quiémigrent, décrète une « taxe des absents », ■et encourage la délation.
Réformes administratives et sociales. — C'est par ses efforts pour améliorer le sort des paysans qu'il a conquis en Autriche une certaine popularité. Opprimés par l'aristocratie, les paysans préféraient le gouvernement direct du souverain. C'est de lui qu'ils attendaient l'abolition ou l'adoucissement du régime féodal. En effet, le servage est aboli : en 1781, dans la Bohême, la Moravie et laSilésie; en 1782, dans la Carinthie, la Carniole, le Brisgau; en 1785, dans la Hongrie. La propriété est rendue accessible à tous, et un cadastre est établi pour arriver à une assiette plus équitable de l'impôt. Secondé par un professeur de l'Université de Vienne, Sonnenfcls, très admirateur comme lui des doctrines des physiocrates, Joseph II tenta d'instituer un impôt unique sur la terre et d'établir un système de perception d'après lequel chaque commune était responsable du paiement de la somme qui lui avait été imposée. Son but avoué était la centralisation des ressources de l'Autriche par la restriction des privilèges de la noblesse et l'abrogation des -prérogatives particulières de différentes provinces. Mais dans les masses et surtout chez les paysans ces idées de liberté rencontrèrent peu de crédit et ne soulevèrent aucun enthousiasme. Les premières réformes entreprises par Marie-Thérèse avaient été faites avec prudence et modération, mais cette manière d'agir ne se conciliait pas avec le caractère impétueux de Joseph, qui voulait recueillir avant d'avoir semé. N'était-ce pas un projet impraticable que de vouloir faire cesser toute distinction de langage et de coutumes, sous prétexte qu'il ne devait y avoir en Autriche qu'une nation, une famille et un empire?
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Gomment faire de tant tic peuples divers un seul corps, gouverné par un système d'administration uniforme et uni par un intérêt commun? Joseph II commença l'exécution de ses vastes plans en supprimant les juridictions particulières si nombreuses et en divisant la monarchie en treize gouvernements subdivisés en cercles. A la tète de chaque cercle il plaça un magistrat qui eut le titre de capitaine, avec mission de faire exécuter les lois et de protéger les paysans contre les seigneurs. Dans chaque gouvernement fut instituée une cour de justice divisée en deux chambres, l'une pour la noblesse, l'autre pour la bourgeoisie. L'appel devait être porté à une seconde cour et finalement à la Cour aulique de Vienne. Tous les magistrats et officiers furent en outre subordonnés aux chancelleries d'État de Vienne, dont les résolutions étaient soumises à l'approbation du souverain. Joseph II créa l'assistance publique, supprima le crime de sorcellerie, autorisa la recherche de la paternité, établit le mariage civil et permit le divorce. S'il échoua dans sa tentative pour substituer la conscription à l'enrôlement volontaire, il introduisit dans l'armée, avec l'aide de Lascy, plus d'ordre et d'économie et organisa les inspections générales. Mais la façon souvent arbitraire, toujours autoritaire, avec laquelle il procéda souleva dans la plupart des provinces, surtout en Hongrie 1 el dans les Pays-Bas, de vives protestations. Il se heurta à des résistances invincibles et se vit, à la longue, obligé de révoquer presque toutes ses réformes.
Les dernières années de sa vie furent encore attristées par l'insuccès de sa guerre avec les Turcs. Ceux-ci opposèrent une résistance inattendue, et Joseph contracta, dans les marais du Danube inférieur, le germe d'une fièvre qui l'emporta prématurément (20 février 1790).
i. Voir ci-dessous, chap. xx.
LA PRUSSE
///. — La Prusse.
Frédéric-Guillaume 1° r ( 1 7 1 3- 1 740) . — Le premier roi de Prusse avait, pour satisfaire ses goûts de représentation, compromis l'équilibre d'un trésor restreint. Frédéric-Guillaume Ier (1743-1740) est l'antithèse vivante de son père. Deux passions remplissent sa vie : la passion de l'or et celle des soldats. Au lieu de dépenser pour son couronnement six millions de thalers, comme avait fait Frédéric Ier, il n'y consacre que 2547 thalers. Plus de luxe ni de beaux habits. L'étiquette lui est odieuse. Il tient un compte exact des moindres dépenses. C'est le modèle de l'économie. Sans s'inquiéter des services passés, il supprime la plupart des charges de la cour : le nombre de chambellans est réduit de 100 à 12. De vieux serviteurs sont congédiés, sans même recevoir de pension, et les gros traitements sont réduits. Il fait vendre aux enchères les bijoux et les chevaux de luxe de son père et convertit en monnaie une partie de l'argenterie royale. Il n'a d'autres distractions que les revues, la chasse et ce fameux TabackscoUegium où il invite, avec quelques généraux et quelques intimes, de jeunes officiers, des bourgeois de Berlin, des étrangers de passage, des artistes, des savants. Tout le monde doit boire, fumer ou faire semblant de fumer ; fumer beaucoup est iwie façon de lui faire la cour. Ceux à qui le tabac tourne le cœur, comme le prince de Dessau ou l'ambassadeur impérial Seckendorf, doivent au moins avoir une pipe vide à la bouche. Celte « société du soir » devient, pour Frédéric-Guillaume, un besoin; les affaires les plus importantes y sont traitées. C'est un véritable Conseil privé.
Frédéric-Guillaume Pr et l'armée. — C'est du côté de l'armée que se porta d'abord l'effort du roi. Dès sa jeunesse il avait témoigné d'une grande affection pour les soldats : son père lui avait permis de former une compagnie de cadets parmi les jeunes nobles de son âge. C'était son occupation
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favorite d'exercer son petit bataillon, auquel il avait donné un uniforme particulier et qui manœuvrait admirablement.
Ces premiers goûts de son enfance ne firent que se développer après son avènement. Son idée (et il y tient d'autant plus qu'il n'en a qu'un petit nombre), c'est qu'un roi a besoin d'être fort, et que pour être fort il lui faut une bonne armée, car une bonne armée est le principal instrument de la grandeur d'un pays (E. Lavisse). De 45 000 hommes en 1713, l'armée prussienne fut portée à 61000 en 1725 et atteignait à la mort de ce prince 8i 000. Seules la France et l'Autriche disposaient à cette époque de forces plus considérables.
Frédéric-Guillaume se préoccupa surtout d'améliorer le corps des officiers. II abolit l'ancien usage qui laissait aux colonels la nomination des lieutenants et des capitaines, et se la réserva. Dans leur avancement, il ne considéra pas seulement leurs aptitudes pour le service, il attacha aussi un haut prix à l'esprit d'économie et à la moralité. La noblesse sentit bientôt qu'avec un pareil maître elle avait mieux à faire que de rechercher les plaisirs de la cour ou de se borner à l'administration de ses domaines. La carrière des armes devint le plus noble des métiers, et le corps des cadets fondé à Berlin reçut de préférence les fils de nobles, mêlés à un certain nombre de réfugiés français.
Frédéric-Guillaume fut puissamment aidé dans son œuvre par le prince Léopold de Dessau, le vieux Dessau, comme il disait familièrement, à l'instigation duquel eut lieu la substitution, pour la charge, de la baguette de fer à la baguette de bois (ce qui permit de tirer quatre ou cinq coups à la minute), l'introduction du pas égal dans la marche, et la disposition moins profonde des rangs dans le combat. Il aimait tendrement ses soldats, qu'il appelait « ses enfants bleus ». Il avait le plus grand soin de leur bien-être; mais était intraitable sur les questions de discipline et de tenue : plus d'un fit connaissance avec sa canne.
Il avait une affection particulière pour sa garde géante de Polsdam, composée de soldats d'une tai^e exceptionnelle, recrutés à grands frais dans tous les paj# d'Europe. La meilleure manière de lui faire la cour était de lui fournir des
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hommes grands. Ses racoleurs avaient ordre de lui ramener par force ou par ruse les hommes de haute taille qui leur étaient signalés. C'est à une réclamation de la Faculté de théologie de Halle, se plaignant de l'enlèvement en plein jour d'un de ses étudiants, que Frédéric-Guillaume fit la réponse fameuse: « Pas de raisonnement, nicht raisonnieren ».
Ces géants étaient payés suivant leur taille : l'Irlandais Kirckland reçut 7553 thalers. Il leur accordait une solde plus élevée, la jouissance d'une petite maison, l'autorisation de tenir un débit de bière ou de vin. Il les connaissait tous, leur faisait toutes sortes de cadeaux et déférait plus volontiers à leurs suppliques qu'à celles de ses propres ministres.
Cette bizarrerie n'a pas fait oublier à Frédéric-Guillaume ses autres devoirs de souverain. Il se rend un compte très exact des besoins de ses Etats, ne néglige aucun détail, et veut tout voir par lui-même. H faut avant tout augmenter les revenus de la Prusse. Ceux-ci étaient de deux sortes : revenus domaniaux, comprenant les fermages des terres de la couronne, le produit des forêts, mines, salines, postes, douanes, etc. ; revenus de guerre, comprenant un impôt direct levé sur le plat pays, et l'accise, impôt indirect perçu dans les villes. La gestion des premiers était confiée aux ebambres des domaines; la gestion des seconds, à des commissariats de guerre. Les collisions étaient fréquentes : le roi fondit les deux administrations en une seule, qui devint le directoire général supérieur des finances, de la guerre et des domaines, dont il se réserva la présidence. Ce directoire fut divisé en départements, et les minisires durent lui présenter toutes les semaines un rapport. « Nous les payons, disait le roi, pour qu'ils travaillent. » Leur premier devoir était l'exactitude, et le manquement à une séance leur valait une retenue de six mois de traitement. Le directoire général exerça son autorité sur toute l'administration, et la bureaucratie prussienne devint le premier organe de la nation de Prusse. Mais personne n'a supporté moins aisément que ce roi la contradiction, et les coups de canne vinrent souvent accentuer la brutalité de ses réponses; « son œil et son bâton élaient partout » et tous ses employés tremblaient devant lui.
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Colonisation intérieure. — Il s'agit aussi de repeupler le royaume. Les désastres de la guerre de Trente ans n'étaient pas encore réparés, bien des villages étaient en ruine, et dans les villes beaucoup de maisons n'avaient pas été reconstruites. Comme le Grand Electeur, Frédéric-Guillaume Ior voit un remède dans la colonisation. Il institue une commission spéciale et publie une série d'ordonnances qui forment tout un code des droits et des devoirs des colons. Non seulement il leur assigne des terres en toute propriété, mais il fournit encore une partie des frais de construction et les dispense du paiement des impôts pendant plusieurs années. Plusieurs centaines de villages furent ainsi créés, les marais de la Havel furent en partie desséchés et de vastes territoires mis en valeur.
Parmi ces colons, il faut mentionner surtout des Bohémiens, victimes de l'oppression religieuse, et des protestants salzbourgeois qui aimèrent mieux abandonner leur pays que de renoncer à leur foi. Frédéric-Guillaume, soutenu par l'Angleterre, la Hollande et le Danemark, obtint de l'Empereur que leur archevêque, le baron de Firmian, qui voulait les traiter en rebelles, leur accordât la libre sortie. 11 échelonna sur leur route des commissaires qui leur fournissaient l'argent nécessaire, bâtit à leur intention des maisons, des églises et des écoles, et pourvut aux premiers frais d'installation. La province de Prusse eut la plus forte part dans la répartition des colons; elle en reçut plus de 15 000 et en fut transformée.
L'agriculture, l'industrie, l'instruction. — Préoccupé de la triste situation des classes rurales, surchargées par les seigneurs de corvées ou de prestations, et traitées avec une grande
dureté, il abolit le servage dans tous les domaines de l'Etat, et, par une ordonnance du 22 mars 1*719, engage les nobles à suivre son exemple. Il défend d'expulser sans motif les paysans et réprime les mauvais traitements corporels dont ils étaient l'objet.
La prospérité des villes est aussi l'objet de sa sollicitude. Il sait quelle est l'importance de l'établissement des manufactures; il s'applique donc à ce que tous les genres d'industrie, lainages, cuirs, bois, fer, y soient installés; il veut que la production industrielle augmente comme la production agricole, et pour
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qu'on achète le moins possible à l'étranger, il frappe ses produits de droits considérables à l'entrée du royaume. 11 porte les revenus du royaume à 7 millions de thalers.
Mais la prospérité matérielle de ses Etats ne lui suffît pas : il s'occupe aussi de propager l'instruction dans les classes populaires, et fonde des milliers d'écoles. Il établit à Berlin une Faculté de médecine et un hôpital; mais il n'aime guère les arts, et se méfie des savants (comme Wolf, qu'il chasse de Halle) ; et s'il charge le président du tribunal de préparer un nouveau code judiciaire, il ne dissimule pas son aversion pour les avocats, qui ne sont bons qu'à « tourner le droit ». Il intervient dans les arrêts de la justice, et quand ils ne lui semblent pas assez sévères, il aggrave de son autorité la peine prononcée.
Très attaché au protestantisme, il se constitue le protecteur de tous les protestants opprimés, soit dans le Palatinat, soit en Pologne, et fonde beaucoup d'églises. Ce qu'il voudrait, c'est une Eglise évangélique générale : les subtiles différences entre réformés et luthériens ne sont à ses yeux que des disputes de prêtres (Pfaffengezœnk).
Peu de souverains eurent une vie plus laborieuse que Frédéric- Guillaume Ier. « Dieu, disait-il, n'a pas fait les rois pour passer leur temps dans les jouissances, comme font la plupart, mais pour gouverner leur pays. Les souverains sont faits pour le travail, et s'ils veulent régner avec honneur, ils doivent diriger eux-mêmes les affaires. » Nul souverain ne s'est fait une conception à la fois plus mystique et plus pratique de son office. En établissant sa souveraineté comme un rocher de bronze (le mot est de lui), il a laissé en même temps à son successeur un peuple aguerri, sobre, recueilli et capable de faire de grands efforts le jour où un prince éclairé sera à sa tête. Le règne de Frédéric-Guillaume Iep était nécessaire pour que Frédéric II pût porter la Prusse au degré de puissance où il l'a élevée.
Frédéric-Guillaume Ier avait épousé Sophie-Dorothée de Hanovre, dont il eut dix enfants. Ce fut l'aîné, Charles-Frédéric, né le 24 janvier 1712, qui lui succéda
I. Frédéric-Guillaume 1", par le Imité «le Wusterhausen (12 oct. 1721»), où il reconnut la Pragmatique-Sanction, obtint de l'empereur Charles VI la promesse
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Frédéric n (1740-1786); sa jeunesse, son éducation. — Frédéric II, que les Prussiens ne se contentent pas d'appeler le Grand, mais qu'ils nomment l'Unique, est une figure à part dans l'histoire, et son œuvre est d'autant plus digne d'attention qu'elle est le produit d'une volonté ferme et persévérante, aussi exempte de défaillances que de scrupules. « Les princes prussiens qui se succèdent aux xvu* et xvine siècles se complètent les uns les autres. Frédéric les réunit tous en lui, et les surpasse. Il est le roi prussien par excellence. » Élevé par une réfugiée française, Mm* de Kocoulles, qui commença à lui inspirer l'amour des lettres françaises, il eut ensuite pour gouverneur le comte de Finckenstein, un soldat selon le cœur de son père, et pour précepteur un autre Français, Duhan de Jandun. Frédéric-Guillaume Ier, qui n'abandonnait rien au hasard, s'imaginant qu'on pouvait manœuvrer un esprit comme un régiment, avait réglé minute par minute les journées de son fils, qu'il voulait voir en tout sembable à lui : prompt, pratique, dévot et surtout soldat. Le plan d'études du jeune prince ne comportait que l'écriture, le calcul, l'économie, l'histoire et la géographie. La littérature en était exclue. La reine et Duhan s'efforcèrent en cachette de réparer cet oubli. Il se fit peu à peu dans l'esprit de Frédéric un travail tout différent des exercices do soldat et de chrétien auxquels il était astreint. Peutêtre cette éducation de contrebande lui fit-elle plus de tort que ne l'eût fait l'ignorance, en lui inculquant le goût du fruit défendu. Il ne se plia qu'en apparence à la volonté de son père, raillant au fond l'étroitesse de son esprit. Il avait à peine seize ans lorsqu'on l'emmena à Dresde. Les séductions de celle cour brillante et dissolue lui inspirèrent une aversion d'autant plus grande pour le service militaire, et les mœurs grossières des officiers le rebutèrent davantage. La nouvelle qu'il avait contracté quelques dettes, le goût qu'il manifestait pour les
qu'il rairiernil. à l'extinction de la ligne palatine de Neubourg, à se mettre en possession de Juliers, Bcrg et Ravenstein, et lâcherait d'obtenir de la ligne de Sulzbach, une renonciation délinilive a ses prétentions. Si le résultat désiré ne fut pas atteint, c'est que Charles VI fit avec Sulzbach un contrat du même genre. Frédéric-Guillaume dut se contenter de Berg. et encore en pa\ant aux comtes palatins de Sulzbach deux millions de thalers.
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lettres et la musique, l'irréligion dont il faisait déjà montre, le plaisir qu'il trouvait dans la société des gens d'esprit et des femmes ne tardèrent pas à irriter son père : il s'emporta un jour jusqu'à lever sa canne sur ce fils indigne qui allait « gâter toute sa besogne ».
La mésintelligence entré le père et le fils s'accrut encore lorsqu'on négocia les mariages de Frédéric et de sa chère sœur Wilhelmine avec un prince et une princesse d'Angleterre. Depuis plusieurs années déjà, Frédéric pensait à s'enfuir : il avait soif de liberté et rêvait d'aller passer quelque temps en France et en Angleterre. Un voyage que son père entreprenait dans le sud de l'Allemagne parut fournir l'occasion favorable, et, dans un village près de Manheim, il tenta l'évasion (1730).
Il fut ramené à Berlin. Sa première entrevue avec son père faillit avoir une issue tragique. Le roi tira son épée, et eût peut-être tué son fils si le général Mosel ne se fût précipité. Le « colonel Fritz » (car le roi ne voulait plus voir en lui qu'un colonel) fut enfermé dans la citadelle de Kûslrin, sans meubles, sans livres, sans lumière, avec une Bible pour toute distraction. Un conseil de guerre fut assemblé pour le juger avec ses deux complices, les lieutenants Keith et Kalte. Le premier réussit à s'enfuir, le second fut condamné à la dégradation, et aux travaux forcés; pour Frédéric, le tribunal se déclara incompétent. Le roi, furieux de ce jugement, qu'il trouvait trop doux, condamna Katte à mort et régla lui-même les détails de l'exécution : il contraignit Frédéric à en être le témoin, dans l'espoir de le remuer jusqu'au fond de l'àme puisqu'il était décidé à lui laisser la vie. Le pasteur Muller eut pour mission de faire rentrer le jeune prince en lui-même, et quelques jours après, Frédéric repentant jurait « d'obéir strictement aux ordres du roi, et de faire en toute chose ce qui convient à un fidèle serviteur, sujet et fils », souscrivant à l'avance, au cas où il désobéirait, à la perle de ses droits héréditaires.
Frédéric dut alors commencer sa « seconde éducation », se livrer à l'élude de l'administration des domaines, et, pour allier la pratiqueàla théorie, fut chargé d'inspecter les domaines royaux dans le voisinage de Kûstrin. Bien qu'il se moque de
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son nouveau métier, et prétende que les « caméralités » ne seront jamais son affaire, il n'en profite pas moins pour étudier les terrains, les cultures, les bètes et les paysans, et acquiert la connaissance de ces détails d'administration auxquels beaucoup de souverains restent ordinairement étrangers. Il s'intéresse surtout aux affaires qui confinent à la politique et forme déjà des plans pour améliorer le commerce de la Silésie. Il lire en somme grand profit de la sévérité de son père, et sa ressemblance avec celui-ci apparaîtra quand il sera devenu roi.
Frédéric-Guillaume rappela son fils à Berlin au moment du mariage de Wilhelmine avec le prince héréditaire de Baireuth. 11 songeait à le marier lui-même, avec Elisabeth-Christine, princesse de Brunswick-Bevern, nièce de Charles VI. Frédéric, quoiqu'il ne se sentit pas « du bois dont on fait les bons maris », et éprouvât quelque dépit d'épouser une femme qu'il n'avait pas choisie, se soumit à la volonté paternelle (1733).
Après son mariage il va s'établir au château de Rheinsberg, que le roi avait fait construire à son intention, et y tient une petite cour où il attire un cercle de gens spirituels et de savants avec lesquels il cultive plus ardemment que jamais les lettres et les arts. « Pour vivre avec nous, disait-il, il faut que la matière ne l'emporte pas sur l'esprit. » Ses premières études avec Duhan l'avaient préparé à la large culture intellectuelle qu'il entend se donner : philosophie, histoire, politique, art militaire, mathématiques, il veut avoir sur tout au moins des lumières. Il n'y a que la religion, qu'il méprise et qu'il haïsse; s'il a de temps en temps quelques égards pour le protestantisme, tout culte au fond lui est importun et odieux.
La guerre de la succession de Pologne éclate fort à propos pour donner à ses connaissances théoriques un utile complément d'expérience. Il accompagne le contingent prussien à l'armée du prince Eugène, sur le Rhin ; par la vivacité de son esprit, il s'attire les bonnes grâces du vieux héros; il voit surtout les cotés faibles de l'armée autrichienne, et s'affermit dans la résolution d'en profiter un jour.
De retour à Rheinsberg, il y reprend ses études littéraires, entretient une correspondance étendue avec des savants de
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toutes les nations, surtout avec Voltaire, rédige son Anti- Machiavel, prend un plaisir manifeste à étudier « la République d'Europe », dissimulant à peine ses projets sur la manière d'entrer en scène, et donnant à tous ceux qui le voient l'idée que « son sentiment dominant est la gloire et que celle qui s'acquiert par les armes aura sa préférence ». Frédéric-Guillaume n'appréciait guère la littérature et la philosophie, mais Frédéric eut l'habileté de lui mettre sous les yeux un régiment qui manœuvrait à merveille, et le père ravi en arriva à penser que son fils ne serait peut-être pas le plus mauvais successeur que Dieu pût lui donner. Lorsqu'il mourut le 31 mai 1740, la réconciliation était complète.
Succès diplomatiques et militaires. — On put croire tout d'abord que le nouveau règne allait inaugurer une ère de paix où fleuriraient la philosophie, les lettres et les arts. N'était-ce pas un poète, un philosophe, un écrivain qui succédait au « roi sergent »? Frédéric II s'empresse en eflet de rappeler Wolf, que son père avait exilé, de licencier la garde géante, de réorganiser l'Académie de Berlin, et d'aller jusqu'à la frontière de Hollande rendre visite à Voltaire.
Mais sa pensée maîtresse est d'augmenter le prestige de son pauvre « royaume de lisières » et d'en faire un des grands Etats de l'Europe. Or ce but ne pouvait être atteint que par la guerre. Frédéric sentait ses forces et connaissait la faiblesse de l'Autriche. On a vu comment s'engagea la guerre, quels en furent les résultats et comment au bout de cinq ans Frédéric avait déjà mérité son surnom de Grand K Ensuite, la guerre de Sept ans eut pour la Prusse des conséquences encore plus considérables. Le démembrement de la Pologne lui valut de nouvelles acquisitions. La Ligue des Princes en fit, en 1785, le défenseur de la < liberté germanique »
Administration intérieure de Frédéric II. — Quels qu'aient été les mérites de Frédéric comme politique et