V. — La civilisation allemande
Le xvine siècle est une époque importante dans l'histoire de la civilisation allemande, non pas tant peut-être pour l'éclat même de cette civilisation que pour l'essor que prend la pensée germanique et l'influence qu'elle exerce peu à peu en Europe. Sans doute l'admiration accordée aux Français continue à faire regarder longtemps comme barbare la littérature nationale. En lui souhaitant « plus d'esprit et moins de consonnes », Voltaire l'avait frappée d'un discrédit dont elle eut peine «à se relever. Le xviu8 siècle nous fait assister néanmoins à un travail fécond <le reconstitution de l'Allemagne intellectuelle dans le domaine de la philosophie, de la critique, de la littérature, et de l'art.
Wolf et la « philosophie des lumières » . — C'est l'influence de Leibnitz qui reste d'abord prépondérante, et c'est lui qui prépare le mouvement nouveau des esprits, tel que Christian Wolf (1619-1754) va le diriger. Exposant sous une forme
L'ALLEMAGNE
lourdement systématique les doctrines de son maître, Wolf en vulgarise la connaissance, à tel point que beaucoup de penseurs, et Kant lui-même, ne voient guère Leibnitz qu'à travers son disciple. La doctrine de Wolf, en raison môme de la netteté scolaire de ses divisions, devient la philosophie officielle des Universités. Son influence est considérable dans tous les domaines de la science enseignée, droit, physique, mathématiques, médecine.
Mais quoique le rationalisme classique de Wolf soit entré comme un élément important dans la formation de ce qu'on a nommé la Philosophie des lumières, il faut, pour expliquer el apprécier cette forme germanique de l'esprit du xvmc siècle, remonter à d'autres sources. Jamais la pensée allemande n'a été plus qu'alors ouverte aux suggestions du dehors : il ne parait pas en Angleterre ou en France un livre de quelque intérêt qui ne soit lu, traduit, discuté. Avant de prendre pleine conscience de son propre génie et de produire sa philosophie originale, l'Allemagne fait pour ainsi dire ses années d'apprentissage; mais tout en paraissant subir passivement des influences extérieures, elle y môle quelque chose de son esprit.
C'est d'abord le piétisme, qui en dépréciant la foi fondée sur l'autorité, pour faire prédominer dans la religion le sentiment individuel et les inspirations du cœur, tend à émanciper les esprits de l'orthodoxie et favorise, à côté de lui, le développement d'une religion naturelle. Puis le déisme anglais, en déclarant que la raison humaine s'élève spontanément à Dieu, rencontre en Allemagne, surtout auprès de la classe moyenne, honnête et sentimentale, un accueil enthousiaste.
Plus grand encore est le succès des philosophes français, Helvétius, d'Holbach, Voltaire, et aussi Rousseau, qui apparaît, même à Kant, comme le Christophe Colomb ou le Newton d'un inonde nouveau. C'est principalement dans la haute société allemande que la philosophie franc-aise du xviu0 siècle, moins respectueuse des croyances morales et d'esprit plus caustique, recrute ses admirateurs : de la cour de Frédéric II elle rayonne comme de son centre, et elle règne avec le roi philosophe.
C'est de ces éléments disparates que se forme VAufklœruugs
LA CIVILISATION ALLEMANDE
Philosophie, à laquelle on peut rapporter les noms de Reimarus (1694-1765), de Mendelssohn (1729-1786), de Garve (1742-1798), d'Eberhard (1738-1809) et même, à certains égards, de Lcssing (1729-1781). Elle consiste essentiellement à croire que tout homme cultivé trouve en lui des lumières suffisantes pour gouverner sa pensée et sa vie; que la philosophie, œuvre toute laïque et tout entière fondée sur la seule raison, est à la portée de tous; qu'en un mot le moment est venu où l'esprit humain peut se déclarer « majeur », en s'aflïanchissant définitivement des « ténèbres de l'ignorance et de la superstition ».
Le caractère propre de cette libre pensée allemande, et ce par quoi elle se distingue de la philosophie de nos encyclopédistes, c'est le sérieux ordinaire et la gravité solennelle de son altitude, c'est son dogmatisme compatible avec les croyances traditionnelles, son attachement aux vérités morales et religieuses. Sans doute la métaphysique, avec Wolf et ses successeurs , se déclare indépendante; mais elle se met ou semble se trouver spontanément d'accord avec les enseignements théologiques. Mendelssohn, par exemple, estime que la philosophie a pour tâche de rendre clair ce que le sens commun admet avant toute démonstration rationnelle. 1*011 à peu, à force de maudire le fanatisme et la superstition, l'on arrive à opposer la religion aux religions, à revendiquer l'émancipation pour tous, et à forcer les gens à èlre raisonnables en imposant la liberté et la lumière d'emblée aux ignorants eux-mêmes. C'est ainsi que les apôtres déclarés de la tolérance, poussant au dernier degré leur infaluation dogmatique, deviennent intolérants à leur tour.
Kant. — Déjà Jacobi, d'accord avec Herder dans son aversion pour ce rationalisme étroit el figé, avait protesté au nom de la conscience profonde qu'il avait du mystère partout répandu, et au nom du sentiment si vivant en lui des vérités morales. C'est au moment où sa querelle avec les Aufhhcrer devenait aiguë, que parut l'œuvre mailresse d'Emmanuel Kant. Elle inaugure une révolution intellectuelle qu'on a justement comparée à celle que Copernic avait accomplie dans l'astronomie.
L'idéalisme critique de Kant est l'aboutissement complet et l'application à l'ordre philosophique de la doctrine que le pro-
L'ALLEMAGNE
testantisme contenait en germe. En outre, de la philosophie anglaise et notamment de Hume qui « Ta tiré de son sommeil dogmatique », Kant a reçu l'idée de critiquer nos facultés, de connaître et de limiter la portée des principes directeurs do toute pensée humaine. De Wolff et de la « philosophie des lumières », il a gardé, avec le dégoût d'une métaphysique superficielle et présomptueuse, le rationalisme qui l'inspirait. Du piétisme surtout, dans lequel il a été élevé par sa mère et par son premier maître Schulzc, il a retenu le sérieux incomparable du caractère et l'estime de la vie morale : il y trouve l'idée maîtresse de sa philosophie entière : à savoir que nous n'avons de certitude absolument valable que pour agir; et que la croyance est d'un tout autre ordre que la science, puisque seule elle nous ouvre, hors de notre pensée, le champ de l'absolu. Môme après que l'évolution des idées a prouvé l'impossibilité de garder la position où Kant s'était placé, il n'en reste pas moins vrai que son action, depuis un siècle, a été décisive dans l'histoire de la pensée humaine : d'une façon qui semble irrévocable, il a marqué la distinction de la connaissance pro- . prement scientifique et de celle qui, seule, peut être appelée philosophique; il a défini le premier, avec une parfaite précision, la question de leur valeur respective, et posé un problème qu'on ne peut plus négliger.
C'est à cause de l'originalité même de cette initiative que la Critit/ue de (a raison juive avait déconcerté ses premiers lecteurs. Kant, d'ailleurs, conscient de la nouveauté de l'entreprise, demandait un siècle pour que son œuvre fût pleinement comprise et portai ses fruits. Le succès, un moment incertain, devait être plus rapide qu'il ne l'avait prévu.
Poésie. — La poésie allemande était restée longtemps dominée par le pédanlisme et l'imitation servile de l'étranger. Gotlsched (1700-1766), que nous retrouverons bientôt comme critique, n'est guère lui-même qu'un copiste, mais il sait du moins s'adresser à de beaux modèles.
Le chef de l'école de Zurich, Bodmer (1698-1783), n'est pas un plus grand poêle; l'imagination est à ses yeux la folle du logis qu'il faut bannir. On ne lit plus, ni sa Noachide, ni ses
LA CIVILISATION ALLEMANDE
poésies patriarcales; et ses disciples, tels que Ktrslner ou Schwabe, sont oubliés depuis longtemps.
Au contraire Gellert (1715-1769), qui s'est essayé dans les genres les plus divers, est un poète de talent. Il a surtout comme fabuliste une réputation méritée. Mais malgré l'estime que Frédéric II lui témoigne, il ne peut réveiller le goût de la poésie dans les âmes.
L'épopée a manqué longtemps à l'Allemagne, bien que Gotlsched ait cru pouvoir opposer YArmiitius ou l'Allemagne délivrée, flu baron de Schœnaich, à \ù.Messiade de Klopstock. Le plus important parmi les écrivains indépendants est un savant de génie, le grand llaller (1708-1777). Son immense activité se répandit sur toutes les branches des connaissances humaines, et sa réputation devint européenne1; son véritable litre de gloire littéraire, ce sont ses odes, et surtout son grand poème Les Alpes (1729), tout débordant d'enthousiasme lyrique.
Avec Klopstock et Wieland, l'Allemagne arrive à la première phase de l'âge classique. Klopstock (1724-1803) lient dans la littérature allemande la place que Corneille et Descaries occupent dans la nôtre. Son œuvre est inspirée par une triple passion : l'amour du christianisme, celui de la patrie allemande et le culte de la liberté. « S'il v avait, dit Mme de Staël, des saints de la poésie, Klopstock aurait, parmi eux, sa place au premier rang. » Son grand poème, l'épopée du Messie, qui marque en Allemagne une date importante, ne peut être apprécié cependant que des âmes naturellement inclinées vers la foi. C'est moins à ses accents religieux qu'à l'ardent patriotisme qui anime ses odes, que Klopstock doit sa popularité. Ce n'est pas, d'ailleurs, l'Allemagne de son temps qu'il célèbre avec enthousiasme : c'est la vieille Germanie défendant son indépendance contre les Romains: c'est le culte des anciennes traditions qu'il cherche à faire revivre, secouant ainsi, au profit des gloires nationales, le joug de l'imitation. Ses succès lui suscitèrent de nombreux mais pâles imitateurs, tels que Ramier (1725-1798), Kretschmann (1738-1809), Lavater (1741-1801), célèbre surtout