Voir ci-dessus, t. VI, p. et t. VU, p. 68 ol suiv
2. Voir ci-dessus, t. VI, p. 531. — Montesquieu l'atteste formellement: « Il aurait remis ce pays-là... » (Voyages, Paris, Picard, 1894, t. I ; à consulter aussi pour la Sardaigne.)
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380000 habitants. Il n'y a ni eau ni air. L'eau est presque toute saumtUre ou salée... Le marquis de Saint-Rémy, qui y a été deux fois vice-roi, envoyait quérir son eau à Pise... Il n'y a que cinq mois de Tannée où l'on puisse sortir des villes, à cause de l'intempérie... Il n'y a non plus, en Sardaigne, d'arbres fruitiers. On fait quelquefois vingt milles sans trouver une maison, ni un arbre... Le marquis de Saint-Rémy dit que si son maître voulait la lui donner, il ne la prendrait pas. »
Réformes de Victor-Amédée II. — Si Victor-Amédée II se désintéressa de la Sardaigne, il s'occupait, avec une louable activité, d'introduire des réformes dans ses États de terre ferme.
Par ses négociations avec le Saint-Siège, négociations difficiles et où se signala par son habileté le marquis Ferrero d'Orméa, alors général des finances, il obtint du pape Benoît XIII une réduction des privilèges du clergé. Il limita également les droits et prérogatives de la noblesse. Il réunit en un seul corps et publia en 1729 toutes les lois et constitutions du royaume, dans le dessein de restreindre les abus et d'unifier au point de vue législatif les diverses parties de ses domaines. Il s'efforça, par le système du protectionnisme, de développer les industries locales, particulièrement celle de la soie, alors très florissante. Il favorisa l'agriculture. Il construisit le palais où siège encore l'Université de Turin; il créa le collège des Provinces, qui reçut gratuitement les jeunes gens de famille peu aisée.
Lui qui devait sa fortune aux succès de la guerre n'avait garde de négliger les choses militaires. Il fit édifier au-dessus de Pignerol le fort de Fénestrelle. Sous son règne furent commencés dans le val de Suse les importants ouvrages de la Brunetta1 et s'agrandit l'arsenal de Turin. Cette ville s'embellit de nombreux édifices, sur les plans dressés par Invara, alors le meilleur architecte de l'Italie. Montesquieu trouva Turin petit, « mais bien bâti », et le président de Brosses, qui y passa en 1140, en emporta une bonne impression. « C'est la plus jolie ville de l'Italie, et, à ce que je crois, de l'Europe, par l'alignc-
1. Cette forteresse devait être rasée par la suite, en exécution d'une clause du traité de paix conclu à Paris le 15 mai 1796.
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ment de ses rues, la régularité de ses bâtiments et la beauté de ses places », et il ajoute : « Il est vrai que I on n'y trouve plus, ou du moins rarement, ce grand goût d'architecture qui règne dans quelques endroits des autres villes; mais aussi on n'y a pas le désagrément d'y voir des chaumières à côté des palais. Ici, rien n'est fort beau, mais tout y est égal; rien n'est médiocre, ce qui forme un total, petit à la vérité (car la ville est petite), mais charmant1. »
En 1730, Victor-Amédée H, veuf depuis quatre ans, désirail se remarier sans cependant apporter de trouble dans l'État par l'avènement d'une nouvelle reine. Il avait un fils en àgre de régner, et qui avait lui-même un rejeton mâle. Il résolut donc, en même temps, de quitter le trône et d'épouser une dame do sa cour, la comtesse de San-Sebastiano. En septembre de cette année 1730, il abdiqua en faveur de son fils Charles- Emmanuel III et, avec sa nouvelle compagne, se retira à Chambéry.
L'année suivante, sous le prétexte que le séjour de Chambéry ne convenait pas à sa santé, il alla s'établir au château de Moncalicri, à quelques milles de Turin. On s'aperçut bientôt qu'il ne demandait qu'à reprendre le pouvoir et que la seconde épouse aspirait à monter sur le trône. Charles-Emmanuel III semblait disposé à rendre la couronne à son père; ses conseillers, particulièrement le marquis d'Ormea, la jeune reine Elisabeth, qui ne se souciait pas de voir son ancienne dame d'honneur devenir sa souveraine, décidèrent le roi à prendre des mesures énergiques. 11 donna, en pleurant, l'ordre d'arrêter son père, qui, en septembre 1731, fut conduit du château de Moncalicri à celui de Rivoli, et tenu là sous une étroite surveillance. Plus tard, soit par égard pour sa santé, soit plutôt qu'on ne voulût point le laisser si près de la frontière française, le roi déchu fut ramené à Moncalicri, où il mourut en octobre 1732. Son corps fut transporté dans celle église de la Superga. qu'il avait fait édifier en commémoration de sa victoire de Turin (du 7 septembre 1 706).
i. Charles de Brosses, Lettres historiques et critiques sur l'Italie, Paris, an Vil. t. III, p. 383.
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Charles-Emmanuel m (1730-1773). — Charles-Emmanuel III, en prenant part aux guerres des successions de Pologne et d'Autriche, agrandit quelque peu ses Etats; il en porta les confins, vers le Milanais, de la ligne de la Sésia à celle «lu Tessin, rivière que la frontière du Piémont devait suivre jusqu'en 1859. S'il n'obtint pas tout le Milanais, que ses alliés — la France d'abord, et plus tard l'Autriche — lui avaient promis, il n'en eut pas moins l'esprit constamment tourné vers ce but, se souvenant du mot de son père : « L'Italie est un artichaut qu'il faut manger feuille à feuille ». Aussi était-il toujours dans l'attente d'une occasion propice, et tenaitil (Mi respect les autres Etats de l'Italie par son armée forte et bien disciplinée.
Il fut moins soucieux de réformes que son père et moins énergique à l'égard de la noblesse, surtout à l'égard du clergé. Même, pour se rendre favorable la cour de Home dans les négociations diplomatiques, il lit emprisonner Pielro (iimmonc, le grand historien napolitain, qui défendait les droits «le l'Etal contre les prétentions de l'Eglise, et qui acheva sa vie dans la citadelle de Turin (y il 48).
En général on peut dire des réformes de Charles-Emmanuel III qu'elles furent inspirées simplement par le désir d'assurer l'ordre et la régularité de l'administration, et nullement par les idées nouvelles que propageaient les philosophes. Il lit établir le cadastre, réorganisa les administrations communales, ouvrit des routes, etc. Il tourna son attention vers la Sardaigne, si négligée jusqu'alors. La population de celte île augmenta beaucoup : au début du siècle elle comptait seulement 300 000 habitants; vers 1773, elle approchait de 450 000.
Victor-Amédée m (1773-1796). — Il eut pour successeur, en 1773, son fils Victor-Amédée III, Agé de quarante-sept ans. Bon et de caractère droit, mais imbu d'idées archaïques, il n'avait pas l'intelligence des temps nouveaux et des nouveaux besoins de la société; non seulement il ne tenta aucune réforme nouvelle, mais il n'acheva aucune de celles qu'avaient préparées ses prédécesseurs. D'une seule chose il s'occupa avec passion : l'armée. Il lui vouait tout son temps, tous
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tous ses soins, et son bonheur était de contempler des manœuvres. Le modèle qu'il ambitionnait d'égaler était Frédéric 11. Tout fut à la prussienne : uniformes, armement, discipline, exercice. Sur un budget de 20 millions, l'armée en absorbait presque 10. Son effectif net fut de 40 000 hommes.
On devine ce que pouvait être l'administration financière : le délicit, qui s'était déclaré quelques années auparavant, allait toujours augmentant, ainsi que les impôts. Et l'on continuait droit devant soi, dans la même voie, avec une inconscience inouïe. Le roi, très médiocre par lui-même, avait encore le malheur d'être entouré de ministres faibles et incapables. Ils étaient choisis, cela va de soi, parmi la noblesse de cour.
La cour, la noblesse, le clergé. — La cour de Turin, moins dissolue que celle de Versailles, était organisée sur le même pied. Autour du roi, environ 330 courtisans; la dépense annuelle dépassait 2 millions, soit le dixième des recettes. A la noblesse étaient attribués toutes les charges du gouvernement, toutes les dignités du clergé, tous les grades de l'armée; il n'\ avait que dans les corps du génie et de l'artillerie que pouvaient entrer et avancer des officiers roturiers. En revanche la noblesse était contrainte, même dans les affaires privées, à une obéissance absolue, et cette dépendance envers le souverain était d'autant plus rigoureuse et plus pesante que le royaume était plus petit. Les nobles feudalaires ne pouvaient passer la frontière, même pour l'absence la plus brève, qu'avec l'autorisation royale; elle ne s'obtenait pas sans difficulté, et c était toujours pour un temps très court. Alfieri remarque que « dans ce pays béni le roi s'immisce constamment dans les choses les plus intimes; tout est prétexte à permis et licences ».
Un tel régime devait provoquer un certain mécontentement même parmi l'aristocratie; mais il n'était ressenti que par les caractères indépendants. Encore leur dépit s'atténuait-il beaucoup parce qu'en somme la famille royale était naturellement bonne cl animée des meilleures intentions. Le même Alfieri, un si farouche contempteur des tyrans, écrivait : « Bien que je n'aime guère les rois en général, et les plus despotiques en particulier, je dois pourtant dire loyalement que la race de nos
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princes est en général très bonne, surtout si on la compare à la plupart de celles qui gouvernent actuellement le reste de l'Europe. Et au fond du cœur je me sens pour elle plus de sympathie que d'aversion; car ce roi, comme son prédécesseur, témoigne d intentions excellentes. Ces princes sont d'un caractère aussi doux et honnête que leur vie est exemplaire, en sorte qu'ils font à leur pays plus de bien que de mal. »
Grande était l'influence du clergé à la cour et dans l'Etat. Dans les seules provinces du Piémont, c'est-à-dire — sans compter la Sardaigne et la Savoie — sur une population d'environ 2 millions et demi d'habitants, il y avait au moins 20 000 prêtres et 12 000 moines. Le clergé, si nombreux, était assez riche. Il n'en était pas de même de la noblesse. « Les gentilshommes piémontais, écrit Montesquieu, sont très pauvres; à la réserve du marquis de Coroil, qui a, dit-on, 40 à 50 000 livres de rente, tout le reste vit sur 10 ou 12 000 livres de rente. » Noblesse et clergé étaient, en général, exemptés des impots, qui pesaient entièrement sur les autres classes.
La bourgeoisie et les paysans. — La bourgeoisie ne pouvait voir sans dépit la noblesse jouir de tant de privilèges. Les plus riches d'entre les bourgeois cherchaient à acheter un litre. Au cours d'un peu plus de soixante-dix ans (à partir de 1722), il fut vendu 811) brevets de noblesse. Les autres sentaient chaque jour plus vivement l'iniquité de ces différences sociales qui se manifestaient en tout, jusque dans le vêtement. Sans se départir de leur loyalisme envers un Ironc ancien et glorieux, ils auraient voulu des réformes. Beaucoup d'hommes de talent et de savoir commençaient à se distinguer dans la bourgeoisie piémontaise. Négligés ou tracassés par le pouvoir, ils cherchaient hors de leur pays la protection et les honneurs dus à leur mérite. C'est ainsi que Joseph Baretti (1716-1789), critique éminent et auteur de la Frusta litteraria, vécut nombre d'années en Angleterre, et l'abbé Jean-Charles Passeroni (1713-1803) à Milan, où il écrivit d'agréables satires contre les vices de son temps. Le grand historien Charles Denina (1731-1813), l'auteur des livvnln fions d'Italie, exécré et tenacement persécuté par les moines pour son livre Dell' impieijo
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(h'Hc persane, dut s'en aller à Berlin, où Frédéric II l'avait mandé, puis à Paris, où il mourut bibliothécaire. L'illustre mathématicien Louis Lagrange (1130-181 3) passa les années les plus glorieuses de sa vie à Berlin et à Paris. Le célèbre chimiste Claude-Louis Berlhollet (1117-1 82*2) s'établit à Paris. J.-B. Bodoni (1740-1813) émigra à Parme, où il sut portera la perfection l'art de la gravure. Ainsi l'élite de la bourgeoisie, les personnalités qui auraient pu déterminer un mouvement dans les idées, se voyaient réduits à l'émigration.
La bourgeoisie piémon taise n'était pas encore bien nombreuse, sauf dans la capitale. C'est que l'industrie n'était ni très répandue, ni très florissante; elle était exercée par des corporations, protégée par des privilèges royaux, soumise à une multitude de règlements minutieux.
La situation de l'agriculture était au contraire assez bonne, en particulier à cause du grand fractionnement de la propriété. Le pays était bien cultivé, couvert de mûriers et de vignes. Au dire de Montesquieu, * les paysans sont assez bien dans le Piémont; ils ont tous chacun un morceau de terre, qui est très fertile, et sont quelquefois aussi riches que leurs seigneurs ». Aussi restaient-ils fidèles au clergé, respectueux à l'égard de la noblesse, fermement attachés à tout ce qui faisait corps avec le passé.
Les nouvelles aspirations. — En somme, le Piémont se trouvait dans des conditions semblables à celles de la France d'alors, à part que les idées nouvelles n'y avaient pas encore fait autant de progrès. Jusqu'à la veille de 89, on était encore à cette période où les désirs d'innovations n'étaient le fait que de quelques esprits, les plus élevés de la noblesse. C'est ainsi que le comte Dalmazzo Vasco traduisit et commenta Montesquieu, publia un JUsrours philosoph if/ne sur un nouveau code de lois et la réorganisation de la magistrature. Il fut jeté en prison, et y mourut, à cause de son ouvrage la Monarvhi? morfcirr, où il tentait de formuler un système de gouvernement constitutionnel. Son frère, l'abbé J.-B. Vasco, préconisa la liberté du commerce et de l'industrie et exposa bien des idées nouvelles en économie politique; aussi a-t-on voulu voir en lui un
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précurseur du socialisme Le comte (ialeani Xapione manifestait des aspirations à un avenir plus souriant et plus glorieux pour l'Italie. Mais la voix la plus puissante qui se fit entendre en faveur de la liberté, fut celle du comte Vittorio Alfieri.
La Lombardie sous l'Autriche. — Depuis le commencement du siècle le Milanais et le Mantouan appartenaient à l'Autriche1; mais au cours des deux guerres de succession de Pologne et d'Autriche ils avaient été le théâtre de fréquentes batailles 3. Avec Marie- Thérèse s'inaugura pour ces pays une période de régénération matérielle et intellectuelle. L'administration fut réorganisée entièrement et les impôts mieux répartis. Le clergé perdit de ses privilèges. L'Inquisition et le droit d'asile furent abolis. On améliora les routes, on favorisa l'agriculture, le commerce et l'industrie. Le pays seconda l'initiative du gouvernement, même étranger; les principales familles prirent part à l'administration ; aussi nous voyons des Belgiojoso, des Visconti, des Serbclloni, des Trivulce, des Gastelbarco, des d'Adda, des Pallavicino, des Uorromei, des Litla,etc. , occuper de hautes charges dans l'Etat.
Ces familles et d'autres, toutes fort riches, menaient grand train et recevaient avec faste. A ce point de vue, Milan pouvait se dire la première cité de l'Italie. En 1778, s'ouvrit le théâtre de la Scala, qui acquit immédiatement une renommée universelle par ses spectacles grandioses. Les éludes llorissaient; de Brosses remarquait que la bibliothèque Ambrosiennc était constamment pleine de lecteurs *. Dans la plupart des salons de la haute société, littérateurs et savants étaient toujours accueillis avec faveur; on y discutait sur les idées des philosophes français et les projets de réformes que mettaient en avant les hauts fonctionnaires de l'Etat. Parmi ceux-ci, le comte Gian-Hinaldo Carli (1720-1795), auteur àe Y Histoire des monnaies et de l'institution tir lu monnaie en Italie. Plus ardent encore, le comte Pietro Verri