‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 189 sur 219 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p

LES ETATS SCANDINAVES

soumettre à toutes les exigences de la diète ou du sénat. Mais sa femme, qui exerçait sur lui un grand ascendant, était loin d'avoir le même caractère. Louise-Ulrique de Prusse, sœur de Frédéric II, était aussi énergique et entreprenante que son mari était timide et effacé. Elle ne pouvait se résigner à le voir occuper aussi peu de place dans le gouvernement. Elle le poussa à une tentative de restauration de l'autorité royale. Ses intrigues dans ce but avaient commencé du vivant même de Frédéric 1". Le prince héritier et sa femme étaient alors devenus le centre d'un parti ambitieux que l'on désignait sous le nom de « jeune cour ». Mais ce ne fut qu'après l'avènement d'Adolphe- Frédéric que les tentatives de restauration du pouvoir devinrent sérieuses.

L'essai commença par une querelle entre le roi et le sénat. Le souverain manifesta ses velléités d'indépendance en refusant souvent de se ranger à l'avis de la majorité des sénateurs. En môme temps, il cherchait à profiter de certaines obscurités de la constitution pour revendiquer le droit de nommer les fonctionnaires lui-môme et comme il l'entendrait. Si Ton se souvient du caractère essentiellement bureaucratique de la Suède, on comprendra que si ce droit avait été reconnu au roi, il serait parvenu à reprendre une prépondérance absolue dans l'État. Le sénat résistant naturellement à ces prétentions, le débat fut porté devant la diète de 1755. Celle-ci déclara que le roi était, en tout état de cause, lié par la majorité du sénat. La diète ne se borna pas à cette déclaration de principes : elle résolut de donner à la reine Louise, qu'on savait être l'àme de toutes les intrigues, un avertissement sévère. Usant de son droit de contrôle sur l'éducation des enfants rovaux, elle destitua les gouverneurs nommés par les souverains et en désigna d'autres. La reine Louise perdit alors toute mesure, et prépara un coup d'Etat. On devait soulever le peuple, l'armer, et avec son aide et celui de la garde, arrêter de nuit les sénateurs et les principaux membres de la majorité de la diète. Mais la veille du jour fixé, un caporal de la garde révéla le complot. Le sénat prit aussitôt ses mesures. Les conjurés furent arrêtés; huit d'entre eux condamnés à mort et exécutés. Il fut même question

LA SL'ÈDE

de se saisir de la reine, mais après réflexion on se borna à lui faire adresser des remontrances par le clergé. Enfin le sénat et la diète profitèrent de l'occasion pour abaisser encore la royauté. Adolphe-Frédéric fut contraint de remettre aux Etats une déclaration où il reconnaissait ses torts et sanctionnait une décision menaçant de le priver de la couronne, au cas où il persévérerait dans ses coupables errements. Le dernier reste de pouvoir lui fut même retiré : le sénat reçut une griffe portant la signature royale, et dont il devait user si le souverain refusait d'accepter une de ses décisions (1756).

Les années qui suivirent sont parmi les plus tristes de l'histoire de la Suède. A l'extérieur, la monarchie suédoise était complètement déconsidérée. Les tentatives pour reconquérir un peu de prestige et d'influence n'aboutissaient qu'à faire mieux encore éclater sa faiblesse : ainsi son intervention dans la guerre de Sept ans fut de tous points lamentable. Son abaissement fut bientôt tel que les puissances voisines en arrivèrent à songer à la supprimer complètement et à se partager son territoire. A l'intérieur, l'anarchie était complète. Il y avait certes dans le pays, et même aux affaires, des hommes d'Etat honnêtes et capables, mais tout gouvernement digne de ce nom était devenu impossible. Les luttes de partis étaient plus âpres que jamais. Bonnets et Chapeaux rivalisaient d'intrigues et se précipitaient alternativement du pouvoir. Les partis eux-mêmes se fractionnaient et s'effondraient, si bien que la confusion était à son comble. Le pays souffrait profondément : la misère devenait de jour en jour plus grande et la situation financière plus déplorable. En môme temps, et par une conséquence naturelle, on en venait à souhaiter un nouveau changement dans la forme du gouvernement. Une tentative pour y arriver fut même faite à la diète de 1769 par la cour et une fraction du parti des Chapeaux. Elle échoua complètement. Ainsi Adolphe- Frédéric mourut sans avoir pu, malgré deux tentatives, restaurer l'autorité royale (février 1771). Son fils devait être plus heureux.

Gustave m : coup d'État de 1772. — Gustave III avait, à son avènement, vingt-cinq ans. Bien qu'il fût loin

LES ÉTATS SCANDINAVES

d'être un génie de premier ordre, il était d'une intelligence très supérieure à celle de son père. Son esprit curieux, éveillé, comprenait aisément toute chose, encore qu'il fût peut-être incapable d'en approfondir aucune. Il avait, en outre, un certain sens politique, qui avait été développé par les circonstances où • il avait vécu. Constamment entouré d'adversaires qui épiaient tous les actes de son père, il avait dû s'habituer de bonne heure à une grande prudence. Elevé parmi les luttes des partis et les intrigues de toutes sortes, il s'était assoupli et rompu à l'art de tourner les obstacles. Enfin, son esprit avait été mûri par un long séjour à l'étranger, notamment en France, où il fut pendant un temps le héros de Trianon. Ayant été ainsi mis à môme de comparer la situation d'autres royaumes avec celle de la Suède, il avait compris ce qu'il fallait entreprendre pour sauver sa patrie.

Le nouveau roi ne se faisait aucune illusion sur la gravité de l'état de son royaume et il se rendait compte que le premier remède à lui appliquer était le renversement de la constitution de 1119. Il s'était, dès avant son avènement, assuré l'appui de la France. Devenu roi, il hésita quelques mois, mais à la suite de la diète de 1771, où la confusion fut inexprimable, il reçut divers encouragements qui fixèrent sa résolution.

Le 19 août 1772, il harangua la garde du palais, déclarant aux soldats que « s'ils étaient disposés à le suivre comme leurs pères avaient suivi Gustave Vasa et Gustave-Adolphe, il risquerait sa vie pour leur salut et celui de sa patrie ». Ce discours fut accueilli avec enthousiasme. Les portes du palais furent alors fermées et le sénat, qui délibérait, mis en état d'arrestation. Le roi sortit ensuite dans la ville, parla au peuple et aux troupes. Partout il fut accueilli avec des transports de joie : les magistrats et la garnison lui prêtèrent serment de fidélité. Deux jours après, le 21 aoûl, la diète se réunit. Gustave y donna lecture d'une nouvelle constitution : elle fut adoptée par acclamation. Le coup d'État élait dès lors un fait accompli. Aussitôt les sénateurs furent remis en liberté. Jamais, dans aucun pays, révolution ne s'était accomplie d'une façon aussi paisible. Il n'y eut aucune bagarre, aucune exécution, ni même aucune pour-

LA SU KDE

suite contre personne. Il fut entendu que tout le passé devait être oublie.

La nouvelle constitution comprenait les mêmes rouages que toutes celles qui l'avaient précédée. On y retrouvait, à côté de la couronne, le sénat et la diète. Seulement, elle attribuait à ces divers pouvoirs une situation respective très différente de celle qu'ils avaient au « temps de la liberté ».

Le sénat reprenait son ancien caractère de conseil du souverain, duquel il relevait, cessant ainsi de dépendre de la diète. 11 devait délibérer sur les questions qui lui seraient posées par le roi, sans que le roi fût obligé d'accepter ses décisions.

La diète perdait aussi la plupart de ses prérogatives. Son concours était toutefois nécessaire pour l'établissement d'impôts nouveaux et pour l'élaboration de certaines lois. Le roi ne pouvait déclarer la guerre sans son assentiment.

Le roi, on le voit, ne redevenait pas complètement absolu. Il redevenait cependant prépondérant dans l'État et, en fait, il pouvait gouverner la Suède avec le seul concours des hommes de son choix. L'un des hommes qui exercèrent l'influence la plus grande au temps de Gustave III fut Charles-Frédéric Schefler, dont le frère Ulrik élait chancelier, mais qui, lui, ne faisait môme point partie du sénat.

Règne de Gustave m. — Les années qui suivirent immédiatement le coup d'État furent heureuses. A part quelques mécontents, assez peu nombreux d'ailleurs, le pays tout entier élait satisfait. Assurément Gustave III ne parvint pas à réparer tout le mal qu'avait causé le désordre de la période précédente. Il ne put rétablir complètement la situation financière, et cela d'autant moins qu'il n'était pas, tant s'en faut, un administrateur économe et prudent. Toutefois l'état général du royaume s'améliora très sensiblement. Les forces militaires furent reconstituées. Les ressources économiques recommencèrent à se développer. Le roi, qui se piquait de largeur d'idées et qui réalisa assez bien le type du « despote éclairé », prit diverses mesures libérales : les Juifs furent admis à jouir de certains droits civils et les immigrants étrangers non luthériens purent librement pratiquer leur religion.

LES ÉTATS SCANDINAVES

A un tout autre point de vue, le règne de Gustave III a, dans l'histoire de la Suède, une place très spéciale et une physionomie bien tranchée. Il fait songer immédiatement à une époque d'élégance raffinée et de brillante floraison artistique et littéraire. Le roi aimait les choses de l'esprit. Il écrivait luimême avec talent et voulait surtout se montrer constamment un Mécène éclairé. Il encouragea les écrivains et les artistes, fonda un théâtre suédois et des académies, notamment l'Académie suédoise, imitalion assez exacte de l'Académie française. Gustave III avait, en effet, conservé une impression profonde de son séjour en France. Charmé et ébloui par la cour de Versailles et les salons de Paris, il chercha à réaliser dans son pays le même idéal d'élégance et de bel esprit. L'influence des mœurs et des idées françaises, qui avait déjà commencé à se manifester en Suède, devint alors prépondérante. Toute la haute société parla et écrivit le français comme sa langue maternelle. La cour devint brillante, sans cesse en fêtes et en divertissements. Des châteaux royaux, tous avec une salle de spectacle, s'élevèrent autour de la capitale, et les littérateurs suédois imitèrent les écrivains français. Toutefois, et c'est là un trait que l'on ne saurait trop faire ressortir, cette invasion d'idées étrangères n'a jamais submergé complètement le vieux fonds national. Les idées et les traditions suédoises subsistèrent dans les mœurs comme dans la littérature : pour n'en citer qu'un exemple, un des écrivains les plus réputés de cette époque, Léopold, composa des tragédies calquées sur celles de Racine, mais l'une d'elles est intitulée « Odin ». Quelque épris qu'il fût de la France, Gustave III ne voulut pas que la Suède oubliât son passé et il s'appliqua, en plus d'une occasion, à favoriser le développement des tendances nationales.

Mécontentement en Suède; diète de 1786. — La satisfaction avec laquelle le gouvernement de Gustave III avait été d'abord accueilli dura peu. Au bout de quelques années, des symptômes de mécontentement se manifestèrent dans toutes les classes du peuple. Ce fut surtout l'administration financière du roi qui les provoqua. Pour essayer de rétablir l'équilibre du budget, il avait accru sensiblement les charges qui pesaient

LA SUÈDE

sur les contribuables. Ceux-ci se montrèrent d'autant moins satisfaits qu'ils pouvaient reprocher au gouvernement de se montrer peu économe de leurs deniers, et critiquer, avec raison, les dépenses somptuaires du roi. Les expédients mômes auxquels Gustave III avait recours élaienl profondément impopulaires. Il établit notamment une sorte de monopole de l'alcool qui irrita vivement les paysans. Les prêtres protestaient contre le tratic des charges ecclésiastiques. Les trois ordres roturiers s'irritaient des faveurs que le roi prodiguait à la noblesse. Celle-ci n'était pas non plus satisfaite. Elle aurait voulu autre chose que des avantages d'apparat, c'est-à-dire retrouver finiporlancc politique dont le coup d'Etat de 117*2 l'avait privée.

Les protestations devinrent bientôt assez vives, et l'on vit s'organiser une opposition véritable qui combattit résolument le gouvernement à la diète de 17K6. La plupart des projets présentés par Gustave 111 furent repoussés, et les Etats critiquèrent très vivement nombre de ces actes.

Le roi en fut exaspéré. Il vil dans cette résistance à ses volontés des symptômes d'un retour aux errements fâcheux du « temps de la liberté », et ses idées absolutistes s'accentuèrent de plus en plus. Tandis que la nalion prétondait reprendre une part plus active dans le gouvernement, le souverain se sentait chaque jour plus enclin à s'affranchir de toute collaboration et de tout contrôle. On en avait eu la preuve quelques années auparavant. Gustave III avait entrepris un long voyage à l'étranger, notamment en Italie (1*783-84). Or, durant son absence, le pouvoir ne fut pas confié au sénat, ou au moins, à un certain nombre de sénateurs, comme l'aurait voulu la Constitution : il appartint à divers Conseils nommés par le bon plaisir du roi.

Ce fut pendant la guerre de 1788-1790 avec la Russie que le roi trouva l'occasion d'accroître son autorité et compléta par un second coup d'Etat, celui d'avril 1789, la restauration du pouvoir royal commencée en 1772 '.

!. Voir <-i-(le<sous. t. IX. clmp. Europe orient ah. vt Etais Scandinaves. Histoire générale. VII. Go

LES ÉTATS SCANDINAVES

//. — Le Danemark,

Le Danemark au XVni0 siècle. — Après le traité du 3 juin 1720 avec la Suède, qui mit fin pour lui à la guerre du Nord, le royaume de Danemark jouit d'une longue paix. Durant tout le cours du xviu* siècle, sa politique extérieure fut presque constamment très prudente, souvent même très effacée. Cette époque ne fut d'ailleurs brillante pour lui à aucun égard. Malgré les efforts de certains hommes de haute valeur, malgré même diverses mesures heureuses et quelquefois excellentes, l'administration du royaume fut médiocre et surtout décousue. Il est presque impossible de discerner, dans aucun domaine, un courant continu et un progrès constant. Les événements saillants et caractéristiques sont également rares. C'est une période grise et terne, où toutes les tentatives d'amélioration sont presque immédiatement suivies de réactions complètes. Trois traits y dominent cependant. D'abord, le développement du mouvement intellectuel, qui prit, vers le milieu du siècle, un essor considérable. Puis, l'influence, à certains moments prépondérante, de l'étranger : tandis qu'en Suède, môme au plus fort de l'engouement pour la France, la langue et les traditions nationales ne perdaient jamais leurs droits, on vit des souverains danois mépriser ouvertement la langue du pays, ne se servir que de l'allemand, et laisser s'abattre sur leur cour une horde de parasites étrangers. Enfin, l'histoire intérieure du Danemark est dominée tout entière par la question des paysans. Ceux-ci, on s'en souvient, étaient, à la fin du xvne siècle, dans une condition tout à fait misérable et complètement asservis. Leur sort ne fit qu'empirer durant la période à laquelle nous arrivons. Cependant, un mouvement d'opinion ne tarda pas à se manifester en leur faveur et alla sans cesse grandissant. Des propriétaires firent même des expériences d'émancipation qui donnèrent d'heureux résultats; les rois, de leur côté, rendirent de nombreuses ordonnances destinées à améliorer la condition des classes rurales. Mais la plupart de ces tentatives allèrent

LE DANEMAHK

directement contre le but qu'on s'était proposé, et cela n'est point pour surprendre si l'on songe que la noblesse, prépondérante dans le royaume, se croyait directement intéressée au maintien du servage.

Règne de Frédéric IV (1699-1730). — Ce fut précisément par une ordonnance sur les paysans que s'ouvrit le règne de Frédéric IV. Le servage de la glèbe fut déclaré aboli; les seigneurs n'eurent plus le droit de vendre leurs serfs et durent rendre la liberté, à un prix déterminé, à tout homme qui la réclamait. Ce fut, dans le royaume, un enthousiasme général. 11 dura à peine quelques mois. Bientôt, en effet, une autre ordonnance organisa une milice nationale et donna au seigneur le droit de désigner les hommes qui en feraient partie. C'était remettre, par une voie détournée, les paysans sous la dépendance absolue du seigneur. Quelques années plus tard, une ordonnance établit le « domicile forcé ». Et, comme ces ordonnances s'appliquèrent même à des parties du royaume où les paysans n'étaient pas, jusque là, complètement asservis, il en résulta que non seulement l'affranchissement décrété par Frédéric IV ne profita à personne, mais finit par rendre, dans certaines régions, la situation plus fâcheuse.

Toutefois, l'administration de Frédéric IV, prise dans son ensemble, fut loin d'être malheureuse pour le royaume. Elle ne se signala par aucune amélioration retentissante, mais fut constamment prudente et sage. Les finances furent bien conduites et prospères, malgré les longues guerres.

Christian VI (1730-1746). — Christian VI commença également son règne en cherchant à améliorer le sort des paysans. L'année même de son avènement, il abolit la milice, dont l'institution avait eu des conséquences si déplorables. Mais, de même aussi que Frédéric IV, il prit ensuite une série de mesures qui rendirent la première illusoire. Deux mois après la première ordonnance, il en parut une seconde défendant aux paysans de s'éloigner d'un domaine à moins d'avoir reçu un passeport du seigneur, ce qui était rétablir le « domicile forcé », sans qu'il fut justifié, même en apparence, par des raisons militaires. La milice, légèrement modifiée, ne tarda pas à être

1028 LES ETATS SCANDINAVES

rétablie. Enfin, une série de mesures, qui s'espacèrent sur toute la durée du règne, vinrent préciser et accroître encore les droits des seigneurs, si bien que Christian VI, qui parait avoir sincèrement désiré venir en aide à la classe rurale, travailla constamment à favoriser son oppression. Et ce fait ne laisse point que do former un contraste singulier avec la haute dévotion du roi, qui prétendait faire, toujours et partout, triompher les principes essentiels de la religion.

Sous Christian VI, en effet, le piétisme régna en maître. Ce fut un temps somhrc et ennuyeux. Les mœurs, à coup sûr, ne devinrent point meilleures, mais le puritanisme et l'auslérilé s'étalèrent partout. Le roi, profondément impopulaire, vivait complètement à l'écart de la nation, ne se montrant qu'entouré d'une sarde, comme s'il eût craint un attentat. Il affectait de toujours parler et écrire en allemand. On dit cependant qu'il n'allait point aussi loin que sa femme, la reine Sophie- Madeleine, qui faisait montre d'un mépris complet pour tout ce qui était danois. Ce fut l'apogée du germanisme a la cour de Copenhague. C'est alors aussi que l'on vit arriver une nuée de gentilshommes allemands, plus ou moins parents de la reine et qui vécurent aux dépens de la couronne. Sophie-Madeleine ne se bornait point à subventionner ainsi des étrangers. Possédée par une véritable manie do construction, elle fil élever de tous cotés des édifices, et les dépenses qu'elle engagea ainsi, jointes à ses autres prodigalités, ne tardèrent pas à compromettre la situation financière de l'Etat.

Frédéric V (1746-1766). — Le règne de Frédéric V forme, à plus d'un égard, un contraste complet avec celui de Christian VI. D'abord, il n'avait pas hérité de la dévotion austère de son père. La cour redevint gaie et le peuple eut de nouveau le droit de s'amuser comme bon lui semblerait. Le germanisme perdit du terrain. Alors qu'il n'était encore que prince royal, Frédéric V s'était fait remarquer par son affection pour tout ce qui était danois. Devenu roi, il ne se démentit pas sur ce point. Il n'avait pas épousé une Allemande : la reine Louise était une princesse anglaise et s'appliquait à devenir véritablement et complètement danoise.

LK DANKMAHK

A d'autres égards, le règne de Frédéric V est, exactement, la suite du règne précédent. Sous son gouvernement, on vil se constituer, en s'accentuant, le mouvement intellectuel et économique commencé au temps de Christian VI.

Christian VI s'était beaucoup occupé de l'instruction de son peuple. Il avait fondé des écoles, en avait réformé d'autres, et enfin s'était appliqué à redonner un peu de vie à l'Université de Copenhague, tombée dans une décadence complète. Frédéric V le suivit dans celte voie. Il rouvrit l'académie de Son), destinée à l'éducation d'un certain nombre d'enfants nobles, et fermée depuis le milieu du siècle précédent. Il fonda également des académies et divers établissements scientifiques. Enfin, il s'efforça de se montrer sans cesse un protecteur éclairé des arts et des sciences. Ses efl'orts furent couronnés de succès, et l'on vit alors se produire en Danemark un réel mouvement intellectuel. Deux choses frappent dans ce mouvement. D'abord, et bien que Frédéric V fut un roi exceptionnellement national, il dut faire constamment appel à des savants étrangers : il en fit venir un assez grand nombre, cl toujours d'Allemagne. En effet, et ceci est le second trait qu'il convient de signaler, tandis qu'en Suède, à celle époque, c'est l'influence de la France qui tend à devenir de plus en plus prépondérante, en Danemark, ce sont les influences allemandes.

Une des conséquences de ce réveil intellectuel fut de maintenir plus que jamais à l'ordre du jour la question des paysans. Sous l'influence des idées libérales qui avaient cours en Europe, les Danois qui se piquaient d'être « éclairés », commencèrent à protester contre la condition misérable des classes rurales. Les uns se bornèrent à des déclarations de principes, d'autres tentèrent des expériences. Quelques grands propriétaires fonciers, déchargeant leurs paysans des dîmes et des corvées, les transformèrent en fermiers.

Le gouvernement se préoccupa, lui aussi, de la condition des paysans, mais il n'améliora aucunement leur sort. Au contraire, il prit une mesure désastreuse pour un grand nombre d'entre eux. Pressé par des besoins d'argent, Frédéric V vendit d'immenses domaines appartenant à la couronne, et cette opération

io:{()

LES ÉTATS SCANDINAVES

fit passer de nombreux paysans de la domination royale sous relie, beaucoup plus dure, des grands seigneurs.

Au point de vue économique, Frédéric V continua également les traditions de son père. Gomme lui, il s'elTorça de développer le plus possible le commerce et l'industrie. De grandes Compagnies commerciales furent fondées. Toutes n'eurent pas un égal succès; certaines cependant, la Compagnie des Indes notamment, furent bientôt fiorissantes. Grâce aux efforts du roi, des relations s'établirent ainsi avec des contrées lointaines, et le commerce danois pénétra dans des pays qui lui étaient jusqu'alors demeurés fermés, les Flats barbaresques de la Méditerranée, par exemple. Frédéric V chercha aussi à développer l'industrie nationale et suivit pour cela une politique sévèrement protectionniste. Là également, ses tentatives réussirent parfois, et nombre d'établissements industriels prospérèrent. Celle prospérilé était toutefois un peu artificielle. Prise dans son ensemble, la politique économique du roi fut loin d'être heureuse. L'étal des finances en témoignait.

Christian VU et Struensee. — A la mort de Frédéric V, survenue en janvier 17G6, son lils, Christian VII, lui succéda. Il avait à peine dix-sept ans. C'était un prince bizarre. D'une certaine intelligence, mais vaniteux, déséquilibré, et, surtout, d'une paresse prodigieuse, il était hors d'état d'administrer son royaume, et, de fait, il ne le gouverna jamais lui-même. Par contre, il donna bientôt à ses sujets le plus triste spectacle et les exemples les plus déplorables. Pour le faire rompre avec ses habitudes et l'arracher à l'influence de ses favoris, ses ministres résolurent de le marier, et lui firent épouser, en novembre 110G, la sœur de George III d'Angleterre, Caroline- Mathilde, qui n'avait encore que quinze ans. Le mariage if avant produit aucun changement heureux, les ministres voulurent essayer d'un autre remède, et former l'esprit du roi en le faisant voyager. En mai 17G8, Christian VII parlait pour l'étranger. Ce voyage devait avoir une importance considérable pour les destinées du Danemark, car ce fut en passant par Allona que le roi fit la connaissance du médecin Jean-Frédéric Struensee, qu'il attacha à sa personne.

Page 1