‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 21 sur 219 · LA CUERRK FRANCO- AUTRICHIENNE · texte numérisé non relu

LA CUERRK FRANCO- AUTRICHIENNE

Madrid, 25 octobre 1733). A Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne, on promit de former un royaume de Lombardie en réunissant au Piémont le Milanais et même, s'il était possible, le Manlouan (traité de Turin, 26 septembre 1733). Les États déjà existants dans la Péninsule, tels que Venise et Gênes, seraient maintenus et sauvegardés. L'Italie deviendrait un assemblage de royaumes, de principautés, de républiques, destinés à former une sorte de confédération, à reconnaître la suprématie morale du Saint-Siège, à se placer en fait sous le patronage de la France. C'est le plan de Napoléon III après Solférino et Villafranca : rien n'y manque, pas même l'acquisition de la Savoie par la France au cas où le Piémont, dans sa marche en avant, pousserait jusqu'à Mantoue. Il est à présumer que l'exécution de l'entreprise italienne dans toutes ses parties nous eût valu, dès lors, plus de déceptions que d'avantages. Mais l'homme d'Etat qui l'avait conçue n'était pas maître absolu de nos décisions : Fleury se tenait derrière Chauvelin, employant l'énergie et la vaillance du secrétaire d'Etat sans approuver toutes ses idées, bien résolu à empêcher la France de s'engager à fond contre l'Autriche. Il en résultera dans nos mouvements quelque chose de contradictoire et de heurté, des saccades d'audace et des reculs timides, « une vigueur gênée », dit un mémoire du temps : Chauvelin veut aller trop vite et trop loin; Fleury ne le laisse aller qu'en se réservant de l'arrêter en chemin.

Campagnes de 1733. — La guerre européenne allait commencer dans les plus singulières conditions : ce fut le triomphe des fictions diplomatiques. L'Empereur, en guerre avec la France sur le Rhin et en Italie, est, grâce aux engagements pris par la France avec les Puissances maritimes, neutre en Belgique : même il garde à Bruxelles la légation française. Le roi de Prusse est neutre dans l'affaire polonaise, et, comme tel, il interdit sur son territoire le passage de l'artillerie russe destinée à l'attaque de Dantzig; mais, sur le Rhin, comme prince du Saint-Empire, il fournit contre la France un contingent de 6000 hommes, qui d'ailleurs ne marcheront qu'à petits pas. George II est neutre comme roi d'Angleterre; comme Electeur de Hanovre, il fournit à l'Empereur un contingent de

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0000 hommes, et encore garde-t-il à Hanovre les envoyés français, espagnol, sarde. La Russie est censée en paix avec la France, quoique les envoyés aient été rappelés de part et d'autre ; mais, comme puissance auxiliaire de l'Autriche, elle finira par envoyer un corps sur le Rhin : sa neutralité fictive permettra cependant la médiation française de 1739 à Belgrade.

Dès la fin de 1733, la France entama la guerre sur sa frontière de l'Est et au delà des Alpes. Le duché de Lorraine, encore lîef de l'Empire, fut occupé. Par la conquête de Kehl, en face de Strasbourg, les Français se donnèrent une tète de pont au delà du Rhin, mais n'allèrent pas plus loin cette année. La guerre d'Allemagne était surtout une diversion et une prise de gages; les grands coups se portaient en Italie.

Là, 40000 Français étaient descendus des Alpes : Villars avait été désigné pour les commander avec le titre de maréchal général, qui n'avait pas été porté depuis ïurenne. Le héros octogénaire fit à la France un adieu emphatique et superhe : « Le roi peut disposer de l'Italie, dit-il àFleury ; je vais la lui conquérir. » La jonction avec les Piémontaïs^Se passage du Tessin s'opérèrent sans difficultés. L'Empereur avait négligé de mettre le Milanais en état de défense : les troupes d'occupation, sous Daun, étaient en trop petit nombre pour tenir la campagne et durent s'enfermer dans les places. Villars entra en triomphe à Milan, portant à son chapeau trois cocardes que lui avaient données trois reines, celles de France, d'Espagne cl de Sardaigne. Au milieu des fêtes, il commença l'attaque du château, où s'était réfugiée la garnison autrichienne, ouvrit à la fois le bal et la tranchée.

Il eût tenu la parole donnée à Fleury, si la politique n'avait fait tort à la guerre. Son plan était de pousser audacieusement jusqu'au Mincio, de rallier l'armée espagnole qui s'était formée sous don Carlos dans les Etats de Parme et de Plaisance, de bloquer Mantoue, d'occuper les défilés du Trentin et de fermer aux Autrichiens cette porte de l'Italie. Par malheur, Charles- Emmanuel, généralissime des forces combinées, se défiant de la France et encore plus de l'Espagne, voulait avant tout se mellrc intégralement en possession de son lot : il perdit l'au-

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tomnc et l'hiver à assiéger el à prendre les places du Milanais. Quant aux Espagnols de don Carlos, au lieu de se porter à la rencontre des Français et des Piémontais, ils leur tournèrent le dos pour se diriger vers l'Italie méridionale et marcher sur Xaples : elle aussi, l'Espagne tenait à se nantir. Le résultat de ces opérations divergentes fut de laisser aux Impériaux, avec Mantoue, les passes du Bas-Tyrol, c'est-à-dire un chemin pour rentrer en Italie.

Campagne de 1734 dans la Haute-Italie. — Au printemps de 4734, l'armée autrichienne, forte d'environ 40 000 hommes, franchit les cols et descendit sur Mantoue. Son chef, l'habile et impétueux comte de Mercy, au lieu de tourner à l'ouest contre le Milanais, préféra pousser au sud. Il surprit le passage du Pô entre San-Benedetto et Borgo-Forle, cherchant à se jeter dans l'Italie centrale, dans le Parmesan, afin de séparer définitivement les Franco-Sardes des Espagnols et de couper la coalition en deux. Sa manœuvre était dangereuse, car il prêtait le flanc aux troupes de France et de Piémont, établies dans le Milanais. Villars accourut pour prendre les Impériaux en flagrant délit de passage d'un grand fleuve; mais l'armée, retenue jusqu'alors derrière l'Oglio parles lenteurs de Charles- Emmanuel, partait de trop loin pour arriver à temps : l'opération n'aboutit qu'à une échauflburée où le roi et le maréchal, enveloppés par un parti ennemi, durent mettre l'épéc à la main pour se dégager. Dégoûté d'une guerre où il n'avait pas ses coudées franches, Villars demanda son rappel. Il reprit tristement la route de France et ne put dépasser Turin : il y mourut le 17 juin. Une maladie du comte de Mercy ralentissait en même temps la marche des Impériaux. Charles-Emmanuel et les Français sous leur nouveau chef, le maréchal de Coigny, purent arriver à Parme avant l'ennemi et s'établir fortement aux abords de la ville. II y eut là un choc violent, le 29 juin. En vain les Autrichiens renouvelèrent-ils de furieux assauts : ils ne réussirent pas à entamer la position des alliés et durent se replier en bon ordre, laissant sur le terrain plusieurs milliers d'hommes, quantité d'officiers et parmi eux Mercy, qui valait une armée. Les opérations continuèrent sur la rive droite du

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Pô. Le 16 septembre, à Quistello, un corps français se laissa surprendre, perdit ses bagages et 3000 prisonniers; mais l'armée se rallia autour de Guastalla, où la bataille de Parme recommença le 19 septembre. Ce fut encore une défense de lignes, une action meurtrière et stérile. Le roi de Sardaigne déploya la plus brillante valeur, s'oflrant en habit blanc comme un point de mire aux projectiles ennemis. Après une série d'attaques et de contre-attaques, où la baïonnette française joua un rôle décisif, les Autrichiens, éprouvés par des pertes cruelles, se retirèrent sans être inquiétés. Ils finirent par repasser le Pô, tandis que l'armée des couronnes alliées hivernait sous Crémone. En somme, dans cette campagne qui avait inondé de sang le pays de Panne et de Guastalla, les Impériaux n'avaient pu reprendre position au cœur de l'Italie, mais ils se gardaient un pied en deçà des Alpes en conservant la vallée du Mincio et la grande place de Manlouc, qui remplissait à elle seule le rôle tenu plus tard par le fameux quadrilatère.

Conquête des Deux-Siciles. — Dans le sud de la Péninsule, les 20 000 Espagnols de l'infant, descendus de Parme et de Plaisance, piquaient droit devant eux, attirés par Naples. 18 à 20 000 Autrichiens, qui gardaient les Deux-Siciles, n'osèrent leur faire front et se répartirent dans les places. Le pays se souleva : il aimait mieux devenir Etat séparé sous un prince espagnol que de rester province autrichienne. Les quatre châteaux de Naples se rendirent successivement, et, le 15 mai, don Carlos inaugurait en grande pompe sa royauté nouvelle. A Bitonto (20 mai 1734), dans la Pouille, le général espagnol Montcmar battit et pulvérisa le corps autrichien, qui s'était rallié, tandis que Pescara, Gaëte, Capoue, ouvraient leurs portes. Avant même la reddition de Capoue (21 novembre), Montemar était passé en Sicile, où la domination des Tedeschi s'écroula au premier choc. Dès la fin de 1734, à l'exception de quelques postes qui tinrent encore plusieurs mois, les Deux- Siciles reconnaissaient tout entières le gouvernement des Bourbons.

Siège et prise de Philips bourg. — En cette même année, l'Empereur avait fait un grand effort en Allemagne. Il avait

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décidé le Corps germanique à embrasser sa cause et à se déclarer contre nous. Mais celle lourde machine, gênée par la multiplicité et l'enchevêtrement de ses ressorts, avait toujours grand'peine à se mettre en mouvement. Plusieurs princes allemands, soldés par la France, n'entendaient d'ailleurs lui faire la guerre que pour la forme.

Les Français eurent lè temps de prendre l'avance. Tandis que Belle-Isle enlevait Trêves, Tracrhach, et nettoyait d'ennemis la vallée de la Moselle, la grande armée, sous Berwick, fran- " chissait le Rhin en trois colonnes. Une incursion des Impériaux contre la Haute-Alsace fut repoussée par 6000 paysans en armes, échelonnés derrière le Rhin : l'Alsace se levait d'ellemême contre l'Allemand. Le prince Eugène, généralissime des forces germaniques, n'osa nous attendre dans les lignes d'Ettlingen et se replia sur Heilbron. L'armée française, s'étanl concentrée, put entreprendre le siège de Philipsbourg, cette clé de l'Allemagne que Louis XIV avait longtemps possédée. Eugène se rapprocha de la place : on crut à Vienne qu'il allait assiéger l'assiégeant et forcer nos lignes. Il amenait avec lui tout un étatmajor de princes : le Kronprinz de Prusse, le futur Frédéric II. était venu faire ses premières armes sous ce maître illustre et voir « comment un héros acquiert des lauriers ». La récolte do lauriers fut mince, et le plus clair prolit que Frédéric tira de s;i présence au camp fut de constater les imperfections et les fui Messes de l'armée autrichienne : en 1741, il se souviendra de cette découverte. Devant Philispbourg, Eugène ne lit rien de grand; il avait à peine 60 000 Allemands en face de 100 000 Français; il craignit, s'il se hasardait contre nos lignes, de risquer la réputation qu'il avait acquise en cent combats et de compromettre ce trésor de gloire; il laissa prendre Philipsbourg sous ses yeux, après quarante-huit jours de tranchée ouverte. Les Français perdirent à ce siège Berwick, qui eut la tête emportée par un boulet. Son successeur, d'Asfeld, était âgé et fatigué comme Eugène : la fin de la campagne se passa en marches et en contremarches, en démonstrations vaines; ce fut une guerre de vieillards, où des deux côtés les chefs péchèrent par excès de sagesse.

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Campagnes de 1735 : médiation des Puissances maritimes. — En 1735, la guerre languit encore plus sur ses Jeux théâtres. En Allemagne, les Impériaux reçurent pourtant un renfort. La tsarine, en exécution des traités de 1726 et 1733, détacha de ses troupes 16 000 hommes, sous Lascy, et les envoya rejoindre l'armée du prince Eugène à travers la Silésie, la Bohème et la Franconie. Pour la première fois, les soldats russes se montrèrent à l'Allemagne occidentale; ils apparurent comme réserve de l'Autriche, mais ne s'engagèrent pas effectivement contre la France et restèrent l'arme au pied entre Heidelherg et Ladenhurg, presque en vue de nos avant-postes. Eugène empêcha Coigny, qui avait succédé àd'Asfeld, d'investir Mayence, mais ne reprit aux Français aucune de leurs conquêtes. En Italie, le maréchal de Noailles, appelé au commandement de nos troupes, trouva l'armée effroyablement désorganisée par l'indiscipline et la maraude, l'immoralité des officiers portée au comble, un laisser-aller général : ces campagnes d'Italie, où brillait une fois de plus la valeur du soldat français, mettaient en même temps à nu les plaies de notre état militaire. Le bonheur des Français fut d'avoir affaire à un ennemi encore plus mal pourvu et préparé qu'eux-mêmes pour la grande guerre. Dès le mois de mai 173;i, le feld-maréchal Kœnigseck, qui commandait les Autrichiens, se jugeant hors d'étal de faire campagne, se relirait dans le Trentin et s'enfermait dans cette forteresse naturelle. Les Franco-Piémontais furent rejoinls par les Espagnols de Monlemar, revenus du sud au nord après avoir enlevé les présides de Toscane, et tous ensemble mirent le siège devant -Mantouc. Mais les alliés se disputaient d'avance celte proie : l'Espagne y élevait des prétentions : Charles- Emmanuel, ne voulant pas conquérir Mantouc pour le compte d'autrui, refusa son artillerie, et le siège dégénéra en vague blocus. Il semblait que les divers partis, désespérant de prendre sur le champ de bataille une supériorité décidée, renonçaient à user de leurs ressources militaires et recouraient à d'autres armes : la diplomatie prenait le pas sur la guerre.

L'Empereur remuait ciel et terre pour se chercher des alliés. Son espoir était d'attirer à lui l'Angleterre, d'entraîner par elle

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la iiollandc cl de nous jeter sur les bras une guerre maritime. Walpole était aussi pacifique que Fleury1, mais il devait, comme le premier ministre français, compter avec l'opinion de ses compatriotes; or, nos conquêtes en Italie et sur le Rhin mettaient la jalousie britannique à de terribles épreuves. Walpole se flatta de nous enlever presque totalement le fruit de nos succès sans risquer un homme ni une guinée, par une intervention diplomatique, et de présider en arbitre au règlement du conflit. D'accord avec les États-Généraux de Hollande, il offrit une médiation et indiqua des bases d'arrangement : l'Empereur céderait les Deux-Siciles à don Carlos, qui lui abandonnerait en échange Parme et Plaisance, avec ses droits à la succession de Toscane; Charles-Emmanuel n'obtiendrait que Novare, Torlone et quelques autres parcelles du Milanais; Stanislas renoncerait formellement à la couronne de Pologne, en conservaut le titre de roi et ses biens patrimoniaux; la France se contenterait de ces satisfactions platoniques, garantirait et ferait garantir par l'Espagne et la Sardaigne la Pragmatique-Sanction. Fleury avait presque promis de traiter sur ces bases, lorsque la révolte de l'opinion l'obligea de se rétracter et de décliner la médiation. Sur ces entrefaites, le Portugal, s'étant pris de querelle avec l'Espagne, invoqua la protection britannique, et Walpole n'osa refuser secours à ce dévoué client de son pays, à ce consommateur de produits anglais. Il haussa le ton, lit exécuter quelques démonstrations militaires, mais subordonnait au concours de la Hollande sa participation à la guerre; les Provinces-Unies refusèrent de se battre pour le Portugal, et l'Angleterre se remit en attitude pacifique.

Les préliminaires de Vienne (1735). — Outré de cet abandon, par dépit autant que par découragement, l'Empereur se résigna à traiter directement avec la France. A Vienne, on savait que Fleury faisait la guerre à contre-cœur et désirait l'arrêter. En juillet 1730, l'Empereur lui adressa un appel direct, par-dessus la tète de Chauvelin ; il lui écrivit des lettres où il témoignait un grand désir de mettre fin à la rivalité

I. Il dirait avec joie en 1*31 : • II y a ou cinquante mille hommes de tués en Europe celte année, et pas un Anglais. .

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surannée de la France et de l'Autriche et de ménager en Ire elles une étroite intelligence; c'était prendre Fleurv par son faible. Le vieillard consentit à une négociation et la mena mystérieusement, en dehors de Chauvelin, à l'insu de tous nos alliés. Un agent du cardinal, La Baune, partit pour Vienne; là, il se rencontra furtivement dans un couvent avec deux ministres de l'Empereur, MM. de Sinzendorf et de Bartenslein. On s'accorda aisément sur l'Italie, en reprenant les bases indiquées par Walpole : les Deux-Siciles à l'Infant, Parme et Plaisance à l'Empereur, qui recouvrerait en sus le Milanais, moins les places accordées au roi de Sardaignc. Ce qui retardait l'entente, c'était la nécessité de trouver un dédommagement territorial pour Stanislas, car il fallait que le beau-père du roi régnât quelque part, et d'accorder un avantage à la France elle-même. En ce moment, une circonstance étrangère aux événements de la guerre mettait une difficulté de plus. Le duc François III de Lorraine, souverain du Barrois et de la Lorraine, venait d'être fiancé à l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille aînée de l'Empereur et héritière de ses domaines; les convenances et les cœurs étaient d'accord : mais le roi Très-Chrétien ne pouvait admettre que la Lorraine devint par ce mariage province autrichienne et mit à nos portes une grande puissance. Ce fut de cette difficulté que sortit le moyen de terminer la crise. Pourquoi ne pas donner les États de Lorraine à Stanislas en viager, tandis que le duc François recevrait en échange la Toscane, où le dernier des Médicis s'éteignait sans postérité? Il serait stipulé de plus que le Barrois et la Lorraine, à la mort de Stanislas, feraient retour à la France et constitueraient rétrospectivement une dot à Marie Leszczinska. La belle et vaillante Lorraine, au lieu de s'enfoncer comme un coin entre l'Alsace et les Trois-Evêchés et de faire brèche à nos frontières, viendrait, dans un avenir rapproché, s'incorporer au royaume et compléter la France. Cette idée, agréable aux Français, fut agréée par les Autrichiens, et les préliminaires de paix furent signés le 3 octobre 1735 à Vienne.

Par malheur, les plénipotentiaires impériaux avaient introduit dans l'acle, à la dernière heure et par surprise, une

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réserve qui atténuait la valeur de leur concession. Le Barrois seul serait immédiatement livré à Stanislas : ce prince n'entrerait en jouissance de la Lorraine qu'au moment où le duc François prendrait effectivement possession de la Toscane, c'est-à-dire à la mort de Jean-Gaston de Médicis. D'ici là, beaucoup d'événements pourraient se passer : des conjonctures pourraient survenir qui permettraient à l'Autriche d'éluder l'exécution de son engagement, de garder la Lorraine tout en prenant la Toscane. Au lieu d une certitude, la France n'obtenait qu'une espérance, une promesse, sans que la bonne foi du promettant lui fût une garantie suffisante.

Rentrée en scène de Chauvelin. — Les préliminaires, dès qu'ils furent connus, firent pousser les hauts cris à Madrid et à Turin. Elisabeth Farnese n'obtenait qu'une moitié à peine de ce qu'elle avait convoité pour ses fils : Charles-Emmanuel de Savoie acquérait deux villes au lieu d'un royaume : nos alliés se déclarèrent trahis et, pour se venger, se mirent en coquetterie avec l'Autriche. En France, on trouva que la puissance impériale, se resserrant et se fortifiant dans le nord de l'Italie, gagnait en consistance à ce qu'elle perdait en étendue; surtout, on jugea nos efforts insuffisamment payés par l'expectative douteuse de la Lorraine.

Fleury, tenant compte de ce sentiment, essaya de faire avancer la date de la cession et d'obtenir qu'elle fût fixée à l'époque où se célébrerait le mariage entre le duc François et Marie-Thérèse. Il eut le tort de formuler cette demande en termes humbles et presque suppliants, « se mettant aux pieds de l'Empereur », montrant un désir de conciliation à tout prix. L'Autriche, se sentant en présente d'un homme décidé à ne pas rompre, usa et abusa de cet avantage. Tout en équivoquant sur la date de la cession, elle essaya de reprendre en détail ce qu'elle avait paru concéder en gros : elle éleva des difficultés au sujet de la délimitation entre le Barrois et la Lorraine; en même temps, le duc François détachait certaines parcelles «le son Etat pour en faire largesse à des princes allemands : ce serait toujours autant de soustrait à la France. En Italie, l'armée impériale se remettait en position menaçante. Fleury présenta

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des réclamations dolentes, s'adressant à la droiture de l'Empercur, à sa générosité, sans rien obtenir. A la fin, il sentit qu'il n'était pas de force à lutter contre la ténacité et l'astuce autrichiennes : en janvier 1736, il appela Chauvelin à la rescousse; après l'avoir tenu systématiquement en dehors de l'affaire, il lui en abandonna la direction pour quelques mois et lui passa la main.

Acquisition définitive de la Lorraine : traité de Vienne (1738). — Chauvelin remit immédiatement la France en plus ferme posture. 11 exigea que le sort de la Lorraine fût réglé par acte spécial, avant qu'il fût question de rédiger le traité de paix définitif. L'Autriche voulait rester en dessous des préliminaires; Chauvelin demanda plus que les préliminaires, à savoir que la Lorraine fût immédiatement livrée à Stanislas, par conséquent assurée à la France. L'Autriche fit une défense savante, résistant tout en ayant l'air de céder, reprenant d'une main ce qu'elle lâchait de l'autre. Chaque jour on croyait toucher au but : le lendemain, tout était à recommencer. Pendant un an, Chauvelin usa ses forces, sa santé, sa vie, à ce travail de Pénélope. Il lui fallait en môme temps surveiller de près l'Espagne et la Sardaigne, qui tendaient à lui échapper; son ascendant personnel sur la cour de Madrid le servit utilement en cette occasion, et l'Espagne resta fidèle à Chauvelin plus qu'à la France. Pour avoir raison de l'Autriche, le ministre usa finalement d'un moyen comminatoire : en Allemagne, nos troupes n'avaient pas encore évacué Phiiipsbourg, Kehl et Trêves : la cour de Vienne fut avertie que le roi ne se dessaisirait de ces gages que contre remise de la Lorraine au roi Stanislas. Après avoir longuement discuté, protesté, soupiré, l'Autriche sentit la nécessité de s'exécuter; le 15 février 113", elle faisait signer par le duc l'acte portant cession de la Lorraine et rompant tous liens entre cette province et l'Allemagne.

Le traité de paix définitif ne fut conclu que le 18 novembre 1"38 : la France y garantissait positivement la Pragmatiquc- Sanclion La tsarine Anna Ivanovna, n'étant pas en guerre

I. Celle garantie ne s'accordait pas trop avec certains engagements antérieurs, par lesquels la France avait paru admettre les prétentions de l'Électeur

LA GL'KHItK FHAXCO-ArTKICHlKNNB

déclarée avec nous et n'ayant agi que comme puissance auxiliaire de l'Autriche, n'apposa point sa signature à côté de celle de l'Empereur : les rapports diplomatiques ne seraient repris qu'ultérieurement entre la France et la Russie.

Disgrâce de Chauvelin; sa véritable cause. — La fortune politique de Chauvelin ne survécut pas au succès si valeureusement emporté. Les rapports entre Fleury et lui s'aigrissaient visiblement; dès que le cardinal n'eut plus besoin de son énergie, il le brisa comme un instrument dangereux : le 20 février 1737, il lui fit signifier par le roi un congé brutal, que la servilité des subalternes rendit cruel '. Faut-il croire que certaines intrigues de Chauvelin et la découverte d'une correspondance occulte qu'il aurait entretenue avec la cour d'Espagne furent les causes déterminantes de l'événement? Ces incidents peuvent y avoir contribué ; la raison première de la disgrâce est autre et plus haute.

Désormais, il y avait complèlo divergence de vues entre le

cardinal et le secrétaire d'Etat sur l'orientation générale de notre politique. Chauvelin avait vu avec peine que la lutte contre l'Autriche eût tourné court ; il aspirait à la reprendre, à l'élargir, à pousser jusqu'à ses plus extrêmes conséquences l'œuvre de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin. Il ne s'apercevait [pas que, depuis ces grands politiques, le temps avait marché, que la maison d'Autriche de 1737 n'était plus celle de Charles-Quint, qui nous enserrait de toutes jwirts et dont les Étals formaient à eux seuls une coalition. Aujourd'hui, l'Autriche déclinait visiblement : la fortune adverse avait partout limité ses facultés ofiensives, sinon ses ambitions. En s'acharnant contre elle, la France ne s'exposait-elle pas à dépasser le but, à transformer la tradition en routine, à fortifier, aux dépens d'une monarchie vieillie et sur le retour, des États jeunes, cupides, dont la jeunesse vigoureuse présageait une

d* Bavière sur la succession autrichienne. Fleury espérait tourner la difficulté et mellre tout le monde d'accord. Voir sur ce point la savante étude de M. le duc de Rroplie dans la Revue historique de IS82 : Le cardinal de Fleuri/et la Pragmatique impériale.

I. I»e directeur spirituel 'de Chauvelin n'osait plus le confesser san* la permission du cardinal.

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redoutable maturité? Fleury avait le sentiment de ce danger : il aspirait à une réconciliation avec l'Autriche et même à une alliance, dont le but eût été de contenir les deux puissances l'une par l'autre et de maintenir partout le régime établi. Louis XIV, avant de mourir, et le grand Torcy, avaient eu l'intuition de celte politique ; la force des circonstances obligera Louis XV à la suivre pendant la dernière partie de son règne, Louis XVI à la continuer; ce sera celle de Choiseul, de Vergennes et de Talleyrand. Fleury entendait l'inaugurer, autant que le lui permettrait un reste de force et de vie. La politique de ce vieillard plus qu'octogénaire était celle de l'avenir : l'ardent Chauvelin représentait le passé et fondait toutes ses combinaisons sur un anachronisme. En principe, Fleury avait raison contre Chauvelin : il n'en faut pas moins rendre hommage au patriotisme et à l'habileté pratique du secrétaire d'Etat, dont les efforts valurent définitivement au royaume sa dernière acquisition continentale et firent la Lorraine française.

///. — L'épilogue orientai

Projets de la Russie et de l'Autriche sur l'Orient. —

La guerre de Pologne eut un épilogue ou plutôt une suite. L'installation à Varsovie d'un prince qui prenait le mot d'ordre à Pélersbourg et à Vienne n'était que le premier acte du drame : le second se jouerait en Orient et, dans la pensée des hommes d'Etat russes et autrichiens, la mutilation de l'empire turc devait en être le dénouement. Depuis vingt-cinq ans, la Russie poursuivait un but invariable : déchirer l'humiliant traité du Pruth et se rouvrir un accès à l'Euxin, aux mers du Levant, que Pierre le Grand n'avait fait qu'entrevoir : de tout temps, la Russie a poussé d'instinct vers la mer. Son représentant à Constantinople, Vichniakof, jugeait le moment venu de plus grandes entreprises. Il écrivait à son gouvernement : « Les Turcs redoutent un soulèvement général, aussitôt que les

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troupes russes se seront approchées de la frontière. Les Grecs habitant Constantinople sont pour la plupart des coquins sans honneur, qui ne connaissent ni foi ni loi : leur préoccupation principale est l'argent : ils nous délestent encore plus que les Turcs. Mais les Grecs de province et surtout les Bulgares, les Valaques, les Moldaves et autres travaillent avec tant d'énergie à se délivrer de la tyrannie et sont tellement dévoués à la Russie qu'ils n'hésiteront pas à sacrifier leur vie pour Votre Majesté, pour la libératrice qu'ils attendent. » Il ajoutait, en parlant des Turcs : a Voici le moment le plus opportun, non seulement pour rompre leur orgueil féroce, mais même pour détruire définitivement cette race sans loi. » Quant a l'Autriche, elle marcherait avec les Russes pour se chercher des compensations à ses perles récentes. Vaincue en Italie, amoindrie en Allemagne, elle se laissait, par un mouvement analogue à celui ijui l'emporte de nos jours, entraîner et dériver vers l'Orient, où elle avait jeté son dévolu sur la Bosnie et l'Herzégovine.

Guerre russo-turque : prise d'Azof. — La Russie prit I initiative. Pour entamer les hostilités, elle ne manquait point •le motifs. Sans seconder Stanislas avec efficacité, les Turcs s'étaient compromis pour sa cause : ils avaient fait passer des secours à ses partisans. De plus, les Tatars, vassaux du Grand- Seigneur, étaient en démêlés continuels avec les Kosaks, sujets de la tsarine : il y avait là une querelle de frontière toujours ouverte. En 1735, la Porte fit passer des troupes tatares, qui s'en allaient guerroyer contre la Perse, par certaines régions du Caucase sur lesquelles la Russie élevait des droits. Aussitôt un corps d'armée moscovite s'avança pour punir les violateurs «le territoire : c'était l'avant-garde d'une grande armée qui, sous le commandement de Munich, descendait lentement vers les eûtes du pays tatar.

Suzeraine des Tatars, la Turquie s'était retranchée sur le littoral. A l'emhouchure de chacun des grands fleuves qui s'y ouvrent passage, elle avait mis une forteresse en sentinelle. La plus célèhre de ces places était Azof, situé près de l'endroit où le Don atteint la mer d'Azof, qui n'est elle-même que le prolongement septentrional de la mer Noire. Pierre le Grand s'en

m srccKssin.N de Pologne et guerre d'orient

était emparé, avait doublé la force d'Azof en lui donnant Taganrog pour voisine, puis avait été forcé d'abandonner ces deux positions au traité du Pruth. La reprise d'Azof était le premier objectif de la Russie.

Le 26 mars 1736, Lascy paraissait devant la place, sans qu'aucune déclaration de guerre eût été lancée contre la Turquie. Le 4 juillet, Azof capitulait. Munich était déjà devant les lignes de Pérékop, élevées pour barrer l'isthme qui relie la Crimée au continent. Il les emporte : ses troupes inondent la presqu'île, détruisent Bakhchi-Séraï, résidence du khan des Tatars, et brûlent ses palais de bois, puis se retirent chargées de butin. Pour la première fois, les Russes avaient parcouru la presqu'île aux baies profondes, aux flancs escarpés, dont ils devaient se faire plus tard une grande place d'armes.

Médiation autrichienne. — La Porte n'avait su ni prévoir ni prévenir le coup qui la surprenait. Dans son désarroi, elle imagina de s'adresser aux puissances chrétiennes, de les intéresser à son sort, et soumit pour la première fois sa cause au jugement de l'Europe. Le grand-vizir écrivit à l'Empereur, au cardinal Fleury, au roi d'Angleterre, aux Etats-Généraux de Hollande, à la République de Venise, des lettres fort dignes, où il invoquait leurs bons offices.

L'Empereur proposa aussitôt sa médiation. Celte offre n'était que le développement d'un plan concerté avec la Russie : la cour de Vienne sollicitait le rôle de médiatrice pour imposer à la Porte les plus dures conditions, en la menaçant, si elle hésitait à s'y soumettre, de l'écraser sous le choc des deux empires. Vainement la France essayait-elle d'ouvrir les yeux à l'Autriche sur le péril moscovite; vainement nos agents lui représentaient-ils que son véritable intérêt était « de ne pas laisser la Russie s'augmenter et s'étendre » : elle persistait à servir les desseins de la tsarine, croyant y trouver son compte.

Le grand-vizir, Esséid-Mohammed le Silihdar, ne démêla point ce projet : malgré les avertissements de Bonneval, qui lui disait que a prendre l'Autriche pour médiateur, c'était se confesser au renard », il prêtait l'oreille aux insinuations de l'inlernonce impérial, M. de Talman. Pendant l'été de 1736, il

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partit avec l'armée du Grand-Seigneur pour les rives du Danube, mais son désir était moins de combattre que de négocier. Talman se préparait à le rejoindre, pour diriger les conférences; les envoyés d'Angleterre et de Hollande devaient l'accompagner. Villeneuve ne les imita point : il ne lui déplaisait pas que les Turcs connussent à leurs dépens la bonne foi autrichienne : après cette expérience, ils se jetteraient dans nos bras et n'écouteraient plus que nos avis. La France, ayant réservé son action, pourrait alors élever la voix, prendre en main la cause des Ottomans et tenter en leur faveur un grand effort diplomatique.

Politique de la France : question de la mer Noire. — Tout en approuvant ce système d'abstention vigilante, la cour de Versailles suivait avec une attention de plus en plus éveillée le développement de la crise. Après avoir refusé de lier partie avec l'Infidèle pour secourir la Pologne catholique, elle allait s'employer avec une persévérante habileté au salut des Ottomans. L'intérêt matériel et économique explique d'abord cette conduite. En matière de commerce, l'Orient nous rendait tous les services d'une vaste et florissante colonie. Le but que poursuivaient les Etats, à cette époque de transactions restreintes, en acquérant des colonies, était de s'assurer un débouché certain pour leurs produits en même temps qu'un lieu où ils s'approvisionnaient à bon compte de certains articles. La Turquie nous offrait l'un et l'autre, en consentant, aux termes des Capitulations 1 qu'elle nous avait accordées et plusieurs fois renouvelées, à accueillir nos objets d'exporlation et à nous livrer ses matières premières à des conditions exceptionnellement favorables. Notre commerce du Levant, troublé au xvu* siècle par la concurrence anglaise et hollandaise, avait repris une suprématie décidée : Marseille et nos provinces méridionales y trouvaient une source permanente de prospérité : dans le royaume, « plus d'un million de personnes » vivaient de ce négoce. Si la France laissait l'Orient passer aux mains des Russes, avec lesquels nous n'avions aucun traité de commerce,

1. Voir ci-dessus, l. IV, p. 738.'; I, V, p. 8n; t. VI, p. 838.

Histoire général*. VII. \Q

U6 SUCCESSION DK POLOGNE ET GUERRE D'ORIENT

retrouverai t-ellc auprès d eux les mômes facilités, les mêmes privilèges? En protégeant les Turcs, consommateurs de nos produits, la France luttait pour elle-même et défendait son bien : elle cherchait moins a se conserver des amis que des clients. De plus, Fleury et Ghauvelin, qui dirigeait encore notre politique, sentaient que la Turquie, même inerte et passive, demeurait Tune des bases de l'équilibre continental : « La balance que les Turcs ont faite jusqu'à présent en Europe, — dit un mémoire conservé au ministère des Affaires étrangères, — n'est point inutile au repos même de la chrétienté. » La France va donc, la première, proclamer l'intégrité ottomane comme une nécessité d'ordre européen; elle va consacrer à celte œuvre les ressources de sa diplomatie, son crédit dans les différentes cours, toutes les forces morales dont elle dispose.

Pour le moment, son plan était de persuader aux Turcs qu'il valait mieux engager la lutte que d'accepter des conditions déshonorantes pour eux et nuisibles à nos intérêts. La cession d'Azof semblait un sacrifice nécessaire, mais la tsarine annonçait l'intention de réclamer en outre le droit de navigation dans la mer Noire pour ses vaisseaux de guerre et ses navires de commerce. Subir cetle exigence, c'était ouvrir aux flottes de la Russie le chemin de Gonstantinople; c'était aussi permettre à ses marchands de faire à noire commerce une concurrence redoutable. Sur ce point, le ministère français jugeait qu'aucune transaction n'était possible, et, dans ses instructions à Villeneuve, il lui prescrivait d'employer « tous les ressorts imaginables pour que les Moscovites ne pussent obtenir dans la mer Noire une liberté de navigation qui s'étendrait bientôt jusqu'à la Méditerranée ».

Congrès de Niémirow : irruption des armées autrichiennes. — La cour de Versailles fit plus. A la fin de 1736, elle envoya au camp du grand-vizir, pour l'affermir dans nos vues, le baron de Tott, officier hongrois au service de la France. Tott rejoignit l'armée turque à Babadagh, dans la Dobroudja : il fut accueilli avec bienveillance, mais avec réserve. Le grandvizir, circonvenu par les agents de l'Empereur, environné d'intrigues, croyait encore à l'impartialité de l'Autriche et

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espérait obtenir par son entremise des conditions acceptables. Talman avait obtenu que l'armée du sultan ne passât pas le Danube, promettant sur l'honneur que les Moscovites observeraient la môme immobilité. Suivant lui, la reprise des hostilités, interrompue pendant l'hiver, serait un obstacle invincible à la paix. Puis l'internonce était parti avec les négociateurs turcs pour la ville polonaise de Xicmirow, désignée comme lieu d'un congrès : Talman avait hàle de se trouver en territoire neutre, à l'abri du ressentiment possible des Turcs. « M. de Talman va traverser le Danube, écrivait Villeneuve : ses amis parlent de ce passage comme de celui de la mer Bouge par les Hébreux. » Le grand-vizir attendait avec impatience la nouvelle de l'ouverture du congrès, lorsqu'il apprit que des colonnes autrichiennes faisaient irruption dans la Valachie, traitaient en pavs conquis cette principauté vassale de la Porte et la mettaient à contribution. L'Autriche se laissait glisser de la médiation dans la guerre. A Niémirow, les conférences s'étaient ouvertes, mais la Russie et l'Autriche ne dissimulaient plus leur intimité et leurs prétentions. La première exigeait, avec la liberté de navigation sur la mer Noire, le littoral de cette mer depuis le pied du Caucase jusqu'aux embouchures du Danube : la Moldavie et la Valachie seraient constituées en Etats indépendants. Quant à l'Empereur, il réclamait, pour prix de son courtage, les places de Zvornik, Bihacz et Novi-Bazar, qui eussent mis la Bosnie à sa discrétion. Les Turcs consternés ne savaient que répondre à cet ultimatum. Alors l'Empereur leur déclare la guerre; ses armées débordent de la Serbie, dont la majeure partie appartenait à l'Autriche depuis la paix de Pussarovilz; elles se répandent vers la Haute-Bulgarie, dont la place de Nisch, bientôt enlevée, défendait seule l'entrée.

Le grand-vizir, enfin désabusé, ne songea plus qu'à la France : le n juillet 1137, Tott quittait le camp avec une lettre sollicitant la médiation du roi de France. Villeneuve était parvenu à ses fins : la Turquie s'en remettait à nous seuls du soin de son salut. Le cabinet de Versailles tint une conduite aussi habile qu'énergique. Il sentait que les cours impériales avaient voulu endormir la Porte par de feintes négociations, l'effrayer

H8 SUCCESSION DE POLOtiXE ET (iUEHHE D'ORIENT

par un grand appareil militaire, brusquer sa capitulation par une subite attaque, mais qu'épuisées d'argent elles ne désiraient pas une lutte prolongée, que toute résistance déconcerterait leurs projets, et que, pour le sultan, le meilleur moyen d'obtenir la paix était de faire la guerre. Acceptant la médiation et entamant en faveur de la Porte toute une campagne diplomatique, le ministère français tint en même temps aux Turcs un langage empreint de la plus ferme décision. Amelot, qui avait succédé à Chauvelin, continuait en Orient sa politique, avec plus de partialité pour l'Autriche, mais avec une égale hostilité contre la Russie : « Nous avions cru, écrivait-il à Villeneuve, que les Moscovites se contenteraient de conserver Azof, et, quoique ce soit un poste important, il valait encore mieux que les Turcs consentissent à le céder que de courir le risque d'une guerre; mais, si les Moscovites exigent encore d'avoir la liberté de navigation sur la mer Noire, il vaut mieux tout risquer que de se prêter à une pareille proposition. » Peu de temps après, la France adressait au courage des Turcs un véhément appel : « Vous pouvez assurer les ministres de la Porte, mandait Amelot à Villeneuve, que Sa Majesté emploie actuellement en sa faveur les offices les plus pressants, et qu'elle a tout lieu de croire qu'ils ne seront pas infructueux; mais, pour lui donner le temps d'agir efficacement, il faut que les Turcs sortent de la léthargie dans laquelle ils sont plongés, et qu'ils opposent du moins quelques forces pour retarder le progrès des armes de leurs ennemis : tous les efforts que le roi pourrait faire seraient inutiles si les Turcs, en abandonnant tout, veulent hâter leur perte. »

Réveil de la Turquie : campagne de 1737. — Ces remontrances et l'excès du péril déterminèrent chez la Turquie un brusque réveil, un sursaut d'énergie qui la remit sur pied. Le sultan Mahmoud 1er (1730-1757), fils de Moustafa II et successeur d'Ahmed III, débile d'apparence et un peu contrefait, était un prince doux, humain, relativement éclairé, plus politique que guerrier. Il avait foi en la France et croyait à la sagacité de nos conseils. On cite de lui ce mot : « Qui dit Français dit esprit. » L'infiuence de Villeneuve et de Bonneval le

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tira de sa torpeur. Les grands-vizirs Esseïd-Mohammed et Mouezzin-Zadé-Abdoullah sont déposés successivement et leur charge est confiée à l'intrépide Yeghen-Mohammed. Les armées mal organisées, mais nombreuses et ardentes, sont poussées vers la frontière. Bonneval rédige des plans de campagne, modernise l'armement et la tactique. Les musulmans accourent de tous côtés pour prendre part à la guerre sainte et l'Asie envoie ses inépuisables réserves.

Le danger le plus pressant semblait venir de l'Autriche, mais Charles VI n'avait plus le prince Eugène, mort le 21 avril 1736, pour organiser et commander ses armées. Des généraux sans talent et sans entrain, Wallis, Seckendorf, Neipperg, compromettaient par leurs rivalités le succès des opérations. La guerre allait avoir pour théâtre le massif montagneux qui couvre la Bosnie, la Serbie et la Haute-Bulgarie, et qui offre à la défense les ressources d'un pays accidenté, propice aux embuscades, hérissé de remparts naturels. Après la prise de Nisch, les Impériaux, au lieu de marcher hardiment sur Sofia, s'arrêtent, voulant assurer leur extrême gauche par la prise de Viddin, sur le Danube, et leur droite par l'occupation de la Bosnie. Ils échouent devant Viddin. En Bosnie, ils n'avancent que lentement, au prix de pertes énormes, décimés par les maladies qui régnent à l'état endémique dans les villes brûlantes et empestées de l'Orient. Ils se heurtent d'ailleurs à une résistance nationale. Lors de la conquête ottomane, les chefs slaves qui gouvernaient la Bosnie avaient embrassé la religion du vainqueur; ils avaient obtenu à ce prix le titre de spahis ou de Oegs et la confirmation de leurs privilèges; eux et leurs descendants, dont le sort se trouva ainsi lié à la domination musulmane, portèrent dès lors au christianisme une haine de renéirats, et cette féodalité slave devint en Bosnie le rempart de l'Islam En 1137, les begs bosniaques se levèrent contre l'envahisseur, comme ils devaient le faire encore de nos jours, en 1878, et le pacha de Séraïévo (Bosna-Séraï), à la tête de cette milice née du sol, infligea sous Bagna-Louka un sanglant échec

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