OUVERTURE DE LA SUCCESSION
de la Pragmatique et sa voix à l'Empire pour François de Lorraine, plus cinq millions, si elle lui cédait la Silésie. La jeune reine s'indigna, fit une réponse hautaine au filleul ingrat de son père. Frédéric répliqua par une dernière sommation qui équivalait à une déclaration de guerre et, deux jours avant l'arrivée de son envoyé à Vienne, en plein hiver (22 décembre), ses troupes franchissaient la frontière silésienne et occupaient sans résistance tout le pays, moins les places fortes. Ce gage pris, cet attentat coloré d'une façon différente auprès de chaque cour, l'envahisseur renouvela ses propositions. Marie-Thérèse lui fit savoir qu'elle « défendait ses sujets et ne les vendait pas ».
Telle fut l'entrée en scène du prince que son peuple devait proclamer Crawl, que son ami d'Argenson nomme un « grand homme manqué », et que J. de Maistre a simplement appelé un « grand Prussien ». Il était de tous points l'antithèse vivante de Marie-Thérèse : sceptique jusqu'à douter de la bonne foi humaine autant que de la Providence divine, redoutable de loin et de près par la mobilité intéressée de ses résolutions et par l'ironie continue de son langage, « trafiquant de son génie et de ses armes comme un commerçant de ses capitaux » (de Broglie), ayant à la fois l'orgueil de ses talents et l'effronterie de ses vices, et disant sans ambages à un diplomate anglais : « Ne me parlez pas de grandeur d'àmei Un prince ne doit consulter que ses intérêts. » Roi par la grâce de l'Autriche, il venait de donner le signal du démembrement de l'empire autrichien et de proclamer, comme il l'écrivait à Voltaire, « le changement total de l'ancien système de politique* ». Aussi est-ce sur sa tète, dit Macaulay, que retombe tout le sang versé dans une guerre qui
1. Lettre du 20 octobre 1740. Les historiens prussiens, notamment Droysen. ont présente l'apologie de la conduite de Frédéric. De Sybel s'exprime ainsi : - L'esprit do conquête est pour la politique extérieure ce que la Hévolulion est pour la politique intérieure. . Tous deux peuvent élre imposés à une nation par l'intérêt de sa propre conservation1; alors, en restant dans de certaines limites, ils sont quelquefois féconds en résultats. Telle a élé la Révolution anglaise de 1088, telle a élé aussi la conquête de la Silésie et de la Prusse occidentale j>ar Frédéric le (jrand. Cette révolution et celle conquête ne portèrent un moment atteinte à l'ordre légal que pour proclamer ensuite, avec un redoublement d'énergie, le principe du maintien de la loi et des traités. » (Histoire de r Europe pendant la Révolution française, Irad. fr., t. Il, p. 9.)
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s'étendit, durant de longues années, jusqu'aux extrémités du inonde.
Attitude de l'Angleterre et de la France. — L'invasion soudaine de la Silésie souleva aussitôt à travers toute l'Europe le trouble cl le tumulte précurseurs de la guerre. Hors d'état do prendre une revanche immédiate sur le Brandebourg, en butte aux prétentions menaçantes de la Bavière et de la Saxe, Marie- Thérèse fit appel aux puissances garantes de la Pragmatique, notamment à l'Angleterre et à la Fiance.
En Angleterre, la cour était sympathique à l'Autriche. Le roi George II n'aimait guère son neveu de Prusse et, se rappelant qu'il était prince allemand, Electeur de Hanovre, annonçait au parlement (novembre 1740) son intention de défendre, avec la reine de Hongrie, « la balance du pouvoir et les libertés de l'Europe ». Au sein du peuple anglais, les souvenirs de la confraternité d'armes entre Marlborough et le prince Eugène vivaient encore; mais le pacifique Walpole gouvernail et la nation était déjà engagée depuis l'année précédente dans une guerre maritime contre l'Espagne. D'ailleurs, en sa qualité de puissance protestante, l'Angleterre ne pouvait témoigner à Frédéric II qu'une hostilité de circonstance. Elle ne donnera d'abord à Marie-Thérèse d'autre concours que celui de ses subsides et de ses bons offices diplomatiques; encore sa médiation, conduite par ses représentants à Vienne et à Berlin, Robinson et Hyndford, tournera-t-elle à l'avantage des ennemis de l'Autriche, en Italie comme en Allemagne.
En France, la décision à prendre au sujet des affaires d'Allemagne appartenait à un jeune roi et à un vieux ministre. Louis XV, insouciant, livré à ses plaisirs, ne pensait pas encore à prendre en main le gouvernement et répugnait instinctivement à la guerre. Fleury, plus qu'octogénaire, eut voulu maintenir les traités de H38 et, par amour de l'économie et du repos, ne se compromettre en rien ni avec personne. Par des lettres pressantes, où elle abaissait devant lui sa fierté juvénile, Marie-Thérèse réclamait à Versailles l'accomplissement de la foi jurée, et d'autre part un homme conduisait alors, contre la volonté affaiblie de Fleury, un mouvement de l'opinion publique
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presque irrésistible. Cet homme était Fouquet, comte de Belle- Isle, petit-fils du fameux surintendant, alors lieutenant général et gouverneur des Trois-Évèchés. Soutenu par son frère et compagnon inséparable le chevalier, — le Bon Sens à côté de Y Imagination, — il se préparait, en dressant le nouveau « grand dessein » contre la maison d'Autriche, à conquérir en France une situation sans rivale, à devenir à la fois l'émule de Richelieu el celui de Condé. 11 était encouragé ou suivi par les mailresses régnantes, M",c* de Vintimille et de Mailly, par la jeune noblesse, belliqueuse et désœuvrée.
Devant lui el, par son entremise, devant le gouvernement français, une double question se posait : l'une en Allemagne, l'autre en Autriche.
En Allemagne, l'empire était vacant. L'occasion semblait bonne, d'abord pour en exclure, après une possession continue de trois siècles, la maison d'Autriche, désormais représentée par un duc de Lorraine, justement suspect à Versailles; ensuite pour y porter l'électeur de Bavière, héritier d'une maison étroitement liée à la maison de Bourbon par les malheurs des dernières années de Louis XIV et par quatre traités successifs depuis 1713. En Autriche, les circonstances paraissaient également propices pour démembrer les États héréditaires des Habsbourg, ainsi qu'on avait déjà fait à Ulrecht, pour donner, dans cette nouvelle succession, une satisfaction partielle aux prétendants bavarois, brandebourgeois, saxon et espagnol. Agir ainsi, disait-on, c'était parachever l'œuvre de Henri IV et de Richelieu, fortifier autour du royaume la ceinture des petits États soumis à son influence et établir définitivement en Europe la prépondérance de la maison de France.
Bataille de Molwice. — Pour réaliser ce beau plan, un allié s'offrait dans l'Empire, propre, pensait-on, à reprendre le rôle tenu au siècle précédent par Gustave- Adolphe de Suède. Mais quel fonds faire sur lui? Ici les impressions et les témoignages variaient. Après son avènement, le jeune roi de Prusse s'était montré sur le Rhin : à Glèves, où il avait rencontré Voltaire; à Strasbourg, où il était venu incognito voir des troupes françaises. Selon certain écrit anonyme daté de 1736, il avait
parlé de l'Alsace et de Metz comme de remparts nécessaires à l'Empire; mais il avait ajouté, en parlant des Français, cette phrase ironique ou tentatrice : « Il serait à désirer que le Rhin continuât à faire la limite de leur monarchie. » Pour mieux sonder ses projets, on dépêcha à Berlin un envoyé extraordinaire, Beauvau, et un messager officieux, Voltaire. Le poète ne put rien pénétrer; le diplomate envoya un jour à Versailles ces lignes significatives : « Il déteste la France dans le fond de son cœur, et le véritable objet de son ambition et de sa gloire serait de nous humilier. » Toutefois, au moment de l'entrée des Prussiens en Silésie, Beauvau avait entendu cet ennemi secret lui dire : a Je vais jouer une grande partie; si les as me viennent, nous partagerons. » On pouvait donc espérer de Frédéric au moins une alliance intermittente, fruit d'une communauté passagère d'intérêts, et les écrivains français à la mode, dont il devait toujours caresser avec soin, entre deux batailles, l'amourpropre littéraire, tenaient leurs plumes prêtes pour pallier ses fourberies et célébrer sa gloire.
Dès le printemps de 1741, il fournit un premier thème à leurs panégyriques. Le feld-maréchal autrichien Ncipperg avait débouché avec 24 000 hommes de la Moravie pour reprendre la Silésie : il fut surpris lui-même (10 avril) dans son quartier général de Molwice (Molwitz). Frédéric, à qui l'expérience seule devait donner le sang-froid et le coup d'œil militaire, échoua complètement dans sa première attaque ; sa cavalerie fut rompue, son aile droite culbutée, son propre quartier envahi et pillé; il perdit la tète et se réfugia dans un moulin du voisinage, tandis que le maréchal do Schwerin, déployant à propos ses bataillons d'infanterie, « batteries ambulantes dont la vitesse à la charge triplait le feu », rétablissait l'action et décidait la victoire. Bientôt après, le roi de Prusse fit entrer ses troupes par surprise dans Breslau, malgré une convention formelle conclue avec les magistrats de cette ville libre. Pour s'attacher ceux qu'il considérait déjà comme, ses sujets, il garantit la liberté religieuse des catholiques, dépensa sur place presque tous les impôts levés et supprima les tracasseries de l'administration autrichienne, notamment en matière de presse.