LA GUERRE EN ALLEMAGNE ET EN BOHÈME
cette campagne, sans avoir donné la mesure de ses mérites comme penseur et comme écrivain. Dès le 31 juillet, les Bavarois, entrés dans la Haute-Autriche, avaient surpris Passau. Le 10 septembre, réunis aux Français, ils campaient devant Linz, à trois journées de Vienne. Un peu plus d'audace, et, par l'occupation de cette dernière ville, la guerre était finie.
Cependant Marie-Thérèse, à la nouvelle de l'alliance francoprussienne, avait senti fléchir ses résolutions. L'Angleterre ne lui offrait encore qu'un concours insuffisant : 300 000 livres sterling de subsides et un corps de 12 000 Allemands soldé par elle. Elle fit offrir à Frédéric, par l'entremise de l'envoyé anglais à Vienne, pour prix d'une renonciation à la Silésie, deux millions d ecus, plus la Gueldre ou le Limbourg. Frédéric reçut ces propositions avec une indignation feinte : « Vous vous fiez à la France, dit en désespoir de cause l'Anglais au ministre d'Etat Podewils : elle vous abandonnera. — Non, reprit Podewils, la France ne nous plantera pas là, du moment que nous ne l'abandonnons pas nous-mêmes. » Ce dernier trait suffira, entre mille autres, à montrer la fragilité de la coalition antiautrichienne : chacun de ses membres voulait jouer au plus (in et gardait une arrière-pensée secrète, et ce fut là, a écrit depuis Frédéric, « le miracle qui sauva la maison d'Autriche ».
Marie-Thérèse en Hongrie. — En Haute-Autriche, comme en Silésie, l'ennemi se montrait menaçant, implacable. Marie- Thérèse n'avait plus de refuge et d'espoir que dans la fidélité et la vaillance des Magyars. Elle convoqua la diète hongroise dans la capitale légale de Posoni (Presbourg), y prit solennellement (25 juin) le manteau usé et la sainte couronne du roi Etienne et jura, sauf un article consacrant en certains cas le droit d'insurrection, le sermenrtradilionnel du roi André II. Ce fut vraiment une cérémonie appropriée aux circonstances que celle où, montant à cheval au sommet du Mont-Royal, elle lira l'épée et la dirigea vers les quatre points cardinaux, en défiant les contempteurs de ses droits. A huis clos, elle disait en pleurant : « J'ignore s'il me restera un lieu sur la terre où je pourrai faire mes couches. »
Le premier enthousiasme passé, la défiance, l'esprit d'insu-
bordination reprirent le dessus dans la diète. Marie-Thérèse en vint à bout par sa promesse habile d'admettre dans l'armée impériale les contingents hongrois avec leurs chefs et leur organisation spéciale. A une séance de l'assemblée (13 septembre), vêtue de deuil, l'épée au côté, elle prononça en latin une allocution courte et émue où elle réclamait le concours armé de ses lidèles sujets. On lui répondit en volant la mise en marche de 30 000 fantassins et l'insurrection ou levée en masse de la noblesse; mais que ne devait-on pas à un souverain qui se montrait, après tant d'années, dégagé des préjugés de Vienne! On fit mieux encore : on admit la co-régence de François de Lorraine. Dans la séance où celui-ci vint prêter serment (20 septembre), Marie-Thérèse fit apporter son fils au berceau, et le présenta à la diète avec un geste ému qui indiquait toute sa reconnaissance, toute sa confiance. Finalement un compromis en 70 articles fut rédigé et accepté de part et d'autre : il devait fixer pour longtemps les droits respectifs de la dynastie et de la nation.
De ces trois journées, le sacre, le vote de la levée militaire et le serment de la régence, Voltaire a fait une seule scène et, suivant à son insu les règles d'unité chères au poète tragique, a donné la couleur d'une légende rapide et héroïque à un épisode compliqué de l'histoire. Il a trop réduit, dans cette affaire, la part de la politique, fait trop grande celle de l'enthousiasme, de façon à ne laisser dans la mémoire populaire que l'allocution pathétique de la jeune mère, les sabres tirés et le cri célèbre : Moriamur pro rege nostro Maria Theresia. Les Hongrois ne se livrèrent et ne se dévouèrent qu'à bon escient; "leurs' garanties prises, ils donnèrent carrière à leur pitié généreuse comme à leur belliqueuse ardeur. Leurs bandes, doublées de celles de toutes les populations slaves du Sud (Croates, Pandours, etc.), se répandirent le long du Danube. Le vieux maréchal Khevenhiïller put mettre à temps Vienne en état de défense.
Les Français à Prague. — Etait-ce assez pour tenir tète à l'orage qui se déchaînait au nord comme à l'est? Marie-Thérèse fit aborder secrètement Belle-Isle à Francfort; elle écrivit
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derechef à Fleury une lettre touchante, offrant le Luxembourg, moyennant la renonciation de Charles-Alhert à ses prétentions territoriales et à sa candidature à l'Empire. Par le ministre anglais à Berlin, Hyndford, elle lit savoir au roi de Prusse qu'elle était prête à des concessions en Silésie. De Versailles, on lui répondit loyalement qu'on ne pouvait traiter à part, vu les alliances récemment conclues. Frédéric, moins scrupuleux, répondit tout haut par un refus, et conclut à voix basse à un accommodement provisoire. Il promit de « ne demander jamais plus » que la Basse-Silésie, y compris les villes de Breslau et Neisse. Neisse n'était pas encore pris, mais on convint qu'il l'assiégerait quinze jours, que deux cents coups de canon seraient tirés de part et d'autre et que la place capitulerait ensuite (Protocole de Klein-Schnellendorf, 9 octobre). Frédéric, qui alors protestait auprès de toutes les cours contre le bruit répandu de sa défection, a cherché à expliquer depuis cette transaction étrange, en disant s'être aperçu que le dessein de la France était de morceler l'Allemagne et qu'il n'avait pas voulu se prêter à la ruine de Marie-Thérèse.
De son coté, l'armée franco-bavaroise, après un mois d'hésitations, se détournait de Vienne et marchait vers la Bohême. Charles-Albert tenait à devenir roi de ce pays, afin d'enlever une voix aux Habsbourg dans la diète de Francfort ; il craignait d'être pris à revers dans ses propres Etais par des troupes autrichiennes rappelées d'Italie; il désirait se rapprocher des Prussiens pour les surveiller; enfin il tenait à utiliser sur place le concours promis de 20 000 Saxons. Il fallait se hâter, l'hiver approchant et les Autrichiens de Neipperg, rendus libres par la défection de Frédéric, accourant au secours de la Bohême. Maurice de Saxe, bien secondé par Chevert et le comte de Broglie, escalada sans combat les murs de Prague, surprit la garnison et fit capituler la ville (25 novembre). L'Électeur suivit de près et reçut, à la cathédrale, la couronne de saint Vacslav (" décembre). Le vieux maréchal de Broglie vint prendre le commandement de l'armée d'occupation.
Charles VII empereur. — L'effet de ce succès fut irrésistible sur la diète, alors réunie à Francfort. Le 24 janvier 1742,
Charles-Albert élait élu à l'unanimité empereur, sous le nom de Charles VII, et couronné (22 février). Belle-Isle triomphait : « Dans le moment, écrit-il à Fleury, que l'empereur est venu à la fenêtre de l'hôtel de ville et s'est montré au peuple... il s'est élevé des acclamations infinies... L'empereur ému... tourna les yeux vers moi et, portant la main à la couronne de Charlemagnc qu'il avait sur la tète, il me fit signe que c'était au roi seul qu'il devait l'éclat dont il jouissait. »
Les événements de Prague et de Francfort n'eurent pas de lendemain. Dans les premiers jours de 1743, en plein hiver, les Autrichiens avaient repris partout l'offensive. Khevenhûller marcha de Vienne sur Linz et enleva, dans cette ville, le corps français de Ségur qui gardait le passage du Danuhe (23 janvier). Hongrois et Croates inondèrent et dévastèrent la Bavière; ils occupèrent Munich le lendemain du couronnement de Charles VII. Jean sans Terre, ainsi appelait-on déjà à Paris le nouvel empereur. En Bohème, les généraux autrichiens, François de Lorraine et son frère Charles-Alexandre, Lobkowitz, Neipperg, Kœnigseck, appuyés sur une ligne de places fortes, se formaient peu à peu en cercle menaçant autour de Prague.
Paix de Breslau. — Au milieu de cette série de surprises politiques et militaires, que faisait le roi de Prusse? Il n'avait point voulu seconder l'offensive française en Bohême, se bornant à offrir un régiment de hussards comme gage de sa sincérité. Il ne voulait, ni que l'Autriche se relevât trop vite, ni que la France devint l'arbitre des événements. Fidèle à ses habitudes de duplicité, il arracha à Charles-Albert la promesse de la Haute-Silésie et du comté de Kladsko (Glatz), légalement dépendants de la couronne de Bohême; il obtint la même garantie d'Auguste III; puis, reprenant les armes et occupant Olomouc (Olmiitz) en Moravie, il pensa ainsi forcer l'Autriche à un arrangement définitif, avant qu'elle fût à même de lui reprendre la Silésie.
Sous le coup d'un nouveau refus de traiter définitivement venu de Vienne, il risqua contre l'armée do Charles- Alexandre, sous prétexte do lui fermer la route de Prague, une bataille à Csaslav (Czaslau) ou Chotusic (Chotusitz) (17 mai 1742). Là
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encore il dut la victoire plutôt au courage et à la discipline de ses troupes qu'à ses propres dispositions ; du moins eut-il plus de sang-froid qu'à Molwice et, après une action très meurtrière, qui se termina à son avantage, il ordonna de ne pas poursuivre les vaincus. Il devait lui suffire de paraître quitte envers ses alliés officiels : pour leur fausser compagnie, il n'avait qu'à se rappeler l'exemple des Anglais en 17M , des Français eux-mêmes en 173;). Quatre jours après sa victoire, il reprenait les négociations : « Songez à vous, dit-il au ministère de France, j'ai j:agné ma partie et je fais ma paix. »
L'intervention anglaise lui valut celte fois la Silésie entière, moins les duchés de Teschen, la ville de Troppau et quelques aulres petits territoires, plus le comté de Glatz. Il s'engageait à rembourser les sommes prêtées à l'Autriche sur cette province par les banquiers hollandais et anglais, à laisser les habitants libres d émigrer pendant cinq ans et à conserver le catholicisme sur l'ancien pied (Préliminaires de Breslau, 11 juin. — Traité «le Berlin, 28 juillet). L'Électeur de Saxe était invité à entrer dans le nouveau traité et à se retirer de la coalition; ce qu'il ne larda pas à faire. A Londres, à Amsterdam, on se réjouit de l'humiliation de la grande puissance catholiqne. A Versailles, Fleury fut stupéfait et navré; à Paris, les récriminations et les railleries tombèrent de toutes parts sur le gouvernement, et Voltaire, convaincu par une lettre interceptée et publiée d'avoir envoyé des félicitations à son héros, fut obligé de la désavouer pour éviter la Bastille.
Broglie et Belle-Isle en Bohême. — L'armée française, désormais privée de ses auxiliaires brandebourgeois et saxons, isolée au cœur de la Bohême, se vit bientôt réduite à 25 000 hommes et, malgré un heureux engagement à Sahay (17 mai), cédait peu à peu le terrain. Bcllc-lsle, revenu de Francfort, ne s'accordait guère avec Broglie sur la conduite des opérations, et 10 000 hommes de renfort que d'Ilarcourt leur amenait étaient tenus en échec à l'entrée de la Bavière par Khevenhûller. Marie-Thérèse voyait déjà à sa merci ces triomphateurs de la veille et n'entendait se prêter de ce côté à aucune concession. Belle-Isle, dans une entrevue d'avanl-posles
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(2 juillet) avec Kœnigseck, ayant offert l'évacuation de la Bohème pour prix de 1 évacuation de la Bavière par les Autrichiens, comme prélude d une paix générale, elle signifia qu elle n'accorderait qu'une capitulation sans conditions. Fleury, découragé d'une guerre entreprise à contre-cœur, fil montre, dans un accès d'expansion sénile, du plus inopportun des repentirs : il écrivit à Kœnigseck (H juillet) une lettre où il s'excusait, en termes peu dignes, du secours fourni à la Bavière et accusait à mots couverts Belle-Isle et ses funestes conseils. Marie-Thérèse se vengea de l'homme dont elle avait imploré vainement la pitié en faisant publier sa lettre dans les gazelles hollandaises. Elle déclina de môme avec hauteur les ouvertures de paix que Fleury lui adressait par l'envoyé de Toscane.
Retraite de Prague. — Le vieux ministre se redressa sous ces provocations. Sur son ordre, l'armée de Maillcbois, cantonnée en Westphalic, se mit en route pour secourir Prague, bloquée depuis le 13 août. Au seul bruit de son approche, les Autrichiens battirent en retraite (13 septembre). Mailleboîs avait donné rendez-vous à Broglie sur la frontière de Saxe, a Leimeritz; mais il lui était recommandé de n'engager de cornbat qu'à coup sûr, et, contrarié dans sa marche par mille obstacles, il dut rétrograder après quelques semaines sur le Danube. On le chansonna à Paris comme incapable, et Broglie, désigné pour le remplacer, réussit, presque seul, sous un déguisement, à passer de Bohême en Bavière; mais il ne put que maintenir ses positions jusqu'au moment des quartiers d'hiver, tandis que Lobkowitz reprenait impunément l'investissement de Prague.
Belle-Isle, abandonné à lui-môme et réduit aux dernières extrémités, mit à profit les rigueurs mômes de la saison, qui rendaient moins sérieuse la surveillance des assiégeants, et, en trompant l'ennemi de façon à avoir sur lui vingt-quatre heures d'avance, il sortit de Prague dans la nuit du 16 au 17 décembre avec les 14 000 hommes qui lui restaient. Marche de la colonne, ordre du convoi, distribution des vivres, toutes les précautions avaient été prises pour cette retraite de trentehuit lieues accomplie à la dérobée, au cœur de l'hiver, à travers des défilés et des plaines glacées. Après cinq jours, on