IV. — La guerre sur le Rhin et aux Pays-Bas
En l'année 1744 s'ouvre, aux Pays-Bas, un nouveau et vaste champ de bataille où la France et l'Angleterre, naguère auxiliaires des Wittelsbach et des Habsbourg, deviennent parties principales dans la lutte et, par leur marche offensive ou défensive de Lille à Maastricht, préparent la paix générale (l'Aix-la- Chapelle.
Les Autrichiens en Alsace; Louis XV à Metz. — Au
mois de mai, 80 000 Français en deux armées, commandés par Xoailles et le comte de Saxe, animés par la présence du roi, entrèrent dans la Flandre occidentale. Menin, une des places de Barrière, fut pris en huit jours. Courtrai, Furncs, Ypres, Dixmude tombèrent ensuite (18 mai-11 juillet). L'alarme fut grande dans les Provinces-Unies : les soldats hollandais se trouvaient malgré eux engagés au premier rang, sans qu'il y eût rupture entre les Etats-Généraux et la France. Une diversion lointaine rassura pour quelques mois les pacifiques bourgeois d'Amsterdam.
L'armée de Charles-Alexandre, poussant devant elle les Franco-Bavarois de Coigny et de Scckendorf, surprit le passage du Rhin à Gemersheim (30 juin). La Basse-Alsace fut occupée.
(iUKKKK HE LA SIXCESSJON D'AUTRICHE
le Fort-Louis bloqué; les hussards et les Pandours de Menzel se répandirent le long des Vosges et se montrèrent jusqu'en vue de Lunéville; le roi-duc Stanislas se réfugia dans la citadelle de Metz. Une proclamation de Marie-Thérèse annonçait le retour de François III au milieu de ses anciens sujets, et des feux allumés la nuit sur les collines, autour de Saint-Dié, parurent le signal d'une insurrection prête à éclater, dans les campagnes, parmi les Lorrains fidèles. Charles-Alexandre crut pouvoir écrire à sa femme : « Quand vous saurez que j'ai passé le Rhin, n'attendez plus de mes nouvelles qu'à Paris. »
Au bruit de cette invasion, le comte de Saxe se tint sur la défensive aux Pays-Bas; le roi courut avec Noailles défendre les provinces de l'Est. A peine arrivé à Metz (o août), il fut atteint d'une maladie qu'on crut un moment mortelle et, en recevant les derniers sacrements, ordonna d'éloigner de lui l'impopulaire favorite, la duchesse de Chàteauroux : a Souvenez-vous, fit-il écrire à Noailles, que, tandis qu'on portait Louis XIII au tombeau, le prince de Condé gagnait une bataille. » On vit se renouveler alors dans tout le royaume, mais avec une sincérité plus spontanée et plus touchante, les manifestations de fidélité monarchique qui avaient marqué, en Hongrie, l'avènement de Marie-Thérèse. L'angoisse et la douleur publiques furent générales. A la seule sacristie de Notre-Dame de Paris, on paya 6000 messes pour la guérison du roi; puis, quand on sut le danger passé, ce fut aussi une allégresse universelle. La France, dans un accès de tendresse irraisonnée, quasi maternelle, négligeant le passé, escomptant imprudemment l'avenir, appela Bien-aimé cet héritier du grand roi, qu'elle s'obstinait à voir, selon le mot de Mmode Ventadour, « beau comme l'espérance ».
Frédéric II en Bohême ; traité de Ftissen. — L'intervention prussienne arrêta net l'invasion allemande en Alsace et en Lorraine. Frédéric II, après avoir publié (9 août) un manifeste en faveur de la liberté germanique, entra résolument en campagne. Il demanda le passage à la Saxe, le força sans attendre la réponse, puis, se jetant sur la Bohême, assaillit Prague et enleva les 12 000 hommes de la garnison (2 septembre). L'alarme fut aussi vive à Vienne que trois ans aupa-
LA (iUERRE SUR LE RHIN ET AUX PAYS-BAS
ravant;Ia Hongrie fut conviée à une nouvelle levée en niasse, et Charles-Alexandre, rappelé d'Alsace, vola en toute hâte, à travers la Souabe et la Bavière, au secours de la Bohème. Les paysans catholiques prirent les armes sur les lignes de relraite des Prussiens. Frédéric, déconcerté par la jonction des Autrichiens et des Saxons et par les habiles manœuvres de Traun, repoussé de poste en poste, dut ramener en Silésie son armée délabrée et réduite. Il a avoué depuis qu'aucun général n'avait commis plus de fautes que lui dans cette campagne.
L'aventure eût peut-être moins mal tourné pour lui, si Xoailles eût reconduit plus vivement Charles-Alexandre au delà du Rhin et fait une pointe vigoureuse en Allemagne ; mais on se souvint sans doute alors en France que Frédéric, par son inaction, avait causé en partie la funeste issue de l'expédition de Bohême et on le laissa, sur le même théâtre, en proie aux mêmes extrémités que Belle-Isle. Louis XV passa bien le fleuve, mais s'arrêta devant une ancienne ville française, Fribourgcn Brisgau. Le siège dura trois mois (août-novembre) et coûta 18 000 hommes. Il fut suivi de l'occupation de la Souabe autrichienne et des villes forestières du Rhin. La Bavière fut dégagée, et, pour la seconde fois, Charles VII put rentrer dans ses Etats et dans sa capitale.
Ce fut pour y mourir (20 janvier 1715). Le nouvel Électeur, Maximilien-Joseph, avait dix-sept ans et ne pouvait prétendre à l'empire. Mal soutenu par son protecteur français, délaissé même par son principal général, Seckendorf, Autrichien de naissance, il prêta l'oreille aux propositions de sa cousine Marie-Thérèse. On lui garantissait ses domaines électoraux s'il renonçaità l'empire et à ses alliances étrangères, s'il votait pour François de Lorraine. Alin d'assurer le succès de cet ultimatum, les Autrichiens occupaient une à une les places bavaroises, désormais sans défense. Maximilien-Joseph céda et signa sa capitulation politique à Fûssen (22 avril). Il acceptait même, par un article secret, de fournir 12 000 hommes aux Puissances maritimes et de recevoir d'elles un subside. Cette fois Y Union confédérale était bien dissoute et le chemin de l'empire assuré au grandduc de Toscane. Marie-Thérèse resserrait en même temps, à
Histoire générale. VII. 13
(irKHKK l»K LA SI (XKSSHIN II' AUTRICHE
Varsovie (8 janvier), son alliance avec la Saxe, l'Angleterre et la Hollande.
Bataille de Fontenoy. — Pendant ce temps, Louis XV était tout entier à sa « guerre de magnificence » aux Pays-Bas. Le maréchal de Saxe ouvrit la campagne de 1745 par le siège de Tournai. Il avait en face de lui les Anglo-Hollandais du duc de Cumberland et du prince de Waldeck, plus un petit corps autrichien commandé par Kœnigseek. Les alliés voulurent dégager Tournai et attaquèrent les Français retranchés sur la rive droite de l'Escaut. Ce fut l'occasion de la célèbre bataille de Fontenoy (11 mai 174o).
La dernière grande journée militaire de l'ancienne monarchie française eut ses phases, ses péripéties comme une tragédie classique. Dans la première, les attaques réitérées des alliés sur les deux ailes françaises échouent, et les Hollandais, toujours combattant malgré eux, se retirent de la mêlée. Dans la seconde, l'infanterie anglo-allemande, en colonne serrée et profonde, flanquée de canons, s'avance lentement contre le centre sous les feux croisés des redoutes et culbute tout devant elle. Dans la troisième, le maréchal de Saxe, malade, mais n'ayant perdu ni son sang-froid ni sa présence d'esprit, fait, sous les yeux du roi et du dauphin, avec le concours de Richelieu, converger toutes les forces disponibles vers la redoutable colonne, l'enveloppe simultanément sous les feux de l'artillerie, les charges de la cavalerie et de l'infanterie, et l'oblige à reculer vaincue, mais non brisée, jusqu'à l'extrémité du champ de bataille.
Cette journée excita en France un enthousiasme unanime; la mémoire populaire garda longtemps le spectacle de ce soir de victoire, fixé depuis sur une toile célèbre d'Horace Vernet, « les Vive le roi! les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes, les compliments du maître à ses guerriers; la visite des retranchements, la joie, la gloire, la tendresse... » (D'Argenson.) Le Bien-aimc de Metz semblait avoir rajeuni les traditions militaires de sa race ; la maison du roi, les émigrés jacobites de la brigade irlandaise, toute la noblesse s'étaient couverts de gloire au prix de cruels sacrifices. Voltaire, rentre en grâce