LE RENVERSEMENT DES ALLIANCES 2H
« trois cotillons j>, Marie-Thérèse, Elisabeth et la Pompadour. On a imaginé une lettre de laitière Marie-Thérèse adressée à sa < cousine et bien bonne amie 1 » la marquise de Pompadour. On a soutenu aussi que Louis XV, lassé des alliances protestantes, et détestant le Philosophe de Sans-Souci — à cause de son affectation d'athéisme, — s'était tourné contre la Prusse afin de prouver son orthodoxie.
L'alliance autrichienne eut des causes bien plus sérieuses. Elle est l'œuvre personnelle et raisonnée, on pourrait môme «lire raisonnable de Louis XV et de Marie-Thérèse. Louis XV étant très apathique, était très conservateur. Il répugnait à toute innovation. Il fit pour maintenir le vieil équilibre européen des guerres aussi nombreuses et aussi sanglantes que Louis XIV pour le détruire. 11 était d'ailleurs très au courant de la politique étrangère. Se sachant mal servi, et n'ayant pas la force d'imposer ses volontés à son entourage immédiat, il se vengeait en conspirant contre ses propres ministres. Il entretint d'abord en Pologne, pour préparer l'élection au trône du prince de Conti, puis dans diverses autres cours, des agents secrets, qui correspondaient directement avec lui, à l'insu de ses propres ministres et de M"' de Pompadour. Leur correspondance était reconnue à un signe particulier, envoyée au château et déchiffrée dans le cabinet roval. C'était le secret du roi. Le prince de Conti en fut le chef de 1743 à 1756, et après lui le premier commis des affaires étrangères, le laborieux et honnête Tercier. Des hommes de valeur figurèrent parmi ces agents secrets : le comte de Broglie, qui en fut longtemps le principal, le seul représentant au dehors, le baron de Breteuil, les comtes Desalleurs, de Saint-Priest et de Vergennes. Mais aussi des aventuriers, comme l'équivoque chevalier d'Eun, Favier et Dumouriezs'y formèrent à la politique par l'intrigue. Les ministres des affaires étrangères furent toujours laissés en dehors du secret.
Celte lettre n'a jamais été écrite. M a ri e-T lu*- ré se s'explique à ce propos *vec l'é lectrice, de Saxe dans «1rs termes qui ne laissent aucun doute : • Vous vous trompez si vous croyez que nous avons jamais eu des liaisons avec la Pompadour; jamais une lettre, ni que notre ministre ait passe |wir son intermédiaire. Ils ont du lui faire la cour comme tous les autres, mais jamais aucune intimité. - (Voir L. Léger, Histoire de l'Autrichc-lfonyrie, p. 3i'».)
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Bernis, Choiscul, la Pompadour en soupçonnèrent l'existence, sans avoir réussi à en surprend re le fonctionnement. Le mystère de ces négociations semblait être un excitant pour la froide indifférence de Louis XV. Ce qui était auparavant un expédient devint avec lui une institution. Il se plut à jouer ses confidents les plus intimes; il n'abdiqua jamais qu'en apparence son rôle de roi ; il était en réalité bien informé et il lui arriva souvent d'imprimer à la politique étrangère une allure toute personnelle.
La commandite anglaise en Prusse : traité de White-Hall. — En 1755, des parties très compliquées et très mystérieuses se jouèrent à la fois à Berlin et à Versailles. Le roi d'Angleterre était en même temps Electeur de Hanovre ; et, si la nation anglaise faisait fort peu de cas de cette petite annexe continentale, George II était au contraire très fier de son titre d'Electeur et prenait une grande part à toutes les affaires d'Allemagne. La France pouvait être amenée, comme dans la précédente guerre, à faire une diversion dans le Hanovre. Marie- Thérèse n'avait alors rien fait pour le sauver : elle était trop loin : d'ailleurs ses troupes avaient été constamment inférieures aux troupes prussiennes : dans l'avenir elle devait tout subordonner à la reprise de la Silésie. Ainsi Marie-Thérèse n'était ni assez bien armée, ni assez libre de ses mouvements, ni assez docile à l'impulsion de l'Angleterre pour prêter désormais une aide très utile à la politique britannique. Le ministère anglais de Newcastle refusa les subsides élevés que réclamait Marie-Thérèse pour renouveler l'alliance (août 4 755). Ce n'était pas une rupture: mais il fallait chercher sur le continent une autre puissance moins exigeante sur le chiffre de la commandite et plus capable de soutenir les intérêts du roi et de la nation anglaise. Frédéric II avait une armée excellente; il ne manquait que d'argent. George II eut l'idée de le prendre à sa solde pour défendre son apanage du Hanovre. Les ministres anglais se prêtèrent à la négociation. Frédéric II, depuis le traité de Pétersbourg, redoutait à tout instant une attaque de la Russie. En acceptant . les avances de l'Angleterre, il espéra d'abord que les troupes russes l'aideraient avec l'argent anglais à se garder contre toute attaque de l'Autriche. Il n'était pas sans inquiétude sur
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le mécontentement (jue produirait en France l'annonce de sa défection; mais il se flattait de ne pas être amené a une rupture complète. Il songeait à jouer le rôle de médiateur dans le conflit anglo-français. Pour cela, en devenant l'allié do l'Angleterre, il ne devait pas cesser de rester l'ami de la France. D'autre part, il avait reçu trop de services du roi de France : il en était gêné et comme humilié. « La cour de Versailles, écrivait-il, comptait le roi de Prusse à l'égard de la France comme un despote de Valachie à l'égard de la Porte. > Il n'était pas fâché de faire acte d'indépendance. En voyant les Français céder humblement devant toutes les exigences de l'Angleterre, il les accusait de se montrer « aussi faihles que des enfants ». Au contraire la Grande-Bretagne appliquait avec décision une politique énergique et suivie. Les Hohenzollem ont le culte de la force : Frédéric se tourna du côté du plus fort. Après six mois de négociations, il signa avec le ministre Ncwcastle le traité de White- Hall (1G janvier 175G) Les parties contractantes s'engagent à maintenir la paix en Allemagne et à prendre les armes • contre toute puissance qui violerait le territoire germanique » ; les deux souverains se garantissent mutuellement leurs États. Un article secret est relatif à l'exclusion de la Belgique de la neutralité stipulée. L'Angleterre voyait dans ce traité le point de départ d'une coalition générale des grands Etats européens contre la France : la Bussie, l'Autriche, la Prusse tiendraient en respect les armées de Louis XV sur le continent, tandis que l'Angleterre battrait les flottes françaises sur mer. Le roi de Prusse ne pensait qu'à s'assurer une garantie pour ses propres Ftats. Peut-être, par surcroit, arriverait-il à réconcilier ses anciens et ses nouveaux alliés. La Kussie et l'Autriche considérèrent ce rapprochement inattendu comme une trahison de la part de l'Angleterre.
Négociations de la France et de l'Autriche : premier traité de Versailles. — Presque en même temps que le ministère anglais entamait les négociations avec Frédéric II,
I. Ce trait»'; est ordinairement désigné sous le nom de traité de Westminster, désignation qui n<; s'applique en réalité qu'au pacte de 17*4. L'instrument original du traité de 1"50 porte White-Hall: il contient quatre articles, dont un secret.
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Louis XV recevait les ouvertures de Marie-Thérèse. Déjà eu 1748, l'habile Kaunitz avait insinué à M™ de Pompadour qu'il serait facile de réconcilier les maisons de Habsbourg et de Bourbon; que l'Autriche abandonnerait volontiers la Flandre et le Brabanl, si la France l'aidait à reprendre la Silésie. A ce moment Louis XV était las de la guerre. Ces avances ne furent pas accueillies. Mais Kaunitz, chargé en 1751 de l'ambassade de France, déploya toute son habileté pour se faire bienvenir de la favorite et pour exciter sa haine contre Frédéric II qui ne la ménageait guère. Peu à peu Louis XV se détachait de ce prince. Les saillies bouffonnes du roi de Prusse, son extrême libel lé de langage et de pensée le déconcertaient. Les brusques sauls de sa politique l'inquiétaient. Au lendemain des pirateries de Boscawcn, Frédéric II invita Louis XV à envahir la Belgique tandis qu'il jetterait en Bohème 140 000 hommes; chacun garderait ses conquêtes; tout serait fini en une campagne. Maître de la Bohême, Frédéric l'eût été bientôt de l'Allemagne entière : l'unité allemande eût été consommée avant la fin du xvme siècle. La France, agrandie de la Belgique, pouvait voir sans inquiétude l'Allemagne se constituer en une grande nation de l'autre coté du Rhin. C'était une politique aventureuse, mais conforme au sentiment national qui commençait à poindre en Allemagne, conforme au développement historique des deux nations. Le comte d'Argcnson et le prince de Conli inclinaient à la suivre; Louis XV soupçonna avec raison le peu de sincérité de Frédéric Marie-Thérèse, avertie, révéla à Louis XV la défection que préparait le roi de Prusse. Elle fit proposer en même temps son alliance contre lui « pour mettre de justes bornes à son ambition ». Louis XV hésita longtemps : il mettait comme un point d'honneur à ne pas abandonner son allié, même ingrat. Il envoya auprès de lui en ambassade extraordinaire le duc de .Nivernais, atinde resserrer, s'il en était temps encore, l'ancienne alliance. C'est peu de temps après le départ de ce grand seigneur que l'on connut à Versailles (27 janvier 1756) l'accord anglo-prussien. Frédéric, qui ne songeait qu'à son intérêt
I. En isGtj, M. de Hismarok a fait les mémos propositions à Napoléon III. Louis XV a eu au moins le mérite «le ne pas se laisser iluper.