‹ Histoire générale du IVe siècle à nos joursChapitre 42 sur 219 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

Campagne de 1759 : Paltzig, Kunersdorf, Maxen. —

La campagne de 1759 fut, grâce aux Russes, la plus désastreuse pour Frédéric II. Les forces moscovites furent placées sous le commandement de Soltykof, « petit vieillard simplet », ennemi du faste, peu connu de l'armée, puisqu'il n'avait guère servi jusque-là que dans la marine, et qui fit l'elTet au premier abord « d une pauvre petite poule ». Cependant il était né pour le commandement. Nul ne comprenait mieux que lui l ame russe; nul ne sut mieux tirer parti des irréguliers, ne fut plus vigilant à surveiller les avant-postes; et, le jour de la bataille, nul n'exerça le commandement avec plus de sang-froid et d'à-propos. Fermor s'honora en acceptant de diriger le premier corps, comme subordonné à Soltykof. D'après les ordres de la Conférence, Soltykof devait chercher à joindre Daun, qui avait promis de prendre l'offensive. Les Prussiens reculèrent au delà de la Wartha et de l'Obra. Le lieutenant-général Wedell, à qui Frédéric II avait confié des pouvoirs dictatoriaux, fut complètement battu entre Paltzisr et ZûHichau. Soltykof entra victorieux à Francfort-sur-l'Oder et opéra sa jonction avec Laudon. Il avait affronté bravement « le premier coup de corne » de l'ennemi pour s'acquitter de la parole donnée à Daun, l'éternel Cunctalor. Frédéric II, désespéré, accourut pour réparer l'échec de son lieutenant. Une nouvelle rencontre eut lieu à Kunersdorf (12 août 1*759). Le roi de Prusse se crut vainqueur, parce qu'il avait délogé les Russes d'un premier plateau, le Mûlhberg, mais il envoya trop tôt des bulletins de victoire. Il s'épuisa en vains efforts pour enlever le plateau du Spilzberg, où Soltykof fit constamment arriver des troupes fraîches. La belle cavalerie prussienne fut exterminée dans ces charges meurtrières et inutiles. 60 000 Austro-Russes s'étaient trouvés engagés contre 48 000 Prussiens : les Russes perdirent 13 000 hommes et les Prussiens 19 000. Ce fut la plus cruelle défaite prussienne de toute la guerre. Frédéric songeait à se tuer. Il croyait déjà voir entrer les Russes à Berlin : nul doute qu'au lendemain de Kunersdorf les vainqueurs n'eussent pu y dicter la paix. Soltvkof le voulut; mais Daun réclama le concours des Russes en Silésic : « La Silésie a tout perdu! ». Pour obéir à ses instruc-

(il: EH RE HE SEPT ANS

lions, Soltykof se porta sur Glogau et y attendit cinq semaines le généralissime autrichien. A la fin, perdant patience en présence de cette incurable pusillanimité des Impériaux, il reprit le chemin de la Prusse-Orientale, ne voulant pas, après Zûllichau et Kunersdorf, que les Russes fussent plus longtemps réduits au rôle de troupes auxiliaires. « Pendant que je croyais qu'ils marcheraient sur Berlin, écrit Frédéric débordant de joie, ils prennent le parti tout contraire.... Je vous annonce le miracle de la maison de Brandebourg. » Le miracle, ce fut l'inertie, l'incapacité des Autrichiens. Cependant tout le fruit de la belle campagne des Busses ne fut pas perdu. Les Prussiens furent chassés de la Saxe; le duc de Deux-Ponts, à la tôle de l'armée des Cercles, prit Leipzig, Willenbcrg et plus tardTorgau. Daun força Schmellau à capituler dans Dresde, et le vaillant Finck à capituler presque en rase campagne, à Maxen, avec 12 000 hommes, 5i0 officiers, 71 canons, 120 drapeaux ou étendards (20 novembre). Les Suédois surprirent Anklam et y firent prisonnier ManteufTel. Les Danois menacèrent Hambourg. Bien qu'il se « démenât comme un diable », Frédéric n'avait pu réorganiser son armée. La perle de la Saxe fut la queue du désastre prussien de Kunersdorf.

Opérations françaises : Minden — Dans l'Allemagne occidentale, Contades commandait toujours l'année du Rhin ; le duc de Broglie avait élé mis à la lète de l'armée du Mein. Celui-ci infligea à Ferdinand de Brunswick son premier échec, à Bergen (13 avril 1759). Il en profita habilement pour reprendre Cassel et Minden. Contades vint le rejoindre et prit, comme le plus ancien, le commandement en chef. De là des rivalités et des brouilles. Brunswick saisit l'occasion de battre les Français à Minden (1er août). Saint-Germain, avec sa vigueur ordinaire, couvrit la retraite et empêcha l'ennemi de jeter les Français dans le Weser ou de les forcer à mettre bas les armes. Mais il fallut reculer, abandonner Cassel, se mettre en quartiers d'hiver sur le Mein. Tout l'avantage «le la campagne était perdu. Contades fut destitué. Broglie le remplaça; il obtint de Louis XV le bâton de maréchal, de Marie-Thérèse le titre de prince du Saint-Empire romain. « Il n'avait plus à se plaindre ni des hommes, ni de la destinée. »

LES OPERATIONS MILITAIRES

Campagne de 1760 : Glostercamp. — Cependant, pour la campagne suivante, le comte de Saint-Germain fut placé à la tète d'une réserve de 33 000 hommes, sous le nom de « réserve de gauche de la grande armée », qui devait être indépendante, sauf le cas de manœuvres concertées en vue d'un plan de campagne, Saint-Germain restant alors le subordonné de Broglie. Ils avaient tous deux mêmes qualités et mêmes défauts : tous deux très entiers, très jaloux de leur autorité; l'un aspirant avec énergie au commandement suprême, l'autre l'exerçant avec une morgue qui suscitait fatalement les conflits. Tout alla bien d'abord : Saint-Germain, sur l'ordre de Broglie, se porta de Wesel et de Dortmund sur Corbach : là se livra un ♦rros engagement de cavalerie et d'artillerie qui tourna à l'avanlage des Français (10 juillet).

Saint-Germain ne pouvait s'accoutumer <( au style amer, ironique et plein de mépris de son général ». Il écrivait au ministre Belle-Isle « qu'il déserterait plutôt que de continuer à servir sous un tel chef » cl il demandait avec insistance son rappel. Belle-Isle enjoignit à Saint-Germain de ne pas se dérober pendant le cours des opérations. Mais Broglie, décidé à se priver d'un censeur incommode, dont toutes les critiques parvenaient à la cour par l'intermédiaire du général des farines, le grand pourvoyeur de l'armée, Paris-Duverney, lui retira le commandement, en lui reprochant injustement d'avoir compromis le succès par les retards apportés à sa marche et par ses révélations du secret des opérations. Saint-Germain se refusa volontairement à serrer avant son départ la main d'aucun de ses compagnons d'armes : son nom était populaire dans l'armée; la nouvelle de son départ aurait pu provoquer des manifestations hostiles à de Broglie. 11 se sacrifia sans phrases, mais fut regretté de toute l'armée.

Le chevalier de Muy, son successeur, se fit battre à Warburg et n'échappa à un complet écrasement que par une retraite désastreuse : ce qui fit dire que « la retraite de M. de Saint-Germain avait fait couler beaucoup de larmes et celle de M. de Muy beaucoup de sang ». Ferdinand de Brunswick détacha son neveu, le prince héréditaire de Brunswick, qui portait aussi le

Histoire générale. VII. 16

f,l KKriK HK SEPT ANS

nom de Ferdinand, vers le hasBhin, avec 20 000 hommes, pour assiéger Wcsel. Broglie dut envoyer de ce côté 30000 hommes sous les ordres du marquis de Castries (neveu de Belle-Isle), qui arrêta celte tentative par la victoire de Clostercamp (15-16 octobre). Là se signalèrent le chevalier d'Assas et le sergent Dubois. Le feu était engagé la nuit : d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne, était place à l'extrémité de la ligne française. Un officier de la ligne opposée lui crie en français qu'il tire sur ses camarades. 11 sort du rang suivi du sergent Dubois. Ils tombent tous deux au milieu de l'ennemi; d'Assas est blessé le premier, et Dubois de crier : « A nous, Auvergne, c'est l'ennemi! » Ainsi, dans celte nuit fameuse, il y cul deux héros au lieu d'un

Liegnitz, Berlin, Torgau. — La campagne de 1760 dans l'Allemagne centrale et orientale semble être la répétition de la campagne précédente. Frédéric 11 eut de nouveau beaucoup à souffrir des Busses, beaucoup à se réjouir de la lenteur et du pédantisme des chefs autrichiens . Kaunitz avait fait adopter par la Conférence de Saint-Pétersbourg un plan d'après lequel les Busses feraient leur jonction avec les Autrichiens en Silésie et conquerraient cette province, tout en évitant de livrer de grandes batailles. Frédéric H ne pouvait opposer que 120 000 hommes aux "0 000 Busses et aux 180 000 Autrichiens réunis, aux 10 000 Suédois. Il se borna donc à une guerre surtout défensive, ne frappant les grands coups que lorsque l'y invitaient les fautes de ses adversaires.

La coalition sembla d'abord triompher : Totlleben entra en Poméranie et s'empara de Kceslin, tandis que Laudon battait le corps prussien de La Motte-Fouqué à Landshut (23 juin) et pénétrait en Silésie. Les Autrichiens manquèrent l'occasion d'enlever Breslau et se contentèrent de la prise de Glatz. Les Busses trouvèrent Breslau fortement occupé par le prince Henri, qui avait dérobé habilement sa marche aux Autrichiens. Ils cherchèrent à rejoindre Laudon; mais, Daun s'obstinant à ru» pas quitter la Saxe, Frédéric II se posta avec ses meilleures troupes entre les deux armées autrichiennes, battit Laudon sous

I. Le réeit île eet épisode, souvent dénaturé, a été tiré «li*s mémoire* Uo« h.im)ie;iii. qui eommawlail le corps ilonl faisait partie le répiment «l'Auveryne.

LKS OI'KHATIONS MIL1TAIKKS

les murs de Liegnitz, au petit village de Pfaflendorf, avant que les Russes eussent pu le rejoindre, et marcha contre Sollykof. Abandonné par les Autrichiens, menacé d'être pris entre deux armées prussiennes, Sollykof fit retraite vers le nord. Mais il profita de ce que le Brandebourg était dégarni pour y faire une pointe hardie. Deux corps russes, sous les ordres de Tottlehen et de Tchernychef, et un corps autrichien, commandé par Lascy, cernèrent à l'improviste Berlin. C'était alors une ville ouverte, peuplée d'environ 120 000 âmes : après un bombardement de quelques heures et sous la menace d'un assaut, qui eût été meurtrier, la faible garnison abandonna la place. Une capitulalion assez douce fut signée, en vertu de laquelle les Berlinois durent racheter leur vie et leurs biens au prix d'une forte contribution. Tottleben fit observer avec beaucoup de fermeté les conditions du traité. Les Autrichiens n'en tinrent que peu de compte et se livrèrent à d'odieux pillages. Tous les établissements militaires, arsenaux, fonderies de canons, manufactures de draps, furent détruits : « On vit des infâmes, dit à ce propos Frédéric, montrer à l'ennemi des dépôts pour l'armée. » — « Berlin n'offrait plus que des tristes vestiges de ce qu'il avait été autrefois. » Les Russes y restèrent seulement trois jours. Ils se retirèrent «levant Frédéric II qui accourait pour dégager sa capitale. Ils allèrent hiverner en Pologne. Celte occupation, quoique éphémère, produisit cependant un grand effet moral. Les clefs de Berlin figurent encore aujourd'hui, à titre de glorieuse relique, dans le sanctuaire vénéré de Notre-Dame de Kazan à Pélersbourg. Frédéric se vengea sur les Autrichiens qui avaient fait en Saxe des progrès sérieux : il leur infligea à Torgau (3 novembre) une sanglante défaite. La campagne de 1760 se terminait donc à son avantage. Il avait couru les mômes périls qu'en 1757 ; cette fois encore il avait réussi, grâce à d'heureux coups d'audace, à dégager ses Etals et à se maintenir en Saxe.

(ffKHHE !»K SKPT ANS

///. — Négociations de Choiseul (ij6o-ij63).

Situation de la France : Mme de Pompadour et Bemis. — En France, cette guerre était maudite: par une aberration inouïe on applaudissait aux succès de Frédéric II; on « l'adorait », quoiqu'il réussit aux dépens de la France: au contraire on chansonnait nos généraux vaincus. Le patriotisme était momentanément étouffé par un sentiment plus fort : la haine croissante de la vieille monarchie. On ne voulait voir dans cette guerre qu'une fantaisie royale et le caprice d'une favorite odieuse. Mra* de Pompadour était alors le vrai roi en France. La France lui doit la chute du comte d'Argenson et de Machault, le choix de Soubise et de Contades, le refus opposé à Bougainville de tout secours à nos braves colons du Canada. Elle considérait comme son œuvre l'alliance autrichienne, et, pour la soutenir, elle engloutit toutes les forces vives du pays dans une guerre sans issue pour la France, la guerre continentale. Entre ses mains les ressources publiques semblaient se fondre : la France, d'après Mme du Deïïand, est « Madame Job ». Un autre contemporain définit le pouvoir : « une anarchie dépensière ». Plus de trésor, plus d'armée, plus de direction politique, rien que le caprice et le désarroi : « Ce sont des volontés d'enfants qui dirigent les principes de notre gouvernement, écrit Bernis. On attend de l'argent comme de la rosée du ciel, sans le chercher où il est, sans frapper les grands coups qui le font circuler, sans émouvoir la nation, qui le jetterait par les fenêtres pour le service du roi, si on savait la remuer.... Nos places frontières ne sont pas pourvues; nous n'avons plus d'armées; l'autorité languit et le nerf intérieur est entièrement relâché. Notre marine est détruite : les Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent. Le commerce mariline, qui faisait entrer 200 millions pur an, n'existe plus. Nous avons à craindre la perte totale de nos colonies et nous serons réduits au rang des secondes puissances de l'Europe. Au bout du compte, le roi n'est que l'usu-

Page 1