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TRAITÉS DE LA HAYE ET D'AMSTEItDAM
tilités dans l'Europe entière. En outre, même pour les questions d'Occident que ces traités s'étaient proposé de régler, bien des points restaient encore brûlants. Il n'y avait jamais eu de paix, ni à Ulrecht, ni ailleurs, entre le nouveau roi d'Espagne et le nouvel empereur allemand : Philippe V et Charles VI ne s'étaient point reconnus dans les qualités* et possessions que ces traités leur avaient attribuées; pour le premier, l'Empereur n'étaient toujours que Yarclndttc Charles; pour le second, Philippe V n'était toujours que le duc d'Anjou, et lui-môme s'intitulait « Charles 111, roi d'Espagne ». Le premier ne se résignait pas à la perte des provinces d'Italie; les revendications du second s'étendaient à la totalité de la monarchie espagnole.
De même, pour les jacobites anglais et môme pour une partie «les tories, en dépit des stipulations d'Ulrecht sur la succession protestante, le roi George Ier restait simplement Y Électeur de Hanovre; le souverain légitime des trois royaumes britanniques était toujours « Jacques III ».
Antagonisme de Philippe V et du duo d'Orléans. — Enfin, entre le cabinet de Versailles et celui de Madrid, l'avènement du duc d'Orléans à la Régence créait un violent antagonisme. Le « grand roi », en laissant son petit-fils affermi sur le trône d'Espagne et en déléguant à son neveu la régence de France (môme avec des pouvoirs restreints et contrôlés), avait-il prévu à quelles extrémités pourrait se porter l'animosité entre ces deux branches de sa maison? Elle remontait assez haut déjà : on a vu la conduite suspecte de Philippe d'Orléans pendant sa mission militaire en Espagne (1109) et les représailles de Philippe d'Anjou contre ses agents. Philippe V, que les intrigues du duc d'Orléans avaient alors menacé dans la possession de son trône ibérique, n'était point résigné à le laisser alors en paisible possession du pouvoir en France. Malgré la séparation perpétuelle entre les couronnes d'Espagne et de France stipulée ou consacrée par tant d'actes solennels, il avait espéré que le testament de Louis XIV lui attribuerait la régence de France, comme au premier prince du sang; en outre, spéculant sur la faible santé de Louis XV, il portait ses vues môme sur la couronne. Dès le début (171;)), en
prévision de la mort prochaine de son grand aïeul, il avait demandé à son confesseur intérimaire (entre le P. Roussel, disgracié, et le P. Daubenton, appelé de Paris), le P. Malboan, une consultation en règle : la renonciation à ses droits d'héritier français, imposée par les puissances européennes et par son propre grand-père, était-elle valable? Le jésuite, dans un long mémoire, n'hésita pas à déclarer qu'elle obligeait la conscience de son roi. Suivant lui, Philippe V n'avait pas même le droit, dans le cas où mourrait Louis XV, de prendre pour lui la couronne de France en laissant celle d'Espagne à son fils aîné ; il ne ferait par là, d'après les traités, que substituer à ses droits et à ceux de ses enfants sur l'Espagne les droits de Charles VI ou de la maison de Savoie. Tout au plus pourrait-il, dans l'éventualité prévue, et si les circonstances politiques le permettaient, désigner un de ses fils cadets pour régner sur la France. Le mémoire du jésuite déplut si fort à Philippe V que le P. Malboan dut rédiger une note supplémentaire établissanl que la renonciation n'était point valable, puisque la volonlé de Philippe V avait été contrainte.
Le roi d'Espagne n'avait même pas attendu celle palinodie : témoin les instructions secrètes données, le 19 mai 1745, au prince de Cellamare, son nouvel ambassadeur auprès de Louis XIV. Cellamare est averli que, sans doute, le roi d'Espagne a rendu ses bonnes grâces au duc d'Orléans, mais que celui-ci doit toujours être regardé comme son rival. D'abord pour la régence : « Il est probable, écrivait Philippe V, que dans son testament le roi (Louis XIV) m'a nommé tuteur... 11 n'y a pas lieu de croire qu'il m'ait substilué au prince, mon adversaire, qui désunirait les deux couronnes. » Donc, si l'ambassadeur, par quelque voie que ce fût, apprenait que le testament dût èlrc défavorable aux prétentions de son mallre, aussitôt il protesterait, soit du vivant de Louis XIV, soit après l'ouverture de son testament; le texte de la protestation, signée de Philippe V, était joint aux instructions. En tout cas, dès maintenant, l'ambassadeur avait ses précautions à prendre : « Il faul, écrivait Philippe, me former un parti solide à Paris et dans les provinces. » Il indiquait, comme pouvant former ce
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parti dans la capitale, le comte de Toulouse, le duc et la duchesse du Maine, le duc de Bourbon, les autres Condé, les Conti, les Rohan, les ministres Voisin, de Torcy, les maréchaux de Tessé, d'Antin, de Villars, de Villeroy, de Tallard, de Matignon, d'Huxelles. On pourrait gagner aussi le P. Tellier, en faisant valoir auprès de lui le dévouement do Philippe V à son ordre et la substitution des Jésuites aux Dominicains dans la charge do confesseurs de la maison d'Espagne.
On devine quel coup portèrent aux ambitions de Philippe V et l'ouverture du testament royal conférant la régence au duc d'Orléans, et l'arrêt du Parlement supprimant toutes les restrictions ménagées par le testament. Cellamare, ayant appris que l'ambassadeur anglais devait riposter par une contre-protestation, n'osa pas élever la protestation dont son maître l'avait chargé. Toutefois, même après cette déconvenue, il exista vraiment à Paris et dans toute la France un parti « espagnol », ou parti de la « vieille cour », et Philippe V ne s'était pas trompé en indiquant à Ccllamare les éléments de ce parti. Les princes légitimés, rejelés au second plan par l'arrêt du Parlement, se sentaient portés à faire œuvre commune avec l'autre victime de cette Journée des Dupes, le roi d'Espagne. Les ministres et les maréchaux qui avaient lutté pour son établissement en Espagne gardaient leurs sympathies au Bourbon exilé sur un trône étranger.
Enfin presque toute la noblesse de France, presque toute l'opinion française, considérant que Philippe V était plus proche parent du jeune roi que le duc d'Orléans, eussent préféré la régence du premier, à la fois par sentiment de loyalisme et par haine de ces traités d'Ulrecht qui avaient, pensaient ils, consacré l'humiliation de la France. En 1715, Saint-Simon, si fort attaché au Régent, lui avouait cependant que si le roi d'Espagne entrait en France en armes pour prendre la régence, il quitterait le duc en pleurant, et irait rejoindre celui qu'il tenait pour le vrai régent.
Alberoni et la reine Élisabeth Farnèse. — Giulio Alberoni était né en 1664 \ dans les Etats du duc de Parme et
I. Lafueritc dit, d'après Popirhli (historien de Plaisance), «(ii'Allieruni était nv
Plaisance, qui était un Farnèse. Fils d'un pauvre jardinier, élevé par charité dans un collège de jésuites, il commença, parmi les jeunes nobles qui fréquentaient celle école, à nouer d'utiles relations. Seule l'Église pouvait ouvrir une carrière à cet esprit ambitieux et remuant. Il prit donc le petit collet. D'abord l'abbé Alberoni devint le précepteur d'un neveu de Georges Barni, évèque de Plaisance ; celui-ci l'envoya à Rome avec son élève. L'abbé y apprit le français et les finesses de la diplomatie romaine. Un autre évèque, celui de Borgo-San- Donnino, Alexandre Boncovieri, le prit ensuite pour secrétaire, l'initiant aux secrets diplomatiques de leur commun souverain, le duc de Parme. Boncovieri avait été chargé, en 1702, d'une mission auprès de Vendôme, général de l'armée française, à un moment où la France croyait avoir à se plaindre de la duplicité des Farnèse. Vendôme le reçut assis sur sa chaise percée: l'évèque se sentit atteint dans sa dignité et se retira. Alberoni, moins scrupuleux, réussit où son patron venait d'échouer (voir dans Saint-Simon l'anecdote du culo di angelo), amusant le maréchal de saillies grossières ou ingénieuses, ne se rebutant d'aucune complaisance envers ce coureur de filles, le gagnanl aussi par une conversation savante et lettrée à laquelle le a soudard » n'était point insensible, par des vues élevées de politique, se rendant utile par des conseils sensés et pratiques. 11 prit ainsi sur Vendôme la plus grande influence, et, bon Parmesan, bon Italien, la fit tourner au profit de son souverain et même de l'Italie. Devenu l'inséparable de Vendôme, il fut par lui présenté à Louis XIV (1708) et reçut du grand roi des paroles aimables et une pension de 3000 livres, puis, en Espagne, au roi Philippe V et à sa première femme. La mort de Vendôme (1712) laissa l'abbé sans protecteur et presque sans ressources, le Farnèse étant lui-même très gêné d'argent. Il retrouva d'autres amis, entre autres le marquis bolonais Monti et le duc napolitain Popoli, alors envoyé espagnol à Londres. Chargé par celui-ci de continuer les négociations en Angleterre (1712), Alberoni sut gagner la confiance du ministère tory. Mais il ne signa qu'en
à Fiorenzuola, près de Parme, le :<0 mars Roussel le fait naîlre dans un faubourg de Plaisance.
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frémissant l'armistice qui suspendait les hostilités en Italie, maudissant d'avance cette paix « à la diable » qui consacra la domination autrichienne sur sa patrie. Puis nous le retrouvons agent de Parme à Madrid (lit 3).
Au moment où il entrait enfin dans les grandes affaires, il avait cinquante ans. Il était de petite taille, avec les yeux brûlés par les courses à travers les plaines d'Espagne, le corps obèse, les traits déjà empalés de graisse, « quelques cheveux rares sortis comme par petites touffes du bonnet autour des oreilles, une moustache maigre, une barbiche mal venue sur une lèvre qui fait une moue disgracieuse » (E. Bourgeois).
Quant à son portrail moral, c'est alors que Saint-Simon commence à le dessiner : « lie du peuple, bouffon, bas valet, faiseur de potages ». Des potages au fromage de Parme, il en lit toute sa vie, érigeant la cuisine d'Italie en moyen de séduction et en auxiliaire de la diplomatie : c'est ainsi qu'il gagna tour à tour Vendôme, la princesse des l'rsins. les deux femmes de. Philippe V; bouffon il l'était, et grand gesticulateur, et grand péroreur, tour à tour vomeilianle et Iragcdiante. Il y avait aussi en lui du « valet », de l'homme à tout faire; mais, au service «le hautes visées politiques, il possédait une énorme puissance de travail et, malgré sa souplesse d'Arlequin, une volonté de fer, en un mot des parties d'homme d'État, et presque d'homme de génie. Pourtant, et même devenu premier ministre de Philippe V, il n'eut pas le patriotisme espagnol, comme Mazarin avait eu le patriotisme français. Il reslait un agent des Farnèse: mais ce qui le relève, c'est qu'il se flattait d'opérer par les Farnèse la régénération de l'Italie, comme Machiavel l'avait espérée par César Borgia. Il fut, à sa manière, un patriote italien, exploitant en faveur de son pays d'origine les ressources de cette Espagne à la tète de laquelle un hasard l'avait placé.
Quand Philippe V eut perdu sa première femme, Marie- Louise de Savoie, tout de suite Albcroni, alors agent de Parme à Madrid, pensa pour la remplacer à une fille de son maître. On devine si Philippe V, après quelques mois de continence (il était trop religieux pour l'enfreindre), avait hâte de se remarier. Alberoni lui présenta un portrait d'Elisabeth Far-
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nèse et put écrire à Parme : « La marchandise plaît. » 11 courut au-devant de la princesse jusqu'à Pampelune, pour hâter son arrivée, et, en une conférence de quelques heures, la mit au courant de ce qu'elle avait à faire pour devenir la maîtresse du roi et du royaume. Sur les moyens d'action dont elle disposait, l'abbé n'a pas d'hésitation. Apprenant quelle hàtc avait le roi de voir sa fiancée, il disait : « Que serait-ce quand elle aurait passé deux nuits dans les draps? » 11 ne fallut qu'une nuit pour que, devant la nouvelle reine, la toute-puissante favorite, celle-là même qui avait tant contribué à ce mariage, la princesse des Ursins, fût chassée (25 décembre 1711).
Elisabeth sut accaparer entièrement le roi. Il n'y eut pas même partage entre le confesseur et l'épouse : encore que le roi, à toute heure de la journée et de la nuit, éprouvât le besoin de le consulter, le premier dut se subordonner à la seconde. C'est «die qui lit renvoyer le P. Kobinet et appeler le P. Daubenlon. A la fin elle ne permit plus que le roi se confessât autrement qu'en sa présence. Ils menaient une existence tellement intime et retirée que les emplois de cour, qui auraient pu gêner cette exclusive intimité, perdirent toute importance.
A son tour, Alberoni n'oublia rien pour s'assurer totalement de la reine. C était lui qui, le matin, se montrait le premier au chevet des époux royaux. Pour la lille de son maître, il fut le conseiller de tous les instants, l'inventeur de ses amusements, le surintendant de sa table, lui cuisinant de ses propres mains les petits plats de leur pays natal. 11 lui disait en badinant qu'il n'était plus « le ministre de Parme, mais sa nourrice ». Sur le même ton elle lui répondait qu'à l'Age qu'avait l'abbé il pourrait plutôt « lui servir en guise de sage-femme j». 11 y eût bien consenti, car les maladies ou les couches, celles-ci si fréquentes, de la reine étaient pour Alberoni des périodes d'angoisse Pour sa propre influence, il redoutait celle des médecins, des sages-femmes. Il eut peur quand la nourrice de la reine, avec le frère de lait de celle-ci, un rustaud épais, arrivèrent de Parme. Il entourait d'une surveillance de toutes les minutes le couple royal et, malgré son Age et sa mauvaise santé, s'épuisait à le suivre à la chasse, écrivant à
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son confident de Parme, le comte Rocca : « J'aimerais mieux ramer sur les galères du Grand-Turc. » Et puis, s'il tenait la reine et le roi, il sentait bien quelle haine nourrissait contre lui la noblesse espagnole. Pour se garantir d'une réaction possible, lui, le petit abbé, le « prestolet », qu'un jour un grand d'Espagne frappa de sa canne, il ambitionnait comme une bonne armure la robe rouge et le chapeau de cardinal.
En somme, la reine tenait prisonniers à la fois le roi par l'amour et le ministre par la crainte; et chacun des trois était aux deux autres un geôlier. Dans cette intimité de la chaîne commune, ils pouvaient d'autant mieux combiner leurs visées. Mais les ambitions de ce trio étrange étaient plutôt parallèles qu'identiques : le roi pensait surtout à s'assurer la régence el la couronne de France, sans cependant oublier les provinces qu'avait perdues la couronne d'Espagne; la reine, comprenant que l'Espagne appartiendrait aux fils du premier lit, rêvait de mettre les siens sur les trônes de Parme, de Toscane, des Deux- Siciles; Alberoni avait surtout en vue, par les Farnèse et avec le secours de l'Espagne, d'affranchir l'Italie de la domination autrichienne. Dans leurs ambitions respectives ou communes, le roi apportait la superbe, la raideur et l'entêtement; la reine, un amour furieux de louve pour ses louveteaux; Alberoni, une passion froide et tenace.
Desseins et réformes d' Alberoni. — Il calculait que, pour que ses maîtres et lui pussent arriver à leurs fins, il fallait briser à la fois le Régent, détenteur du pouvoir en France, l'Empereur, usurpateur des provinces italiennes, le roi d'Angleterre, dont l'existence était liée au maintien des traités d'Utrecht. Pour vaincre ou dissoudre une coalition sous laquelle avait succombé la puissance de Louis XIV, il était contraint d'imaginer des combinaisons grandioses et paradoxales, de remuer des machines prodigieuses. Tantôt il essaie de gagner de vitesse le duc d'Orléans dans la recherche de l'alliance britannique et, le 15 décembre 1715, signe avec les Anglais un traité de commerce qui leur livre le trafic de l'Amérique. Tantôt il tenle de soulever contre le Régent le « parti espagnol » de France, de soutenir les Turcs contre l'Empereur, de réconcilier contre
George d'Angleterre ces deux ennemis en apparence irréconciliables, Charles Xll et Pierre le Grand, et d'en faire les alliés des jacobites. En outre, il fallait que l'Espagne fût prête à donner de ses propres forces dans la bagarre. De là tous les efforts d'Alberoni pour relever la monarchie au point de vue économique et militaire. Dans une bonne partie de ses réformes, surtout militaires, il s'inspira des idées de son second, l'Espagnol Patiûo; dans ses mesures financières et économiques, il n'eut qu'à continuer Amelot et Orry; il ne fut en réaction contre leurs traditions qu'au point de vue politique abandonnant les droits de l'Etat en face de la cour de Home, notamment sur la question de la nonciature.
Alberoni écrivait au comte Hocca : « C'est une fatalité que le continent espagnol..., avec les secours abondants de ce inonde immense des Indes, demeure abattu par la paresse et l'incurie. La paresse de ces gens-ci est incroyable. » Mais cette paresse, comme il la secouait! « Mon activité, écrivait-il encore, les fait frémir. Ils disent que, nous autres Italiens, nous sommes seuls capables de faire crever de fatigue le genre humain. » II revoyait les marchés des fermes; il fit dresser un nouveau tarif de douanes pour modérer l'importation étrangère, accorda au contraire la libre exportation des vins indigènes; il surveilla et réprima la contrebande coloniale, créa une imprimerie, la manufacture de drap de Guadalajara, qui reçut aussitôt les commandes pour l'armée, fit « travailler des négociants de toute nation afin de rétablir la bonne foi », appela en Espagne des ouvriers hollandais pour les draps et les toiles fines. Alin de recruter les officiers de marine, il fonda, pour oOO jeunes gens, le collège maritime de Cadix, fit revivre les fonderies d'artillerie et les manufactures d'armes à Barcelone et Malaga, lança quatorze nouveaux vaisseaux et en mit en chantier autant, en fit construire même à La Havane. II releva le port de Cadix, créa celui du Ferrol, fortifia Barcelone, dont il voulait faire, sur la Méditerranée, la rivale de notre Toulon et la dominatrice de la Méditerranée : du côté des Pyrénées, il rendit Pampelunc si fort qu'en 1719 les Français n'osèrent l'assiéger. Orgueilleux de son œuvre, il voulait « prouver que l'Espagne n'est pas cette
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monarchie misérable, telle que l'avait faite la nation espagnole, ennemie de son Dieu et de son roi ». On voit ce qu'il entrait de mépris pour les Espagnols dans sa passion pour leur relèvement. Du reste, si impatient qu'il fût d'atteindre le but, Alberoni sentait que, même après tout ce qu'avaient fait avant lui Amelot et Orry, il lui faudrait compter avec le temps. Il répétait volontiers à Philippe V : « Si Votre Majesté consent à maintenir son royaume en paix pendant cinq ans, je prends sur moi d'en faire la monarchie la plus puissante de l'Europe. »
Le Régent et George Ier. — Les intrigues de la cour d'Espagne menaçaient également le duc d'Orléans et le roi George Ier. Sans parler de leurs ennemis du dehors, elles tendaient à armer contre l'un le « parti espagnol », contre l'autre, les tories dissidents et la faction jacobite. A mesure qu'elles s'accentuèrent, il était fatal que ces deux princes fussent amenés à faire cause commune. D'ailleurs ils étaient cousins issus de germains, la . mère du duc étant nièce de Sophie, la mère du roi. Avant même la mort de Louis XIV. ils étaient entrés en relations. En môme temps que Cellamare cherchait à deviner la teneur du testament de Louis XIV, un envoyé extraordinaire du roi George, le whig Dalrymple Slair, s'ingéniait, dans un intérêt toul opposé, à pénétrer le même secret ; car il importait à la sécurité du roi George que la régence ne pût être dévolue qu'au duc d'Orléans. Stair informa le duc des bonnes intentions du roi, et le duc répondit par une lettre à George Ier, où il le remerciait de ses « témoignages d'estime et d'amitié » (2 février 17 IS). Dès la fin de mai, d'Iberville, notre ambassadeur à Londres, avertissait Torcy de cette « étroite intelligence » entre le roi et le duc, ajoutant qu'elle faisait beaucoup de tort, en Angleterre, au parti de Jacques III. Le 24 juillet, dans une forêt, Stair avait une entrevue avec l'abbé Dubois, agent du duc. On y parla des menées du Prétendant, des difficultés relatives à Dunkerque et Mardick. des mesures à prendre pour assurer au duc, suivant les éventualités, la régence ou même la couronne. C'était alors le roi George qui, effrayé du bruit que Jacques III préparait un débarquement en Grande-Bretagne, se montrait le plus pressant pour conclure l'alliance des deux cousins, Hanovre et Orléans.
L'EUROPE Al LENDEMAIN DES TRAITES U'UTKECHT
Alors aussi c'était le «lue qui se montrait tiède et réservé : il rêvait de marier l'une «le ses filles au prétendant Stuart.
Louis XIV mort (■!" septembre) et le due proclamé régent, le premier soin de celui-ci fut d'écrire à George pour le remereier de ses « bontés attentives et réitérées ». Mais alors les difficultés commencent entre les deux alliés. La paix d'Ulrecht. d'abord célébrée par les illuminations de la Cité de Londres, était devenue en Angleterre un thème de récrimination du parti whig contre les tories, au point que Bolingbroke, d'Or mond et le comte de Slralford, signataires de la paix, menacés d'une mise en accusation, avaient du passer la mer, tandis que Harley, comte d'Oxford, était enfermé à la Tour (juin 1715). Cette même paix provoquait chez tous les Français le sentiment d'une suprême humiliation. Or c'était sur l'exécution des clauses jugées par ceux-ci les plus humiliantes que Stair était «hargé d'insister auprès du Kégent : il exigeait que le port militaire de Dunkerque fût effectivement rasé et que les travaux commencés à Mardick par Louis XIV fussent anéantis. D'auliv part, Jacques III et les jacobiles avaient les sympathies du « parti espagnol », et les instances de Stair pour que la France obtînt du duc de Lorraine l'expulsion de Jacques 111 étaient gênantes, compromettantes môme, pour le Kégent. Les Anglais étaient d'autant plus fondés à exiger de ce côté une garantie qu'ils ne pouvaient ignorer les allées et venues de papiers entre les agents de Jacques III (Bolingbroke, d'Ormond, etc.) et le cabinet du Régent; en outre, des armements de vaisseaux suspects, des rassemblements d'officiers irlandais, leur étaient signalés en divers ports de France, notamment au Havre, à Dieppe, à Boulogne; enfin, en septembre 1115, le comte de Mar soulevait les jacobiles d'Ecosse. Le Kégent flottait incertain entre son intérêt immédiat, qui était l'alliance avec George 1er, cl son rêve matrimonial, qui le rejetait du côté du Prétendant. Il prodiguait les assurances publiquement à Stair et secrètement aux agents de Jacques III. Il savait si bien fermer les yeux sur les agissements des jacobiles et de leurs amis que le Prétendant put quitter Plombières, traverser la Champagne dans une chaise de poste (fournie par Torcv), s'arrêter une nuit à Paris, gagner
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Saint-Malo, puis Dunkerquc cl s'y embarquer pour l'Ecosse (décembre 1.715).
Les espérances que le Régent avait pu fonder sur les promesses des jacobiles furent brutalement déçues : ceux d'Écosse et de l'Angleterre septentrionale furent écrasés à Preston et Sheriffmuir, près de Stirling (novembre) ; le Prétendant, débarqué à Peterhead près d'Aberdeen (janvier 1716). trouva son parti anéanti et se rembarqua furtivement sur un navire français, qui le ramena à Gravelines. Du coup, la situation du Régent devenait très fausse : le roi George, désormais raffermi, pouvait demander compte de l'étrange façon dont les gouvernants français avaient rempli leurs engagements. Le Régent, qui, tant qu'il espéra le succès des jacobiles, avait évité de voir Slair, dut se résigner à le recevoir. Sans récriminer sur le passé, Stair parla encore de l'entente à établir entre le roi et le duc; mais il y mit comme condition préalable le renvoi du Prétendant au delà des Alpes. Le duc se refusait à prendre sur lui l'odieux de cette expulsion avant d'être préalablement couvert par un traité formel d'alliance. En outre il demandait que la Hollande, dont il espérait qu'elle servirait de contrepoids à l'Angleterre, fût partie dans ce trailé; au contraire, le roi entendait réserver l'accession de la Hollande comme une prime à la docilité du Régent. Ainsi les hésitations et la duplicité du dur d'Orléans avaient modifié la situation dans le sens le plus défavorable pour lui. Suivant un mot de Dubois, il avait « filé des cordes pour en être emmailloté ».
Attitude de la Hollande. — L'alliance de la Hollande élail également recherchée par l'Autriche. Celle-ci comptait s'en faire une arme, soit contre l'Espagne, soit contre la France. Si celle triple alliance de l'Angleterre, de la Hollande, de l'Autriche se réalisait, on pouvait dire que la coalition de 1700 élait reformée contre nous, avec cette différence que l'Espagne nous était maintenant ennemie. La chose était d'autant plus possible que le roi George croyait avoir grand besoin de l'amitié impériale, non seulement pour la sécurité de son trône anglais, mais pour celle de son État hanovrien menacé par les Russes, pour celle de ses récentes acquisitions aux dépens de la Suède (Brème et Verden).
Par lionhcur, les Provinces-Unies, obérées par les guerres précédentes, ne pensaient plus qu'à l'extension de leur commerce. La désorganisation de leurs forces de terre, la complication de leur système de gouvernement, formé de tant de rouages et tout à fait impropre à l'offensive, les inclinaient encore plus aux vues pacifiques. Entre l'Autriche et la Hollande s'élevaient des conflits. D'abord, Charles VI, en refusant de reconnaître les stipulations dTlrecht en ce qui concernait le partage de la succession espagnole, avait laissé en suspens l'exécution des clauses relatives à la formation, en Belgique, d'une « barrière » de places fortes destinée à garantir la sécurité des Hollandais. C'était donc à ceux-ci que Louis XIV avait fait la remise de ces places, et ils y entretenaient leurs garnisons parle prélèvement d'un million de florins sur les revenus du pays. L'Empereur s'indignait de l'espèce de servitude qui grevait ses domaines au profit d'autrui. menaçait d'entrer de vive force ou par surprise dans ces places en chassant les garnisons bataves. Ce conflit était, pour l'alliance que rêvait George Pr, une pierre d'achoppement : il fil tous ses efforts pour l'écarter. 11 finit par amener la conclusion du traité d'Anvers (15 novembre qui lixail à huit le nombre des places à occuper par les Hollandais et à 500 000 florins (payables sur l'ensemble des revenus belges) la solde de leurs garnisons. Puis, contrairement aux traités, qui lui interdisaient foute aliénation de ses possessions belges, l'Empereur céda le duché de Limbourg à l'Electeur palatin. En troisième lieu, les Hollandais et les Autrichiens n'étaient pas d'accord sur l'étendue de certains territoires auslro- belges que les premiers avaient acquis le droit d'inonder pour leur défense. En quatrième lieu, les Hollandais, qui tenaient garnison dans Bonn, se refusaient à évacuer celte place, malgré les sommations de l'Électeur de Cologne, appuyées de celles de l'Empereur. L'Electeur se résolut à employer la force et chassa de Bonn la garnison batave. Tous ces conflits occupèrent largement trois années, perdues pour la diplomatie du roi George.
Le marquis de Chateauncuf, ministre de France à La Haye, sut les mettre à profil. 11 parvint à rassurer les Hollandais sur
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les inlentions pacifiques de la France, et, au contraire, les mit en défiance contre les ambitions de l'Autriche et contre le danger des alliances où prétendait les entraîner l'Angleterre. Il gagna jusqu'aux pensionnaires Buys et Ileinsius, si hostiles et si arrogants au temps de Louis XIV. Il fit briller à leurs yeux l'offre d une neutralité perpétuelle des Pays-Bas autrichiens, garantie par la France et qui ajouterait à la sécurité que leur offrait déjà la « barrière ». A la vérité, c'eut été disposer des Pays-Bas sans le consentement de l'Empereur; mais la proposition séduisit les Hollandais. En outre, une déclaration du Régent (23 janvier 4716), renouvellement d'une déclaration de Louis XIV (1714), interdisant aux Français le commerce et la navigation de l'Atlantique du Sud, y laissant par conséquent le champ libre au commerce des Hollandais et des Anglais, fit une bonne impression sur les premiers. Flattant également leurs sentiments de solidarité protestante, Ghàteauneuf affirma solennellement aux Hollandais que la France n'accorderait aucun secours au Prétendant. Enfin la France se déclarait toute disposée à contracter avec l'Angleterre et la Hollande une alliance de garantie réciproque. Dès lors à quoi pouvait servir aux Hollandais l'alliance avec l'Autriche, puissance eonvoileuse et toujours remuante (avril 171 G)?
Voyage de George Fr en Hanovre. — Horace Waljiole, le ministre d'Angleterre à La Haye, n'avait pas réussi à enrayer les succès de Ghàteauneuf. Toutefois le roi George, lier de ses victoires d'Ecosse, continuait à tenir au Régent la dragée haute. Le Prétendant s'étant réfugié à Avignon, terre papale, le roi George prétendait que le Régent l'en fit sortir, Avignon n'étant qu'une enclave en territoire français. Il exigeait que les partisans de Jacques III fussent expulsés de France. Il insistait sur la satisfaction relative à Dunkerque et Mardick. Ges trois articles devaient être préalables au traité d'alliance. Gomme pendant aux notes anglaises arrivait une note de l'Empereur sommant la France d'expulser le rebelle hongrois Râkôczy (avril 1716). Désespérant de vaincre l'inertie hollandaise, le roi d'Angleterre et l'Empereur signaient, à eux deux, un traité défensif (Westminster, 5 juin 1716). A ce coup
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de partie, Chaleauneuf répondit, en Hollande, par un nouveau succès diplomatique : l'attitude des Hollandais devint à ce point favorable à la France que George Ier, pour les ramener, consentit en quelque sorte à les prendre pour arbitres et à transférer la négociation chez eux, à La Haye (16 juin).
D'autres soucis, d'autres dangers préoccupaient George Ier. En octobre 1715 il avait, comme Electeur de Hanovre, déclaré la guerre à Charles XII : or, en décembre on apprenait que le roi de Suède équipait une flotte destinée à soutenir les jacobiles d'Ecosse. D'autre part, alarmé des progrès des Russes dans l'Allemagne du Nord, George Y'r se résolut à passer dans son Electoral de Hanovre. De ses ministres whigs, l'un, Townsend. restait à Londres; l'autre, Stanhope, accompagnait le roi.
L'obstination des Anglais à remettre sans cesse en avant les mêmes conditions * préalables » avait fini par irriter le Régent. Le 27 juin, il avait fait à Slair cette déclaration : « Il ne pouvait renvoyer le Prétendant... qu'^rès la signature et avant la ratification du traité; telle était sa résolution définitive, à laquelle il ne changerait rien; si le roi ne voulait pas de traité sur ce pied,... c'était parce qu'il songeait à une guerre avec la France ; dans ce cas, ce serait à lui (le Régent) à faire tous ses efforts pour se défendre de son mieux. » Ainsi les longues tergiversations et les fausses habiletés du duc avaient gâte la situation à ce point qu'on en était à parler de guerre. Il élait temps qu'un esprit plus positif, plus ferme et plus lucide que le sien vînt démêler l'écheveau embrouillé par lui.
L'abbé Dubois. — La carrière de l'abbé Dubois ressemble beaucoup à celle d'Alberoni : il sorlit également de la plus humble condition pour devenir un premier ministre, et c'est le collet d'abbé qui facilita ses premiers pas. Né en 1656, à Brive-la-Gailhirde, il était fils d'un pharmacien (on disait alors : un apothicaire). C'est ce que Saint-Simon, duc et pair, appelle être « né dans la boue ». Il prit la tonsure à treize ans et commença au collège de Brive de brillantes études, qu'une bourse fondée par la famille de Pompadour au collège Sainl- Michel lui permit de poursuivre à Paris. De hautes protections le firent nommer précepteur du duc de Chartres (le futur
TKAITKS.DK la hayk kt d'amstkhuam
Régent). Sur ses débuts, Saint-Simon cl d'autres écrivains ont entasse les accusations infamantes. Elles ne semblent pas pouvoir soutenir la critique'. Quant au haineux et méprisant portrait qu'a tracé le duc de Saint-Simon*, il faut tenir compte des préjuges et des rancunes d'un grand seigneur contre un a homme de peu » qui était venu supplanter les grands seigneurs dans la conduite des affaires et qui les conduisait dans une voie tout opposée.
On est bien forcé de reconnaître chez Dubois beaucoup d'instruction, de finesse, de bon sens et de sens des affaires. Il eut des vues justes d'intérêt national ; mais au-dessus de celui-ci, s'ils se fussent trouvés en conflit, il eût mis l'intérêt de son patron, le duc d'Orléans, et quelquefois il y a mis le sien. Tandis que Richelieu et même Mazariu furent avant tout des serviteurs de l'Étal, il le fut avant tout d'une maison priucière. Du moins, dans une situation générale de l'Europe si défavorable à notre pays, il sut découvrir et suivre avec ténacité une politique hors de la tradition acceptée, vraiment originale, exactement appropriée aux nécessités du moment, et, en somme, bienfaisante dans les résultats. La grande infériorité de Dubois, c'est qu'il manqua presque toujours de sens moral, de dignité personnelle, de fierté nationale. Certaines de ses paroles sont plus blessantes pour notre patriotisme que ne le furent en général ses actes.
Dubois en Hollande et Hanovre. — Dans les premiers mois de la Régence, Dubois reste simplement l'ancien précep-
J. Il n'est pas vrai que Dubois ail • ; 1 *> marié a llrive cl qu'il ail ensuite abandonné sa femme : il quilla cette ville à seize ans rl n'y reparu! j.-imais. Il n'est pas vrai qu'il ait ù plaisir dépravé et démoralisé miii élève, qui d'ailleurs n'avait pas besoin «le maitre en celle malière : 1rs lettres de Madame, mère du Itépenl. prouvent la confiance qu'elle avait en Dubois et l'estime qu'elle faisait de lui. Il parait fan* que, plus lard, Dubois ait reçu du roi d'Angleterre une pension : son plus récent historien, M. Wiesener. n'en a |wis trouvé trace dans les papiers britanniques.
2. • Un petit homme maigre, eflilé, à mine de fouine: Imis le- vices, la perfidie, l'avarice, la délwuche, l'ambition, la basse flatterie combattaient en lui à qui demeurerait le maitre... le bégaiement factice qui lui donnai! le temps de pénétrer les autres... une fumée de fausseté lui sortait par Ions les pores.... Maitre expert aux compositions des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur élant pris sur le fail : désirant tout, enviant tout el voulait! toutes ledépouilles.... Blasphémateur et fou... un drôle, un sacre, etc. >• — Dubois a été encore plus mal traité par d'Aryen son, par SèvelinKcs, par Torey. sans parler des historiens de notre siècle : Michelel, Henri Mari in. de.
Histoire ocxéralk. Vil. \
50 L'EUROPE AU LENDEMAIN DES TRAITÉS D l TRECHT
teur tlu Régent. Puis on l'emploie à des entrevues secrètes avec Stair, à des missions à Londres auprès de Stanhope, que Dubois avait connu à Paris quand l'Anglais y était prisonnier de guerre. Le 5 juillet . nous le trouvons à La Haye, caché dans une auberge sous le pseudonyme de Saint-Albin, et prenant des rendez-vous avec Stanhope. qui accompagnait George Ier dans son voyage de Hanovre. Dans ces entretiens avec le ministre anglais, il parvient à calmer la rancune des affaires d'Écossc, à dissiper les préventions excessives, à mettre en lumière la solidarité du roi d'Angleterre et du Régent, l'intérêt commun qu'avaient les deux Etats au maintien des traités et de la paix européenne. Dubois revint à Paris, et, sur le rapport qu'il lit de ces entretiens, le duc d'Orléans résolut de l'envoyer à Hanovre même, pour y voir George 1er.
Sans (m'en France on s'en doutai, un brusque revirement venait de s'opérer, sous la pression des circonstances, dans les dispositions du roi George. 11 rencontrait de la froideur auprès de l'Autriche, qui ne pouvait guère se passionner pour la « succession protestante ». Arrivé dans son Electoral, quand il put constater de près les progrès des Russes dans l'Allemagne du Nord, il s'en effraya. Ils ne s'étaient décidés à évacuer le Danemark que pour occuper plus solidement le Mecklembourg. On disait que le tsar voulait acheter ce pays au duc son neveu. En attendant, l'Elbe était maintenant la seule barrière de l'Électoral contre les Russes. Et une idée terrifiante vint à la pensée du roi : si la France, rebutée par lui, faisait alliance avec la Russie? Ainsi la crainte du tsar suffisait à mater la superbe hanovrienne et anglaise. Indirectement et sans qu'il s'en doutât, c'était un nouveau service que nous rendait là Pierre le Grand. Cet effet d'intimidation fut un moment combattu chez le roi par la nouvelle de la victoire des Autrichiens sur les Turcs à Petcr- Varadin (;> août 1716) *. Dubois s'aperçut aussitôt de l'impression, si défavorable à la France, que produisit ce succès du prince Eugène. De sa route sur Hanovre il écrivait : « On m'a envové humer une étrange nouvelle pour le succès de nos
I. Voie d-ilosMi». pour les guerres turques de 171.". ;i i " I x. I. VI. |». s53 et suiv.
TRAITES DE LA HAYE ET D AMSTERDAM
affaires : il semble que l'air en Allemagne en soit chargé et je puis dire empoisonné. » Toutefois la victoire de Pe te r-Va radin ne changeait rien au menaçant aspect des affaires russes. Dubois, arrivé à Hanovre le 10 août, toujours sous le nom de Saint-Albin, échangea, par l'intermédiaire de Stanhope, des notes avec le roi George. Il fit accepter l'expédient proposé par le Régent à propos de la date à adopter pour l'expulsion du Prétendant (entre la signature et la ratification) et obtint que les Hollandais fussent compris dans l'alliance. Un plan devait être étudié par une conférence d'ingénieurs pour rendre Dunkerque et Mardick inoffensifs. Maintenant, George Ier hâtait la conclusion de l'alliance : si grande était sa terreur des Russes qu'il en était venu à discuter avec ses ministres hanovriens un projet tendant à enlever le tsar dans Copenhague et à faire surprendre et écraser sa flotte par celle d'Angleterre. Enfin il savait que le roi de Suède était en pourparlers avec les jacobites.
Triple alliance de La Haye (1717). — Une première convention fut donc signée à Hanovre (9 octobre 1716), mais seulement entre la France et l'Angleterre : elle serait annulée, lorsque l'accession des Hollandais aurait permis d'établir le traité de Triple alliance. La négociation fut alors reportée à La Haye et revint aux mains de Chàteauneuf, assisté de Dubois. Là recommencèrent les difficultés, grâce aux lenteurs hollandaises et à l'opposition de l'Autriche, représentée par M. de Prié, qui cherchait à effrayer les Bataves sur les conséquences de leur accession. Il fallut leur adresser une sorte d'ultimatum. Alors les Etats-Généraux, passant outre aux tergiversations des États provinciaux d'Utrecht, Gueldre et Zélande, se déclarèrent prêts à conclure (27 décembre 171f>). Le traité fui enfin signé le lundi 4 janvier 1717. L'abbé Dubois l'annonça aussitôt au Régent : « J'ai signé à minuit. Vous voilà hors de page et moi hors de mes frayeurs. »
Le traité de La Haye fut rédigé en latin pour l'Angleterre et la Hollande, en français pour la France1.
I. Dans le préambule «lu texte latin. George était nommé le premier a\e«- le litre «le roi «le Grande-Bretagne, «le France ri «l'Irlande, tandis que Louis XV,
L'EUROPE AU LENDEMAIN DES THA1TES D'i'TRECHT
II comprenait huit articles. Le premier stipulait une alliance éiroite, de défense et de garantie, entre les trois puissances. L'article 2 regardait « la personne qui avait pris le titre de prince de Galles durant la vie de Jacques II » : le roi de France promettait d'engager « la dite personne » à sortir du comtat d'Avignon et à se retirer au delà des Alpes avant la ratification du traité: de ne pas lui permettre de revenir en France ou en Lorraine; de ne lui donner, directement ou indirectement, conseil, secours ni assistance*. Par l'article 3 chacun des contractants promettait de refuser asile aux sujets déclarés rebelles par les autres parties. L'article 4 prescrivait la ruine des fortifications de Dunkerquc et de l'écluse de Mardick 1 : les travaux de destruction pourraient être surveillés par des commissaires anglais et hollandais. L'article 5 sanctionnait de nouveau, parmi les stipulations d'Utrecht, celles qui avaient trait aux successions de France et d'Angleterre. Si l'un des contractants était attaqué, les autres devaient le secourir dans un délai de deux mois. Un article séparé réduisait la garantie aux possessions purement européennes des trois puissances.
nommé après lui, ne portail «pie le lilre de Hoi Très Chrétien: an cours îles artieles, l'un était désigné simplement comme roi «le la Crande-Bretagne, le secotul comme Hoi Très Chrétien. Dans le texte français. Louis XV était nommé le premier, avec le titre «le • roy très chrétien «le France cl de Navarre -: tic«»rge portait les titres «le « roy de la (îrnn«le-Brelngne. <lu<- île Brunswick *.
On a fait un crime au Itèrent et à Dubois «le ce protocole. La vérité est que l'usage était constant; à partir «lu traité de Bréda (10»»"), «lans tous les traili-s conclus avec l'Angleterre par tamis XIV, même à l'apogée «le sa puissance i'l quand il dictait la loi à l'Europe coalisée, les souverains britanniques, «lans l'instrument réservé à l'Angleterre, ont toujours porté le titre «le rex Fntnci.r. dont la raison d'être remonte au couronnement de Henri VI ( 1 422) à Paris. Torcy, l'ennemi «le Dubois, fut obligé de e«»nvcnir que tel avait été le protocole en usage sous le u grand roi ■ . Le traité «le Cockpit (1718). également l'œuvre «l«> Dubois, est le premier où le souverain britannique ail renoncé à ce litre.
1. L'article pouvait paraître dur; cependant Louis XV, à la paix de His, après tant d'éclatantes victoires, se soumit à «les stipulations analogues. El l'expulsion «le l'héroïque Charles-Edouard s'accomplit dans des conditions autrement brutales «pie le renvoi, qui eut lieu dans les formes les plus courtoises, de Jacques 111 au «lelà des Alpes.
2. Il faut noter ici «pie le rasem«*nl «le Dunkerquc ne nous avait pas été imposé, en 1713, par un ennemi abusant «le sa victoire. En échange de cclU* obligation, Louis XIV a\ail obtenu la restitution de Lille. Quant a Mardick. les travaux qu'y avait commencés Louis XIV pour en faire un autre Dunkerquc étaient assurément une violation, sinon de la lettre, au moins «le l'esprit «le> traites. — Quant à la clause des commissaires, Louis XIV, en i»>%. si puissant alors, l'avait «iiitoriséc, en faveur du «lue de Savoie. p«>ur la démolition «le l'ifjiuTol. tat versatilité du «lue «l'Orléans dans les affaires jacobins l'obligeait maintenant à donner c«;tte même garantie au roi d'Angleterre.
TIIAITKS [>E LA HAVE ET I) AMSTKHhAM
En somme, le but principal de ces stipulations avait été d'assurer à George Ior la couronne d'Angleterre et à Philippe d'Orléans la régence, et, éventuellement, la couronne de France. Certes ces deux princes y cherchèrent surtout leur intérêt personnel. Mais n'était-ce pas aussi l'intérêt de l'Angleterre, l'intérêt de la France, qui n'eussent rien gagné ni Tune ni l'autre à subir des guerres civiles, rien gagné non plus au renouvellement des guerres européennes? Si les traités d'L'trecht avaient été honorables pour la France, puisqu'après tant de défaites elle n'avait rien perdu de son territoire, avantageux pour la maison de Bourbon, dont une branche obtint l'Espagne et son immense empire colonial, n'était-ce pas d'une bonne politique que d'en assurer le maintien? L'Espagne n'avait môme pas le droit de nous le reprocher : n'avait-elle pas essayé de prendre les devants sur nous en signant avec l'Angleterre le traité de commerce du 15 décembre 1715? Seulement il était alors de mode en France de protester contre ces traités, comme il était de mode, il va cinquante ans, de maudire les traités de 1815. Qu'a donc gagné la France aux violations ou modifications subies par ces derniers? Les traités d'Utrecht et de La Haye, qui brisèrent la grande coalisation de 1100 et rétablirent la bonne intelligence entre la France et l'Angleterre, ont permis à la première de faire la guerre de la succession de Pologne, d'assurer aux Bourbons d'Espagne Parme et les Deux- Siciles. La politique que suivirent le Hégent et Dubois n'est pas sans analogie avec la politique réparatrice dont on a fait honneur au duc de Kichelieu après les désastres de 1815.
En récompense des services rendus par Dubois, dans le même temps où Stanhope était créé lord et vicomte de Mahon par George Ier, il reçut l'abbaye d'Alquier (25 000 livres de revenu) et fut nommé membre du Conseil des affaires étrangères. Avec une autorité nouvelle, il allait pouvoir soutenir la politique nouvelle.
Hostilité de la Russie et de la Suède contre George Ier. — Une autre alliance était venue s'offrir à la France. Pierre le Grand n'avait pas opéré la descente projetée en Scanie (1710), parce que le principal ennemi, pour le tsar,
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ce n'était plus Charles XII '. « 11 avait de sérieux griefs contre ses alliés de la veille, les rois «le Danemark, de Prusse, de Pologne, et surtout contre l'Électeur-roi George 1er. Pierre le Grand et Charles XII avaient également, pour des raisons diverses, à se plaindre de George I". C'est pourquoi tous deux prêtaient l'oreille aux sollicitation des partisans de Jacques III. Depuis l'occupation par les Hanovriens des principautés de Brème et Verdcn, surtout depuis la déclaration de guerre à Charles XII lancée par George Pr non comme roi de la Grande- Bretagne, mais comme Electeur de Hanovre (octobre 1715), les Suédois avaient pensé à reporter la guerre chez ce nouvel ennemi, non seulement comme Electeur de Hanovre, mais aussi comme roi de la Grande-Bretagne.
Le baron de Sparre, ambassadeur de Suède à Paris, avait combiné, avec Berwick, tils naturel de Jacques H et maréchal de France, un plan pour transporter en Ecosse un corps de 8000 Suédois, campés alors auprès de Gœteborg (Gothenburg) sur le Cattégal. En quelques jours ils auraient pu être débarqués au pied des Highlands. L'épuisement de la Suède eb la défense de Stralsund empêchèrent Charles XII de donner suite à ce projet. Les ambassadeurs suédois. Sparre à Paris, Gœrtz à La Haye, Gyllenborg à Londres, continuèrent à former des plans pour le renversement de George Pr au profit de Jacques III. Gœrtz, un baron franconien passé au service de Holslein, puis de Suède, était Pâme du complot. Il s'entendait avec Alberoni, qui envoyait à Sparre un million de francs; avec les jacobites d'Angleterre, qui sacrifiaient aussi une grosse somme. Son but, comme celui d'Alberoni, était de réconcilier Charles XII et Pierre le Grand, obtenant du premier la cession au tsar des provinces sud-baltiques moins Biga, lui assurant en échange la Norvège enlevée au Danemark, la Poméranie tout entière, le duché de Mecklembourg; il indemnisait le duc de Mecklembourg aux dépens de la Prusse, et quant au roi de Prusse, « on lui montrerait que ses troupes ne sont composées que de faquins ». Dans le vaste et chimérique plan de Gœrtz,