LE KOI ET LA COUR 32«J
Comment Louis XV entend le gouvernement. —
Louis XV ressemble en un point à Louis XIV : par l'entière sécurité de sa foi monarchique. Il n'a aucun doute sur la légitimité de son pouvoir illimité et absolu. Il est le fioî, c'est-àdire le maître des biens, de la vie, de l'honneur de ses sujets. « Sire, tout cela est à vous », lui avait dit Villeroy, en lui montrant le peuple amassé sous les fenêtres du château. 11 ne ressent aucun scrupule sur l'usage qu'il fait de cette puissance. Comme chrétien et dans sa conduite privée, il sait qu'il peut commettre des péchés et il a peur de l'enfer. Comme roi, il se croit fort peu responsable. Si on le trompe, s'il se trompe, c'est làcheux; si la monarchie fonctionne mal, se détraque, si le peuple souffre, c'est chagrinant; mais erreur n'est pas crime. « Ils me désolent par leurs querelles, disait-il à propos du Parlement et des Jésuites; ces gens finiront par perdre l'État. Au reste, en voilà assez. Les choses dureront autant que nous, j» Les finances de l'Etal sont les finances du roi; si le roi dissipe son bien, c'est son affaire; personne n'a rien à y voir ni à y redire. « 11 n'a de comptes à rendre qu'à Dieu. » A son lit de mort, il voudra qu'on lui relise cette parole de son dernier acte de contrition. — Louis XIV, après Mazarin, avait gouverné personnellement. Louis XV, même sans premier ministre, ne fut jamais le maître, ni son propre maître. Il contrecarrait sournoisement les influences diverses qui se disputaient le pouvoir autour de lui, se délectait à les opposer les unes aux autres; mais sa volonté débile, tiraillée par le soupçon, le dégoût ou le dépit, ne parvint jamais qu'à changer de servitude. — Louis XIV réservait aux affaires une bonne part de son temps. Louis XV ne présida le Conseil que fort irrégulièrement : il s'y ennuyait. Il laissa, comme il disait, « la bonne machine » marcher toute seule. Et quand les opérations de ses ministres tournaient mal, « ils l'ont voulu ainsi, soupirait-il, ils ont pensé que c'était pour le mieux ». — Louis XIV, dans sa politique, a obéi à des principes absolus. Celle de Louis XV flotte à la merci d'instincts obscurs et contradictoires. S'il déteste les parlements, les jansénistes et les philosophes, qui sont tous des opposants, il a horreur des Jésuites parce qu'ils
LOI IS XV
sont les amis de la reine et du dauphin. S'il se méfie de l'alliance autrichienne parce que ses ministres la lui imposent, il jalouse, il hait le roi de Prusse, bien qu'il tende toujours à se rapprocher de lui. Que veut-il? que ne veut-il pas? Le sait-il?
Gomment il choisit ses ministres. — Louis XIV, considérant ses ministres comme des commis, les choisissait dans le Tiers, et, môme le ministre de la guerre, parmi les gens de robe. 11 éloignait du pouvoir les grandes familles, afin de n'avoir pas à les grandir par des honneurs, des dons et des places. Louis XV abandonna à ses maîtresses, à ses courtisans, aux nobles de haut parage, la curée des portefeuilles. On vit les d'Argenson et les Demis, les Choiseul el les d'Aiguillon, la duchesse de Chàteauroux et la marquise de Pompadour, se disputer les ministères, les distribuer, les échanger, les accaparer, les perdre, au hasard des intrigues, des coalitions, des marchés, des triomphes ou des défaites d'alcove. Ce retour de l'ancienne aristocratie aux affaires, celte fausse renaissance de l'esprit féodal semblaient devoir ramener une sorte d'hérédité des offices. Il se formait des dynasties ministérielles, comme celles de Phélipeaux, avec ses diverses branches des Ponlchartrain, des Maurepas, des La Vrillière, des Saint-Florentin, qui pendant cent soixante-cinq ans (1610-1715) détint le ministère de la Maison du roi. Toutefois celte futile noblesse de cour n'était plus redoutable : elle était plié© à l'obéissance, domestiquée. — Sous Louis XIV les ministres, soutenus par la puissante main du roi, duraient longtemps : Colbert vingt-deux ans, Louvois vingt-cinq. Sous Louis XV les ministres, élevés par une cabale, sont emportés par une autre. Dans les services les plus importants (contrôle général, affaires étrangères, guerre), les ministres les plus heureux, le comte d'Argenson, Machault, Choiseul, restèrent en fonction douze ou quinze ans au plus; les autres beaucoup moins : Laverdy, cinq; Bertin, Puisieux. Terray, d'Aiguillon, quatre; Rouillé, Bellc-Isle, trois; Bernis. deux; Maynon d'Invau, une année; Silhouette, huit mois, et son passage éphémère au pouvoir créa un vocable nouveau.
Quelle confiance Louis XV a dans ses ministres : le Cabinet noir; la diplomatie secrète. — Aucun ministre
le noi et la corn
Je Louis XV ne fut jamais sûr du lendemain. Une disgrâce avait pour ce blasé l'attrait d'une chasse au piège. Personne ne lui inspira jamais entière confiance. Il pouvait s'approprier ce mot de son valet de chambre à M'"0 de Mailly : « Ne vous fiez à personne. » Il surveillait tout son entourage. La police veillait aussi pour lui. Mais le plus sûr moyen d'information était encore le Cabinet noir. Chaque matin, le chef d'un bureau secret, le vieux Jannel, ou plus tard d'Ogny (1110), apportait à Louis XV des extraits des lettres ouvertes à la poste. Les six commis chargés de cet office, les interceptes, étaient passés maîtres dans l'art de la perlustration. Pour ouvrir et refermer sans dommage apparent les plis les mieux cachetés, ils se servaient d'un fil rougi au feu qu'ils passaient dans l'épaisseur de la cire. C'était une volupté rare pour le roi que de pénétrer le secret des familles, de surprendre les scandales près d'éclore, d'écouter les caquetages des plus grandes dames comme des derniers de ses sujets, de suivre à la piste les intrigues de ses ministres. Il avait une prédilection pour les exploits amoureux des ecclésiastiques et, sans en rien dire, s'en souvenait quand il s'agissait d'accorder des bénéfices. Mais cet instrument de bas despotisme se retourna quelquefois contre lui. M,BC de Pompadour eut à sa dévotion Jannel, et les extraits de correspondance soumis à son royal amant ne disaient que ce qu'elle voulait bien leur laisser dire : elle savait même en fabriquer.
La diplomatie personnelle de Louis XV, le Secret du roi \ comme on l'a nommée, fut un secret mieux gardé, une sorte d'énigme historique qui n'a été complètement devinée et produite en pleine lumière que de nos jours. — Le prince de Conti, grand prieur du Temple, ambitieux agité, s'était mis en tôle, comme son grand-père, de se faire élire roi de Pologne. L'idée plut à Louis XV. Mais comment détrôner Auguste III de Saxe, le propre père de la dauphine? Il fallait cacher ce complot. Ainsi naquit le Secret du roi. Le premier commis des affaires étrangères Tercier, le valet de chambre Lebel, furent mis dans la confidence, et aussi, en 1152, l'ambassadeur de France à Var-