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LOUIS XV
sovie, le comle de Broglie, petit homme hautain, vif et hardi, qui ne craignit pas de servir à la fois deux maîtres et enchevêtra jusqu'en 1774 les fils des deux diplomaties. Choiseul, soupçonnant une partie de la vérité, avait bien renvoyé Tercier. Mais l'habitude était prise, le jeu plaisait au roi. La trame, en partie rompue, s'était renouée; elle continua à s'étendre et aussi à s'embrouiller, même après que le renversement des alliances en 1756 eut découragé Gonti et l'eut jeté dans l'opposition du Parlement. C'est depuis lors que Louis XV l'appelait o mon cousin l'avocat ». Les autres agents secrets furent Breteuil, Saint-Priest, Vergennes, Dumouriez, Beaumarchais, Mirabeau, etc. Le plus singulier de ces diplomates ténébreux fut le chevalier d'Eon. Cet imberbe gamin, ce fougueux officier de dragons, dont la grâce féminine contrastait avec des façons et un langage de corps de garde, est resté étrangement fameux. Sans rien préciser, il laissa croire toute sa vie qu'il était femme, si bien que, plus tard, Louis XVI lui enjoignit de porter les habits de son prétendu sexe.
En somme, la diplomatie secrète de Louis XV n'eut aucune influence appréciable sur les événements. Ce serait la surfaire que de vouloir y découvrir autre chose qu'une intrigue d'un prince difficile à amuser et qu'une preuve nouvelle de la petitesse de son esprit. S'il reçut parfois de ses agents d'utiles conseils, il n'eut jamais que la velléité de les suivre. S'il eut lui-même des vues partielles assez justes, à aucun moment de sa vie il ne s'éleva jusqu'à un plan général de politique extérieure. Incapable de diriger ses ministres, il semble qu'il ait voulu se venger de son impuissance par un puéril raffinement d'espionnage et de taquinerie.
Le nouveau Versailles. — Quand Louis XV, ayant atteint sa majorité, était venu habiter Versailles, il s'y était trouvé mal à l'aise. Ce décor magnifique où tout était sacrifié à l'apparat, ces vastes galeries, ces hautes et larges chambres à lumière crue, l'offusquaient, l'ennuyaient, le glaçaient, l'écrasaient. Pas de confort, rien pour amuser ni reposer les yeux, aucun mystère possible. Versailles était le temple de l'étiquette, de la représentation, des augustes cérémonies, toutes choses
LK ROI ET LA COfll
qu'il avait en horreur. Comment le temple pouvait-il être respecté par celui qui allait détruire l'antique religion de la monarchie? Peu après commença la transformation du palais. D'habiles architectes y construisirent en matériaux légers de petits appartements appropriés au goût du nouveau roi: ils les décorèrent d'un style aimable, joli, varié; ils y ménagèrent des corridors discrets, des escaliers dérobés, des cabinets de toute sorte. Aux fenêtres ils posèrent des doubles croisées et les garnirent de persiennes. Sur les cheminées ils dressèrent des glaces, dans les coins ils pendirent des sonnettes. Le roi eut une chambre à lui, à côté de la chambre fastueuse et solennelle du grand roi, une chambre bien close, indépendante, avec une alcôve, un cabinet, une porte particulière ouvrant sur le balcon de la cour intérieure dite Cour des cerfs. Par là il gagnait librement, au même étage, l'appartement de Mesdames, ou bien il pouvait à son gré, par des escaliers réservés, soit descendre au rez-de-chaussée, à l'appartement que Mme de Pompadour occupa en 1752, soit monter aux Petits Cabinets, cet organe central et caractéristique du nouveau Versailles. Il y avait là, tout autour de la Cour des cerfs, un palais en miniature, encastré, caché dans le grand : quatre étages de cuisines, offices, lingeries, confitureries, pâtisseries, rôtisseries, logements de serviteurs, avec terrasse et volière; dans les combles, bibliothèques, salles à manger, salles de jeu, atelier de tour, distillerie, laboratoire; dès 1736, appartements des maîtresses. Le tout délicatement orné, paré d'un luxe discret et charmant.
Transformation de la vie de la cour. — C'est là que Louis XV se réfugie le plus souvent qu'il peut. Bientôt il imagina de se dérober à la tyrannie de l'étiquette par une fuite plus libre : il visitait à Rambouillet la comtesse de Toulouse, dont l'esprit l'amusait; à Chantilly, le duc de Bourbon, qui avait de beaux équipages de chasse ; il allait ensuite à Fontainebleau, à Compiègne, à Choisy, à ïrianon, à la Muette, à Madrid, à Bellevue, à Saint-Léger, à Saint-Hubert. Vers 1753 il ne restait jamais plus de deux ou trois jours de suite en place à Versailles. En certaines années il n'y coucha pas plus de 52 nuits. C'est
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ainsi que Versailles cesse d'être la demeure perpétuelle de la royauté. L'expédition des affaires, comme les finances, souffrent de ces voyages incessants qui coûtent chacun 100 000 livres au plus bas mot. Mais le roi se plaît hors de chez lui; il vit en ses diverses résidences, non plus comme le roi de France, mais comme un simple et riche particulier. Non seulement il n'y souffre aucun cérémonial, y boit sans les pompeuses formalités de Y essai du gobelet; mais il n'y admet que des familiers et des convives de son choix, il s'y montre leur égal, il souffre môme que dans l'orgie des petits soupers on se moque de lui. « à sa barbe ». Ce n'est pas seulement l'étiquette qui se meurt : c'est le respect qui s'en va.
Malgré cette demi-désertion du monarque, Versailles s'accroît. La population de la ville monte de 17 000 âmes en 1722 à Ïi0 000 en 1744; celle du château, de 4 000 a 5 000; celle des annexes et dépendances du château (garde, écuries, grand commun, hôtels particuliers appartenant au roi), de 4 100 à o 000. C'est (jue la cour est de plus en plus la grande foire des honneurs, des pensions et des places; c'est que le luxe ne cesse de s'y accroître et attire autour d'elle une nuée de parasites bourdonnants et affamés.
La reine. — Dans celle cour enflée de tant d'inuliles halù tanls, il y a des provinces enchevêtrées et des compartiments très divers. La reine a sa petite cour à elle, centre du parti dévot, où l'on fait une timide opposition au roi et à ses maîtresses. Celle pauvre Marie Leszczinska \ douce, pieuse, bonne, pas jolie, plus résignée qu'habile et d'une intelligence assez plaie, reste chez elle tout le jour. Elle lit, peint, fait de la musique, voit ses enfants, s'ennuie. Elle a pour société sa dame d'atours la duchesse de Noaillcs, une nièce de M"" de Mainlcnon, séduisante et spirituelle bigote; quelques autres sérieuses dames; son lecleur, le précieux et chrétien Moncrif ; un jésuite, le P. Griffet, qui au carême de 1751 osa malmener les amours du roi. La vertu tle la reine est d'ailleurs si solide qu'à l'occasion elle ne s'offusque point de propos un peu libres,